Ces promesses, dont la signification bien comprise n'a rien qui

puisse étonner les véritables adeptes, sont rapportées, sinon

textuellement, du moins quant au sens des paroles, par l'auteur

anonyme d'une _Histoire des sociétés secrètes en Allemagne_, et

suffisent pour faire comprendre à quelle initiation appartenait

le comte de Saint-Germain.

Voici maintenant quelques détails jusqu'à présent inconnus sur

cet illuminé:

Il était né à Lentmeritz, en Bohême, à la fin du XVIIe siècle, il

était fils naturel ou adoptif d'un rose-croix qui se faisait

appeler _Comnes cabalicus_, le compagnon cabaliste, et qui fut

tourné en ridicule sous le nom de _comte de Gabalis_, par le

malheureux abbé de Villars; jamais Saint-Germain ne parlait de

son père. À l'âge de sept ans, disait-il, j'étais proscrit et

[420] j'errais avec ma mère dans les forêts. Cette mère dont il voulait

parler, c'était la science des adeptes; son âge de sept ans est

celui des initiés promus au grade de maîtres; les forêts sont les

empires dénués, suivant les adeptes, de la vraie civilisation et

de la vraie lumière. Les principes de Saint-Germain étaient ceux

des roses-croix, et il avait fondé dans sa patrie une société

dont il se sépara dans la suite quand les doctrines anarchiques

prévalurent dans les associations des nouveaux sectateurs de la

gnose. Aussi fut-il désavoué par ses frères, accusé même de

trahison, et quelques auteurs de mémoires sur l'illuminisme

semblent insinuer qu'il fut précipité dans les oubliettes du

château de Ruel. Madame de Genlis, au contraire, le fait mourir

dans le duché de Holstein, tourmenté par sa conscience et agité

par les terreurs de l'autre vie. Ce qui est certain, c'est qu'il

disparut tout à coup de Paris, sans qu'on pût savoir bien au

juste où il s'était retiré, et que les illuminés laissèrent

tomber, autant que cela leur fut possible, sur sa mémoire le

voile du silence et de l'oubli. La société qu'il avait fondée

sous le titre de Saint-Jakin, dont on a fait Saint-Joachim, dura

jusqu'à la révolution et disparut alors ou se transforma, comme

tant d'autres. Voici, au sujet de cette société, une anecdote

qu'on trouve dans les pamphlets hostiles à l'illuminisme; elle

est extraite d'une correspondance de Vienne. Tout cela, comme on

le voit, n'a rien de bien authentique ni de bien certain. Voici

toutefois l'anecdote:

«J'ai été fort bien accueilli, à votre recommandation, par

M.N.Z.... Il était déjà prévenu de mon arrivée. L'_harmonica_ eut

[421] toute son approbation. Il me parla d'abord de certains essais

particuliers auxquels je ne compris rien du tout; ce n'est que

depuis peu que mon intelligence peut y suffire. Hier, vers le

soir, il me conduisit à sa campagne, dont les jardins sont fort

beaux. Des temples, des grottes, des cascades, des labyrinthes,

des souterrains procurent à l'oeil une longue suite

d'enchantements; mais un mur très haut qui environne ces beautés

me déplut infiniment, il dérobe à l'oeil un site enchanteur....

«J'avais emporté l'_harmonica_, d'après l'invitation de M. N. Z.,

afin d'en toucher, seulement pendant quelques minutes, dans un

lieu désigné et à un signe convenu. Il me conduisit, après notre

visite dans le jardin, à une salle sur le devant de la maison, et

me quitta bientôt sous quelque prétexte. Il était fort tard: je

ne le voyais point revenir; l'ennui et le sommeil commençaient à

me gagner, lorsque je fus interrompu par l'arrivée de plusieurs

carrosses. J'ouvris la fenêtre: il était nuit, je ne pus rien

voir; je compris encore moins le chuchotage bas et mystérieux de

ceux qui paraissaient entrer dans la maison. Bientôt le sommeil

s'empara tout à fait de moi; et, après avoir dormi environ une

heure, je fus réveillé en sursaut par un domestique envoyé pour

me guider et porter l'instrument. Il marchait très vite et fort

loin devant moi; je le suivais assez machinalement, lorsque

j'entendis des sons de trompettes qui me paraissaient sortir des

profondeurs d'une cave; à cet instant, je perdis de vue mon

guide; et m'avançant du côté où le bruit paraissait venir, je

descendis à moitié l'escalier d'un caveau qui s'offrit devant

moi. Jugez de ma surprise! On y psalmodiait un chant funèbre.

[422] J'aperçus distinctement un cadavre dans un cercueil ouvert; à

côté, un homme vêtu de blanc paraissait rempli de sang; il me

parut qu'on lui avait ouvert une veine au bras droit. A

l'exception de ceux qui lui prêtaient leur ministère, les autres

étaient enveloppés dans de longs manteaux noirs, avec l'épée nue

à la main. Autant que la terreur dont j'étais frappé me permit

d'en juger, il y avait à l'entrée du caveau des monceaux

d'ossements humains entassés l'un sur l'autre. La lumière qui

éclairait ce spectacle lugubre me parut produite par une flamme

semblable à celle de l'esprit de vin brûlant.

»Incertain si je pourrais rejoindre mon guide, je me hâtai de me

retirer; je le trouvai précisément à quelques pas de là qui me

cherchait; il avait l'oeil hagard, il me prit la main avec une

sorte d'inquiétude, et m'entraîna à sa suite dans un jardin

particulier où je me crus transporté par l'effet de la magie. La

clarté que répandait un nombre prodigieux de lampions, le murmure

des cascades, le chant des rossignols artificiels, le parfum

qu'on y respirait exaltèrent d'abord mon imagination. Je fus

placé derrière un cabinet de verdure dont l'intérieur était

richement décoré, et dans lequel on transporta immédiatement une

personne évanouie (vraisemblablement celle qui paraissait dans un

cercueil au caveau); aussitôt on me fit le signal de toucher mon

instrument.

»Excessivement ému pendant cette scène, beaucoup de choses ont dû

[423] m'échapper[19]; j'observai cependant que l'individu évanoui

revint à lui aussitôt que j'eus touché l'instrument, et qu'il fit

ces interrogations avec surprise: _Où suis je?... quelle voix

entends-je?..._ Des jubilations d'allégresse accompagnées de

trompettes et de timbales furent la seule réponse; on courut aux

armes et l'on s'enfonça dans l'intérieur du jardin où je vis tout

le monde disparaître.

[Note 19: Le néophyte dont il est question dans cette lettre,

et qui fut pris pour un cadavre, était dans l'état de

somnambulisme produit par le magnétisme. A propos du cabinet de

verdure dont il est question, et des effets de l'_harmonica_, on

peut consulter un ouvrage curieux, _Histoire critique du

magnétisme animal,_ par Deleuze, 2e édit., 1819, 2 vol. in-8; il

contient des notices fort piquantes sur la chaîne et le baquet

magnétiques, les arbres magnétisés, la musique, la voix du

magnétiseur, et l'instrument qu'il emploie. L'auteur est

d'ailleurs un partisan du mesmérisme, ce qui ne rend pas ses

opinions suspectes.]

»Je vous écris ceci encore tout agité... Si je n'avais pris la

précaution de noter cette scène sur-le-champ, je la prendrais

aujourd'hui pour un rêve.»

Ce qu'il y a de plus inexplicable dans cette scène, c'est la

présence du profane qui la raconte. Comment l'association

pouvait-elle s'exposer ainsi à la divulgation de ses mystères? Il

nous est impossible de répondre à cette question, mais pour ce

qui est des mystères eux-mêmes, nous pouvons facilement les

expliquer.

Les successeurs des anciens roses-croix, dérogeant peu à peu de

la science austère et hiérarchique de leurs ancêtres en

initiation, s'étaient érigés en secte mystique; ils avaient

accueilli avec empressement les dogmes magiques des templiers, et

se croyaient seuls dépositaires des secrets de l'Évangile de

saint Jean; ils voyaient dans les récits de l'Évangile une série

allégorique de rites propres à compléter l'initiation, et

croyaient que l'histoire du Christ devait se réaliser dans la

personne de chacun des adeptes; ils racontaient une légende

[424] gnostique suivant laquelle le Sauveur, environné de parfums et de

bandelettes, n'aurait point été renfermé dans le sépulcre neuf de

Joseph d'Arimathie, et serait revenu à la vie dans la maison même

de saint Jean. C'était ce prétendu mystère qu'ils célébraient au

son de l'harmonica et des trompettes. Le récipiendaire était

invité à faire le sacrifice de sa vie, et subissait, en effet,

une saignée qui lui procurait un évanouissement; cet

évanouissement, on lui disait que c'était la mort, et lorsqu'il

revenait à lui, des fanfares d'allégresse et des cris de triomphe

célébraient sa résurrection. Ces émotions diverses, ces scènes

tour à tour lugubres et brillantes, devaient impressionner à

jamais son imagination et le rendre fanatique ou voyant.

Plusieurs croyaient à une résurrection réelle et se croyaient

assurés de ne plus mourir. Les chefs de l'association mettaient

ainsi au service de leurs projets cachés le plus redoutable de

tous les instruments, la folie, et s'assuraient de la part de

leurs adeptes un de ces dévouements fatals et infatigables que la

déraison produit plus souvent et plus sûrement que l'amitié.

La secte du _Saint-Jakin_ était donc une société de gnostiques

adonnée aux illusions de la magie fascinatrice, elle tenait des

roses-croix et des templiers, son nom du Saint-Jakin venait de

l'un des deux noms gravés en initiales sur les deux principales

colonnes du temple de Salomon, Jakin et Bohas. L'initiale de

Jakin en hébreu est le Jod, lettre sacrée de l'alphabet hébreu,

initiale du nom de Jéhova que celui de Jakin sert à voiler aux

profanes, c'est pourquoi on la nommait le Saint-Jakin.

Les saint-jakinites étaient des théosophes qui s'occupaient

beaucoup trop de théurgie.

[425] Tout ce qu'on raconte du mystérieux comte de Saint-Germain donne

lieu de croire que c'était un physicien habile et un chimiste

distingué: on assure qu'il possédait le secret de souder ensemble

les diamants sans qu'on pût apercevoir aucune trace du travail;

il avait l'art d'épurer les pierreries et de donner ainsi un

grand prix aux plus imparfaites et aux plus communes; l'auteur

imbécile et anonyme que nous avons déjà cité, lui accorde bien ce

talent, mais nie qu'il ait jamais fait d'or, comme si l'on ne

faisait pas de l'or en faisant des pierres précieuses.

Saint-Germain inventa aussi, suivant le même auteur, et légua aux

sciences industrielles l'art de donner au cuivre plus d'éclat et

de ductilité, autre invention qui suffisait pour faire la fortune

de son auteur. De pareilles oeuvres doivent faire pardonner au

comte de Saint-Germain d'avoir beaucoup connu la reine Cléopâtre,

et d'avoir même causé familièrement avec la reine de Saba.

C'était d'ailleurs un bon et galant homme qui aimait les enfants,

et se plaisait à leur fabriquer lui-même des bonbons délicieux et

de merveilleux joujoux; il était brun et de petite taille,

toujours vêtu richement, mais avec beaucoup de goût, et se

plaisant d'ailleurs à tous les raffinements du luxe. On assure

que le roi Louis XV le recevait familièrement, et s'occupait avec

lui de diamants et de pierreries. Il est probable que ce monarque

entièrement dominé par des courtisanes et absorbé par ses

plaisirs, céda, en invitant Saint-Germain à quelques audiences

particulières, plutôt à quelque caprice de curiosité féminine

qu'à un amour sérieux pour la science. Saint-Germain fut un

moment à la mode, et comme c'était un aimable et jeune vieillard

[426] qui savait unir le babil d'un roué aux extases d'un théosophe, il

fit fureur dans certains cercles, puis fut bientôt remplacé par

d'autres fantaisies; ainsi va le monde.

On a dit que Saint-Germain n'était autre que ce mystérieux

Althotas qui fut le maître en magie d'un adepte, dont nous allons

bientôt nous occuper, et qui prenait le nom kabbalistique

d'_Acharat_; rien n'est moins fondé que cette supposition, comme

nous le verrons en étudiant ce nouveau personnage.

Pendant que le comte de Saint-Germain était à la mode à Paris, un

autre adepte mystérieux parcourait le monde en recrutant des

apôtres pour la philosophie d'Hermès: c'était un alchimiste qui

se faisait appeler _Lascaris_, et se disait archimandrite

d'Orient, chargé de recueillir des aumônes pour un couvent grec;

seulement, au lieu de demander l'aumône, Lascaris semblait suer

de l'or, et en laissait partout une traînée après lui. Partout il

ne faisait qu'apparaître, et ses apparitions changeaient de

formes; ici il se montrait vieux, ailleurs il était encore jeune;

il ne faisait pas lui-même de l'or publiquement, mais il en

faisait faire par ses disciples auxquels il laissait en les

quittant un peu de poudre de projection. Rien de plus avéré et de

mieux établi que les transmutations opérées par les émissaires de

Lascaris. M. Louis Figuier, dans son savant ouvrage sur les

alchimistes, n'en révoque en doute ni la réalité ni l'importance.

Or, comme il n'y a rien, surtout en physique, de plus inexorable

que les faits, il faudrait donc conclure de ceux-là, que la

pierre philosophale n'est pas une rêverie, si l'immense tradition

de l'occultisme, si les mythologies anciennes, si les travaux

[427] sérieux des plus grands hommes de tous les âges n'en démontraient

pas d'ailleurs suffisamment l'existence et la réalité.

Un chimiste moderne, qui s'est empressé de publier son secret,

est parvenu à tirer de l'or de l'argent par un procédé ruineux,

car l'argent détruit par lui ne rend en or que le dixième ou

environ de sa valeur. _Agrippa,_ qui n'est jamais arrivé à la

découverte du dissolvant universel, avait été cependant plus

heureux que notre chimiste, car il avait trouvé en or une valeur

équivalente à celle de l'argent employé, il n'avait donc perdu

absolument que son travail, si c'est le perdre que de l'employer

à la recherche des grands secrets de la nature.

Engager par l'attrait de l'or les hommes à des recherches qui les

conduiraient à la philosophie absolue, tel paraît avoir été le

but de la propagande de Lascaris, l'étude des livres hermétiques

devant ramener nécessairement les hommes d'étude à la

connaissance de la kabbale. Les initiés, en effet, pensaient au

XVIIIe siècle que leur temps était venu, les uns pour fonder une

hiérarchie nouvelle, les autres pour renverser toute autorité et

promener sur toutes les sommités de l'ordre social le niveau

égalitaire. Les sociétés secrètes envoyaient leurs éclaireurs à

travers le monde pour sonder et réveiller au besoin l'opinion:

après Saint-Germain et Lascaris, Mesmer; après Mesmer,

_Cagliostro_. Mais tous n'étaient pas de la même école:

Saint-Germain était l'homme des illuminés théosophes, Lascaris

représentait les naturalistes attachés à la tradition d'Hermès.

Cagliostro était l'agent des templiers, aussi écrivait-il dans

une circulaire adressée à tous les francs-maçons de Londres, que

[428] le temps était venu de mettre la main à l'oeuvre pour

reconstruire le temple de l'Éternel. Comme les templiers,

Cagliostro s'adonnait aux pratiques de la magie noire, et

pratiquait la science funeste des évocations; il devinait le

passé et le présent, prédisait l'avenir, faisait des cures

merveilleuses et prétendait aussi faire de l'or. Il avait

introduit dans la maçonnerie un nouveau rite qu'il nommait rite

égyptien, et il essayait de ressusciter le culte mystérieux

d'Isis. Lui-même, la tête entourée de bandelettes et coiffé comme

un sphinx de Thèbes, il présidait des solennités nocturnes dans

des appartements pleins d'hiéroglyphes et de flambeaux. Il avait

pour prêtresses des jeunes filles qu'il appelait des colombes, et

qu'il exaltait jusqu'à l'extase pour leur faire rendre des

oracles au moyen de l'hydromancie, l'eau étant un excellent

conducteur, un puissant réflecteur et un milieu très réfringent

pour la lumière astrale, comme le prouvent les mirages de la mer

et des nuages.

Cagliostro, comme on le voit, continuait Mesmer, et avait

retrouvé la clef des phénomènes de médiomanie; lui-même était un

médium, c'est-à-dire un homme d'une organisation nerveuse

exceptionnellement impressionnable: il joignait à cela beaucoup

de finesse et d'aplomb, l'exagération publique et l'imagination

des femmes surtout faisaient le reste. Cagliostro eut un succès

fou; on se l'arrachait, son buste était partout avec cette

inscription: le _divin Cagliostro_. On put dès ce moment prévoir

une réaction égale à cette vogue: après avoir été un dieu,

Cagliostro devint un intrigant, un charlatan, un proxénète de sa

femme, un scélérat enfin, auquel l'inquisition de Rome crut faire

grâce en le condamnant seulement à une prison perpétuelle. Ce qui

[429] fit croire qu'il vendait sa femme, c'est que sa femme le vendit.

Il fut amené et pris dans un piége, on lui fit son procès et l'on

publia de ce procès ce qu'on voulut. La révolution arriva sur ces

entrefaites, et tout le monde oublia Cagliostro.

Cet adepte n'est cependant pas sans importance dans l'histoire de

la magie; son sceau est aussi important que celui de Salomon, et

atteste son initiation aux secrets les plus relevés de la

science. Ce sceau, expliqué par les lettres kabbalistiques des

noms d'Acharat et d'Althotas, exprime les principaux caractères

du grand arcane et du grand oeuvre. C'est un serpent percé d'une

flèche, figurant la lettre aleph, [Hébreu], image de l'union de

l'actif et du passif, de l'esprit et de la vie, de la volonté et

de la lumière. La flèche est celle de l'Apollon antique, le

serpent est le Python de la fable, le dragon vert des philosophes

hermétiques. La lettre aleph représente l'unité équilibrée. Ce

pantacle se reproduit sous diverses formes dans les talismans de

l'ancienne magie, mais tantôt le serpent est remplacé par le paon

de Junon, le paon à la tête royale, à la queue multicolore,

l'emblème de la lumière analysée, l'oiseau du grand oeuvre dont

le plumage est tout ruisselant d'or; tantôt, au lieu du paon

coloré, c'est l'agneau blanc, l'agneau ou le jeune bélier solaire

traversé par la croix, comme on le voit encore dans les armoiries

de la ville de Rouen. Le paon, le bélier et le serpent

représentent le même signe hyéroglyphique: celui du principe

passif et le sceptre de Junon, la croix et la flèche, c'est le

principe actif, la volonté, l'action magique, la coagulation du

dissolvant, la fixation par la projection du volatil, la

pénétration de la terre par le feu. L'union des deux, c'est la

[430] balance universelle, c'est le grand arcane, c'est le grand

oeuvre, c'est l'équilibre de Jakin et de Bohas.

Le trigramme L.-. P.-. D.-. qui accompagne cette figure, veut

dire _liberté, pouvoir, devoir,_ il signifie aussi _lumière

proportion, densité, loi, principe et droit._

Les francs-maçons ont changé l'ordre des lettres, et en

l'écrivant L.-.D.-.P.-. ils en font les initiales des mots

_liberté de penser_ qu'ils inscrivent sur un pont symbolique, en

y lisant pour les profanes: _liberté de passer._ Dans les actes

du procès de Cagliostro, il est marqué que lui-même donna à ces

trois lettres dans ses interrogatoires une autre signification;

il les aurait traduites par cette légende: _Lilia destrue

pedibus, foule aux pieds les lys;_ et l'on peut citer à l'appui

de cette version, une médaille maçonnique du XVIe ou du XVIIe

siècle, où l'on voit une épée coupant une branche de lys avec ces

mots sur l'exergue: _Talem dabit ultio messem._

Le nom d'_Acharat_ que prenait Cagliostro, écrit

kabbalistiquement en hébreu de cette manière:

[Hébreu]

exprime la triple unité, [Hébreu], unité de principe et

d'équilibre;

[Hébreu], unité de vie et perpétuité du mouvement régénérateur.

[Hébreu], unité de fin dans une synthèse absolue.

Le nom d'Althotas, maître de Cagliostro, se compose du nom de

Thot et des syllabes al et as, qui, lues kabbalistiquement, sont

Sala qui signifie messager, envoyé; le nom entier signifie donc

[431] Thot, le messie des Égyptiens, et tel était en effet celui que

Cagliostro reconnaissait avant tout pour maître.

La doctrine du grand Cophte, tel était, on le sait, le titre que

prenait Cagliostro; sa doctrine, disons-nous, avait un double

objet, la régénération morale et la régénération physique.

Voici pour la régénération morale les préceptes du grand Cophte:

«Monte sur le Sinaï avec Moïse, sur le Calvaire, puis sur le

Thabor avec Phaleg, sur le Carmel avec Élie.

»Sur le plus haut de la montagne, tu bâtiras ton tabernacle.

»Il sera divisé en trois bâtiments unis ensemble et celui du

milieu aura trois étages.

»Le rez-de-chaussée ou le premier étage sera le réfectoire.

»L'étage du milieu sera une chambre ronde avec douze lits autour

et un au milieu, ce sera la chambre du sommeil et des songes.

»La chambre supérieure, celle du troisième étage, sera carrée et

percée de seize fenêtres, quatre de chaque côté, ce sera la

chambre de la lumière.

»Là, tu prieras seul pendant quarante jours, et tu dormiras

pendant quarante nuits dans le dortoir des douze maîtres.

»Alors, tu recevras les signatures des sept génies et tu

obtiendras d'eux le pentagramme tracé sur la feuille de parchemin

vierge.

»C'est le signe que personne ne connaît, sinon celui qui le

reçoit.

[432] »C'est le caractère occulte du caillou blanc dont il est parlé

dans la prophétie du plus jeune des douze maîtres.

»Alors, ton esprit sera illuminé d'un feu divin et ton corps

deviendra pur comme celui d'un enfant. Ta pénétration n'aura

point de bornes, ton pouvoir sera immense; tu entreras dans le

repos parfait, qui est le commencement de l'immortalité, et tu

pourras dire avec vérité et sans orgueil: Je suis celui qui est.

Cette énigme signifie que, pour se régénérer moralement, il faut

étudier, comprendre et réaliser la haute kabbale.

Les trois chambres sont l'alliance de la vie physique, des

aspirations religieuses et de la lumière philosophique; les douze

maîtres sont les grands révélateurs dont il faut comprendre les

symboles; la signature des sept esprits, c'est l'initiation au

grand arcane, etc., etc. Tout ceci est donc allégorique, et il ne

s'agit pas plus de faire bâtir en réalité une maison à trois

étages, qu'il ne s'agit dans la maçonnerie de bâtir un temple à

Jérusalem.

Venons maintenant au secret de la régénération physique.

Pour y arriver il faut, toujours suivant les prescriptions

occultes du grand Cophte:

Faire tous les cinquante ans une retraite de quarante jours en

manière de jubilé, durant la pleine lune de mai.

Seul, à la campagne avec une personne fidèle:

Jeûner pendant quarante jours, buvant la rosée de mai, recueillie

sur les blés en herbe avec un linge de lin pur et blanc, mangeant

des herbes tendres et nouvelles.

[433] Commençant le repas par un grand verre de rosée et le finissant

par un biscuit ou une simple croûte de pain.

Le dix-septième jour, saignée légère.

Prendre six gouttes de baume d'azoth le matin et six le soir,

augmenter de deux gouttes par jour jusqu'au trente-deuxième.

Renouveler alors la petite émission de sang au crépuscule du

matin, dormir ensuite et rester au lit jusqu'à la fin de la

quarantaine.

Prendre au premier réveil, après la saignée, un premier grain de

médecine universelle.

On éprouvera un évanouissement qui doit durer trois heures, puis

des convulsions, des transpirations et des évacuations

considérables, on changera ensuite de linge et de lit.

Il faut ensuite prendre un consommé de boeuf sans graisse,

assaisonné avec de la rue, de la sauge, de la valériane, de la

verveine et de la mélisse.

Le jour suivant, second grain de médecine universelle,

c'est-à-dire, de mercure astral combiné avec le soufre d'or.

Le jour d'après, prendre un bain tiède.

Le trente-sixième jour, boire un verre de vin d'Égypte.

Le trente-septième jour, troisième et dernier grain de médecine

universelle.

Suivra un sommeil profond.

Les cheveux, les dents et les ongles se renouvelleront, la peau

se renouvellera.

Le trente-huitième jour, bain aux herbes aromatiques ci-dessus

nommées.

[434] Le trente-neuvième jour, avaler dans deux cuillerées de vin

rouge, dix gouttes de l'élixir d'Acharat.

Le quarantième jour, l'oeuvre est achevée et le vieillard est

rajeuni.

C'est au moyen de ce régime jubilaire, que Cagliostro prétendait

avoir vécu lui-même plusieurs siècles. C'était, comme on le voit,

une nouvelle préparation du fameux bain d'immortalité des

gnostiques ménandriens. Cagliostro y croyait-il sérieusement?

Histoire de la magie · 第 29 / 38 段