puisse étonner les véritables adeptes, sont rapportées, sinon
textuellement, du moins quant au sens des paroles, par l'auteur
anonyme d'une _Histoire des sociétés secrètes en Allemagne_, et
suffisent pour faire comprendre à quelle initiation appartenait
le comte de Saint-Germain.
Voici maintenant quelques détails jusqu'à présent inconnus sur
cet illuminé:
Il était né à Lentmeritz, en Bohême, à la fin du XVIIe siècle, il
était fils naturel ou adoptif d'un rose-croix qui se faisait
appeler _Comnes cabalicus_, le compagnon cabaliste, et qui fut
tourné en ridicule sous le nom de _comte de Gabalis_, par le
malheureux abbé de Villars; jamais Saint-Germain ne parlait de
son père. À l'âge de sept ans, disait-il, j'étais proscrit et
[420] j'errais avec ma mère dans les forêts. Cette mère dont il voulait
parler, c'était la science des adeptes; son âge de sept ans est
celui des initiés promus au grade de maîtres; les forêts sont les
empires dénués, suivant les adeptes, de la vraie civilisation et
de la vraie lumière. Les principes de Saint-Germain étaient ceux
des roses-croix, et il avait fondé dans sa patrie une société
dont il se sépara dans la suite quand les doctrines anarchiques
prévalurent dans les associations des nouveaux sectateurs de la
gnose. Aussi fut-il désavoué par ses frères, accusé même de
trahison, et quelques auteurs de mémoires sur l'illuminisme
semblent insinuer qu'il fut précipité dans les oubliettes du
château de Ruel. Madame de Genlis, au contraire, le fait mourir
dans le duché de Holstein, tourmenté par sa conscience et agité
par les terreurs de l'autre vie. Ce qui est certain, c'est qu'il
disparut tout à coup de Paris, sans qu'on pût savoir bien au
juste où il s'était retiré, et que les illuminés laissèrent
tomber, autant que cela leur fut possible, sur sa mémoire le
voile du silence et de l'oubli. La société qu'il avait fondée
sous le titre de Saint-Jakin, dont on a fait Saint-Joachim, dura
jusqu'à la révolution et disparut alors ou se transforma, comme
tant d'autres. Voici, au sujet de cette société, une anecdote
qu'on trouve dans les pamphlets hostiles à l'illuminisme; elle
est extraite d'une correspondance de Vienne. Tout cela, comme on
le voit, n'a rien de bien authentique ni de bien certain. Voici
toutefois l'anecdote:
«J'ai été fort bien accueilli, à votre recommandation, par
M.N.Z.... Il était déjà prévenu de mon arrivée. L'_harmonica_ eut
[421] toute son approbation. Il me parla d'abord de certains essais
particuliers auxquels je ne compris rien du tout; ce n'est que
depuis peu que mon intelligence peut y suffire. Hier, vers le
soir, il me conduisit à sa campagne, dont les jardins sont fort
beaux. Des temples, des grottes, des cascades, des labyrinthes,
des souterrains procurent à l'oeil une longue suite
d'enchantements; mais un mur très haut qui environne ces beautés
me déplut infiniment, il dérobe à l'oeil un site enchanteur....
«J'avais emporté l'_harmonica_, d'après l'invitation de M. N. Z.,
afin d'en toucher, seulement pendant quelques minutes, dans un
lieu désigné et à un signe convenu. Il me conduisit, après notre
visite dans le jardin, à une salle sur le devant de la maison, et
me quitta bientôt sous quelque prétexte. Il était fort tard: je
ne le voyais point revenir; l'ennui et le sommeil commençaient à
me gagner, lorsque je fus interrompu par l'arrivée de plusieurs
carrosses. J'ouvris la fenêtre: il était nuit, je ne pus rien
voir; je compris encore moins le chuchotage bas et mystérieux de
ceux qui paraissaient entrer dans la maison. Bientôt le sommeil
s'empara tout à fait de moi; et, après avoir dormi environ une
heure, je fus réveillé en sursaut par un domestique envoyé pour
me guider et porter l'instrument. Il marchait très vite et fort
loin devant moi; je le suivais assez machinalement, lorsque
j'entendis des sons de trompettes qui me paraissaient sortir des
profondeurs d'une cave; à cet instant, je perdis de vue mon
guide; et m'avançant du côté où le bruit paraissait venir, je
descendis à moitié l'escalier d'un caveau qui s'offrit devant
moi. Jugez de ma surprise! On y psalmodiait un chant funèbre.
[422] J'aperçus distinctement un cadavre dans un cercueil ouvert; à
côté, un homme vêtu de blanc paraissait rempli de sang; il me
parut qu'on lui avait ouvert une veine au bras droit. A
l'exception de ceux qui lui prêtaient leur ministère, les autres
étaient enveloppés dans de longs manteaux noirs, avec l'épée nue
à la main. Autant que la terreur dont j'étais frappé me permit
d'en juger, il y avait à l'entrée du caveau des monceaux
d'ossements humains entassés l'un sur l'autre. La lumière qui
éclairait ce spectacle lugubre me parut produite par une flamme
semblable à celle de l'esprit de vin brûlant.
»Incertain si je pourrais rejoindre mon guide, je me hâtai de me
retirer; je le trouvai précisément à quelques pas de là qui me
cherchait; il avait l'oeil hagard, il me prit la main avec une
sorte d'inquiétude, et m'entraîna à sa suite dans un jardin
particulier où je me crus transporté par l'effet de la magie. La
clarté que répandait un nombre prodigieux de lampions, le murmure
des cascades, le chant des rossignols artificiels, le parfum
qu'on y respirait exaltèrent d'abord mon imagination. Je fus
placé derrière un cabinet de verdure dont l'intérieur était
richement décoré, et dans lequel on transporta immédiatement une
personne évanouie (vraisemblablement celle qui paraissait dans un
cercueil au caveau); aussitôt on me fit le signal de toucher mon
instrument.
»Excessivement ému pendant cette scène, beaucoup de choses ont dû
[423] m'échapper[19]; j'observai cependant que l'individu évanoui
revint à lui aussitôt que j'eus touché l'instrument, et qu'il fit
ces interrogations avec surprise: _Où suis je?... quelle voix
entends-je?..._ Des jubilations d'allégresse accompagnées de
trompettes et de timbales furent la seule réponse; on courut aux
armes et l'on s'enfonça dans l'intérieur du jardin où je vis tout
le monde disparaître.
[Note 19: Le néophyte dont il est question dans cette lettre,
et qui fut pris pour un cadavre, était dans l'état de
somnambulisme produit par le magnétisme. A propos du cabinet de
verdure dont il est question, et des effets de l'_harmonica_, on
peut consulter un ouvrage curieux, _Histoire critique du
magnétisme animal,_ par Deleuze, 2e édit., 1819, 2 vol. in-8; il
contient des notices fort piquantes sur la chaîne et le baquet
magnétiques, les arbres magnétisés, la musique, la voix du
magnétiseur, et l'instrument qu'il emploie. L'auteur est
d'ailleurs un partisan du mesmérisme, ce qui ne rend pas ses
opinions suspectes.]
»Je vous écris ceci encore tout agité... Si je n'avais pris la
précaution de noter cette scène sur-le-champ, je la prendrais
aujourd'hui pour un rêve.»
Ce qu'il y a de plus inexplicable dans cette scène, c'est la
présence du profane qui la raconte. Comment l'association
pouvait-elle s'exposer ainsi à la divulgation de ses mystères? Il
nous est impossible de répondre à cette question, mais pour ce
qui est des mystères eux-mêmes, nous pouvons facilement les
expliquer.
Les successeurs des anciens roses-croix, dérogeant peu à peu de
la science austère et hiérarchique de leurs ancêtres en
initiation, s'étaient érigés en secte mystique; ils avaient
accueilli avec empressement les dogmes magiques des templiers, et
se croyaient seuls dépositaires des secrets de l'Évangile de
saint Jean; ils voyaient dans les récits de l'Évangile une série
allégorique de rites propres à compléter l'initiation, et
croyaient que l'histoire du Christ devait se réaliser dans la
personne de chacun des adeptes; ils racontaient une légende
[424] gnostique suivant laquelle le Sauveur, environné de parfums et de
bandelettes, n'aurait point été renfermé dans le sépulcre neuf de
Joseph d'Arimathie, et serait revenu à la vie dans la maison même
de saint Jean. C'était ce prétendu mystère qu'ils célébraient au
son de l'harmonica et des trompettes. Le récipiendaire était
invité à faire le sacrifice de sa vie, et subissait, en effet,
une saignée qui lui procurait un évanouissement; cet
évanouissement, on lui disait que c'était la mort, et lorsqu'il
revenait à lui, des fanfares d'allégresse et des cris de triomphe
célébraient sa résurrection. Ces émotions diverses, ces scènes
tour à tour lugubres et brillantes, devaient impressionner à
jamais son imagination et le rendre fanatique ou voyant.
Plusieurs croyaient à une résurrection réelle et se croyaient
assurés de ne plus mourir. Les chefs de l'association mettaient
ainsi au service de leurs projets cachés le plus redoutable de
tous les instruments, la folie, et s'assuraient de la part de
leurs adeptes un de ces dévouements fatals et infatigables que la
déraison produit plus souvent et plus sûrement que l'amitié.
La secte du _Saint-Jakin_ était donc une société de gnostiques
adonnée aux illusions de la magie fascinatrice, elle tenait des
roses-croix et des templiers, son nom du Saint-Jakin venait de
l'un des deux noms gravés en initiales sur les deux principales
colonnes du temple de Salomon, Jakin et Bohas. L'initiale de
Jakin en hébreu est le Jod, lettre sacrée de l'alphabet hébreu,
initiale du nom de Jéhova que celui de Jakin sert à voiler aux
profanes, c'est pourquoi on la nommait le Saint-Jakin.
Les saint-jakinites étaient des théosophes qui s'occupaient
beaucoup trop de théurgie.
[425] Tout ce qu'on raconte du mystérieux comte de Saint-Germain donne
lieu de croire que c'était un physicien habile et un chimiste
distingué: on assure qu'il possédait le secret de souder ensemble
les diamants sans qu'on pût apercevoir aucune trace du travail;
il avait l'art d'épurer les pierreries et de donner ainsi un
grand prix aux plus imparfaites et aux plus communes; l'auteur
imbécile et anonyme que nous avons déjà cité, lui accorde bien ce
talent, mais nie qu'il ait jamais fait d'or, comme si l'on ne
faisait pas de l'or en faisant des pierres précieuses.
Saint-Germain inventa aussi, suivant le même auteur, et légua aux
sciences industrielles l'art de donner au cuivre plus d'éclat et
de ductilité, autre invention qui suffisait pour faire la fortune
de son auteur. De pareilles oeuvres doivent faire pardonner au
comte de Saint-Germain d'avoir beaucoup connu la reine Cléopâtre,
et d'avoir même causé familièrement avec la reine de Saba.
C'était d'ailleurs un bon et galant homme qui aimait les enfants,
et se plaisait à leur fabriquer lui-même des bonbons délicieux et
de merveilleux joujoux; il était brun et de petite taille,
toujours vêtu richement, mais avec beaucoup de goût, et se
plaisant d'ailleurs à tous les raffinements du luxe. On assure
que le roi Louis XV le recevait familièrement, et s'occupait avec
lui de diamants et de pierreries. Il est probable que ce monarque
entièrement dominé par des courtisanes et absorbé par ses
plaisirs, céda, en invitant Saint-Germain à quelques audiences
particulières, plutôt à quelque caprice de curiosité féminine
qu'à un amour sérieux pour la science. Saint-Germain fut un
moment à la mode, et comme c'était un aimable et jeune vieillard
[426] qui savait unir le babil d'un roué aux extases d'un théosophe, il
fit fureur dans certains cercles, puis fut bientôt remplacé par
d'autres fantaisies; ainsi va le monde.
On a dit que Saint-Germain n'était autre que ce mystérieux
Althotas qui fut le maître en magie d'un adepte, dont nous allons
bientôt nous occuper, et qui prenait le nom kabbalistique
d'_Acharat_; rien n'est moins fondé que cette supposition, comme
nous le verrons en étudiant ce nouveau personnage.
Pendant que le comte de Saint-Germain était à la mode à Paris, un
autre adepte mystérieux parcourait le monde en recrutant des
apôtres pour la philosophie d'Hermès: c'était un alchimiste qui
se faisait appeler _Lascaris_, et se disait archimandrite
d'Orient, chargé de recueillir des aumônes pour un couvent grec;
seulement, au lieu de demander l'aumône, Lascaris semblait suer
de l'or, et en laissait partout une traînée après lui. Partout il
ne faisait qu'apparaître, et ses apparitions changeaient de
formes; ici il se montrait vieux, ailleurs il était encore jeune;
il ne faisait pas lui-même de l'or publiquement, mais il en
faisait faire par ses disciples auxquels il laissait en les
quittant un peu de poudre de projection. Rien de plus avéré et de
mieux établi que les transmutations opérées par les émissaires de
Lascaris. M. Louis Figuier, dans son savant ouvrage sur les
alchimistes, n'en révoque en doute ni la réalité ni l'importance.
Or, comme il n'y a rien, surtout en physique, de plus inexorable
que les faits, il faudrait donc conclure de ceux-là, que la
pierre philosophale n'est pas une rêverie, si l'immense tradition
de l'occultisme, si les mythologies anciennes, si les travaux
[427] sérieux des plus grands hommes de tous les âges n'en démontraient
pas d'ailleurs suffisamment l'existence et la réalité.
Un chimiste moderne, qui s'est empressé de publier son secret,
est parvenu à tirer de l'or de l'argent par un procédé ruineux,
car l'argent détruit par lui ne rend en or que le dixième ou
environ de sa valeur. _Agrippa,_ qui n'est jamais arrivé à la
découverte du dissolvant universel, avait été cependant plus
heureux que notre chimiste, car il avait trouvé en or une valeur
équivalente à celle de l'argent employé, il n'avait donc perdu
absolument que son travail, si c'est le perdre que de l'employer
à la recherche des grands secrets de la nature.
Engager par l'attrait de l'or les hommes à des recherches qui les
conduiraient à la philosophie absolue, tel paraît avoir été le
but de la propagande de Lascaris, l'étude des livres hermétiques
devant ramener nécessairement les hommes d'étude à la
connaissance de la kabbale. Les initiés, en effet, pensaient au
XVIIIe siècle que leur temps était venu, les uns pour fonder une
hiérarchie nouvelle, les autres pour renverser toute autorité et
promener sur toutes les sommités de l'ordre social le niveau
égalitaire. Les sociétés secrètes envoyaient leurs éclaireurs à
travers le monde pour sonder et réveiller au besoin l'opinion:
après Saint-Germain et Lascaris, Mesmer; après Mesmer,
_Cagliostro_. Mais tous n'étaient pas de la même école:
Saint-Germain était l'homme des illuminés théosophes, Lascaris
représentait les naturalistes attachés à la tradition d'Hermès.
Cagliostro était l'agent des templiers, aussi écrivait-il dans
une circulaire adressée à tous les francs-maçons de Londres, que
[428] le temps était venu de mettre la main à l'oeuvre pour
reconstruire le temple de l'Éternel. Comme les templiers,
Cagliostro s'adonnait aux pratiques de la magie noire, et
pratiquait la science funeste des évocations; il devinait le
passé et le présent, prédisait l'avenir, faisait des cures
merveilleuses et prétendait aussi faire de l'or. Il avait
introduit dans la maçonnerie un nouveau rite qu'il nommait rite
égyptien, et il essayait de ressusciter le culte mystérieux
d'Isis. Lui-même, la tête entourée de bandelettes et coiffé comme
un sphinx de Thèbes, il présidait des solennités nocturnes dans
des appartements pleins d'hiéroglyphes et de flambeaux. Il avait
pour prêtresses des jeunes filles qu'il appelait des colombes, et
qu'il exaltait jusqu'à l'extase pour leur faire rendre des
oracles au moyen de l'hydromancie, l'eau étant un excellent
conducteur, un puissant réflecteur et un milieu très réfringent
pour la lumière astrale, comme le prouvent les mirages de la mer
et des nuages.
Cagliostro, comme on le voit, continuait Mesmer, et avait
retrouvé la clef des phénomènes de médiomanie; lui-même était un
médium, c'est-à-dire un homme d'une organisation nerveuse
exceptionnellement impressionnable: il joignait à cela beaucoup
de finesse et d'aplomb, l'exagération publique et l'imagination
des femmes surtout faisaient le reste. Cagliostro eut un succès
fou; on se l'arrachait, son buste était partout avec cette
inscription: le _divin Cagliostro_. On put dès ce moment prévoir
une réaction égale à cette vogue: après avoir été un dieu,
Cagliostro devint un intrigant, un charlatan, un proxénète de sa
femme, un scélérat enfin, auquel l'inquisition de Rome crut faire
grâce en le condamnant seulement à une prison perpétuelle. Ce qui
[429] fit croire qu'il vendait sa femme, c'est que sa femme le vendit.
Il fut amené et pris dans un piége, on lui fit son procès et l'on
publia de ce procès ce qu'on voulut. La révolution arriva sur ces
entrefaites, et tout le monde oublia Cagliostro.
Cet adepte n'est cependant pas sans importance dans l'histoire de
la magie; son sceau est aussi important que celui de Salomon, et
atteste son initiation aux secrets les plus relevés de la
science. Ce sceau, expliqué par les lettres kabbalistiques des
noms d'Acharat et d'Althotas, exprime les principaux caractères
du grand arcane et du grand oeuvre. C'est un serpent percé d'une
flèche, figurant la lettre aleph, [Hébreu], image de l'union de
l'actif et du passif, de l'esprit et de la vie, de la volonté et
de la lumière. La flèche est celle de l'Apollon antique, le
serpent est le Python de la fable, le dragon vert des philosophes
hermétiques. La lettre aleph représente l'unité équilibrée. Ce
pantacle se reproduit sous diverses formes dans les talismans de
l'ancienne magie, mais tantôt le serpent est remplacé par le paon
de Junon, le paon à la tête royale, à la queue multicolore,
l'emblème de la lumière analysée, l'oiseau du grand oeuvre dont
le plumage est tout ruisselant d'or; tantôt, au lieu du paon
coloré, c'est l'agneau blanc, l'agneau ou le jeune bélier solaire
traversé par la croix, comme on le voit encore dans les armoiries
de la ville de Rouen. Le paon, le bélier et le serpent
représentent le même signe hyéroglyphique: celui du principe
passif et le sceptre de Junon, la croix et la flèche, c'est le
principe actif, la volonté, l'action magique, la coagulation du
dissolvant, la fixation par la projection du volatil, la
pénétration de la terre par le feu. L'union des deux, c'est la
[430] balance universelle, c'est le grand arcane, c'est le grand
oeuvre, c'est l'équilibre de Jakin et de Bohas.
Le trigramme L.-. P.-. D.-. qui accompagne cette figure, veut
dire _liberté, pouvoir, devoir,_ il signifie aussi _lumière
proportion, densité, loi, principe et droit._
Les francs-maçons ont changé l'ordre des lettres, et en
l'écrivant L.-.D.-.P.-. ils en font les initiales des mots
_liberté de penser_ qu'ils inscrivent sur un pont symbolique, en
y lisant pour les profanes: _liberté de passer._ Dans les actes
du procès de Cagliostro, il est marqué que lui-même donna à ces
trois lettres dans ses interrogatoires une autre signification;
il les aurait traduites par cette légende: _Lilia destrue
pedibus, foule aux pieds les lys;_ et l'on peut citer à l'appui
de cette version, une médaille maçonnique du XVIe ou du XVIIe
siècle, où l'on voit une épée coupant une branche de lys avec ces
mots sur l'exergue: _Talem dabit ultio messem._
Le nom d'_Acharat_ que prenait Cagliostro, écrit
kabbalistiquement en hébreu de cette manière:
[Hébreu]
exprime la triple unité, [Hébreu], unité de principe et
d'équilibre;
[Hébreu], unité de vie et perpétuité du mouvement régénérateur.
[Hébreu], unité de fin dans une synthèse absolue.
Le nom d'Althotas, maître de Cagliostro, se compose du nom de
Thot et des syllabes al et as, qui, lues kabbalistiquement, sont
Sala qui signifie messager, envoyé; le nom entier signifie donc
[431] Thot, le messie des Égyptiens, et tel était en effet celui que
Cagliostro reconnaissait avant tout pour maître.
La doctrine du grand Cophte, tel était, on le sait, le titre que
prenait Cagliostro; sa doctrine, disons-nous, avait un double
objet, la régénération morale et la régénération physique.
Voici pour la régénération morale les préceptes du grand Cophte:
«Monte sur le Sinaï avec Moïse, sur le Calvaire, puis sur le
Thabor avec Phaleg, sur le Carmel avec Élie.
»Sur le plus haut de la montagne, tu bâtiras ton tabernacle.
»Il sera divisé en trois bâtiments unis ensemble et celui du
milieu aura trois étages.
»Le rez-de-chaussée ou le premier étage sera le réfectoire.
»L'étage du milieu sera une chambre ronde avec douze lits autour
et un au milieu, ce sera la chambre du sommeil et des songes.
»La chambre supérieure, celle du troisième étage, sera carrée et
percée de seize fenêtres, quatre de chaque côté, ce sera la
chambre de la lumière.
»Là, tu prieras seul pendant quarante jours, et tu dormiras
pendant quarante nuits dans le dortoir des douze maîtres.
»Alors, tu recevras les signatures des sept génies et tu
obtiendras d'eux le pentagramme tracé sur la feuille de parchemin
vierge.
»C'est le signe que personne ne connaît, sinon celui qui le
reçoit.
[432] »C'est le caractère occulte du caillou blanc dont il est parlé
dans la prophétie du plus jeune des douze maîtres.
»Alors, ton esprit sera illuminé d'un feu divin et ton corps
deviendra pur comme celui d'un enfant. Ta pénétration n'aura
point de bornes, ton pouvoir sera immense; tu entreras dans le
repos parfait, qui est le commencement de l'immortalité, et tu
pourras dire avec vérité et sans orgueil: Je suis celui qui est.
Cette énigme signifie que, pour se régénérer moralement, il faut
étudier, comprendre et réaliser la haute kabbale.
Les trois chambres sont l'alliance de la vie physique, des
aspirations religieuses et de la lumière philosophique; les douze
maîtres sont les grands révélateurs dont il faut comprendre les
symboles; la signature des sept esprits, c'est l'initiation au
grand arcane, etc., etc. Tout ceci est donc allégorique, et il ne
s'agit pas plus de faire bâtir en réalité une maison à trois
étages, qu'il ne s'agit dans la maçonnerie de bâtir un temple à
Jérusalem.
Venons maintenant au secret de la régénération physique.
Pour y arriver il faut, toujours suivant les prescriptions
occultes du grand Cophte:
Faire tous les cinquante ans une retraite de quarante jours en
manière de jubilé, durant la pleine lune de mai.
Seul, à la campagne avec une personne fidèle:
Jeûner pendant quarante jours, buvant la rosée de mai, recueillie
sur les blés en herbe avec un linge de lin pur et blanc, mangeant
des herbes tendres et nouvelles.
[433] Commençant le repas par un grand verre de rosée et le finissant
par un biscuit ou une simple croûte de pain.
Le dix-septième jour, saignée légère.
Prendre six gouttes de baume d'azoth le matin et six le soir,
augmenter de deux gouttes par jour jusqu'au trente-deuxième.
Renouveler alors la petite émission de sang au crépuscule du
matin, dormir ensuite et rester au lit jusqu'à la fin de la
quarantaine.
Prendre au premier réveil, après la saignée, un premier grain de
médecine universelle.
On éprouvera un évanouissement qui doit durer trois heures, puis
des convulsions, des transpirations et des évacuations
considérables, on changera ensuite de linge et de lit.
Il faut ensuite prendre un consommé de boeuf sans graisse,
assaisonné avec de la rue, de la sauge, de la valériane, de la
verveine et de la mélisse.
Le jour suivant, second grain de médecine universelle,
c'est-à-dire, de mercure astral combiné avec le soufre d'or.
Le jour d'après, prendre un bain tiède.
Le trente-sixième jour, boire un verre de vin d'Égypte.
Le trente-septième jour, troisième et dernier grain de médecine
universelle.
Suivra un sommeil profond.
Les cheveux, les dents et les ongles se renouvelleront, la peau
se renouvellera.
Le trente-huitième jour, bain aux herbes aromatiques ci-dessus
nommées.
[434] Le trente-neuvième jour, avaler dans deux cuillerées de vin
rouge, dix gouttes de l'élixir d'Acharat.
Le quarantième jour, l'oeuvre est achevée et le vieillard est
rajeuni.
C'est au moyen de ce régime jubilaire, que Cagliostro prétendait
avoir vécu lui-même plusieurs siècles. C'était, comme on le voit,
une nouvelle préparation du fameux bain d'immortalité des
gnostiques ménandriens. Cagliostro y croyait-il sérieusement?