Il y a trois forces dans la nature;
Ces forces sont figurées par la règle qui unit, le levier qui
soulève et le maillet qui affermit.
La rébellion des instincts brutaux, contre l'aristocratie
hiérarchique de la sagesse, s'arme successivement de ces trois
forces qu'elle détourne de l'harmonie.
Il y a trois rebelles typiques:
Le rebelle à la nature;
Le rebelle à la science;
Le rebelle à la vérité.
Ils étaient figurés dans l'enfer des anciens par les trois têtes
de Cerbère.
[404] Ils sont figurés dans la Bible par Coré, Dathan et Abiron.
Dans la légende maçonnique, ils sont désignés par des noms qui
varient suivant les rites.
Le premier qu'on appelle ordinairement _Abiram_ ou meurtrier
d'Hiram, frappe le grand maître avec la règle.
C'est l'histoire du juste mis à mort, au nom de la loi, par les
passions humaines.
Le second nommé _Miphiboseth_, du nom d'un prétendant ridicule et
infirme à la royauté de David, frappe Hiram avec le levier ou
avec l'équerre.
C'est ainsi que le levier populaire ou l'équerre d'une folle
égalité devient l'instrument de la tyrannie entre les mains de la
multitude et attente, plus malheureusement encore que la règle, à
la royauté de la sagesse et de la vertu.
Le troisième enfin achève Hiram avec le maillet.
Comme font les instincts brutaux, lorsqu'ils veulent faire
l'ordre au nom de la violence et de la peur en écrasant
l'intelligence.
La branche d'acacia sur la tombe d'Hiram est comme la croix sur
nos autels.
C'est le signe de la science qui survit à la science; c'est la
branche verte qui annonce un autre printemps.
Quand les hommes ont ainsi troublé l'ordre de la nature, la
Providence intervient pour le rétablir, comme Salomon pour venger
la mort d'Hiram.
[405] Celui qui a assassiné avec la règle, meurt par le poignard.
Celui qui a frappé avec le levier ou l'équerre, mourra sous la
hache de la loi. C'est l'arrêt éternel des régicides.
Celui qui a triomphé avec le maillet, tombera victime de la force
dont il a abusé, et sera étranglé par le lion.
L'assassin par la règle, est dénoncé par la lampe même qui
l'éclaire et par la source où il s'abreuve.
C'est-à-dire, qu'on lui appliquera la peine du talion.
L'assassin par le levier sera surpris quand sa vigilance sera en
défaut comme un chien endormi, et il sera livré par ses
complices; car l'anarchie est mère de la trahison.
Le lion qui dévore l'assassin par le maillet, est une des formes
du sphinx d'Oedipe.
Et celui-là méritera de succéder à Hiram dans sa dignité qui aura
vaincu le lion.
Le cadavre putréfié d'Hiram montre que les formes changent, mais
que l'esprit reste.
La source d'eau qui coule près du premier meurtrier, rappelle le
déluge qui a puni les crimes contre la nature.
Le buisson ardent et l'arc-en-ciel qui font découvrir le second
assassin, représentent la lumière et la vie, dénonçant les
attentats contre la pensée.
Enfin le lion vaincu représente le triomphe de l'esprit sur la
matière et la soumission définitive de la force à l'intelligence.
Depuis le commencement du travail de l'esprit pour bâtir le
temple de l'unité, Hiram a été tué bien des fois, et il
ressuscite toujours.
[406] C'est Adonis tué par le sanglier, c'est Osiris assassiné par
Typhon.
C'est Pythagore proscrit, c'est Orphée déchiré par les
Bacchantes, c'est Moïse abandonné dans les cavernes du Mont-Nébo,
c'est Jésus mis à mort par Caïphe, Judas et Pilate.
Les vrais maçons sont donc ceux qui persistent à vouloir
construire le temple, suivant le plan d'Hiram.
Telle est la grande et principale légende de la maçonnerie; les
autres ne sont pas moins belles et moins profondes, mais nous ne
croyons pas devoir en divulguer les mystères, bien que nous
n'ayons reçu l'initiation que de Dieu et de nos travaux, nous
regardons le secret de la haute maçonnerie comme le nôtre.
Parvenus par nos efforts à un grade scientifique qui nous impose
le silence, nous nous croyons mieux engagé par nos convictions
que par un serment. La science est une noblesse qui oblige, et
nous ne démériterons point la couronne princière des roses-croix.
Nous aussi nous croyons à la résurrection d'Hiram!
Les rites de la maçonnerie sont destinés à transmettre le
souvenir des légendes de l'initiation, à le conserver parmi les
frères.
On nous demandera peut-être comment, si la maçonnerie est si
sublime et si sainte, elle a pu être proscrite et si souvent
condamnée par l'Église.
Nous avons déjà répondu à cette question, en parlant des
scissions et des profanations de la maçonnerie.
La maçonnerie, c'est la gnose, et les faux gnostiques ont fait
condamner les véritables.
Ce qui les oblige à se cacher, ce n'est pas la crainte de la
[407] lumière, la lumière est ce qu'ils veulent, ce qu'ils cherchent,
ce qu'ils adorent.
Mais ils craignent les profanateurs, c'est-à-dire, les faux
interprètes, les calomniateurs, les sceptiques au rire stupide,
et les ennemis de toute croyance et de toute moralité.
De notre temps d'ailleurs un grand nombre d'hommes qui se croyent
francs-maçons, ignorent le sens de leurs rites, et ont perdu la
clé de leurs mystères.
Ils ne comprennent même plus leurs tableaux symboliques, et
n'entendent plus rien aux signes hiéroglyphiques, dont sont
historiés les tapis de leurs loges.
Ces tableaux et ces signes sont les pages du livre de la science
absolue et universelle.
On peut les lire à l'aide des clés kabbalistiques, et elles n'ont
rien de caché pour l'initié qui possède les clavicules de
Salomon.
La maçonnerie a non-seulement été profanée, mais elle a servi
même de voile et de prétexte aux complots de l'anarchie, par
l'influence occulte des vengeurs de Jacques de Molay, et des
continuateurs de l'oeuvre schismatique du temple.
Au lieu de venger la mort d'Hiram, on a vengé ses assassins.
Les anarchistes ont repris la règle, l'équerre et le maillet, et
ont écrit dessus liberté, égalité, fraternité.
C'est-à-dire liberté pour les convoitises, égalité dans la
bassesse, et fraternité pour détruire.
Voilà les hommes que l'Église a condamnés justement et qu'elle
condamnera toujours!
[408]
LIVRE VI.
LA MAGIE ET LA RÉVOLUTION.
[Hébreu], Waou.
CHAPITRE PREMIER.
AUTEURS REMARQUABLES DU XVIIIe SIÈCLE.
SOMMAIRE.--Importantes découvertes en Chine.--Les livres
kabbalisliques de fo-hi--L'y-Kun et les trigrammes.--Kong-Fu-Tzée
et fo.--Les jésuites et les théologiens.--Mouvement des esprits
en Europe.--Swedenborg et Mesmer.
Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, la Chine était à peu près
inconnue au reste du monde. C'est seulement à cette époque que ce
vaste empire, exploré par nos missionnaires, nous est révélé par
eux, et nous apparaît comme une nécropole de toutes les sciences
du passé. Les Chinois semblent être un peuple de momies. Rien ne
progresse chez eux, et ils vivent dans l'immobilité de leurs
traditions dont l'esprit et la vie se sont retirés depuis
longtemps. Ils ne savent plus rien, mais ils se souviennent
vaguement de tout. Le génie de la Chine est le dragon des
Hespérides qui défend les pommes d'or du jardin de la science.
Leur type humain de la divinité, au lieu de vaincre le dragon
comme Cadmus, s'est accroupi, fasciné et magnétisé par le monstre
qui fait miroiter devant lui le reflet changeant de ses écailles.
[409] Le mystère seul est vivant en Chine, la science est en léthargie,
ou du moins elle dort profondément et ne parle jamais qu'en rêve.
[Illustration: LE GRAND ARCANE HERMÉTIQUE suivant Basile
Valentin.]
Nous avons dit que la Chine possède un tarot calculé sur les
mêmes données kabbalistiques et absolues que le Sepher Jézirah
des Hébreux, elle possède aussi un livre hiéroglyphique composé
uniquement des combinaisons de deux figures, ce livre est
l'_y-Kim_ attribué à l'empereur _Fo-hi_, et M. de Maison, dans
ses _Lettres sur la Chine_, le déclare parfaitement
indéchiffrable.
Il ne l'est pourtant pas plus que le Sohar dont il parait être un
complément fort curieux, et un précieux appendice. Le Sohar est
l'explication du travail de la balance ou de l'équilibre
universel: l'y-Kim en est la démonstration hiéroglyphique et
chiffrée.
La clé de ce livre est un pantacle connu sous le nom des
_Trigrammes de Fo-hi_. Suivant la légende rapportée dans le
_Vay-Ky_, recueil d'une grande autorité en Chine, et qui fut
composé par Léon-Tao-Yuen, sous la dynastie des Soms, il y a sept
ou huit cents ans, l'empereur Fo-hi méditant un jour au bord
d'une rivière sur les grands secrets de la nature, vit sortir de
l'eau un sphinx, c'est-à-dire, un animal allégorique ayant la
forme mixte d'un cheval et d'un dragon. Sa tête était allongée
comme celle du cheval, il avait quatre pieds et finissait par une
queue de serpent; son dos était couvert d'écailles et sur chacune
de ses écailles brillait la figure des mystérieux Trigrammes,
plus petits vers les extrémités, plus larges sur sa poitrine et
sur le dos, mais en parfaite harmonie les uns avec les autres. Ce
dragon se mirait dans l'eau, et son reflet avait les mêmes
[410] formes, et portait les mêmes images que lui, mais en sens inverse
des formes et des images réelles. Ce cheval serpent, inspirateur
ou plutôt porteur d'inspirations comme le Pégase de la mythologie
grecque, symbole de la vie universelle, comme le serpent de
kronos, initia Fo-hi à la science universelle. Les Trigrammes lui
servirent d'introduction, il compta les écailles du
cheval-serpent, et combina les Trigrammes en autant de manières
qu'il conçut une synthèse des sciences comparées et unies entre
elles par les harmonies préexistantes et nécessaires de la
nature; la rédaction des tables de l'y-Kim fut le résultat de
cette merveilleuse combinaison. Les nombres de Fo-hi sont les
mêmes que ceux de la haute kabbale, son pantacle est analogue à
celui de Salomon, comme nous l'avons expliqué dans notre _dogme
et rituel de la haute magie_; ses tables correspondent aux
trente-deux voies et aux cinquante portes de la lumière, et
l'y-Kim ne saurait avoir d'obscurité pour les sages kabbalistes
qui ont la clé du sepher Jézirah et du Sohar.
La science de la philosophie absolue a donc existé en Chine. Les
Kims ne sont que les commentaires de cet absolu caché aux
profanes, et ils sont à l'y-Kim ce que le _Pentateuque_ de Moïse
est aux révélations du Siphra de Zéniuta, qui est le livre des
mystères, et la clé du Sohar chez les Hébreux. _Koug-fu-tzée_, ou
_Confucius_, n'eût été que le révélateur ou _révoilateur_ de
cette kabbale qu'il eût niée peut-être pour en détourner les
recherches des profanes, comme le savant _Talmudiste Maïmonides_
nia les réalités de la clavicule de Salomon, puis vint le
matérialiste _Fo_, qui substitua les traditions de la sorcellerie
[411] indienne aux souvenirs de la haute magie des Égyptiens. Le culte
de Fo paralysa en Chine le progrès des sciences, et la
civilisation avortée de ce grand peuple tomba dans la routine et
dans l'abrutissement.
Un philosophe d'une admirable sagacité et d'une grande
profondeur, le sage _Leibnitz_, qui eût été si digne d'être
initié aux vérités suprêmes de la science absolue, croyait voir
dans l'y-Kim sa propre invention de l'arithmétique binaire, et
dans la ligne droite et la ligne brisée de Fo-hi, il retrouvait
les caractères 1 0, employés par lui-même dans ses calculs; il
était bien près de la vérité, mais il ne l'entrevoyait que dans
un de ses détails, il ne pouvait en embrasser l'ensemble.
Des disputes théologiques ont été l'occasion des recherches les
plus importantes sur les antiquités religieuses de la Chine. Il
s'agissait de savoir si les jésuites avaient raison de tolérer
chez les Chinois convertis au christianisme le culte du ciel et
celui des ancêtres; en d'autres termes, si l'on devait croire que
par le ciel les lettrés de la Chine entendaient Dieu ou
simplement l'espace et la nature. Il était tout naturel de s'en
rapporter aux lettrés eux-mêmes et au bon sens public, mais ce ne
sont pas là des autorités théologiques; on argumenta donc, on
écrivit beaucoup, on intrigua davantage, les jésuites qui avaient
raison pour le fond furent convaincus d'avoir tort pour la forme,
et on leur créa de nouvelles difficultés qui ne sont pas
surmontées encore et qui font de nos jours même couler en Chine
le sang de nos infatigables martyrs.
Pendant qu'on disputait ainsi à la religion ses conquêtes en
Asie, une immense inquiétude agitait l'Europe. La foi chrétienne
[412] semblait prête à s'y éteindre et il n'était bruit de tous côtés
que de révélations nouvelles et de miracles. Un homme
sérieusement posé dans la science et dans le monde, _Emmanuel
Swedenborg_, étonnait la Suède par ses visions et l'Allemagne
était pleine de nouveaux illuminés; le mysticisme dissident
conspirait pour remplacer les mystères de la religion
hiérarchique par les mystères de l'anarchie; une imminente
catastrophe se préparait.
Swedenborg, le plus honnête et le plus doux des prophètes du faux
illuminisme, n'était pas pour cela moins dangereux que les
autres. Prétendre, en effet, que tous les hommes sont appelés à
communiquer directement avec le ciel, c'est remplacer
l'enseignement religieux régulier et l'initiation progressive par
toutes les divagations de l'enthousiasme et toutes les folies de
l'imagination et des rêves. Les illuminés intelligents sentaient
bien que la religion étant un des grands besoins de l'humanité,
on ne la détruira jamais; aussi voulaient-ils se faire de la
religion même et du fanatisme qu'elle entraîne par une
conséquence fatale de l'enthousiasme inspiré à l'ignorance, des
armes pour détruire l'autorité hiérarchique de l'Église, comptant
bien voir sortir des conflits du fanatisme une hiérarchie
nouvelle dont ils espéraient être les fondateurs et les chefs.
«Vous serez comme des dieux, connaissant tout sans avoir eu la
peine de rien apprendre; vous serez comme des rois, possédant
tout sans avoir eu la peine de rien acquérir.»
Telles sont en résumé les promesses de l'esprit révolutionnaire
aux multitudes envieuses. L'esprit révolutionnaire, c'est
[413] l'esprit de mort; c'est l'ancien serpent de la _Genèse_, et
cependant c'est le père du mouvement et du progrès, puisque les
générations ne se renouvellent que par la mort; c'est pour cela
que les Indiens adoraient Schiva, l'impitoyable destructeur, dont
la forme symbolique était celle de l'amour physique et de la
génération matérielle.
Le système de Swedenborg n'est autre chose que la kabbale, moins
le principe de la hiérarchie; c'est le temple sans clef de voûte
et sans fondement; c'est un immense édifice, heureusement tout
fantastique et aérien, car si l'on avait jamais tenté de le
réaliser sur la terre, il tomberait sur la tête du premier enfant
qui essayerait, nous ne dirons pas de l'ébranler, mais de
s'appuyer seulement contre une de ses principales colonnes.
Organiser l'anarchie, tel est le problème que les
révolutionnaires ont et auront éternellement à résoudre; c'est le
rocher de Sisyphe qui retombera toujours sur eux; pour exister un
seul instant ils sont et seront toujours fatalement réduits à
improviser un despotisme sans autre raison d'être que la
nécessité, et qui, par conséquent, est violent et aveugle comme
elle. On n'échappe à la monarchie harmonieuse de la raison, que
pour tomber sous la dictature désordonnée de la folie.
Le moyen proposé indirectement par Swedenborg, pour communiquer
avec le monde surnaturel, était un état intermédiaire qui tient
du rêve, de l'extase et de la catalepsie. L'illuminé suédois
affirmait la possibilité de cet état, mais il ne donnait pas la
théorie des pratiques nécessaires pour y arriver; peut-être ses
disciples, pour combler cette lacune, eussent-ils recouru au
rituel magique de l'Inde, lorsqu'un homme de génie vint compléter
[414] par une thaumaturgie naturelle les intuitions prophétiques et
kabbalistiques de Swedenborg. Cet homme était un médecin
allemand, nommé _Mesmer_.
Mesmer eut la gloire de retrouver, sans initiateur et sans
connaissances occultes, l'agent universel de la vie et de ses
prodiges; ses _Aphorismes_[18], que les savants de son temps
devaient regarder comme autant de paradoxes, deviendront un jour
les bases de la synthèse physique.
[Note 18: Mesmer, _Mémoires et aphorismes, suivis des procédés
d'Eslon_, nouvelle édition, 1846, 1 vol. gr. in 18.]
Mesmer reconnaît dans l'être naturel deux formes, qui sont la
substance et la vie, d'où résultent la fixité et le mouvement qui
constituent l'équilibre des choses.
Il reconnaît l'existence d'une matière première fluidique,
universelle, capable de fixité et de mouvement, qui, en se
fixant, détermine la constitution des substances, et qui, se
mouvant toujours, modifie et renouvelle les formes.
Cette matière fluidique est active et passive: comme passive elle
s'attire elle-même, comme active elle se projette.
Par elle les mondes et les êtres vivants qui peuplent les mondes,
s'attirent et se repoussent; elle passe des uns aux autres par
une circulation comparable à celle du sang.
Elle entretient et renouvelle la vie de tous les êtres, elle est
l'agent de leur force et peut devenir l'instrument de leur
volonté.
Les prodiges sont les résultats des forces ou des volontés
exceptionnelles.
[415] Les phénomènes de cohésion, d'élasticité, de densité ou de
subtilité des corps, sont produits par les diverses combinaisons
des deux propriétés du fluide universel ou de la matière
première.
La maladie, comme tous les désordres physiques, vient d'un
dérangement de l'équilibre normal de la matière première dans un
corps organisé.
Les corps organisés sont ou sympathiques ou antipathiques les uns
aux autres, par suite de leur équilibre spécial.
Les corps sympathiques peuvent se guérir les uns les autres, en
rétablissant mutuellement leur équilibre.
Cette propriété des corps de s'équilibrer les uns les autres par
l'attraction ou la projection de la matière première, Mesmer la
nomme magnétisme, et comme elle se spécifie suivant les
spécialités des êtres, lorsqu'il en étudie les phénomènes dans
les êtres animés, il la nomme magnétisme animal.
Mesmer prouva sa théorie par des oeuvres, et ses expériences
furent couronnées d'un plein succès.
Ayant observé l'analogie qui existe entre les phénomènes du
magnétisme animal et ceux de l'électricité, il fit usage de
conducteurs métalliques, aboutissant à un réservoir commun qui
contenait de la terre et de l'eau, pour absorber et pour projeter
les deux forces; on a depuis abandonné l'appareil compliqué des
baquets, qu'on peut remplacer par une chaîne vivante de mains
superposées à un corps circulaire et mauvais conducteur comme le
bois d'une table, l'étoffe de soie ou de laine d'un chapeau, etc.
[416] Il appliqua ensuite aux êtres vivants et organisés les procédés
de l'aimantation métallique, et il acquit la certitude de la
réalité et de la similitude des phénomènes qui s'ensuivirent.
Un seul pas lui restait à faire, c'était de déclarer que les
effets attribués en physique aux quatre fluides impondérables
sont les manifestations diverses d'une seule et même force
diversifiée par ses usages, et que cette force inséparable de la
matière première et universelle qu'elle fait mouvoir, tantôt
splendide, tantôt ignée, tantôt électrique et tantôt magnétique,
n'a qu'un seul nom indiqué par Moïse dans la _Genèse_, lorsqu'il
la fait apparaître à l'appel du Tout-Puissant, avant toutes les
substances et avant toutes les formes: LA LUMIÈRE; [Hébreu]
Et maintenant ne craignons pas de le dire d'avance, car on le
reconnaîtra plus tard.
La grande chose du XVIIIe siècle, ce n'est pas l'encyclopédie, ce
n'est pas la philosophie ricaneuse et dérisoire de Voltaire, ce
n'est pas la métaphysique négative de Diderot et de d'Alembert,
ce n'est pas la philanthropie haineuse de Rousseau; c'est la
physique sympathique et miraculeuse de Mesmer! Mesmer est grand
comme Prométhée, il a donné aux hommes le feu du ciel que
Franklin n'avait su que détourner.
Il ne manqua au génie de Mesmer, ni la sanction de la haine, ni
la consécration des persécutions et des injures; il avait été
chassé de l'Allemagne, on se moqua de lui en France, tout en lui
faisant une fortune, car ses guérisons étaient évidentes et les
malades allaient à lui et le payaient, puis se disaient guéris
par hasard, pour ne pas attirer sur eux l'animadversion des
savants. Les corps constitués ne firent pas même au thaumaturge
[417] l'honneur d'examiner sa découverte et le grand homme dut se
résigner à passer pour un adroit charlatan.
Les savants seuls n'étaient pas hostiles au mesmérisme, les
hommes sincèrement religieux s'alarmaient des dangers de la
découverte nouvelle, et les superstitieux criaient au scandale et
à la magie. Les sages prévoyaient les abus, les insensés
n'admettaient pas même l'usage de cette merveilleuse puissance.
N'allait-on pas au nom du magnétisme nier les miracles du Sauveur
et de ses saints, disaient les uns; que va devenir la puissance
du diable, disaient les autres? Et pourtant la religion qui est
vraie, ne doit craindre la découverte d'aucune vérité;
d'ailleurs, en donnant la mesure de la puissance humaine, le
magnétisme ne donne-t-il pas aux miracles divins une sanction
nouvelle, au lieu de les détruire? Il est vrai que les sots
attribueront au diable moins de prodiges, ce qui leur laissera
moins d'occasions d'exercer leur haine et leurs fureurs; mais ce
ne sont certainement pas les personnes d'une véritable piété qui
songeront jamais à s'en plaindre: le diable doit perdre du
terrain quand la lumière se fait et quand l'ignorance se retire;
mais les conquêtes de la science et de la lumière étendent,
affermissent et font aimer de plus en plus au monde l'empire et
la gloire de Dieu!
[418]
CHAPITRE II
PERSONNAGES MERVEILLEUX DU XVIIIe SIÈCLE.
SOMMAIRE.--Le comte de Saint-Germain.--L'adepte Lascaris et le
grand Cophte dit le médecin Joseph Balsamo.--Le baron du Phénix
et le comte de Cagliostro.
Le XVIIIe siècle n'a eu de crédulité que pour la magie, car les
croyances vagues sont la religion des âmes sans foi: on niait les
miracles de Jésus-Christ et l'on attribuait des résurrections au
_comte de Saint-Germain_. Ce singulier personnage était un
théosophe mystérieux qu'on faisait passer pour avoir les secrets
du grand oeuvre et pour fabriquer des diamants et des pierres
précieuses; c'était d'ailleurs un homme du monde, d'une
conversation agréable et d'une grande distinction dans ses
manières. Madame de Genlis, qui, pendant son enfance, le voyait
presque tous les jours, assure qu'il savait donner même à des
pierreries qu'il représentait en peinture, tout leur éclat
naturel et un feu dont aucun chimiste ni aucun peintre ne pouvait
deviner le secret; avait-il trouvé le moyen de fixer la lumière
sur la toile, ou employait-il quelque préparation de nacre ou
quelque incrustation métallique? c'est ce qu'il nous est
impossible de savoir, puisqu'il ne nous reste aucune de ces
peintures merveilleuses.
Le comte de Saint-Germain faisait profession de la religion
catholique, et en observait les pratiques avec une grande
fidélité; on parlait cependant d'évocations suspectes et
d'apparitions étranges, il se flattait de posséder le secret de
[419] la jeunesse éternelle. Était-ce mysticisme, était-ce folie?
Personne ne connaissait sa famille, et à l'entendre causer des
choses du temps passé, il semblait qu'il eût vécu plusieurs
siècles; il parlait peu de tout ce qui se rapportait aux sciences
occultes, et lorsqu'on lui demandait l'initiation, il prétendait
ne rien savoir; il choisissait lui même ses disciples, et leur
demandait tout d'abord une obéissance passive, puis il leur
parlait d'une royauté à laquelle ils étaient appelés, celle de
Melchisédech et de Salomon, la royauté des initiés qui est aussi
un sacerdoce. «Soyez le flambeau du monde, disait-il; si votre
lumière n'est que celle d'une planète, vous ne serez rien devant
Dieu: je vous réserve une splendeur dont celle du soleil n'est
que l'ombre, alors vous dirigerez la marche des étoiles, et vous
gouvernerez ceux qui régnent sur les empires.»