En 1731, une demoiselle _Catherine Cadière de Toulon_ accusa son

confesseur, le père _Girard_, jésuite, de séduction et de magie;

cette fille était une extatique stigmatisée qui avait passé

longtemps pour une sainte; ce fut toute une immonde histoire de

pamoisons lascives, de flagellations secrètes, d'attouchements

luxurieux... Quel lieu infâme a des mystères pareils à ceux d'une

imagination célibataire et déréglée par un dangereux mysticisme?

La Cadière ne fut pas crue sur parole, et le père Girard échappa

aux dangers d'une condamnation; le scandale n'en fut pas moins

immense, et le bruit qu'il fit eut un éclat de rire pour écho:

nous avons dit que Voltaire était alors au monde.

Les gens superstitieux avaient jusqu'alors expliqué les

phénomènes extraordinaires par l'intervention du diable et des

esprits; l'école de Voltaire, non moins absurde, nia contre toute

évidence les phénomènes eux-mêmes.

Ce que nous ne pouvons pas expliquer vient du diable, disaient

les uns;

Ce que nous ne pouvons pas expliquer n'existe pas, répondaient

les autres.

La nature, en reproduisant toujours dans des circonstances

[389] analogues les mêmes séries de faits excentriques et merveilleux,

protestait contre l'ignorance présomptueuse des uns et la science

bornée des autres.

En tous temps, des perturbations physiques ont accompagné

certaines maladies nerveuses; les fous, les épileptiques, les

cataleptiques, les hystériques, ont des facultés exceptionnelles,

sont sujets à des hallucinations contagieuses et produisent

parfois, soit dans l'atmosphère, soit dans les objets qui les

entourent, des commotions et des dérangements. L'halluciné

projette ses rêves autour de lui, et il est tourmenté par son

ombre; le corps s'environne de ses reflets rendus difformes par

les souffrances du cerveau; on se mire alors en quelque sorte

dans la lumière astrale dont les courants excessifs, agissant à

la manière de l'aimant, déplacent et font tourner les meubles; on

entend alors des bruits et des voix comme dans les rêves. Ces

phénomènes, répétés tant de fois de nos jours qu'ils sont devenus

vulgaires, étaient attribués par nos pères aux fantômes et aux

démons. La philosophie voltairienne trouva plus court de les

nier, en traitant d'imbéciles et d'idiots les témoins oculaires

des faits les plus incontestables.

Quoi de plus avéré, par exemple, que les merveilles des

convulsions au tombeau du diacre Pâris, et dans les réunions des

extatiques de saint Médard? Comment expliquer ces étranges

secours que demandaient les convulsionnaires? des milliers de

coups de bûche sur la tête, des pressions à écraser un

hippopotame, des torsions de mamelles avec des pinces de fer, le

crucifiement même avec des clous enfoncés dans les pieds et les

mains? puis des contorsions surhumaines, des ascensions

[390] aériennes? Les voltairiens n'ont voulu voir là que des grimaces

et des gambades, les jansénistes criaient miracle et les vrais

catholiques gémissaient; mais la science qui seule devait

intervenir pour expliquer cette fantasque maladie, la science se

tenait à l'écart: c'est à elle seule pourtant qu'appartiennent

maintenant les ursulines de Loudun, les religieuses de Louviers,

les convulsionnaires et les _médiums_ américains. Les phénomènes

du magnétisme ne la mettent-ils pas sur la voie des découvertes

nouvelles? La synthèse chimique qui se prépare, n'amènera-t-elle

pas d'ailleurs nos physiciens à la connaissance de la lumière

astrale? Et cette force universelle une fois connue, qui

empêchera de déterminer la force, le nombre et la direction de

ses aimants? Ce sera toute une révolution dans la science, on

sera revenu à la haute magie des Chaldéens.

On a beaucoup parlé du _presbytère de Cideville_, MM. de

Mirville, Gougenot Desmousseaux et autres croyants sans critique

ont vu dans les choses étranges qui s'y passaient une révélation

contemporaine du diable; mais les mêmes choses sont arrivées à

Saint-Maur, en 1706, tout Paris y courait. On entendait frapper

de grands coups contre les murailles, les lits roulaient sans

qu'on y touchât, les meubles se déplaçaient: tout cela finit par

une crise violente accompagnée d'un profond évanouissement

pendant lequel le maître de la maison, jeune homme de

vingt-quatre à vingt-cinq ans, d'une constitution frêle et

nerveuse, crut entendre des esprits lui parler longuement, sans

pouvoir jamais répéter depuis un mot de ce qu'ils lui avaient

dit.

[391] Voici une histoire d'apparition du commencement du XVIIIe siècle;

la naïveté du récit en prouve l'authenticité, il y a certains

caractères de vérité que les inventeurs n'imitent pas.

Un bon prêtre de la ville de Valogne, nommé _Bézuel_, étant prié

à dîner, le 7 janvier 1708, chez une dame, parente de l'abbé de

Saint-Pierre, avec cet abbé, leur conta, d'après leur désir,

l'apparition d'un de ses camarades, qu'il avait eue en plein jour

il y a douze ans.

«En 1695, leur dit Bézuel, étant jeune écolier d'environ quinze

ans, je fis connaissance avec les deux enfants d'Abaquène,

procureur, écoliers comme moi. L'aîné était de mon âge, le cadet

avait dix-huit mois de moins, il s'appelait Desfontaines; nous

faisions nos promenades et toutes nos parties de plaisir

ensemble; et soit que Desfontaines eût plus d'amitié pour moi,

soit qu'il fût plus gai, plus complaisant, plus spirituel que son

frère, je l'aimais aussi davantage.

En 1696, nous promenant tous deux dans le cloître des Capucins,

il me conta qu'il avait lu depuis peu une histoire de deux amis

qui s'étaient promis que celui qui mourrait le premier viendrait

dire des nouvelles de son état au vivant; que le mort revint, et

lui dit des choses surprenantes. Sur cela, Desfontaines me dit

qu'il avait une grâce à me demander, qu'il me la demandait

instamment: c'était de lui faire une pareille promesse, et que,

de son côté, il me la ferait; je lui dis que je ne voulais point.

Il fut plusieurs mois à m'en parler souvent et très sérieusement;

je résistais toujours. Enfin, vers le mois d'août 1696, comme il

devait partir pour aller étudier à Caen, il me pressa tant, les

larmes aux yeux, que j'y consentis. Il tira dans le moment deux

[392] petits papiers qu'il avait écrits tout prêts, l'un signé de son

sang, où il me promettait, en cas de mort, de venir dire des

nouvelles de son état, l'autre où je lui promettais pareille

chose. Je me piquai au doigt, il en sortit une goutte de sang

avec lequel je signai mon nom; il fut ravi d'avoir mon billet,

et, en m'embrassant, il me fit mille remercîments.

Quelque temps après, il partit avec son frère. Notre séparation

nous causa bien du chagrin; nous nous écrivions de temps en temps

de nos nouvelles, et il n'y avait que six semaines que j'avais

reçu de ses lettres, lorsqu'il m'arriva ce que je m'en vais

conter.

Le 31 juillet 1697, un jeudi, il m'en souviendra toute ma vie,

feu M. de Sortoville, auprès de qui je logeais, et qui avait eu

de la bonté pour moi, me pria d'aller à un pré près des

Cordeliers, et d'aider à presser ses gens qui faisaient du foin;

je n'y fus pas un quart d'heure que vers les deux heures et demie

je me sentis tout d'un coup étourdi et pris d'une faiblesse; je

m'appuyais en vain sur ma fourche à foin, il fallut que je me

misse sur un peu de foin, où je fus environ une demi-heure à

reprendre mes esprits. Cela se passa; mais comme jamais rien de

semblable ne m'était arrivé, j'en fus surpris, et je craignis le

commencement d'une maladie, il ne m'en resta cependant que peu

d'impression le reste du jour; il est vrai que la nuit je dormis

moins qu'à l'ordinaire.

Le lendemain à pareille heure, comme je menais au pré M. de

Saint-Simon, petit-fils de M. de Sortoville, qui avait alors dix

ans, je me trouvai en chemin attaqué d'une pareille faiblesse, je

m'assis sur une pierre à l'ombre. Cela se passa, et nous

[393] continuâmes notre chemin; il ne m'arriva rien de plus ce jour-là,

et la nuit je ne dormis guère.

Enfin, le lendemain, deuxième jour d'août, étant dans le grenier

où on serrait le foin que l'on apportait du pré, précisément à la

même heure, je fus pris d'un pareil étourdissement et d'une

pareille faiblesse, mais plus grande que les autres. Je

m'évanouis et perdis connaissance. Un des laquais s'en aperçut.

On m'a dit qu'on me demanda alors qu'est-ce que j'avais; et que

je répondis: J'ai vu ce que je n'aurais jamais cru; mais il ne me

souvient ni de la demande ni de la réponse. Cela cependant

s'accorde à ce qu'il me souvient avoir vu alors comme une

personne nue à mi-corps, mais que je ne reconnus cependant point.

On m'aida à descendre de l'échelle; je me tenais bien aux

échelons; mais comme je vis Desfontaines, mon camarade, au bas de

l'échelle, la faiblesse me reprit, ma tête s'en alla entre deux

échelons et je perdis encore connaissance. On me descendit et on

me mit sur une grosse poutre qui servait de siége sur la grande

place des capucins; je n'y vis plus alors M. de Sortoville, ni

ses domestiques, quoique présents; mais apercevant Desfontaines

vers le pied de l'échelle, qui me faisait signe de venir à lui,

je me reculai sur mon siége, comme pour lui faire place, et ceux

qui me voyaient, et que je ne voyais pas, quoique j'eusse les

yeux ouverts, remarquèrent ce mouvement.

Comme il ne venait point, je me levai pour aller à lui; il

s'avança vers moi, me prit le bras gauche de son bras droit, et

me conduisit, à trente pas de là, dans une rue écartée, me tenant

ainsi accroché. Les domestiques croyant que mon étourdissement

[394] était passé, et que j'allais à quelques nécessités, s'en allèrent

chacun à leur besogne, excepté un petit laquais qui vint dire à

M. de Sortoville que je parlais tout seul. M. de Sortoville crut

que j'étais ivre; il s'approcha, et m'entendit faire quelques

questions et quelques réponses qu'il m'a dites depuis.

Je fus là près de trois quarts d'heure à causer avec

Desfontaines. Je vous ai promis, me dit-il, que si je mourais

avant vous, je viendrais vous le dire. Je me noyai avant-hier à

la rivière de Caen; à peu près à cette heure-ci, j'étais à la

promenade avec tels et tels, il faisait grand chaud, il nous prit

envie de nous baigner, il me vint une faiblesse dans la rivière,

et je tombai au fond. L'abbé de Ménil-Jean, mon camarade, plongea

pour me reprendre, je saisis son pied; mais, soit qu'il eût peur

que ce ne fût un saumon, parce que je le serrai bien fort, soit

qu'il voulût promptement remonter sur l'eau, il secoua si

rudement le jarret, qu'il me donna un grand coup sur la poitrine,

et me jeta au fond de la rivière, qui est là fort profonde.

Desfontaines me conta ensuite tout ce qui leur était arrivé dans

la promenade, et de quoi ils s'étaient entretenus. J'avais beau

lui faire des questions s'il était sauvé, s'il était damné, s'il

était en purgatoire, si j'étais en état de grâce, et si je le

suivrais de près, il continua son discours comme s'il ne m'avait

point entendu, et comme s'il n'eût point voulu m'entendre.

Je m'approchai plusieurs fois pour l'embrasser; mais il me parut

que je n'embrassais rien; je sentais pourtant bien qu'il me

tenait fortement par le bras, et que lorsque je tâchais de

détourner ma tête pour ne le plus voir, parce que je ne le voyais

[395] qu'en m'affligeant, il me secouait le bras, comme pour m'obliger

à le regarder et à l'écouter.

Il me parut toujours plus grand que je ne l'avais vu, et plus

grand même qu'il n'était lors de sa mort, quoiqu'il eût grandi

depuis dix-huit mois que nous ne nous étions vus; je le vis

toujours à mi-corps et nu, la tête nue avec ses beaux cheveux

blonds, et un écriteau blanc, entortillé dans ses cheveux, sur

son front, sur lequel il y avait de l'écriture, où je ne pus lire

que ces mots: _In, etc._

C'était son même son de voix: il ne me parut ni gai, ni triste,

mais dans une situation calme et tranquille; il me pria, quand

son frère serait revenu, de lui dire certaines choses pour dire

son père et à sa mère; il me pria de dire les sept psaumes qu'il

avait eus en pénitence le dimanche précédent, qu'il n'avait pas

encore récités; ensuite il me recommanda encore de parler à son

frère, et puis me dit adieu, s'éloigna de moi en me disant:

«Jusques, jusques,» qui était le terme ordinaire dont il se

servait quand nous nous quittions à la promenade pour aller

chacun chez nous.

Il me dit que, lorsqu'il se noyait, son frère, en écrivant une

traduction, s'était repenti de l'avoir laissé aller sans

l'accompagner, craignant quelque accident: il me peignit si bien

où il s'était noyé, et l'arbre de l'avenue de Louvigni où il

avait écrit quelques mots, que deux ans après, me trouvant avec

le feu chevalier de Gotot, un de ceux qui étaient avec lui

lorsqu'il se noya, je lui marquai l'endroit même, et qu'en

comptant les arbres d'un certain côté, que Desfontaines m'avait

spécifié, j'allai droit à l'arbre, et je trouvai son écriture: il

[396] me dit aussi que l'article des sept psaumes était vrai, qu'au

sortir de confession, ils s'étaient dit leur pénitence; son frère

me dit depuis qu'il était vrai qu'à cette heure-là il écrivait sa

version, et qu'il se reprocha de n'avoir pas accompagné son

frère.

Comme je passai près d'un mois sans pouvoir faire ce que m'avait

dit Desfontaines à l'égard de son frère, il m'apparut encore deux

fois, avant dîner, à une maison de campagne où j'étais allé

dîner, à une lieue d'ici. Je me trouvai mal; je dis qu'on me

laissât, que ce n'était rien, que j'allais revenir: j'allai dans

le coin du jardin. Desfontaines m'ayant apparu, il me fit des

reproches de ce que je n'avais pas encore parlé à son frère, et

m'entretint encore un quart d'heure sans vouloir répondre à mes

questions.

En allant le matin à Notre-Dame-de-la-Victoire, il m'apparut

encore, mais pour moins de temps, et me pressa toujours de parler

à son frère, et me quitta en me disant toujours «Jusques,

jusques,» et sans vouloir répondre à mes questions.

C'est une chose remarquable que j'eus toujours une douleur à

l'endroit du bras qu'il m'avait saisi la première fois, jusqu'à

ce que j'eusse parlé à son frère. Je fus trois jours que je ne

dormais pas de l'étonnement où j'étais. Au sortir de la première

conversation, je dis à M. de Varonville, mon voisin et mon

camarade d'école, que Desfontaines avait été noyé, qu'il venait

lui-même de m'apparaître et de me le dire. Il s'en alla toujours

courant chez les parents, pour savoir si cela était vrai; on en

venait de recevoir la nouvelle; mais, par un malentendu, il

[397] comprit que c'était l'aîné. Il m'assura qu'il avait lu la lettre

de Desfontaines, et il le croyait ainsi: je lui soutins toujours

que cela ne pouvait pas être, et que Desfontaines lui-même

m'était apparu: il retourna, revint, et me dit en pleurant: «Cela

n'est que trop vrai.»

Il ne m'est rien arrivé depuis, et voilà mon aventure au naturel.

On l'a contée diversement; mais je ne l'ai contée que comme je

viens de vous le dire. Le feu chevalier de Gotot m'a dit que

Desfontaines est aussi apparu à M. de Ménil-Jean. Mais je ne le

connais pas; il demeure à vingt lieues d'ici, du côté d'Argentan,

et je ne puis en rien dire de plus.»

Il faut remarquer le caractère de rêve qui se montre partout dans

cette vision d'un homme éveillé, mais à demi asphyxié par les

émanations du foin. On reconnaîtra l'ivresse astrale produite par

la congestion du cerveau. L'état de somnambulisme qui en est la

conséquence, et qui fait voir à M. Bézuel le dernier reflet

vivant que son ami a laissé dans la lumière. Il est nu, et l'on

ne peut le voir qu'à mi-corps, parce que le reste était déjà

caché par l'eau de la rivière. La bandelette dans les cheveux

était sans doute un mouchoir ou un cordon qui avait servi au

baigneur à retenir sa chevelure. Bézuel eut alors l'intuition

somnambulique de tout ce qui s'était passé, il lui sembla

l'apprendre de la bouche même de son ami. Cet ami d'ailleurs ne

lui parut ni triste, ni gai, manière d'exprimer l'impression que

lui fit cette image sans vie toute de réminiscence et de reflet.

Lorsque cette vision lui vient pour la première fois, M. Bézuel,

enivré par l'odeur du foin, se laisse tomber d'une échelle et se

blesse au bras: il lui semble alors, avec la logique des rêves,

[398] que son ami lui serre le bras, et à son réveil il sent encore de

la douleur, ce qui s'explique tout naturellement par le coup

qu'il s'était donné; du reste, les discours du défunt étaient

tout rétrospectifs, rien de la mort ni de l'autre vie, ce qui

prouve une fois de plus combien est infranchissable la barrière

qui sépare l'autre monde de celui-ci.

La vie dans la prophétie d'Ézéchiel est figurée par des roues qui

tournent les unes dans les autres; les formes élémentaires

représentées par les quatre animaux, montent et descendent avec

la roue, et se poursuivent sans s'atteindre jamais comme les

signes du zodiaque. Jamais les roues du mouvement perpétuel ne

retournent sur elles-mêmes; jamais les formes ne reculent vers

les stations qu'elles ont quittées; pour revenir d'où l'on est

parti, il faut avoir fait le tour du cercle dans un mouvement

toujours le même et toujours nouveau. Concluons-en que tout ce

qui se manifeste à nous en cette vie, est un phénomène de cette

même vie, et qu'il n'est donné ici-bas, ni à notre pensée, ni à

notre imagination, ni même, à nos hallucinations et à nos rêves,

de franchir, ne fût-ce que pour un instant, les barrières

redoutables de la mort.

[399]

CHAPITRE VII.

ORIGINES MAGIQUES DE LA MAÇONNERIE.

SOMMAIRE.--La légende d'Hiram ou d'Adoniram.--Autres légendes

maçonniques.--Le secret des francs-maçons.--Esprit de leurs

rites.--Sens de leurs grades, leurs tableaux allégoriques, leurs

signes.

La grande association kabbalistique, connue en Europe sous le nom

de _maçonnerie_, apparaît tout à coup dans le monde au moment où

la protestation contre l'Église vient de démembrer l'unité

chrétienne. Les historiens de cet ordre ne savent comment en

expliquer l'origine: les uns lui donnent pour mère une libre

association de maçons, formée lors de la construction de la

cathédrale de Strasbourg; d'autres lui donnent Cromwell pour

fondateur, sans trop se demander si les rites de la maçonnerie

anglaise du temps de Cromwell ne sont pas organisés contre ce

chef de l'anarchie puritaine; il en est d'assez ignorants pour

attribuer aux jésuites, sinon la fondation du moins la

continuation et la direction de cette société longtemps secrète

et toujours mystérieuse. A part cette dernière opinion, qui se

réfute d'elle-même, on peut concilier toutes les autres, en

disant que les frères maçons ont emprunté aux constructeurs de la

cathédrale de Strasbourg leur nom et les emblèmes de leur art,

qu'ils se sont organisés publiquement pour la première fois en

Angleterre, à la faveur des institutions radicales et en dépit du

despotisme de Cromwell.

[400] On peut ajouter qu'ils ont eu les templiers pour modèles, les

roses-croix pour pères et les joannites pour ancêtres. Leur dogme

est celui de Zoroastre et d'Hermès, leur règle est l'initiation

progressive, leur principe l'égalité réglée par la hiérarchie et

la fraternité universelle; ce sont les continuateurs de l'école

d'Alexandrie, héritière de toutes les initiations antiques; ce

sont les dépositaires des secrets de l'apocalypse et du sobar;

l'objet de leur culte c'est la vérité représentée par la lumière;

ils tolèrent toutes les croyances et ne professent qu'une seule

et même philosophie; ils ne cherchent que la vérité, n'enseignent

que la réalité et veulent amener progressivement toutes les

intelligences à la raison.

Le but allégorique de la maçonnerie c'est la reconstruction du

temple de Salomon; le but réel c'est la reconstitution de l'unité

sociale par l'alliance de la raison et de la foi, et le

rétablissement de la hiérarchie, suivant la science et la vertu,

avec l'initiation et les épreuves pour degrés.

Rien n'est plus beau, on le voit, rien n'est plus grand que ces

idées et ces tendances, malheureusement les doctrines de l'unité

et la soumission à la hiérarchie ne se conservèrent pas dans la

maçonnerie universelle; il y eut bientôt une maçonnerie

dissidente, opposée à la maçonnerie orthodoxe, et les plus

grandes calamités de la révolution française furent le résultat

de cette scission.

Les francs-maçons ont leur légende sacrée, c'est celle d'Hiram,

complétée par celle de Cyrus et de Zorobabel.

Voici la légende d'Hiram:

Lorsque Salomon fit bâtir le temple, il confia ses plans à un

architecte nommé _Hiram_.

[401] Cet architecte, pour mettre de l'ordre dans les travaux, divisa

les travailleurs par rang d'habileté, et comme leur multitude

était grande, afin de les reconnaître, soit pour les employer

suivant leur mérite, soit pour les rémunérer suivant leur

travail, il donna à chaque catégorie, aux apprentis, aux

compagnons et aux maîtres, des mots de passe et des signes

particuliers.

Trois compagnons voulurent usurper le rang des maîtres sans en

avoir le mérite, ils se mirent en embuscade aux trois principales

portes du temple, et lorsque Hiram se présenta pour sortir, l'un

des compagnons lui demanda le mot d'ordre des maîtres, en le

menaçant de sa règle.

Hiram lui répondit: Ce n'est pas ainsi que j'ai reçu le mot que

vous me demandez.

Le compagnon furieux frappa Hiram de sa règle de fer, et lui fit

une première blessure.

Hiram courut à une autre porte, il y trouva le second compagnon,

même demande, même réponse, et cette fois Hiram fut frappé avec

une équerre, d'autres disent avec un levier.

À la troisième porte était le troisième assassin, qui acheva le

maître d'un coup de maillet.

Ces trois compagnons cachèrent ensuite le cadavre sous un tas de

décombres, et plantèrent sur cette tombe improvisée une branche

d'acacia, puis ils prirent la fuite comme Caïn après le meurtre

d'Abel.

Cependant Salomon, ne voyant pas revenir son architecte, envoya

neuf maîtres pour le chercher, la branche d'acacia leur révéla le

cadavre, ils le tirèrent des décombres, et comme il y avait

séjourné assez longtemps, ils s'écrièrent en le soulevant: _Mac

bénach!_ ce qui signifie: la chair se détache des os.

[402] On rendit à Hiram les derniers devoirs, puis vingt-sept maîtres

furent envoyés par Salomon à la recherche des meurtriers.

Le premier fut surpris dans une caverne, une lampe brûlait près

de lui et un ruisseau coulait à ses pieds, un poignard était près

de lui pour sa défense; le maître qui pénétra dans la caverne

reconnut l'assassin, saisit le poignard et le frappa en criant:

_Nekum!_ mot qui veut dire vengeance; sa tête fut portée à

Salomon, qui frémit en la voyant, et dit à celui qui avait tué

l'assassin: Malheureux, ne savais-tu pas que je m'étais réservé

le droit de punir? Alors tous les maîtres se prosternèrent et

demandèrent grâce pour celui que son zèle avait emporté trop

loin.

Le second meurtrier fut trahi par un homme qui lui avait donné

asile; il était caché dans un rocher près d'un buisson ardent,

sur lequel brillait un arc-en-ciel, un chien était couché près de

lui, les maîtres trompèrent la vigilance du chien, saisirent le

coupable, le lièrent et le menèrent à Jérusalem, où il périt du

dernier supplice.

Le troisième assassin fut tué par un lion, qu'il fallut vaincre

pour s'emparer de son cadavre, d'autres versions disent qu'il se

défendit lui-même à coups de hache contre les maîtres, qui

parvinrent enfin à le désarmer et le conduisirent à Salomon, qui

lui fit expier son crime.

Telle est la première légende, en voici maintenant l'explication.

Salomon est la personnification de la science et de la sagesse

suprêmes.

Le temple est la réalisation et la figure du règne hiérarchique

de la vérité et de la raison sur la terre.

[403] Hiram est l'homme parvenu à l'empire par la science et par la

sagesse.

Il gouverne par la justice et par l'ordre, en rendant à chacun

selon ses oeuvres.

Chaque degré de l'ordre possède un mot qui en exprime

l'intelligence.

Il n'y a qu'une parole pour Hiram, mais cette parole se prononce

de trois manières différentes.

D'une manière pour les apprentis, et prononcé par eux il signifie

nature et s'explique par le travail.

D'une autre manière pour les compagnons, et chez eux il signifie

pensée en s'expliquant par l'étude.

D'une autre manière pour les maîtres, et dans leur bouche il

signifie vérité, mot qui s'explique par la sagesse.

Cette parole est celle dont on se sert pour désigner Dieu, dont

le vrai nom est indicible et incommunicable.

Ainsi il y a trois degrés dans la hiérarchie, comme il y a trois

portes au temple;

Histoire de la magie · 第 27 / 38 段