confesseur, le père _Girard_, jésuite, de séduction et de magie;
cette fille était une extatique stigmatisée qui avait passé
longtemps pour une sainte; ce fut toute une immonde histoire de
pamoisons lascives, de flagellations secrètes, d'attouchements
luxurieux... Quel lieu infâme a des mystères pareils à ceux d'une
imagination célibataire et déréglée par un dangereux mysticisme?
La Cadière ne fut pas crue sur parole, et le père Girard échappa
aux dangers d'une condamnation; le scandale n'en fut pas moins
immense, et le bruit qu'il fit eut un éclat de rire pour écho:
nous avons dit que Voltaire était alors au monde.
Les gens superstitieux avaient jusqu'alors expliqué les
phénomènes extraordinaires par l'intervention du diable et des
esprits; l'école de Voltaire, non moins absurde, nia contre toute
évidence les phénomènes eux-mêmes.
Ce que nous ne pouvons pas expliquer vient du diable, disaient
les uns;
Ce que nous ne pouvons pas expliquer n'existe pas, répondaient
les autres.
La nature, en reproduisant toujours dans des circonstances
[389] analogues les mêmes séries de faits excentriques et merveilleux,
protestait contre l'ignorance présomptueuse des uns et la science
bornée des autres.
En tous temps, des perturbations physiques ont accompagné
certaines maladies nerveuses; les fous, les épileptiques, les
cataleptiques, les hystériques, ont des facultés exceptionnelles,
sont sujets à des hallucinations contagieuses et produisent
parfois, soit dans l'atmosphère, soit dans les objets qui les
entourent, des commotions et des dérangements. L'halluciné
projette ses rêves autour de lui, et il est tourmenté par son
ombre; le corps s'environne de ses reflets rendus difformes par
les souffrances du cerveau; on se mire alors en quelque sorte
dans la lumière astrale dont les courants excessifs, agissant à
la manière de l'aimant, déplacent et font tourner les meubles; on
entend alors des bruits et des voix comme dans les rêves. Ces
phénomènes, répétés tant de fois de nos jours qu'ils sont devenus
vulgaires, étaient attribués par nos pères aux fantômes et aux
démons. La philosophie voltairienne trouva plus court de les
nier, en traitant d'imbéciles et d'idiots les témoins oculaires
des faits les plus incontestables.
Quoi de plus avéré, par exemple, que les merveilles des
convulsions au tombeau du diacre Pâris, et dans les réunions des
extatiques de saint Médard? Comment expliquer ces étranges
secours que demandaient les convulsionnaires? des milliers de
coups de bûche sur la tête, des pressions à écraser un
hippopotame, des torsions de mamelles avec des pinces de fer, le
crucifiement même avec des clous enfoncés dans les pieds et les
mains? puis des contorsions surhumaines, des ascensions
[390] aériennes? Les voltairiens n'ont voulu voir là que des grimaces
et des gambades, les jansénistes criaient miracle et les vrais
catholiques gémissaient; mais la science qui seule devait
intervenir pour expliquer cette fantasque maladie, la science se
tenait à l'écart: c'est à elle seule pourtant qu'appartiennent
maintenant les ursulines de Loudun, les religieuses de Louviers,
les convulsionnaires et les _médiums_ américains. Les phénomènes
du magnétisme ne la mettent-ils pas sur la voie des découvertes
nouvelles? La synthèse chimique qui se prépare, n'amènera-t-elle
pas d'ailleurs nos physiciens à la connaissance de la lumière
astrale? Et cette force universelle une fois connue, qui
empêchera de déterminer la force, le nombre et la direction de
ses aimants? Ce sera toute une révolution dans la science, on
sera revenu à la haute magie des Chaldéens.
On a beaucoup parlé du _presbytère de Cideville_, MM. de
Mirville, Gougenot Desmousseaux et autres croyants sans critique
ont vu dans les choses étranges qui s'y passaient une révélation
contemporaine du diable; mais les mêmes choses sont arrivées à
Saint-Maur, en 1706, tout Paris y courait. On entendait frapper
de grands coups contre les murailles, les lits roulaient sans
qu'on y touchât, les meubles se déplaçaient: tout cela finit par
une crise violente accompagnée d'un profond évanouissement
pendant lequel le maître de la maison, jeune homme de
vingt-quatre à vingt-cinq ans, d'une constitution frêle et
nerveuse, crut entendre des esprits lui parler longuement, sans
pouvoir jamais répéter depuis un mot de ce qu'ils lui avaient
dit.
[391] Voici une histoire d'apparition du commencement du XVIIIe siècle;
la naïveté du récit en prouve l'authenticité, il y a certains
caractères de vérité que les inventeurs n'imitent pas.
Un bon prêtre de la ville de Valogne, nommé _Bézuel_, étant prié
à dîner, le 7 janvier 1708, chez une dame, parente de l'abbé de
Saint-Pierre, avec cet abbé, leur conta, d'après leur désir,
l'apparition d'un de ses camarades, qu'il avait eue en plein jour
il y a douze ans.
«En 1695, leur dit Bézuel, étant jeune écolier d'environ quinze
ans, je fis connaissance avec les deux enfants d'Abaquène,
procureur, écoliers comme moi. L'aîné était de mon âge, le cadet
avait dix-huit mois de moins, il s'appelait Desfontaines; nous
faisions nos promenades et toutes nos parties de plaisir
ensemble; et soit que Desfontaines eût plus d'amitié pour moi,
soit qu'il fût plus gai, plus complaisant, plus spirituel que son
frère, je l'aimais aussi davantage.
En 1696, nous promenant tous deux dans le cloître des Capucins,
il me conta qu'il avait lu depuis peu une histoire de deux amis
qui s'étaient promis que celui qui mourrait le premier viendrait
dire des nouvelles de son état au vivant; que le mort revint, et
lui dit des choses surprenantes. Sur cela, Desfontaines me dit
qu'il avait une grâce à me demander, qu'il me la demandait
instamment: c'était de lui faire une pareille promesse, et que,
de son côté, il me la ferait; je lui dis que je ne voulais point.
Il fut plusieurs mois à m'en parler souvent et très sérieusement;
je résistais toujours. Enfin, vers le mois d'août 1696, comme il
devait partir pour aller étudier à Caen, il me pressa tant, les
larmes aux yeux, que j'y consentis. Il tira dans le moment deux
[392] petits papiers qu'il avait écrits tout prêts, l'un signé de son
sang, où il me promettait, en cas de mort, de venir dire des
nouvelles de son état, l'autre où je lui promettais pareille
chose. Je me piquai au doigt, il en sortit une goutte de sang
avec lequel je signai mon nom; il fut ravi d'avoir mon billet,
et, en m'embrassant, il me fit mille remercîments.
Quelque temps après, il partit avec son frère. Notre séparation
nous causa bien du chagrin; nous nous écrivions de temps en temps
de nos nouvelles, et il n'y avait que six semaines que j'avais
reçu de ses lettres, lorsqu'il m'arriva ce que je m'en vais
conter.
Le 31 juillet 1697, un jeudi, il m'en souviendra toute ma vie,
feu M. de Sortoville, auprès de qui je logeais, et qui avait eu
de la bonté pour moi, me pria d'aller à un pré près des
Cordeliers, et d'aider à presser ses gens qui faisaient du foin;
je n'y fus pas un quart d'heure que vers les deux heures et demie
je me sentis tout d'un coup étourdi et pris d'une faiblesse; je
m'appuyais en vain sur ma fourche à foin, il fallut que je me
misse sur un peu de foin, où je fus environ une demi-heure à
reprendre mes esprits. Cela se passa; mais comme jamais rien de
semblable ne m'était arrivé, j'en fus surpris, et je craignis le
commencement d'une maladie, il ne m'en resta cependant que peu
d'impression le reste du jour; il est vrai que la nuit je dormis
moins qu'à l'ordinaire.
Le lendemain à pareille heure, comme je menais au pré M. de
Saint-Simon, petit-fils de M. de Sortoville, qui avait alors dix
ans, je me trouvai en chemin attaqué d'une pareille faiblesse, je
m'assis sur une pierre à l'ombre. Cela se passa, et nous
[393] continuâmes notre chemin; il ne m'arriva rien de plus ce jour-là,
et la nuit je ne dormis guère.
Enfin, le lendemain, deuxième jour d'août, étant dans le grenier
où on serrait le foin que l'on apportait du pré, précisément à la
même heure, je fus pris d'un pareil étourdissement et d'une
pareille faiblesse, mais plus grande que les autres. Je
m'évanouis et perdis connaissance. Un des laquais s'en aperçut.
On m'a dit qu'on me demanda alors qu'est-ce que j'avais; et que
je répondis: J'ai vu ce que je n'aurais jamais cru; mais il ne me
souvient ni de la demande ni de la réponse. Cela cependant
s'accorde à ce qu'il me souvient avoir vu alors comme une
personne nue à mi-corps, mais que je ne reconnus cependant point.
On m'aida à descendre de l'échelle; je me tenais bien aux
échelons; mais comme je vis Desfontaines, mon camarade, au bas de
l'échelle, la faiblesse me reprit, ma tête s'en alla entre deux
échelons et je perdis encore connaissance. On me descendit et on
me mit sur une grosse poutre qui servait de siége sur la grande
place des capucins; je n'y vis plus alors M. de Sortoville, ni
ses domestiques, quoique présents; mais apercevant Desfontaines
vers le pied de l'échelle, qui me faisait signe de venir à lui,
je me reculai sur mon siége, comme pour lui faire place, et ceux
qui me voyaient, et que je ne voyais pas, quoique j'eusse les
yeux ouverts, remarquèrent ce mouvement.
Comme il ne venait point, je me levai pour aller à lui; il
s'avança vers moi, me prit le bras gauche de son bras droit, et
me conduisit, à trente pas de là, dans une rue écartée, me tenant
ainsi accroché. Les domestiques croyant que mon étourdissement
[394] était passé, et que j'allais à quelques nécessités, s'en allèrent
chacun à leur besogne, excepté un petit laquais qui vint dire à
M. de Sortoville que je parlais tout seul. M. de Sortoville crut
que j'étais ivre; il s'approcha, et m'entendit faire quelques
questions et quelques réponses qu'il m'a dites depuis.
Je fus là près de trois quarts d'heure à causer avec
Desfontaines. Je vous ai promis, me dit-il, que si je mourais
avant vous, je viendrais vous le dire. Je me noyai avant-hier à
la rivière de Caen; à peu près à cette heure-ci, j'étais à la
promenade avec tels et tels, il faisait grand chaud, il nous prit
envie de nous baigner, il me vint une faiblesse dans la rivière,
et je tombai au fond. L'abbé de Ménil-Jean, mon camarade, plongea
pour me reprendre, je saisis son pied; mais, soit qu'il eût peur
que ce ne fût un saumon, parce que je le serrai bien fort, soit
qu'il voulût promptement remonter sur l'eau, il secoua si
rudement le jarret, qu'il me donna un grand coup sur la poitrine,
et me jeta au fond de la rivière, qui est là fort profonde.
Desfontaines me conta ensuite tout ce qui leur était arrivé dans
la promenade, et de quoi ils s'étaient entretenus. J'avais beau
lui faire des questions s'il était sauvé, s'il était damné, s'il
était en purgatoire, si j'étais en état de grâce, et si je le
suivrais de près, il continua son discours comme s'il ne m'avait
point entendu, et comme s'il n'eût point voulu m'entendre.
Je m'approchai plusieurs fois pour l'embrasser; mais il me parut
que je n'embrassais rien; je sentais pourtant bien qu'il me
tenait fortement par le bras, et que lorsque je tâchais de
détourner ma tête pour ne le plus voir, parce que je ne le voyais
[395] qu'en m'affligeant, il me secouait le bras, comme pour m'obliger
à le regarder et à l'écouter.
Il me parut toujours plus grand que je ne l'avais vu, et plus
grand même qu'il n'était lors de sa mort, quoiqu'il eût grandi
depuis dix-huit mois que nous ne nous étions vus; je le vis
toujours à mi-corps et nu, la tête nue avec ses beaux cheveux
blonds, et un écriteau blanc, entortillé dans ses cheveux, sur
son front, sur lequel il y avait de l'écriture, où je ne pus lire
que ces mots: _In, etc._
C'était son même son de voix: il ne me parut ni gai, ni triste,
mais dans une situation calme et tranquille; il me pria, quand
son frère serait revenu, de lui dire certaines choses pour dire
son père et à sa mère; il me pria de dire les sept psaumes qu'il
avait eus en pénitence le dimanche précédent, qu'il n'avait pas
encore récités; ensuite il me recommanda encore de parler à son
frère, et puis me dit adieu, s'éloigna de moi en me disant:
«Jusques, jusques,» qui était le terme ordinaire dont il se
servait quand nous nous quittions à la promenade pour aller
chacun chez nous.
Il me dit que, lorsqu'il se noyait, son frère, en écrivant une
traduction, s'était repenti de l'avoir laissé aller sans
l'accompagner, craignant quelque accident: il me peignit si bien
où il s'était noyé, et l'arbre de l'avenue de Louvigni où il
avait écrit quelques mots, que deux ans après, me trouvant avec
le feu chevalier de Gotot, un de ceux qui étaient avec lui
lorsqu'il se noya, je lui marquai l'endroit même, et qu'en
comptant les arbres d'un certain côté, que Desfontaines m'avait
spécifié, j'allai droit à l'arbre, et je trouvai son écriture: il
[396] me dit aussi que l'article des sept psaumes était vrai, qu'au
sortir de confession, ils s'étaient dit leur pénitence; son frère
me dit depuis qu'il était vrai qu'à cette heure-là il écrivait sa
version, et qu'il se reprocha de n'avoir pas accompagné son
frère.
Comme je passai près d'un mois sans pouvoir faire ce que m'avait
dit Desfontaines à l'égard de son frère, il m'apparut encore deux
fois, avant dîner, à une maison de campagne où j'étais allé
dîner, à une lieue d'ici. Je me trouvai mal; je dis qu'on me
laissât, que ce n'était rien, que j'allais revenir: j'allai dans
le coin du jardin. Desfontaines m'ayant apparu, il me fit des
reproches de ce que je n'avais pas encore parlé à son frère, et
m'entretint encore un quart d'heure sans vouloir répondre à mes
questions.
En allant le matin à Notre-Dame-de-la-Victoire, il m'apparut
encore, mais pour moins de temps, et me pressa toujours de parler
à son frère, et me quitta en me disant toujours «Jusques,
jusques,» et sans vouloir répondre à mes questions.
C'est une chose remarquable que j'eus toujours une douleur à
l'endroit du bras qu'il m'avait saisi la première fois, jusqu'à
ce que j'eusse parlé à son frère. Je fus trois jours que je ne
dormais pas de l'étonnement où j'étais. Au sortir de la première
conversation, je dis à M. de Varonville, mon voisin et mon
camarade d'école, que Desfontaines avait été noyé, qu'il venait
lui-même de m'apparaître et de me le dire. Il s'en alla toujours
courant chez les parents, pour savoir si cela était vrai; on en
venait de recevoir la nouvelle; mais, par un malentendu, il
[397] comprit que c'était l'aîné. Il m'assura qu'il avait lu la lettre
de Desfontaines, et il le croyait ainsi: je lui soutins toujours
que cela ne pouvait pas être, et que Desfontaines lui-même
m'était apparu: il retourna, revint, et me dit en pleurant: «Cela
n'est que trop vrai.»
Il ne m'est rien arrivé depuis, et voilà mon aventure au naturel.
On l'a contée diversement; mais je ne l'ai contée que comme je
viens de vous le dire. Le feu chevalier de Gotot m'a dit que
Desfontaines est aussi apparu à M. de Ménil-Jean. Mais je ne le
connais pas; il demeure à vingt lieues d'ici, du côté d'Argentan,
et je ne puis en rien dire de plus.»
Il faut remarquer le caractère de rêve qui se montre partout dans
cette vision d'un homme éveillé, mais à demi asphyxié par les
émanations du foin. On reconnaîtra l'ivresse astrale produite par
la congestion du cerveau. L'état de somnambulisme qui en est la
conséquence, et qui fait voir à M. Bézuel le dernier reflet
vivant que son ami a laissé dans la lumière. Il est nu, et l'on
ne peut le voir qu'à mi-corps, parce que le reste était déjà
caché par l'eau de la rivière. La bandelette dans les cheveux
était sans doute un mouchoir ou un cordon qui avait servi au
baigneur à retenir sa chevelure. Bézuel eut alors l'intuition
somnambulique de tout ce qui s'était passé, il lui sembla
l'apprendre de la bouche même de son ami. Cet ami d'ailleurs ne
lui parut ni triste, ni gai, manière d'exprimer l'impression que
lui fit cette image sans vie toute de réminiscence et de reflet.
Lorsque cette vision lui vient pour la première fois, M. Bézuel,
enivré par l'odeur du foin, se laisse tomber d'une échelle et se
blesse au bras: il lui semble alors, avec la logique des rêves,
[398] que son ami lui serre le bras, et à son réveil il sent encore de
la douleur, ce qui s'explique tout naturellement par le coup
qu'il s'était donné; du reste, les discours du défunt étaient
tout rétrospectifs, rien de la mort ni de l'autre vie, ce qui
prouve une fois de plus combien est infranchissable la barrière
qui sépare l'autre monde de celui-ci.
La vie dans la prophétie d'Ézéchiel est figurée par des roues qui
tournent les unes dans les autres; les formes élémentaires
représentées par les quatre animaux, montent et descendent avec
la roue, et se poursuivent sans s'atteindre jamais comme les
signes du zodiaque. Jamais les roues du mouvement perpétuel ne
retournent sur elles-mêmes; jamais les formes ne reculent vers
les stations qu'elles ont quittées; pour revenir d'où l'on est
parti, il faut avoir fait le tour du cercle dans un mouvement
toujours le même et toujours nouveau. Concluons-en que tout ce
qui se manifeste à nous en cette vie, est un phénomène de cette
même vie, et qu'il n'est donné ici-bas, ni à notre pensée, ni à
notre imagination, ni même, à nos hallucinations et à nos rêves,
de franchir, ne fût-ce que pour un instant, les barrières
redoutables de la mort.
[399]
CHAPITRE VII.
ORIGINES MAGIQUES DE LA MAÇONNERIE.
SOMMAIRE.--La légende d'Hiram ou d'Adoniram.--Autres légendes
maçonniques.--Le secret des francs-maçons.--Esprit de leurs
rites.--Sens de leurs grades, leurs tableaux allégoriques, leurs
signes.
La grande association kabbalistique, connue en Europe sous le nom
de _maçonnerie_, apparaît tout à coup dans le monde au moment où
la protestation contre l'Église vient de démembrer l'unité
chrétienne. Les historiens de cet ordre ne savent comment en
expliquer l'origine: les uns lui donnent pour mère une libre
association de maçons, formée lors de la construction de la
cathédrale de Strasbourg; d'autres lui donnent Cromwell pour
fondateur, sans trop se demander si les rites de la maçonnerie
anglaise du temps de Cromwell ne sont pas organisés contre ce
chef de l'anarchie puritaine; il en est d'assez ignorants pour
attribuer aux jésuites, sinon la fondation du moins la
continuation et la direction de cette société longtemps secrète
et toujours mystérieuse. A part cette dernière opinion, qui se
réfute d'elle-même, on peut concilier toutes les autres, en
disant que les frères maçons ont emprunté aux constructeurs de la
cathédrale de Strasbourg leur nom et les emblèmes de leur art,
qu'ils se sont organisés publiquement pour la première fois en
Angleterre, à la faveur des institutions radicales et en dépit du
despotisme de Cromwell.
[400] On peut ajouter qu'ils ont eu les templiers pour modèles, les
roses-croix pour pères et les joannites pour ancêtres. Leur dogme
est celui de Zoroastre et d'Hermès, leur règle est l'initiation
progressive, leur principe l'égalité réglée par la hiérarchie et
la fraternité universelle; ce sont les continuateurs de l'école
d'Alexandrie, héritière de toutes les initiations antiques; ce
sont les dépositaires des secrets de l'apocalypse et du sobar;
l'objet de leur culte c'est la vérité représentée par la lumière;
ils tolèrent toutes les croyances et ne professent qu'une seule
et même philosophie; ils ne cherchent que la vérité, n'enseignent
que la réalité et veulent amener progressivement toutes les
intelligences à la raison.
Le but allégorique de la maçonnerie c'est la reconstruction du
temple de Salomon; le but réel c'est la reconstitution de l'unité
sociale par l'alliance de la raison et de la foi, et le
rétablissement de la hiérarchie, suivant la science et la vertu,
avec l'initiation et les épreuves pour degrés.
Rien n'est plus beau, on le voit, rien n'est plus grand que ces
idées et ces tendances, malheureusement les doctrines de l'unité
et la soumission à la hiérarchie ne se conservèrent pas dans la
maçonnerie universelle; il y eut bientôt une maçonnerie
dissidente, opposée à la maçonnerie orthodoxe, et les plus
grandes calamités de la révolution française furent le résultat
de cette scission.
Les francs-maçons ont leur légende sacrée, c'est celle d'Hiram,
complétée par celle de Cyrus et de Zorobabel.
Voici la légende d'Hiram:
Lorsque Salomon fit bâtir le temple, il confia ses plans à un
architecte nommé _Hiram_.
[401] Cet architecte, pour mettre de l'ordre dans les travaux, divisa
les travailleurs par rang d'habileté, et comme leur multitude
était grande, afin de les reconnaître, soit pour les employer
suivant leur mérite, soit pour les rémunérer suivant leur
travail, il donna à chaque catégorie, aux apprentis, aux
compagnons et aux maîtres, des mots de passe et des signes
particuliers.
Trois compagnons voulurent usurper le rang des maîtres sans en
avoir le mérite, ils se mirent en embuscade aux trois principales
portes du temple, et lorsque Hiram se présenta pour sortir, l'un
des compagnons lui demanda le mot d'ordre des maîtres, en le
menaçant de sa règle.
Hiram lui répondit: Ce n'est pas ainsi que j'ai reçu le mot que
vous me demandez.
Le compagnon furieux frappa Hiram de sa règle de fer, et lui fit
une première blessure.
Hiram courut à une autre porte, il y trouva le second compagnon,
même demande, même réponse, et cette fois Hiram fut frappé avec
une équerre, d'autres disent avec un levier.
À la troisième porte était le troisième assassin, qui acheva le
maître d'un coup de maillet.
Ces trois compagnons cachèrent ensuite le cadavre sous un tas de
décombres, et plantèrent sur cette tombe improvisée une branche
d'acacia, puis ils prirent la fuite comme Caïn après le meurtre
d'Abel.
Cependant Salomon, ne voyant pas revenir son architecte, envoya
neuf maîtres pour le chercher, la branche d'acacia leur révéla le
cadavre, ils le tirèrent des décombres, et comme il y avait
séjourné assez longtemps, ils s'écrièrent en le soulevant: _Mac
bénach!_ ce qui signifie: la chair se détache des os.
[402] On rendit à Hiram les derniers devoirs, puis vingt-sept maîtres
furent envoyés par Salomon à la recherche des meurtriers.
Le premier fut surpris dans une caverne, une lampe brûlait près
de lui et un ruisseau coulait à ses pieds, un poignard était près
de lui pour sa défense; le maître qui pénétra dans la caverne
reconnut l'assassin, saisit le poignard et le frappa en criant:
_Nekum!_ mot qui veut dire vengeance; sa tête fut portée à
Salomon, qui frémit en la voyant, et dit à celui qui avait tué
l'assassin: Malheureux, ne savais-tu pas que je m'étais réservé
le droit de punir? Alors tous les maîtres se prosternèrent et
demandèrent grâce pour celui que son zèle avait emporté trop
loin.
Le second meurtrier fut trahi par un homme qui lui avait donné
asile; il était caché dans un rocher près d'un buisson ardent,
sur lequel brillait un arc-en-ciel, un chien était couché près de
lui, les maîtres trompèrent la vigilance du chien, saisirent le
coupable, le lièrent et le menèrent à Jérusalem, où il périt du
dernier supplice.
Le troisième assassin fut tué par un lion, qu'il fallut vaincre
pour s'emparer de son cadavre, d'autres versions disent qu'il se
défendit lui-même à coups de hache contre les maîtres, qui
parvinrent enfin à le désarmer et le conduisirent à Salomon, qui
lui fit expier son crime.
Telle est la première légende, en voici maintenant l'explication.
Salomon est la personnification de la science et de la sagesse
suprêmes.
Le temple est la réalisation et la figure du règne hiérarchique
de la vérité et de la raison sur la terre.
[403] Hiram est l'homme parvenu à l'empire par la science et par la
sagesse.
Il gouverne par la justice et par l'ordre, en rendant à chacun
selon ses oeuvres.
Chaque degré de l'ordre possède un mot qui en exprime
l'intelligence.
Il n'y a qu'une parole pour Hiram, mais cette parole se prononce
de trois manières différentes.
D'une manière pour les apprentis, et prononcé par eux il signifie
nature et s'explique par le travail.
D'une autre manière pour les compagnons, et chez eux il signifie
pensée en s'expliquant par l'étude.
D'une autre manière pour les maîtres, et dans leur bouche il
signifie vérité, mot qui s'explique par la sagesse.
Cette parole est celle dont on se sert pour désigner Dieu, dont
le vrai nom est indicible et incommunicable.
Ainsi il y a trois degrés dans la hiérarchie, comme il y a trois
portes au temple;