Le mal moral en effet, la méchanceté, le crime, ne sont autre

chose qu'une folie véritable: et le père Hilarion Tissot a toutes

les sympathies de notre coeur, lorsqu'il répète sans cesse dans

ses brochures follement courageuses qu'au lieu de punir les

criminels, il faudrait les soigner et les guérir.

[374] Nous disons les sympathies de notre coeur, parce que notre raison

proteste contre cette trop charitable interprétation du crime

dont les conséquences seraient de détruire la sanction de la

morale en désarmant la loi. Nous comparons la folie à l'ivresse,

et considérant que l'ivresse est presque toujours volontaire,

nous applaudissons à la sagesse des juges qui, ne regardant pas

la perte spontanée de la raison comme une excuse, punissent sans

pitié les délits et les crimes commis dans l'ivresse. Un jour

viendra même peut-être où l'ivresse sera comptée parmi les

circonstances aggravantes, et où tout être intelligent qui se

mettra volontairement hors de la raison, se trouvera hors de la

loi. La loi n'est-elle pas la raison de l'humanité?

Malheur à l'homme qui s'enivre soit de vin, soit d'orgueil, soit

de haine, soit même d'amour! Il est aveugle, il est injuste, il

est le jouet de la fatalité; c'est un fléau qui marche, c'est une

calamité vivante; il peut tuer, il peut violer; c'est un fou sans

chaîne; haro sur lui! La société a droit de se défendre; c'est

plus que son droit, c'est son devoir, car elle a des enfants.

Ces réflexions nous viennent au sujet des procès de magie dont

nous avons à rendre compte. On a trop accusé l'Église et la

société de meurtre judiciaire sur des fous; nous admettons que

les sorciers étaient des fous sans doute, mais c'étaient des fous

de perversité; si parmi eux quelques innocents malades ont péri,

ce sont des malheurs dont l'Église et la société ne sauraient

être responsables. Tout homme condamné suivant les lois de son

pays et les formes judiciaires de son temps, est justement

[375] condamné, son innocence possible n'appartient plus qu'à Dieu;

devant les hommes il est et doit rester coupable.

Ludwig Tieck, dans un remarquable roman intitulé le _Sabbat des

sorcières_, met en scène une sainte femme, une pauvre vieille

épuisée de macérations, la tête affaiblie par les jeûnes et les

prières, qui, pleine d'horreur pour les sorciers, et disposée par

excès d'humilité à s'accuser de tous les crimes, finit par se

croire en effet sorcière, s'en accuse, en est convaincue par

erreur et par prévention, puis est brûlée vive. Cette histoire

fût-elle vraie, que prouverait-elle? Qu'une erreur judiciaire est

possible, rien de plus, rien de moins.

Mais si l'erreur judiciaire est possible en fait, elle ne saurait

l'être en droit: autrement que deviendrait la justice humaine?

_Socrate_ condamné à mort aurait pu fuir, et ses juges eux-mêmes

lui en eussent fourni les moyens, mais il respecta les lois et

voulut mourir.

C'est aux lois et non aux tribunaux du moyen âge qu'il faut s'en

prendre de la rigueur de certaines sentences. Mais Gilles de

Laval, dont nous ayons raconté les crimes et le supplice, fut-il

injustement condamné, et devait-on l'absoudre parce qu'il était

fou? Étaient-elles innocentes ces horribles folles qui

composaient des philtres avec la moelle des petits enfants? La

magie noire d'ailleurs était la folie générale de cette

malheureuse époque: les juges, à force d'étudier les questions de

sorcellerie finissaient quelquefois par se croire sorciers

eux-mêmes. La sorcellerie, dans plusieurs localités, devenait

épidémique, et les supplices semblaient multiplier les coupables.

[376] On peut voir dans les démonographes, tels que Delancre, Delrio,

Sprenger, Bodin, Torre-Blanca et les autres, les récits d'un

grand nombre de procès dont les détails sont aussi fastidieux que

révoltants. Les condamnés sont pour la plupart des hallucinés et

des idiots, mais des idiots méchants et des hallucinés dangereux;

les passions érotiques, la cupidité et la haine sont les causes

principales de l'égarement de leur raison: ils étaient capables

de tout. Sprenger dit que les sorcières s'entendaient avec les

sages-femmes pour leur acheter des cadavres d'enfants

nouveau-nés. Les sages-femmes tuaient ces innocents au moment

même de leur naissance, en leur enfonçant de longues aiguilles

dans le cerveau, on déclarait un enfant mort et on l'enterrait.

La nuit venue, les stryges grattaient la terre et en arrachaient

le cadavre, elles le faisaient bouillir dans une chaudière avec

des herbes narcotiques et vénéneuses, puis distillaient,

alambiquaient, mélangeaient cette gélatine humaine. Le liquide

servait d'élixir de longue vie, le solide était broyé et

incorporé aux graisses de chat noir mélangées de suie qui

servaient aux frictions magiques. Le coeur se soulève de dégoût à

la lecture de ces révélations abominables, et l'indignation fait

taire la pitié; mais lorsqu'on en vient aux procédures, lorsqu'on

voit la crédulité et la cruauté des juges, les fausses promesses

de grâce qu'ils emploient pour obtenir des aveux, les tortures

atroces, les visites obscènes, les précautions honteuses et

ridicules, puis après tout cela, le bûcher en place publique,

l'assistance dérisoire du clergé qui livre au bras séculier en

demandant grâce pour ceux qu'il voue à la mort, on est forcé de

[377] conclure qu'au milieu de tout ce chaos, la religion seule reste

sainte, mais que les hommes sont tous également des idiots ou des

scélérats.

Ainsi en 1598, un prêtre limousin, nommé _Pierre Aupetit_, est

brûlé vif pour des aveux ridicules qui lui ont été arrachés par

la torture.

A Dôle, en 1599, on brûle une femme nommée _Antide Collas_, parce

que sa conformation sexuelle avait quelque chose de phénoménal,

qu'on crut ne pouvoir expliquer que par un commerce infâme avec

Satan. La malheureuse, mise et remise à la torture, dépouillée,

sondée, visitée en présence des médecins et des juges, écrasée de

honte et de douleurs, avoua tout pour en finir.

_Henri Boguet_, juge de Saint-Claude, raconte lui-même qu'il fit

torturer une femme comme sorcière, _parce qu'il manquait quelque

chose à la croix de son chapelet_, signe certain de sorcellerie,

au dire de ce féroce imbécile.

Un enfant de douze ans, stylé par les inquisiteurs, vient accuser

son père de l'avoir mené au sabbat. Le père meurt en prison par

suite de ses tortures, et l'on propose de faire brûler l'enfant.

Boguet s'y oppose et se fait un mérite de cette clémence.

Une femme de trente-cinq ans, _Rollande de Vernois_, est oubliée

dans un cachot si glacial qu'elle promet de s'avouer coupable de

magie, si on veut la laisser s'approcher du feu. Dès qu'elle sent

la chaleur, elle tombe dans des convulsions affreuses, elle a la

fièvre et le délire; en cet état on la met à la torture, elle dit

tout ce qu'on lui fait dire, elle est traînée mourante au bûcher.

Un orage éclate, la pluie éteint le feu, Boguet se félicite alors

[378] de la sentence qu'il a rendue, puisque évidemment cette femme que

le ciel semblait défendre, devait être protégée par le diable. Le

même Boguet a fait encore brûler deux hommes, _Pierre Gaudillon_

et le gros _Pierre_, pour avoir couru la nuit, l'un en forme de

lièvre, l'autre en forme de loup.

Mais le procès qui fit le plus de bruit au commencement du XVIIe

siècle, fut celui de messire _Louis Gaufridi_, curé de la

paroisse des Accoules à Marseille. Le scandale de cette affaire

donna un funeste exemple qui ne fut que trop tôt suivi. Un prêtre

accusé par des prêtres! un curé traîné devant les tribunaux par

ses confrères! Constantin avait dit que s'il voyait un prêtre

déshonorer son caractère par un péché honteux, il le couvrirait

de sa pourpre, c'était une belle et royale parole. Le sacerdoce,

en effet, doit être impeccable, comme la justice est infaillible

devant la morale publique.

En décembre 1610, une jeune fille de Marseille nommée _Magdelaine

de la Palud_, étant allée en pèlerinage à la Sainte-Baume, en

Provence, y fut prise d'extase et de convulsions. Une autre

dévote nommée _Louise Capeau_ fut bientôt atteinte du même mal.

Des dominicains et des capucins crurent à la présence du démon,

et firent des exorcismes. Magdelaine de la Palud et sa compagne

donnèrent alors le spectacle qui se renouvela si souvent un

siècle plus tard lors de l'épidémie des convulsions. Elles

criaient, se tordaient et demandaient à être battues et foulées

aux pieds, un jour six hommes marchèrent en même temps sur la

poitrine de Magdelaine qui n'en ressentit aucune douleur; en cet

état elle s'accusait des plus étranges déréglements; elle s'était

livrée au diable corps et âme, disait-elle; elle avait été

[379] fiancée au démon par un prêtre nommé Gaufridi. Au lieu d'enfermer

cette folle, on l'écouta, et les pères exorcistes dépêchèrent à

Marseille trois capucins pour informer secrètement les supérieurs

ecclésiastiques de ce qui se passait à la Sainte-Baume, et

amener, s'il était possible, sans violence et sans scandale le

curé Gaufridi pour le confronter avec les prétendus démons.

Cependant on commençait à écrire les inspirations infernales des

deux hystériques, c'étaient des discours d'une dévotion ignorante

et fanatique, présentant la religion telle que la comprenaient

les exorcistes eux-mêmes. Les possédées semblaient raconter les

rêves de ceux qui les interrogeaient: c'était exactement le

phénomène des _tables parlantes_ et des _médiums_ de notre temps.

Les diables se donnaient des noms aussi incongrus que ceux des

esprits américains; ils déclamaient contre l'imprimerie et contre

les livres, faisaient des sermons dignes des capucins les plus

fervents et les plus ignares. En présence de ces démons faits à

leur image et à leur ressemblance, les pères ne doutèrent plus de

la vérité de la possession et de la véracité des esprits

infernaux. Les fantômes de leur imagination malade prenaient un

corps et leur apparaissaient vivants dans ces deux femmes dont

les confessions obscènes surexcitaient leur curiosité et leur

indignation pleines de secrètes convoitises, ils devinrent

furieux et il leur fallut une victime: telles étaient leurs

dispositions lorsqu'on leur amena enfin le malheureux Louis

Gaufridi.

Gaufridi était un prêtre assez mondain, d'une figure agréable,

d'un caractère faible et d'une moralité plus que suspecte, il

[380] avait été le confesseur de Magdelaine de la Palud, et lui avait

inspiré une implacable passion; cette passion, changée en haine

par la jalousie, était devenue une fatalité, elle entraîna le

malheureux prêtre dans son tourbillon de folie qui le conduisit

au bûcher.

Tout ce que pouvait dire l'accusé pour se défendre était retourné

contre lui. Il attestait Dieu et Jésus-Christ, et sa sainte mère

et son précurseur saint Jean-Baptiste, et on lui répondait: vous

récitez à merveille les litanies du sabbat; par Dieu, vous

entendez _Lucifer_, par Jésus-Christ, _Béelzébub_, par la sainte

Vierge, la _mère apostate_ de l'Antéchrist, par saint

Jean-Baptiste, le _faux prophète_ précurseur de Gog et Magog...

Puis on le mettait à la torture, et on lui promettait sa grâce

s'il voulait signer les déclarations de Magdelaine de la Palud.

Le pauvre prêtre, éperdu, circonvenu, brisé, signa tout ce qu'on

voulut: il en signa assez pour être brûlé, et c'était ce qu'on

demandait. Les capucins de Provence donnèrent enfin au peuple cet

affreux spectacle, ils lui apprirent à violer les privilèges du

sanctuaire, ils lui montrèrent comment on tue les prêtres, et le

peuple s'en souvint plus tard.

O saint temple, disait un rabbin témoin des prodiges qui

précédèrent la destruction de Jérusalem par Titus, ô saint

temple, qu'as-tu donc? Et pourquoi te fais-tu peur à toi-même?

Ni le saint-siége ni les évêques ne protestèrent contre le

meurtre de Gaufridi, mais le XVIIIe siècle allait venir traînant

la révolution à sa suite.

Une des possédées qui avaient tué le curé des Accoules déclara un

jour que le démon la quittait pour aller préparer la perte d'un

[381] autre prêtre, qu'elle nomma d'avance prophétiquement et sans le

connaître; elle le nomma _Urbain Grandier_.

Alors régnait le terrible _cardinal de Richelieu_, qui comprenait

l'autorité absolue comme le salut des États; malheureusement les

tendances du cardinal étaient plutôt politiques et habiles que

véritablement chrétiennes. Ce grand esprit avait pour borne une

certaine étroitesse de coeur qui le rendait sensible à l'offense

personnelle, et implacable dans ses vengeances. Ce qu'il

pardonnait le moins au talent, c'était l'indépendance; il voulait

avoir les gens d'esprit pour auxiliaires, plutôt que pour

flatteurs, et il avait une certaine joie de détruire tout ce qui

voulait briller sans lui. Sa tête aspirait à tout dominer, le

père _Joseph_ était son bras droit et _Laubardemont_ son bras

gauche.

Il y avait alors en province, à Loudun, un ecclésiastique d'un

génie remarquable et d'un grand caractère, il avait de la science

et du talent, mais peu de circonspection; fait pour plaire aux

multitudes et pour attirer les sympathies des grands, il pouvait

dans l'occasion devenir un dangereux sectaire; le protestantisme

alors remuait en France, et le curé de Saint-Pierre de Loudun,

trop disposé aux idées nouvelles par son peu d'attrait pour le

célibat ecclésiastique, pouvait devenir à la tête de ce parti un

prédicant plus brillant que Calvin et aussi audacieux que Luther,

il se nommait _Urbain Grandier_.

Déjà des démêlés sérieux avec son évêque avaient signalé son

habileté et son caractère inflexible, habileté malheureuse et

maladroite, d'ailleurs, puisqu'il en avait appelé de ses

puissants ennemis au roi et non pas au cardinal; le roi lui avait

[382] donné raison, le cardinal devait lui donner tort. Grandier était

retourné triomphant à Loudun, et s'était permis la fanfaronnade

peu cléricale d'y rentrer une branche de laurier à la main. A

dater de ce jour il fut perdu.

Les religieuses ursulines de Loudun avaient alors pour

supérieure, sous le nom de la mère Jeanne des anges, une certaine

_Jeanne de Belfiel_, petite-fille du baron de Cose. Cette

religieuse n'était rien moins que fervente, et son couvent ne

passait pas pour un des plus réguliers du pays, il s'y passait

des scènes nocturnes qu'on attribuait à des esprits. Les parents

retiraient les pensionnaires, et la maison allait être bientôt

dénuée de toute ressource.

Grandier avait quelques intrigues et ne les cachait pas assez,

c'était, d'ailleurs, un personnage trop en vue pour que

l'oisiveté d'une petite ville ne fît pas grand bruit de ses

faiblesses. Les pensionnaires des Ursulines en entendaient parler

avec mystère chez leurs parents, les religieuses en parlaient

entre elles pour déplorer le scandale, et restaient toutes

préoccupées du personnage scandaleux, elles en rèvèrent; elles le

virent pendant la nuit apparaître dans les dortoirs avec des

attitudes bien conformes à ce qu'on disait de ses moeurs, elles

poussèrent des cris, se crurent obsédées, et voilà le diable dans

la maison.

Les directeur de ces filles, mortels ennemis de Grandier, virent

tout le parti qu'ils pouvaient tirer de cette affaire dans

l'intérêt de leur rancune et dans l'intérêt du couvent. On fit

des exorcismes en secret d'abord, puis en public. Les amis de

Grandier sentaient qu'il se tramait quelque chose et pressaient

[383] le curé de Saint-Pierre du Marché de permuter ses bénéfices, et

de quitter Loudun. Tout s'appaiserait dès qu'on le verrait parti;

mais Grandier était un vaillant homme, il ne savait pas ce que

c'était que de céder à la calomnie, il resta, et fut arrêté un

matin comme il entrait dans son église, revêtu de ses habits

sacerdotaux.

A peine arrêté, Grandier fut traité en criminel d'État, ses

papiers furent saisis, les scellés apposés à ses meubles, et

lui-même fut conduit sous bonne garde à la forteresse d'Angers.

Pendant ce temps on lui préparait à Loudun un cachot qui semblait

plus fait pour une bête féroce que pour un homme. Richelieu,

instruit de tout, avait dépêché Laubardemont pour en finir avec

Grandier, et avait fait défendre au parlement de connaître de

cette affaire.

Si la conduite du curé de Saint-Pierre avait été celle d'un

mondain, la tenue de Grandier, prisonnier et accusé de magie, fut

celle d'un héros et d'un martyr. L'adversité révèle ainsi les

grandes âmes, et il est beaucoup plus facile de supporter la

souffrance que la prospérité.

Il écrivait à sa mère:

«... Je supporte mon affliction avec patience, et plains plus la

vôtre que la mienne. Je suis fort incommodé, n'ayant point de

lit; tâchez de me faire apporter le mien, car si le corps ne

repose, l'esprit succombe. Enfin envoyez-moi un bréviaire, une

Bible et un saint Thomas, pour ma consolation; au reste, ne vous

affligez pas, j'espère que Dieu mettra mon innocence au jour...»

Dieu, en effet, prend tôt ou tard le parti de l'innocence

opprimée, mais il ne la délivre pas toujours de ses ennemis sur

[384] la terre, ou ne la délivre que par la mort. Grandier devait

bientôt l'éprouver.

Ne faisons cependant pas les hommes plus méchants qu'ils ne sont

en effet: les ennemis de Grandier ne croyaient pas à son

innocence, ils le poursuivaient avec rage, mais c'était un grand

coupable qu'ils croyaient poursuivre. Les phénomènes hystériques

étaient alors mal connus et le somnambulisme entièrement ignoré:

les contorsions des religieuses, leurs mouvements en dehors des

habitudes et des forces humaines, les preuves qu'elles donnaient

d'une seconde vue effrayante, tout cela était de nature à

convaincre les moins crédules. Un athée célèbre de ce temps-là,

le sieur de Kériolet, conseiller au parlement de Bretagne, vint

voir les exorcismes pour s'en moquer. Les religieuses qui ne

l'avaient jamais vu l'apostrophèrent par son nom et révélèrent

tout haut des péchés que le conseiller croyait bien n'avoir fait

connaître à personne. Sa conscience fut bouleversée et il passa

d'un extrême à l'autre, comme font tous les naturels emportés; il

pleura, il se confessa, et se voua pour le reste de ses jours à

l'ascétisme le plus rigoureux.

Le sophisme des exorcistes de Loudun était cet absurde

paralogisme que M. de Mirville ose soutenir encore de nos jours:

_Le diable est l'auteur de tous les phénomènes qui ne

s'expliquent pas par les lois connues de la nature._

A cet aphorisme antilogique, ils en joignaient un autre dont ils

faisaient en quelque sorte un article de foi.

_Le diable dûment exorcisé est forcé de dire la vérité, et on

peut l'admettre à témoigner en justice._

[385] Le malheureux Grandier n'était donc pas livré à des scélérats;

c'était à des fous furieux qu'il avait affaire; aussi, forts de

leur conscience, donnèrent-ils à cet incroyable procès la plus

grande publicité. Jamais pareil scandale n'avait affligé

l'Église: des religieuses hurlant, se tordant, se livrant aux

gestes les plus obscènes, blasphémant, cherchant à se jeter sur

Grandier comme les bacchantes sur Orphée; puis les choses les

plus sacrées de la religion mêlées à ce hideux spectacle,

traînées dans cette fange; Grandier seul calme, haussant les

épaules et se défendant avec dignité et douceur; des juges pâles,

éperdus, suant à grosses gouttes, Laubardemont en robe rouge

planant sur ce conflit comme le vautour qui attend un cadavre.

Tel fut le procès d'Urbain Grandier.

Disons-le hautement pour l'honneur de l'humanité: un complot

pareil à celui que supposerait l'assassinat juridique de cet

homme, si l'on n'admet pas la bonne foi des exorcistes et des

juges, est heureusement impossible. Les monstres sont aussi rares

que les héros; la foule se compose de médiocrités aussi

incapables de grands crimes que de grandes vertus. Les plus

saints personnages de ce temps-là ont cru à la possession de

Loudun; saint Vincent de Paul ne fut pas étranger à cette

histoire et fut appelé à en dire son avis. Richelieu lui-même,

qui, en tout cas peut-être, eût trouvé moyen de se débarrasser de

Grandier, finit par le croire coupable. Sa mort fut le crime de

l'ignorance et des préjugés de son temps, et ce fut une

catastrophe bien plutôt qu'un assassinat.

Nous n'affligerons pas nos lecteurs du détail de ses tortures: il

demeura ferme, résigné, sans colère et n'avoua rien; il n'affecta

pas même de mépriser ses juges, il pria avec douceur les

[386] exorcistes de l'épargner: «Et vous, mes pères, leur disait-il,

modérez la rigueur de mes tourments, et ne réduisez pas mon âme

au désespoir.» On sent à travers ce sanglot de la nature qui se

plaint, toute la mansuétude du chrétien qui pardonne. Les

exorcistes, pour cacher leur attendrissement, lui répondaient par

des invectives, et les exécuteurs pleuraient.

Trois des religieuses, dans un de leurs moments lucides, vinrent

se prosterner devant le tribunal, en criant que Grandier était

innocent; on crut que le démon parlait par leur bouche, et cet

aveu ne fit que hâter le supplice.

Urbain Grandier fut brûlé vif, le 18 août 1634. Il fut patient et

résigné jusqu'à la fin. Lorsqu'on le descendit de la charrette,

comme il avait les jambes brisées, il tomba rudement le visage

contre terre sans pousser un seul cri ou un seul gémissement. Un

cordelier, nommé le père Grillau, fendit alors la foule et vint

relever le patient qu'il embrassa en pleurant: «Je vous apporte,

dit-il, la bénédiction de votre mère, elle et moi nous prions

Dieu pour vous.--Merci, mon père, répondit Grandier, vous seul

ici avez pitié de moi, consolez ma pauvre mère et servez-lui de

fils.» Le lieutenant du prévôt, tout attendri, lui dit alors:

«Monsieur, pardonnez-moi la part que je suis forcé de prendre à

votre supplice.--Vous ne m'avez pas offensé, répondit Grandier,

vous êtes obligé de remplir les devoirs de votre charge.» On lui

avait promis de l'étrangler avant de le brûler, mais quand le

bourreau voulut tirer la corde elle se trouva nouée, et le

malheureux curé de Saint-Pierre tomba tout vivant dans le feu.

Les principaux exorcistes, le père _Tranquille_ et le père

_Lactance_, moururent bientôt après, dans les transports d'une

[387] frénésie furieuse; le père _Surin,_ qui les remplaça, devint fou.

_Manoury_, le chirurgien qui avait aidé à torturer Grandier,

mourut poursuivi par le fantôme de la victime. _Laubardemont_

perdit son fils d'une manière tragique, et tomba lui-même dans la

disgrâce de son maître; les religieuses restèrent idiotes; tant

il est vrai qu'il s'agissait d'une maladie terrible et

contagieuse: la maladie mentale du faux zèle et de la fausse

dévotion. La Providence punit les hommes par leurs propres

fautes, elle les instruit par les tristes conséquences de leurs

erreurs.

Dix ans à peine après la mort de Grandier, les scandales de

Loudun se renouvelèrent en Normandie. Des religieuses de Louviers

accusèrent deux prêtres de les avoir ensorcelées; un de ces

prêtres était mort, on viola la majesté de la tombe pour en

arracher le cadavre, les phénomènes de la possession furent les

mêmes qu'à Loudun et qu'à la Sainte-Baume. Ces filles hystériques

traduisaient en langage ordurier les cauchemars de leurs

directeurs; les deux prêtres, l'un mort et l'autre vivant, furent

condamnés au bûcher. Chose horrible, on attacha au même poteau un

homme et un cadavre! Le supplice de Mézence, cette fiction d'un

poète païen, trouva des chrétiens pour la réaliser, un peuple

chrétien assista froidement à cette exécution sacrilège, et les

pasteurs ne comprirent pas qu'en profanant ainsi le sacerdoce et

la mort, ils donnaient à l'impiété un épouvantable signal.

On appelait le XVIIe siècle, il vint éteindre les bûchers avec le

sang des prêtres, et comme il arrive presque toujours, ce furent

les bons qui payèrent pour les méchants.

[388] Le XVIIIe siècle était commencé, et l'on brûlait encore des

hommes; la foi était déjà perdue, et l'on abandonnait par

hypocrisie le jeune _Labarre_ aux plus horribles supplices pour

avoir refusé de saluer la procession. Voltaire était alors au

monde et sentait grandir dans son coeur une vocation pareille à

celle d'Attila. Les passions humaines profanaient la religion, et

Dieu envoyait ce nouveau dévastateur pour reprendre la religion à

un monde qui n'en était plus digne.

Histoire de la magie · 第 26 / 38 段