chose qu'une folie véritable: et le père Hilarion Tissot a toutes
les sympathies de notre coeur, lorsqu'il répète sans cesse dans
ses brochures follement courageuses qu'au lieu de punir les
criminels, il faudrait les soigner et les guérir.
[374] Nous disons les sympathies de notre coeur, parce que notre raison
proteste contre cette trop charitable interprétation du crime
dont les conséquences seraient de détruire la sanction de la
morale en désarmant la loi. Nous comparons la folie à l'ivresse,
et considérant que l'ivresse est presque toujours volontaire,
nous applaudissons à la sagesse des juges qui, ne regardant pas
la perte spontanée de la raison comme une excuse, punissent sans
pitié les délits et les crimes commis dans l'ivresse. Un jour
viendra même peut-être où l'ivresse sera comptée parmi les
circonstances aggravantes, et où tout être intelligent qui se
mettra volontairement hors de la raison, se trouvera hors de la
loi. La loi n'est-elle pas la raison de l'humanité?
Malheur à l'homme qui s'enivre soit de vin, soit d'orgueil, soit
de haine, soit même d'amour! Il est aveugle, il est injuste, il
est le jouet de la fatalité; c'est un fléau qui marche, c'est une
calamité vivante; il peut tuer, il peut violer; c'est un fou sans
chaîne; haro sur lui! La société a droit de se défendre; c'est
plus que son droit, c'est son devoir, car elle a des enfants.
Ces réflexions nous viennent au sujet des procès de magie dont
nous avons à rendre compte. On a trop accusé l'Église et la
société de meurtre judiciaire sur des fous; nous admettons que
les sorciers étaient des fous sans doute, mais c'étaient des fous
de perversité; si parmi eux quelques innocents malades ont péri,
ce sont des malheurs dont l'Église et la société ne sauraient
être responsables. Tout homme condamné suivant les lois de son
pays et les formes judiciaires de son temps, est justement
[375] condamné, son innocence possible n'appartient plus qu'à Dieu;
devant les hommes il est et doit rester coupable.
Ludwig Tieck, dans un remarquable roman intitulé le _Sabbat des
sorcières_, met en scène une sainte femme, une pauvre vieille
épuisée de macérations, la tête affaiblie par les jeûnes et les
prières, qui, pleine d'horreur pour les sorciers, et disposée par
excès d'humilité à s'accuser de tous les crimes, finit par se
croire en effet sorcière, s'en accuse, en est convaincue par
erreur et par prévention, puis est brûlée vive. Cette histoire
fût-elle vraie, que prouverait-elle? Qu'une erreur judiciaire est
possible, rien de plus, rien de moins.
Mais si l'erreur judiciaire est possible en fait, elle ne saurait
l'être en droit: autrement que deviendrait la justice humaine?
_Socrate_ condamné à mort aurait pu fuir, et ses juges eux-mêmes
lui en eussent fourni les moyens, mais il respecta les lois et
voulut mourir.
C'est aux lois et non aux tribunaux du moyen âge qu'il faut s'en
prendre de la rigueur de certaines sentences. Mais Gilles de
Laval, dont nous ayons raconté les crimes et le supplice, fut-il
injustement condamné, et devait-on l'absoudre parce qu'il était
fou? Étaient-elles innocentes ces horribles folles qui
composaient des philtres avec la moelle des petits enfants? La
magie noire d'ailleurs était la folie générale de cette
malheureuse époque: les juges, à force d'étudier les questions de
sorcellerie finissaient quelquefois par se croire sorciers
eux-mêmes. La sorcellerie, dans plusieurs localités, devenait
épidémique, et les supplices semblaient multiplier les coupables.
[376] On peut voir dans les démonographes, tels que Delancre, Delrio,
Sprenger, Bodin, Torre-Blanca et les autres, les récits d'un
grand nombre de procès dont les détails sont aussi fastidieux que
révoltants. Les condamnés sont pour la plupart des hallucinés et
des idiots, mais des idiots méchants et des hallucinés dangereux;
les passions érotiques, la cupidité et la haine sont les causes
principales de l'égarement de leur raison: ils étaient capables
de tout. Sprenger dit que les sorcières s'entendaient avec les
sages-femmes pour leur acheter des cadavres d'enfants
nouveau-nés. Les sages-femmes tuaient ces innocents au moment
même de leur naissance, en leur enfonçant de longues aiguilles
dans le cerveau, on déclarait un enfant mort et on l'enterrait.
La nuit venue, les stryges grattaient la terre et en arrachaient
le cadavre, elles le faisaient bouillir dans une chaudière avec
des herbes narcotiques et vénéneuses, puis distillaient,
alambiquaient, mélangeaient cette gélatine humaine. Le liquide
servait d'élixir de longue vie, le solide était broyé et
incorporé aux graisses de chat noir mélangées de suie qui
servaient aux frictions magiques. Le coeur se soulève de dégoût à
la lecture de ces révélations abominables, et l'indignation fait
taire la pitié; mais lorsqu'on en vient aux procédures, lorsqu'on
voit la crédulité et la cruauté des juges, les fausses promesses
de grâce qu'ils emploient pour obtenir des aveux, les tortures
atroces, les visites obscènes, les précautions honteuses et
ridicules, puis après tout cela, le bûcher en place publique,
l'assistance dérisoire du clergé qui livre au bras séculier en
demandant grâce pour ceux qu'il voue à la mort, on est forcé de
[377] conclure qu'au milieu de tout ce chaos, la religion seule reste
sainte, mais que les hommes sont tous également des idiots ou des
scélérats.
Ainsi en 1598, un prêtre limousin, nommé _Pierre Aupetit_, est
brûlé vif pour des aveux ridicules qui lui ont été arrachés par
la torture.
A Dôle, en 1599, on brûle une femme nommée _Antide Collas_, parce
que sa conformation sexuelle avait quelque chose de phénoménal,
qu'on crut ne pouvoir expliquer que par un commerce infâme avec
Satan. La malheureuse, mise et remise à la torture, dépouillée,
sondée, visitée en présence des médecins et des juges, écrasée de
honte et de douleurs, avoua tout pour en finir.
_Henri Boguet_, juge de Saint-Claude, raconte lui-même qu'il fit
torturer une femme comme sorcière, _parce qu'il manquait quelque
chose à la croix de son chapelet_, signe certain de sorcellerie,
au dire de ce féroce imbécile.
Un enfant de douze ans, stylé par les inquisiteurs, vient accuser
son père de l'avoir mené au sabbat. Le père meurt en prison par
suite de ses tortures, et l'on propose de faire brûler l'enfant.
Boguet s'y oppose et se fait un mérite de cette clémence.
Une femme de trente-cinq ans, _Rollande de Vernois_, est oubliée
dans un cachot si glacial qu'elle promet de s'avouer coupable de
magie, si on veut la laisser s'approcher du feu. Dès qu'elle sent
la chaleur, elle tombe dans des convulsions affreuses, elle a la
fièvre et le délire; en cet état on la met à la torture, elle dit
tout ce qu'on lui fait dire, elle est traînée mourante au bûcher.
Un orage éclate, la pluie éteint le feu, Boguet se félicite alors
[378] de la sentence qu'il a rendue, puisque évidemment cette femme que
le ciel semblait défendre, devait être protégée par le diable. Le
même Boguet a fait encore brûler deux hommes, _Pierre Gaudillon_
et le gros _Pierre_, pour avoir couru la nuit, l'un en forme de
lièvre, l'autre en forme de loup.
Mais le procès qui fit le plus de bruit au commencement du XVIIe
siècle, fut celui de messire _Louis Gaufridi_, curé de la
paroisse des Accoules à Marseille. Le scandale de cette affaire
donna un funeste exemple qui ne fut que trop tôt suivi. Un prêtre
accusé par des prêtres! un curé traîné devant les tribunaux par
ses confrères! Constantin avait dit que s'il voyait un prêtre
déshonorer son caractère par un péché honteux, il le couvrirait
de sa pourpre, c'était une belle et royale parole. Le sacerdoce,
en effet, doit être impeccable, comme la justice est infaillible
devant la morale publique.
En décembre 1610, une jeune fille de Marseille nommée _Magdelaine
de la Palud_, étant allée en pèlerinage à la Sainte-Baume, en
Provence, y fut prise d'extase et de convulsions. Une autre
dévote nommée _Louise Capeau_ fut bientôt atteinte du même mal.
Des dominicains et des capucins crurent à la présence du démon,
et firent des exorcismes. Magdelaine de la Palud et sa compagne
donnèrent alors le spectacle qui se renouvela si souvent un
siècle plus tard lors de l'épidémie des convulsions. Elles
criaient, se tordaient et demandaient à être battues et foulées
aux pieds, un jour six hommes marchèrent en même temps sur la
poitrine de Magdelaine qui n'en ressentit aucune douleur; en cet
état elle s'accusait des plus étranges déréglements; elle s'était
livrée au diable corps et âme, disait-elle; elle avait été
[379] fiancée au démon par un prêtre nommé Gaufridi. Au lieu d'enfermer
cette folle, on l'écouta, et les pères exorcistes dépêchèrent à
Marseille trois capucins pour informer secrètement les supérieurs
ecclésiastiques de ce qui se passait à la Sainte-Baume, et
amener, s'il était possible, sans violence et sans scandale le
curé Gaufridi pour le confronter avec les prétendus démons.
Cependant on commençait à écrire les inspirations infernales des
deux hystériques, c'étaient des discours d'une dévotion ignorante
et fanatique, présentant la religion telle que la comprenaient
les exorcistes eux-mêmes. Les possédées semblaient raconter les
rêves de ceux qui les interrogeaient: c'était exactement le
phénomène des _tables parlantes_ et des _médiums_ de notre temps.
Les diables se donnaient des noms aussi incongrus que ceux des
esprits américains; ils déclamaient contre l'imprimerie et contre
les livres, faisaient des sermons dignes des capucins les plus
fervents et les plus ignares. En présence de ces démons faits à
leur image et à leur ressemblance, les pères ne doutèrent plus de
la vérité de la possession et de la véracité des esprits
infernaux. Les fantômes de leur imagination malade prenaient un
corps et leur apparaissaient vivants dans ces deux femmes dont
les confessions obscènes surexcitaient leur curiosité et leur
indignation pleines de secrètes convoitises, ils devinrent
furieux et il leur fallut une victime: telles étaient leurs
dispositions lorsqu'on leur amena enfin le malheureux Louis
Gaufridi.
Gaufridi était un prêtre assez mondain, d'une figure agréable,
d'un caractère faible et d'une moralité plus que suspecte, il
[380] avait été le confesseur de Magdelaine de la Palud, et lui avait
inspiré une implacable passion; cette passion, changée en haine
par la jalousie, était devenue une fatalité, elle entraîna le
malheureux prêtre dans son tourbillon de folie qui le conduisit
au bûcher.
Tout ce que pouvait dire l'accusé pour se défendre était retourné
contre lui. Il attestait Dieu et Jésus-Christ, et sa sainte mère
et son précurseur saint Jean-Baptiste, et on lui répondait: vous
récitez à merveille les litanies du sabbat; par Dieu, vous
entendez _Lucifer_, par Jésus-Christ, _Béelzébub_, par la sainte
Vierge, la _mère apostate_ de l'Antéchrist, par saint
Jean-Baptiste, le _faux prophète_ précurseur de Gog et Magog...
Puis on le mettait à la torture, et on lui promettait sa grâce
s'il voulait signer les déclarations de Magdelaine de la Palud.
Le pauvre prêtre, éperdu, circonvenu, brisé, signa tout ce qu'on
voulut: il en signa assez pour être brûlé, et c'était ce qu'on
demandait. Les capucins de Provence donnèrent enfin au peuple cet
affreux spectacle, ils lui apprirent à violer les privilèges du
sanctuaire, ils lui montrèrent comment on tue les prêtres, et le
peuple s'en souvint plus tard.
O saint temple, disait un rabbin témoin des prodiges qui
précédèrent la destruction de Jérusalem par Titus, ô saint
temple, qu'as-tu donc? Et pourquoi te fais-tu peur à toi-même?
Ni le saint-siége ni les évêques ne protestèrent contre le
meurtre de Gaufridi, mais le XVIIIe siècle allait venir traînant
la révolution à sa suite.
Une des possédées qui avaient tué le curé des Accoules déclara un
jour que le démon la quittait pour aller préparer la perte d'un
[381] autre prêtre, qu'elle nomma d'avance prophétiquement et sans le
connaître; elle le nomma _Urbain Grandier_.
Alors régnait le terrible _cardinal de Richelieu_, qui comprenait
l'autorité absolue comme le salut des États; malheureusement les
tendances du cardinal étaient plutôt politiques et habiles que
véritablement chrétiennes. Ce grand esprit avait pour borne une
certaine étroitesse de coeur qui le rendait sensible à l'offense
personnelle, et implacable dans ses vengeances. Ce qu'il
pardonnait le moins au talent, c'était l'indépendance; il voulait
avoir les gens d'esprit pour auxiliaires, plutôt que pour
flatteurs, et il avait une certaine joie de détruire tout ce qui
voulait briller sans lui. Sa tête aspirait à tout dominer, le
père _Joseph_ était son bras droit et _Laubardemont_ son bras
gauche.
Il y avait alors en province, à Loudun, un ecclésiastique d'un
génie remarquable et d'un grand caractère, il avait de la science
et du talent, mais peu de circonspection; fait pour plaire aux
multitudes et pour attirer les sympathies des grands, il pouvait
dans l'occasion devenir un dangereux sectaire; le protestantisme
alors remuait en France, et le curé de Saint-Pierre de Loudun,
trop disposé aux idées nouvelles par son peu d'attrait pour le
célibat ecclésiastique, pouvait devenir à la tête de ce parti un
prédicant plus brillant que Calvin et aussi audacieux que Luther,
il se nommait _Urbain Grandier_.
Déjà des démêlés sérieux avec son évêque avaient signalé son
habileté et son caractère inflexible, habileté malheureuse et
maladroite, d'ailleurs, puisqu'il en avait appelé de ses
puissants ennemis au roi et non pas au cardinal; le roi lui avait
[382] donné raison, le cardinal devait lui donner tort. Grandier était
retourné triomphant à Loudun, et s'était permis la fanfaronnade
peu cléricale d'y rentrer une branche de laurier à la main. A
dater de ce jour il fut perdu.
Les religieuses ursulines de Loudun avaient alors pour
supérieure, sous le nom de la mère Jeanne des anges, une certaine
_Jeanne de Belfiel_, petite-fille du baron de Cose. Cette
religieuse n'était rien moins que fervente, et son couvent ne
passait pas pour un des plus réguliers du pays, il s'y passait
des scènes nocturnes qu'on attribuait à des esprits. Les parents
retiraient les pensionnaires, et la maison allait être bientôt
dénuée de toute ressource.
Grandier avait quelques intrigues et ne les cachait pas assez,
c'était, d'ailleurs, un personnage trop en vue pour que
l'oisiveté d'une petite ville ne fît pas grand bruit de ses
faiblesses. Les pensionnaires des Ursulines en entendaient parler
avec mystère chez leurs parents, les religieuses en parlaient
entre elles pour déplorer le scandale, et restaient toutes
préoccupées du personnage scandaleux, elles en rèvèrent; elles le
virent pendant la nuit apparaître dans les dortoirs avec des
attitudes bien conformes à ce qu'on disait de ses moeurs, elles
poussèrent des cris, se crurent obsédées, et voilà le diable dans
la maison.
Les directeur de ces filles, mortels ennemis de Grandier, virent
tout le parti qu'ils pouvaient tirer de cette affaire dans
l'intérêt de leur rancune et dans l'intérêt du couvent. On fit
des exorcismes en secret d'abord, puis en public. Les amis de
Grandier sentaient qu'il se tramait quelque chose et pressaient
[383] le curé de Saint-Pierre du Marché de permuter ses bénéfices, et
de quitter Loudun. Tout s'appaiserait dès qu'on le verrait parti;
mais Grandier était un vaillant homme, il ne savait pas ce que
c'était que de céder à la calomnie, il resta, et fut arrêté un
matin comme il entrait dans son église, revêtu de ses habits
sacerdotaux.
A peine arrêté, Grandier fut traité en criminel d'État, ses
papiers furent saisis, les scellés apposés à ses meubles, et
lui-même fut conduit sous bonne garde à la forteresse d'Angers.
Pendant ce temps on lui préparait à Loudun un cachot qui semblait
plus fait pour une bête féroce que pour un homme. Richelieu,
instruit de tout, avait dépêché Laubardemont pour en finir avec
Grandier, et avait fait défendre au parlement de connaître de
cette affaire.
Si la conduite du curé de Saint-Pierre avait été celle d'un
mondain, la tenue de Grandier, prisonnier et accusé de magie, fut
celle d'un héros et d'un martyr. L'adversité révèle ainsi les
grandes âmes, et il est beaucoup plus facile de supporter la
souffrance que la prospérité.
Il écrivait à sa mère:
«... Je supporte mon affliction avec patience, et plains plus la
vôtre que la mienne. Je suis fort incommodé, n'ayant point de
lit; tâchez de me faire apporter le mien, car si le corps ne
repose, l'esprit succombe. Enfin envoyez-moi un bréviaire, une
Bible et un saint Thomas, pour ma consolation; au reste, ne vous
affligez pas, j'espère que Dieu mettra mon innocence au jour...»
Dieu, en effet, prend tôt ou tard le parti de l'innocence
opprimée, mais il ne la délivre pas toujours de ses ennemis sur
[384] la terre, ou ne la délivre que par la mort. Grandier devait
bientôt l'éprouver.
Ne faisons cependant pas les hommes plus méchants qu'ils ne sont
en effet: les ennemis de Grandier ne croyaient pas à son
innocence, ils le poursuivaient avec rage, mais c'était un grand
coupable qu'ils croyaient poursuivre. Les phénomènes hystériques
étaient alors mal connus et le somnambulisme entièrement ignoré:
les contorsions des religieuses, leurs mouvements en dehors des
habitudes et des forces humaines, les preuves qu'elles donnaient
d'une seconde vue effrayante, tout cela était de nature à
convaincre les moins crédules. Un athée célèbre de ce temps-là,
le sieur de Kériolet, conseiller au parlement de Bretagne, vint
voir les exorcismes pour s'en moquer. Les religieuses qui ne
l'avaient jamais vu l'apostrophèrent par son nom et révélèrent
tout haut des péchés que le conseiller croyait bien n'avoir fait
connaître à personne. Sa conscience fut bouleversée et il passa
d'un extrême à l'autre, comme font tous les naturels emportés; il
pleura, il se confessa, et se voua pour le reste de ses jours à
l'ascétisme le plus rigoureux.
Le sophisme des exorcistes de Loudun était cet absurde
paralogisme que M. de Mirville ose soutenir encore de nos jours:
_Le diable est l'auteur de tous les phénomènes qui ne
s'expliquent pas par les lois connues de la nature._
A cet aphorisme antilogique, ils en joignaient un autre dont ils
faisaient en quelque sorte un article de foi.
_Le diable dûment exorcisé est forcé de dire la vérité, et on
peut l'admettre à témoigner en justice._
[385] Le malheureux Grandier n'était donc pas livré à des scélérats;
c'était à des fous furieux qu'il avait affaire; aussi, forts de
leur conscience, donnèrent-ils à cet incroyable procès la plus
grande publicité. Jamais pareil scandale n'avait affligé
l'Église: des religieuses hurlant, se tordant, se livrant aux
gestes les plus obscènes, blasphémant, cherchant à se jeter sur
Grandier comme les bacchantes sur Orphée; puis les choses les
plus sacrées de la religion mêlées à ce hideux spectacle,
traînées dans cette fange; Grandier seul calme, haussant les
épaules et se défendant avec dignité et douceur; des juges pâles,
éperdus, suant à grosses gouttes, Laubardemont en robe rouge
planant sur ce conflit comme le vautour qui attend un cadavre.
Tel fut le procès d'Urbain Grandier.
Disons-le hautement pour l'honneur de l'humanité: un complot
pareil à celui que supposerait l'assassinat juridique de cet
homme, si l'on n'admet pas la bonne foi des exorcistes et des
juges, est heureusement impossible. Les monstres sont aussi rares
que les héros; la foule se compose de médiocrités aussi
incapables de grands crimes que de grandes vertus. Les plus
saints personnages de ce temps-là ont cru à la possession de
Loudun; saint Vincent de Paul ne fut pas étranger à cette
histoire et fut appelé à en dire son avis. Richelieu lui-même,
qui, en tout cas peut-être, eût trouvé moyen de se débarrasser de
Grandier, finit par le croire coupable. Sa mort fut le crime de
l'ignorance et des préjugés de son temps, et ce fut une
catastrophe bien plutôt qu'un assassinat.
Nous n'affligerons pas nos lecteurs du détail de ses tortures: il
demeura ferme, résigné, sans colère et n'avoua rien; il n'affecta
pas même de mépriser ses juges, il pria avec douceur les
[386] exorcistes de l'épargner: «Et vous, mes pères, leur disait-il,
modérez la rigueur de mes tourments, et ne réduisez pas mon âme
au désespoir.» On sent à travers ce sanglot de la nature qui se
plaint, toute la mansuétude du chrétien qui pardonne. Les
exorcistes, pour cacher leur attendrissement, lui répondaient par
des invectives, et les exécuteurs pleuraient.
Trois des religieuses, dans un de leurs moments lucides, vinrent
se prosterner devant le tribunal, en criant que Grandier était
innocent; on crut que le démon parlait par leur bouche, et cet
aveu ne fit que hâter le supplice.
Urbain Grandier fut brûlé vif, le 18 août 1634. Il fut patient et
résigné jusqu'à la fin. Lorsqu'on le descendit de la charrette,
comme il avait les jambes brisées, il tomba rudement le visage
contre terre sans pousser un seul cri ou un seul gémissement. Un
cordelier, nommé le père Grillau, fendit alors la foule et vint
relever le patient qu'il embrassa en pleurant: «Je vous apporte,
dit-il, la bénédiction de votre mère, elle et moi nous prions
Dieu pour vous.--Merci, mon père, répondit Grandier, vous seul
ici avez pitié de moi, consolez ma pauvre mère et servez-lui de
fils.» Le lieutenant du prévôt, tout attendri, lui dit alors:
«Monsieur, pardonnez-moi la part que je suis forcé de prendre à
votre supplice.--Vous ne m'avez pas offensé, répondit Grandier,
vous êtes obligé de remplir les devoirs de votre charge.» On lui
avait promis de l'étrangler avant de le brûler, mais quand le
bourreau voulut tirer la corde elle se trouva nouée, et le
malheureux curé de Saint-Pierre tomba tout vivant dans le feu.
Les principaux exorcistes, le père _Tranquille_ et le père
_Lactance_, moururent bientôt après, dans les transports d'une
[387] frénésie furieuse; le père _Surin,_ qui les remplaça, devint fou.
_Manoury_, le chirurgien qui avait aidé à torturer Grandier,
mourut poursuivi par le fantôme de la victime. _Laubardemont_
perdit son fils d'une manière tragique, et tomba lui-même dans la
disgrâce de son maître; les religieuses restèrent idiotes; tant
il est vrai qu'il s'agissait d'une maladie terrible et
contagieuse: la maladie mentale du faux zèle et de la fausse
dévotion. La Providence punit les hommes par leurs propres
fautes, elle les instruit par les tristes conséquences de leurs
erreurs.
Dix ans à peine après la mort de Grandier, les scandales de
Loudun se renouvelèrent en Normandie. Des religieuses de Louviers
accusèrent deux prêtres de les avoir ensorcelées; un de ces
prêtres était mort, on viola la majesté de la tombe pour en
arracher le cadavre, les phénomènes de la possession furent les
mêmes qu'à Loudun et qu'à la Sainte-Baume. Ces filles hystériques
traduisaient en langage ordurier les cauchemars de leurs
directeurs; les deux prêtres, l'un mort et l'autre vivant, furent
condamnés au bûcher. Chose horrible, on attacha au même poteau un
homme et un cadavre! Le supplice de Mézence, cette fiction d'un
poète païen, trouva des chrétiens pour la réaliser, un peuple
chrétien assista froidement à cette exécution sacrilège, et les
pasteurs ne comprirent pas qu'en profanant ainsi le sacerdoce et
la mort, ils donnaient à l'impiété un épouvantable signal.
On appelait le XVIIe siècle, il vint éteindre les bûchers avec le
sang des prêtres, et comme il arrive presque toujours, ce furent
les bons qui payèrent pour les méchants.
[388] Le XVIIIe siècle était commencé, et l'on brûlait encore des
hommes; la foi était déjà perdue, et l'on abandonnait par
hypocrisie le jeune _Labarre_ aux plus horribles supplices pour
avoir refusé de saluer la procession. Voltaire était alors au
monde et sentait grandir dans son coeur une vocation pareille à
celle d'Attila. Les passions humaines profanaient la religion, et
Dieu envoyait ce nouveau dévastateur pour reprendre la religion à
un monde qui n'en était plus digne.