On a multiplié les commentaires et les études sur l'oeuvre de

_Dante_, et personne, que nous sachions, n'en a signalé le

principal caractère. L'oeuvre du grand Gibelin est une

déclaration de guerre à la papauté par la révélation hardie des

mystères. L'épopée de Dante est joannite et gnostique, c'est une

application hardie des figures et des nombres de la kabbale aux

dogmes chrétiens, et une négation secrète de tout ce qu'il y a

d'absolu, dans ces dogmes; son voyage à travers les mondes

surnaturels s'accomplit comme l'initiation aux mystères d'Éleusis

et de Thèbes. C'est Virgile qui le conduit et le protège dans les

cercles du nouveau Tartare, comme si Virgile, le tendre et

mélancolique prophète des destinées du fils de Pollion, était aux

yeux du poète florentin le père illégitime, mais véritable de

[359] l'épopée chrétienne. Grâce au génie païen de Virgile, Dante

échappe à ce gouffre sur la porte duquel il avait lu une sentence

de désespoir, il y échappe _en mettant sa tête à la place de ses

pieds_ et ses _pieds à la place de sa tête_, c'est-à-dire en

prenant le contrepied du dogme, et alors il remonte à la lumière

en se servant du démon lui-même comme d'une échelle monstrueuse;

il échappe à l'épouvante à force d'épouvante, à l'horrible à

force d'horreur. L'enfer, semble-t-il dire, n'est une impasse que

pour ceux qui ne savent pas se retourner; il prend le diable à

rebrousse-poil, s'il m'est permis d'employer ici cette expression

familière, et s'émancipe par son audace. C'est déjà le

protestantisme dépassé, et le poète des ennemis de Rome a déjà

deviné Faust montant au ciel sur la tête de Méphistophélès

vaincu. Remarquons aussi que l'enfer de Dante n'est qu'un

purgatoire négatif. Expliquons-nous: son purgatoire semble s'être

formé dans son enfer comme dans un moule, c'est le couvercle et

comme le bouchon du gouffre, et l'on comprend que le titan

florentin en escaladant le paradis voudrait jeter d'un coup de

pied le purgatoire dans l'enfer.

Son ciel se compose d'une série de cercles kabbalistiques divisés

par une croix comme le pantacle d'Ézéchiel; au centre de cette

croix fleurit une rose, et nous voyons apparaître pour la

première fois exposé publiquement et presque catégoriquement

expliqué le symbole des rose-croix.

Nous disons pour la première fois, parce que Guillaume de Lorris,

mort en 1260, cinq ans avant la naissance d'Alighieri, n'avait

pas achevé son _Roman de la rose_, qui fut continué par Clopinel,

[360] un demi-siècle plus tard. On ne découvrira pas sans étonnement

que le Roman de la rose et la Divine comédie sont les deux formes

opposées d'une même oeuvre: l'initiation à l'indépendance de

l'esprit, la satire de toutes les institutions contemporaines et

la formule allégorique des grands secrets de la Société des

rose-croix.

Ces importantes manifestations de l'occultisme coïncident avec

l'époque de la chute des templiers, puisque Jean de Meung ou

Clopinel, contemporain de la vieillesse de Dante, florissait

pendant ses plus belles années à la cour de Philippe le Bel. Le

_Roman de la rose_ est l'épopée de la vieille France. C'est un

livre profond sous une forme légère, c'est une révélation aussi

savante que celle d'Apulée des mystères de l'occultisme. La rose

de Flamel, celle de Jean de Meung et celle de Dante sont nées sur

le même rosier.

Dante avait trop de génie pour être un hérésiarque.

Les grands hommes impriment à l'intelligence un mouvement qui se

prouve plus tard par des actes dont l'initiative appartient aux

médiocrités remuantes. Dante n'a peut-être jamais été lu, et

n'eût certainement jamais été compris par Luther. Cependant

l'oeuvre des Gibelins fécondée par la puissante pensée du poète,

souleva lentement l'empire contre la papauté, en se perpétuant

sous divers noms de siècle en siècle, et rendit enfin l'Allemagne

protestante. Ce n'est certainement pas Luther qui a fait la

réforme, mais la réforme s'est emparée de Luther et l'a poussé en

avant. Ce moine aux épaules carrées n'avait que de l'entêtement

et de l'audace, mais c'était l'instrument qu'il fallait aux idées

révolutionnaires. _Luther_ était le Danton de la théologie

[361] anarchique; superstitieux et téméraire, il se croyait obsédé par

le diable; le diable lui dictait des arguments contre l'Église,

le diable le faisait raisonner, déraisonner et surtout écrire. Ce

génie inspirateur de tous les Caïns ne demandait alors que de

l'encre, bien sûr qu'avec cette encre distillée par la plume de

Luther, il ferait bientôt des flots de sang. Luther le sentait et

il haïssait le diable parce que c'était encore un maître; un jour

il lui lança son écritoire à la tête comme s'il voulait le

rassasier par cette violente libation. Luther jetant son encrier

à la tête du diable, nous rappelle ce facétieux régicide qui, en

signant la mort de Charles Ier, barbouilla d'encre ses complices.

«_Plutôt Turc que papiste!_» c'était la devise de Luther; et en

effet le protestantisme n'est au fond, comme l'islamisme, que le

déisme pur organisé en culte conventionnel, et n'en diffère que

par des restes de catholicisme mal effacé. Les protestants sont,

au point de vue de la négation du dogme catholique, des musulmans

avec quelques superstitions de plus et un prophète de moins.

Les hommes renoncent plus volontiers à Dieu qu'au diable, les

apostats de tous les temps l'ont assez prouvé. Les disciples de

Luther, divisés bientôt par l'anarchie, n'avaient plus entre eux

qu'un lien de croyance commune, ils croyaient tous à Satan, et ce

spectre grandissant à mesure que leur esprit de révolte les

éloignait de Dieu, arrivait à des proportions terribles.

Carlostad, archidiacre de Wurtemberg, étant un jour en chaire,

vit entrer dans le temple un homme noir qui s'assit devant lui,

et le regarda pendant tout le temps de son sermon avec une fixité

terrible; il se trouble, descend de chaire, interroge les

[362] assistants; personne n'a vu le fantôme. Carlostad revient chez

lui tout épouvanté, le plus jeune de ses fils vient au-devant de

lui, et lui raconte qu'un inconnu vêtu de noir est venu le

demander et a promis de revenir dans trois jours. Plus de doute

pour l'halluciné; le visiteur n'est autre que le spectre de la

vision. La frayeur lui donne la fièvre, il se met au lit et meurt

avant le troisième jour.

Ces malheureux sectaires avaient peur de leur ombre, leur

conscience était restée catholique et les damnait

impitoyablement. Luther se promenant un soir avec sa femme

Catherine de Bora, regarda le ciel plein d'étoiles, et dit à

demi-voix avec un profond soupir: «Beau ciel que je ne verrai

jamais!»--«Eh quoi, dit la femme, pensez-vous donc être

réprouvé?»--«Qui sait, dit Luther, si Dieu ne nous punira pas

d'avoir été infidèles à nos voeux?» Peut-être qu'alors si

Catherine, en le voyant douter ainsi de lui-même, l'eût abandonné

en le maudissant, le réformateur, brisé par cet avertissement

divin, eût reconnu combien il avait été criminel en trahissant

l'Église sa première épouse, et eut tourné des yeux en larmes

vers le cloître qu'il avait lui-même abandonné! Mais Dieu qui

résiste aux superbes, ne le trouva pas digne sans doute de cette

salutaire douleur. La comédie sacrilège du mariage de Luther

avait été le châtiment providentiel de son orgueil, et comme il

persévéra dans son péché, son châtiment ne le quitta pas et le

ridiculisa jusqu'à la fin. Il mourut entre le diable et sa femme,

effrayé de l'un et fort embarrassé de l'autre.

La corruption et la superstition s'accommodent bien ensemble.

L'époque de la renaissance débauchée, persécutrice et crédule, ne

[363] fut certes pas la renaissance de la raison. _Catherine de

Médicis_ était sorcière, _Charles IX_ consultait les nécromants,

_Henri III_ faisait des parties de dévotion et de débauche.

C'était alors le bon temps des astrologues, bien qu'on en

torturât quelques-uns de temps en temps pour les forcer à changer

leurs prédictions. Les sorciers de cour à cette époque se

mêlaient d'ailleurs toujours un peu d'empoisonnements et

méritaient assez la corde. _Trois-Échelles_, le magicien de

Charles IX, était prestidigitateur et fripon; il se confessa un

jour au roi, et ce n'étaient pas peccadilles que ses méfaits; le

roi lui fit grâce avec menace de pendaison en cas de rechute.

Trois-Échelles retomba et fut pendu.

Lorsque la ligue eut juré la mort du faible et misérable _Henri

III_, elle eut recours aux envoûtements de la magie noire.

L'Étoile assure que l'image en cire du roi était placée sur les

autels où les prêtres ligueurs disaient la messe, et qu'on

perçait cette image avec un canif en prononçant une oraison de

malédictions et d'anathème. Comme le roi ne mourait pas assez

vite, on en conclut qu'il était sorcier. Des pamphlets coururent

où Henri III était représenté tenant des conventicules où les

crimes de Sodome et de Gomorrhe n'étaient que le prélude

d'attentats plus inouïs et plus affreux. Le roi, disait-on, avait

parmi ses mignons un personnage inconnu qui était le diable en

personne; on enlevait des jeunes vierges que ce prince

prostituait violemment à Béelzébut; le peuple croyait à ces

fables, et il se trouva enfin un fanatique pour exécuter les

menaces de l'envoûtement. _Jacques Clément_ eut des visions et

entendit des voix impérieuses qui lui commandaient de tuer le

roi. Cet halluciné courut au régicide comme un martyr, et mourut

[364] en riant comme les héros de la mythologie scandinave. Des

chroniqueurs scandaleux ont prétendu qu'une grande dame de la

cour avait uni aux inspirations de la solitude du moine, le

magnétisme de ses caresses: cette anecdote manque de probabilité.

La chasteté du moine entretenait son exaltation, et s'il eût

commencé à vivre de la vie fatale des passions, une soif

insatiable de plaisir se fût emparée de tout son être, et il

n'eût plus voulu mourir.

Pendant que les guerres de religion ensanglantaient le monde, les

sociétés secrètes de l'illuminisme, qui n'étaient que des écoles

de théurgie et de haute magie, prenaient de la consistance en

Allemagne. La plus ancienne de ces sociétés paraît avoir été

celle des rose-croix dont les symboles remontent au temps des

Guelfes et des Gibelins, comme nous le voyons par les allégories

du poème de Dante, et par les figures du Roman de la rose.

La rose, qui a été de tout temps l'emblème de la beauté, de la

vie, de l'amour et du plaisir, exprimait mystiquement la pensée

secrète de toutes les protestations manifestées à la renaissance.

C'était la chair révoltée contre l'oppression de l'esprit;

c'était la nature se déclarant fille de Dieu, comme la grâce;

c'était l'amour qui ne voulait pas être étouffé par le célibat;

c'était la vie qui ne voulait plus être stérile, c'était

l'humanité aspirant à une religion naturelle, toute de raison et

d'amour, fondée sur la révélation des harmonies de l'Être, dont

la rose était pour les initiés le symbole vivant et fleuri. La

rose, en effet, est un pantacle, elle est de forme circulaire,

les feuilles de la corolle sont taillées en coeur, et s'appuient

harmonieusement les unes sur les autres; sa couleur présente les

[365] nuances les plus douces des couleurs primitives, son calice est

de pourpre et d'or. Nous avons vu que Flamel, ou plutôt le livre

du juif Abraham, en faisait le signe hiéroglyphique de

l'accomplissement du grand oeuvre. Telle est la clef du roman de

Clopinel et de Guillaume de Lorris. La conquête de la rose était

le problème posé par l'initiation à la science pendant que la

religion travaillait à préparer et à établir le triomphe

universel, exclusif et définitif de la croix.

Réunir la rose à la croix, tel était le problème posé par la

haute initiation, et en effet la philosophie occulte étant la

synthèse universelle, doit tenir compte de tous les phénomènes de

l'Être. La religion, considérée uniquement comme un fait

physiologique, est la révélation et la satisfaction d'un besoin

des âmes. Son existence est un fait scientifique: la nier, ce

serait nier l'humanité elle-même. Personne ne l'a inventée, elle

s'est formée comme les lois, comme les civilisations, par les

nécessités de la vie morale; et considérée seulement à ce point

de vue philosophique et restreint, la religion doit être regardée

comme fatale si l'on explique tout par la fatalité, et comme

divine si l'on admet une intelligence suprême à la source des

lois naturelles. Il suit de là que le caractère de toute religion

proprement dite étant de relever directement de la divinité par

une révélation surnaturelle, nul autre mode de transmission ne

donnant au dogme une sanction suffisante, il faut en conclure que

la vraie religion naturelle c'est la religion révélée,

c'est-à-dire qu'il est naturel de n'adopter une religion qu'en la

croyant révélée, toute vraie religion exigeant des sacrifices, et

[366] l'homme n'ayant jamais ni le pouvoir, ni le droit d'en imposer à

ses semblables, en dehors et surtout au-dessus des conditions

ordinaires de l'humanité.

C'est en partant de ce principe rigoureusement rationnel que les

rose-croix arrivaient au respect de la religion dominante,

hiérarchique et révélée. Ils ne pouvaient par conséquent pas plus

être les ennemis de la papauté que de la monarchie légitime, et

s'ils conspiraient contre des papes et contre des rois, c'est

qu'ils les considéraient personnellement comme des apostats du

devoir et des fauteurs suprêmes de l'anarchie.

Qu'est-ce, en effet, qu'un despote soit spirituel, soit temporel,

sinon un anarchiste couronné?

C'est par cette considération qu'on peut expliquer le

protestantisme et même le radicalisme de certains grands adeptes

plus catholiques que certains papes, et plus monarchiques que

certains rois, de quelques adeptes excentriques, tels que Henri

Khunrath et les vrais illuminés de son école.

_Henri Khunrath_ est un personnage peu connu de ceux qui n'ont

pas fait des sciences occultes une étude particulière; c'est

pourtant un maître et un maître du premier ordre; c'est un prince

souverain de la rose-croix, digne sous tous les rapports de ce

titre scientifique et mystique. Ses pantacles sont splendides

comme la lumière du Sohar, savants comme Trithême, exacts comme

Pythagore, révélateurs du grand oeuvre comme le livre d'Abraham

et de Nicolas Flamel.

Henri Khunrath était chimiste et médecin, il était né en 1502, et

il avait quarante-deux ans, lorsqu'il parvint à la haute

initiation théosophique. Le plus remarquable de ses ouvrages, son

[367] _Amphithéâtre de la sagesse éternelle_, était publié en 1598, car

l'approbation de l'empereur Rodolphe qui s'y trouve annexée est

datée du 1er juin de cette même année. L'auteur, bien qu'il fît

profession d'un protestantisme radical, y revendique hautement le

nom de catholique et d'orthodoxe; il déclare avoir en sa

possession, mais garder secrète comme il convient, une clef de

l'apocalypse, clef triple et unique comme la science universelle.

La division du livre est _septénaire_, et il y partage en sept

degrés l'initiation à la haute philosophie; le texte est un

commentaire mystique des oracles de Salomon; l'ouvrage se termine

par des tableaux synoptiques, qui sont la synthèse de la haute

magie et de la kabbale occulte, en tout ce qui peut être écrit et

publié verbalement. Le reste, c'est-à-dire la partie ésotérique

et indicible de la science, est exprimé par de magnifiques

pantacles dessinés et gravés avec soin. Ces pantacles sont au

nombre de neuf.

Le _premier_, contient le dogme d'Hermès.

Le _deuxième_, la réalisation magique.

Le _troisième_ représente le chemin de la sagesse et les travaux

préparatoires de l'oeuvre.

Le _quatrième_ représente la porte du sanctuaire éclairée par

sept rayons mystiques.

Le _cinquième_ est une rose de lumière, au centre de laquelle une

forme humaine étend ses bras en forme de croix.

Le _sixième_ représente le laboratoire magique de Khunrath, avec

son oratoire kabbalistique, pour démontrer la nécessité d'unir la

prière au travail.

Le _septième_ est la synthèse absolue de la science.

Le _huitième_ exprime l'équilibre universel.

[368] Le _neuvième_ résume la doctrine particulière de Khunrath avec

une énergique protestation contre tous ses détracteurs. C'est un

pantacle hermétique encadré dans une caricature allemande pleine

de verve et de naïve colère. Les ennemis du philosophe sont

travestis en insectes, en oisons bridés, en boeufs et en ânes, le

tout orné de légendes latines et de grosses épigrammes en

allemand; Khunrath y est représenté à droite et à gauche, en

costume de ville et en costume de cabinet, faisant face à ses

adversaires, soit au dedans, soit au dehors: en habit de ville,

il est armé d'une épée et marche sur la queue d'un scorpion; en

costume de cabinet, il est muni de pincettes et marche sur la

tête d'un serpent; au dehors il démontre, et chez lui il

enseigne, comme ses gestes le font assez comprendre, toujours la

même vérité sans craindre le souffle impur de ses adversaires,

souffle si pestilentiel pourtant que les oiseaux du ciel tombent

morts à leurs pieds. Cette planche très curieuse manque dans un

grand nombre d'exemplaires de l'_Amphithéâtre_ de Khunrath.

Ce livre extraordinaire contient tous les mystères de la plus

haute initiation; il est, comme l'auteur l'annonce dans son titre

même: _Christiano-kabbalistique, divino-magique,

physico-chimique, triple unique et universel_.

C'est un véritable manuel de haute magie et de philosophie

hermétique, et l'on ne saurait trouver ailleurs, si ce n'est dans

le Sepher Jésirah et le Sohar, une plus complète et plus parfaite

initiation.

Dans les quatre importants corollaires qui suivent l'explication

de la troisième figure, Khunrath établit: 1. Que la dépense à

[369] faire pour le grand oeuvre (à part l'entretien et les dépenses

personnelles de l'opérateur) ne doit pas excéder la _somme de

trente thalers_; j'en parle sciemment, ajoute l'auteur, l'ayant

appris de quelqu'un qui le savait. Ceux qui dépensent davantage

se trompent et perdent leur argent. Ces mots: l'ayant appris de

quelqu'un qui le savait, prouvent que Khunrath ou n'a pas fait

lui-même la pierre philosophale, ou ne veut pas dire qu'il l'a

faite, et cela par crainte des persécutions.

Khunrath établit ensuite l'obligation pour l'adepte, de ne

consacrer à ses usages personnels que la dixième partie de sa

richesse et consacrer tout le reste à la gloire de Dieu et aux

oeuvres de charité.

Troisièmement, il affirme que les mystères du christianisme et

ceux de la nature s'expliquant et s'illustrant réciproquement, le

règne futur du Messie (le messianisme) s'établit sur la double

base de la science et de la foi, en sorte que le livre de la

nature confirmant les oracles de l'Évangile, on pourra convaincre

par la science et par la raison les juifs et les mahométans de la

vérité du christianisme, si bien qu'avec le concours de la grâce

divine, ils seront infailliblement convertis à la religion de

l'unité; il termine enfin par cette sentence:

SIGILLUM NATURAE ET ARTIS SIMPLICITAS.

_Le cachet de la nature et de l'art, c'est la simplicité_.

Du temps de Khunrath, vivait un autre médecin initié, philosophe

hermétique et continuateur de la médecine de Paracelse; c'était

_Oswald Crollius_, auteur du _Livre des signatures, ou de la

vraie et vivante anatomie du grand et du petit monde_. Dans cet

ouvrage dont la préface est un abrégé fort bien fait de la

[370] philosophie hermétique, Crollius cherche à établir que Dieu et la

nature ont en quelque sorte signé tous leurs ouvrages, et que

tous les produits d'une force quelconque de la nature portent,

pour ainsi dire, l'estampille de cette force imprimée en

caractères indélébiles, en sorte que l'initié aux écritures

occultes puisse lire à livre ouvert les sympathies et les

antipathies des choses, les propriétés des substances et tous les

autres secrets de la création. Les caractères des différentes

écritures seraient primitivement empruntés à ces signatures

naturelles qui existent dans les étoiles et dans les fleurs, sur

les montagnes et sur le plus humble caillou. Les figures des

cristaux, les cassures des minéraux, seraient des empreintes de

la pensée que le Créateur avait en les formant. Cette idée est

pleine de poésie et de grandeur, mais il manque une grammaire à

cette langue mystérieuse des mondes, il manque un vocabulaire

raisonné à ce verbe primitif et absolu. Le roi Salomon seul passe

pour avoir accompli ce double travail; or les livres occultes de

Salomon sont perdus: Crollius entreprenait donc non pas de les

refaire, mais de retrouver les principes fondamentaux de cette

langue universelle du Verbe créateur.

Par ces principes on reconnaîtrait que les hiéroglyphes primitifs

formés des éléments mêmes de la géométrie correspondraient aux

lois constitutives et essentielles des formes déterminées par les

mouvements alternés ou combinés que décident les attractions

équilibrantes; on reconnaîtrait à leur seule figure extérieure

les simples et les composés, et par les analogies des figures

avec les nombres, on pourrait faire une classification

mathématique de toutes les substances révélées par les lignes de

[371] leurs surfaces. Il y a au fond de ces aspirations, qui sont des

réminiscences de la science édénique, tout un monde de

découvertes à venir pour les sciences. Paracelse les avait

pressenties, Crollius les indique, un autre viendra pour les

réaliser et les démontrer. La folie d'hier sera le génie de

demain, et le progrès saluera ces sublimes chercheurs qui avaient

deviné ce monde perdu et retrouvé cette Athlantide du savoir

humain!

Le commencement du XVIIe siècle fut la grande époque de

l'alchimie, alors parurent: _Philippe Muller_, _Jean Thorneburg_,

_Michel Mayer_, _Ortelius_, _Poterius_, _Samuel Northon_, le

_baron de Beausoleil_, _David Planiscampe_, _Jean Duchesne_,

_Robert Flud_, _Benjamin Mustapha_, le _président d'Espagnet_, le

cosmopolite qu'il fallait nommer le premier, _de Nuisement_, qui

a traduit et publié les remarquables écrits du cosmopolite,

_Jean-Baptiste Van Helmont_, _Irénée Philalèthe_, _Rodolphe

Glauber_, le sublime cordonnier _Jacob Boehm_. Les principaux de

ces initiés s'adonnaient aux recherches de la haute magie, et en

cachaient avec soin le nom décrié sous les apparences des

recherches hermétiques. Le Mercure des sages qu'ils voulaient

trouver et donner à leurs disciples, c'était la synthèse

scientifique et religieuse, c'était la paix qui réside dans la

souveraine unité. Les mystiques n'étaient alors que les croyants

aveugles des véritables illuminés, et l'illuminisme proprement

dit n'était que la science universelle de la lumière. En 1623, au

printemps, on trouva affichée dans les rues de Paris cette

étrange proclamation:

«Nous, députés des frères rose-croix, faisons séjour visible et

[372] invisible dans cette ville, par la grâce du Très-Haut, vers

lequel se tourne le coeur des sages; nous enseignons, sans aucune

sorte de moyens extérieurs, à parler les langues des pays que

nous habitons, et nous tirons les hommes, nos semblables, de la

terreur et de la mort.

«S'il prend envie à quelqu'un de nous voir par curiosité

seulement, il ne communique jamais avec nous; mais si sa volonté

le porte réellement et de fait à s'inscrire sur les registres de

notre confraternité, nous, qui jugeons des pensées, lui ferons

voir la vérité de nos promesses, tellement que nous ne mettons

point le lieu de notre demeure, puisque la pensée, jointe à la

volonté réelle du lecteur, sera capable de nous faire connaître à

lui et lui à nous.»

L'opinion se préoccupa alors de cette manifestation mystérieuse,

et si quelqu'un alors demandait hautement ce que c'était que les

frères rose-croix, souvent un personnage inconnu prenait à part

le questionneur, et lui disait gravement:

«Prédestinés à la réforme qui doit s'accomplir bientôt dans tout

l'univers, les rose-croix sont les dépositaires de la suprême

sagesse, et paisibles possesseurs de tous les dons de la nature,

ils peuvent les dispenser à leur gré.

«En quelque lieu qu'ils soient, ils connaissent mieux toutes les

choses qui se passent dans le reste du monde, que si elles leur

étaient présentes; ils ne sont sujets ni à la faim ni à la soif,

et n'ont à craindre ni la vieillesse ni les maladies.

«Ils peuvent commander aux esprits et aux génies les plus

puissants.

[373] «Dieu les a couverts d'une nuée pour les défendre de leurs

ennemis, et on ne peut les voir que quand ils le veulent, eût-on

des yeux plus perçants que ceux de l'aigle.

«Ils tiennent leurs assemblées générales dans les pyramides

d'Egypte.

«Mais ces pyramides sont pour eux comme le rocher d'où

jaillissait la source de Moïse, elles marchent avec eux dans le

désert, et les suivront jusqu'à leur entrée dans la terre

promise.»

CHAPITRE VI.

PROCÈS DE MAGIE.

SOMMAIRE.--Gaufridi, Urbain Grandier, Boulé et Picart, le père

Girard et mademoiselle Cadière.--Phénomènes des

convulsions.--Anecdotes diverses.

L'auteur grec qui a écrit la description du tableau allégorique

de Cebès finit son oeuvre par cette conclusion admirable:

«Il n'y a qu'un bien véritable à désirer, c'est la sagesse; et il

n'y a qu'un mal à craindre, c'est la folie.»

Histoire de la magie · 第 25 / 38 段