mystère), on voyait au pied du rosier fleuri des aveugles
fouiller la terre pour y chercher le grand agent qui est partout;
quelques-uns, plus avisés, pesaient une eau blanche semblable à
de l'air épaissi; au revers de la page on voyait le massacre des
Innocents et le soleil et la lune qui venaient se baigner dans
leur sang. Cette allégorie, qui exprime en effet le grand secret
de l'art hermétique, se rapporte à cet art de prendre l'_air dans
l'air_ comme dit Aristée, ou, pour parler une langue
intelligible, d'employer l'air comme force en le dilatant au
moyen de la lumière astrale, comme on dilate l'eau en vapeur par
l'action du feu, ce qui peut se faire à l'aide de l'électricité,
des aimants et d'une projection puissante de la volonté de
l'opérateur dirigée par la science et le bon vouloir. Le sang des
enfants représente cette lumière essentielle que le feu
philosophique extrait des corps élémentaires et dans laquelle le
soleil et la lune viennent se baigner, c'est-à-dire que l'argent
s'y teint en or et que l'or y acquiert un degré de pureté qui en
transforme le soufre en véritable poudre de projection.
Nous ne faisons pas ici un traité d'alchimie, bien que cette
[345] science soit réellement la haute magie mise en oeuvre, nous en
réservons pour d'autres ouvrages plus spéciaux et plus étendus
les révélations et les merveilles.
La tradition populaire assure que Flamel n'est pas mort et qu'il
a enterré un trésor sous la tour Saint-Jacques-la-Boucherie. Ce
trésor contenu dans un coffre de cèdre revêtu de lames des sept
métaux, ne serait autre chose, disent les adeptes illuminés, que
l'exemplaire original du fameux livre d'Abraham le juif, avec ses
explications écrites de la main de Flamel, et des échantillons de
la poudre de projection suffisants pour changer l'Océan en or si
l'Océan était du mercure.
Après Flamel vinrent _Bernard le Trévisan_, _Basile Valentin_ et
d'autres alchimistes célèbres. Les douze clefs de Basile Valentin
sont à la fois kabbalistiques, magiques et hermétiques. Puis en
1480 parut _Jean Trithême_ qui fut le maître de Cornélius Agrippa
et le plus grand magicien dogmatique du moyen âge. Trithême était
un abbé de l'ordre de saint Benoît, d'une irréprochable
orthodoxie et de la conduite la plus régulière. Il n'eut pas
l'imprudence d'écrire ouvertement sur la philosophie occulte
comme son disciple l'aventureux Agrippa; tous ses travaux
magiques roulent sur l'art de cacher les mystères; quant à sa
doctrine, il l'a exprimée par un pantacle, suivant l'usage des
vrais adeptes. Ce pantacle, extrêmement rare, se trouve seulement
dans quelques exemplaires manuscrits du _Traité des causes
secondes_. Un gentilhomme polonais qui est un esprit élevé et un
noble coeur, M. le comte Alexandre Branistki, en possède un
curieux exemplaire qu'il a bien voulu nous communiquer.
[346] Ce pantacle est composé de deux triangles unis par la base, l'un
blanc et l'autre noir; sous la pointe du triangle noir est couché
un fou qui redresse péniblement la tête et regarde avec une
grimace d'effroi dans l'obscurité du triangle où se reflète sa
propre image; sur la pointe du triangle blanc s'appuie un homme
dans la force de l'âge, vêtu en chevalier, ayant le regard ferme
et l'attitude d'un commandement fort et paisible. Dans le
triangle blanc sont tracés les caractères du tétragramme divin.
On pourrait expliquer ce pantacle par cette légende: «Le sage
s'appuie sur la crainte du vrai Dieu, l'insensé est écrasé par la
peur d'un faux dieu fait à son image. C'est là le sens naturel et
exotérique de l'emblème; mais en le méditant dans son ensemble et
dans chacune de ses parties, les adeptes y trouveront le dernier
mot de la kabbale, la formule indicible du grand arcane: la
distinction entre les miracles et les prodiges, le secret des
apparitions, la théorie universelle du magnétisme et la science
de tous les mystères.
Trithême a composé une histoire de la magie toute en pantacles,
sous ce titre: _Veterum sophorum sigilla et imagines magicæ_;
puis dans sa stéganographie et dans sa polygraphie il donne la
clef de toutes les écritures occultes et explique en termes
voilés la science réelle des incantations et des évocations.
Trithême est en magie le maître des maîtres, et nous n'hésitons
pas à le proclamer le plus sage et le plus savant des adeptes.
Il n'en est pas de même de _Cornélius Agrippa_, qui fut toute sa
vie un chercheur et qui ne trouva ni la vraie science ni la paix.
Les livres d'Agrippa sont pleins d'érudition et de hardiesse; il
[347] était lui-même d'un caractère fantasque et indépendant, aussi
passa-t-il pour un abominable sorcier et fut-il persécuté par le
clergé et par les princes; il écrivit enfin contre les sciences
qui n'avaient pu lui donner le bonheur, et il mourut dans la
misère et dans l'abandon.
Nous arrivons enfin à la douce et bonne figure de ce savant et
sublime _Postel_ qu'on ne connaît que par son trop mystique amour
pour une vieille fille illuminée. Il y a pourtant dans Postel
toute autre chose que le disciple de la mère Jeanne; mais les
esprits vulgaires sont si heureux de dénigrer pour se dispenser
d'apprendre, qu'ils ne voudront jamais y rien voir de mieux. Ce
n'est donc pas à ceux-là que nous allons révéler le génie de
Guillaume Postel.
Postel était le fils d'un pauvre paysan des environs de Barenton
en Normandie: à force de persévérance et de sacrifices il parvint
à s'instruire et devint bientôt le plus savant homme de son
temps; la pauvreté l'accompagna toujours et la misère même le
força parfois de vendre ses livres. Postel, toujours plein de
résignation et de mansuétude, travaillait comme un homme de peine
pour gagner un morceau de pain et revenait ensuite étudier: il
apprit toutes les langues connues et toutes les sciences de son
temps; il découvrit des manuscrits précieux et rares, entre
autres les Évangiles apocryphes et le Sepher Jezirah; il s'initia
lui-même aux mystères de la haute kabbale et dans sa naïve
admiration pour cette vérité absolue, pour cette raison suprême
de toutes les philosophies et de tous les dogmes, il voulut la
révéler au monde. Il parla donc ouvertement la langue des
mystères, écrivit un livre ayant pour titre: _La clef des choses
[348] cachées depuis le commencement du monde_. Il adressa ce livre aux
Pères du concile de Trente en les conjurant d'entrer dans la voie
de la conciliation et de la synthèse universelle. Personne ne le
comprit, quelques-uns l'accusèrent d'hérésie, les plus modérés se
contentèrent de dire qu'il était fou.
La Trinité, disait-il, a fait l'homme à son image et à sa
ressemblance. Le corps humain est double et son unité ternaire se
compose de l'union des deux moitiés; l'âme humaine aussi est
double: elle est _animus_ et _anima_, elle est esprit et
tendresse; elle a deux sexes, le sexe paternel siège dans la
tête, le sexe maternel dans le coeur; l'accomplissement de la
rédemption doit donc être double dans l'humanité: il faut que
l'esprit par sa pureté rachète les égarements du coeur, puis il
faut que le coeur par sa générosité rachète les sécheresses
égoïstes de la tête. Le christianisme, ajoutait-il, n'a encore
été compris que par les têtes raisonneuses, il n'est pas descendu
jusqu'aux coeurs. Le Verbe s'est fait homme, mais c'est quand il
se sera fait _femme_ que le monde sera sauvé. C'est le génie
maternel de la religion qui apprendra aux hommes les sublimes
grandeurs de l'esprit de charité, et alors la raison se
conciliera avec la foi parce qu'elle comprendra, expliquera et
gouvernera les saintes folies du dévouement.
Voyez maintenant, ajoutait-il, de quoi se compose la religion du
plus grand nombre des chrétiens: une partialité ignorante et
persécutrice, un entêtement superstitieux et stupide, et surtout
la peur, la lâche peur! Et pourquoi cela? Parce qu'ils n'ont pas
des coeurs de femme, parce qu'ils ne sentent pas les divins
enthousiasmes de l'amour maternel qui leur expliqueraient la
[349] religion tout entière. La puissance qui s'est emparée de leur
cerveau et qui lie leur esprit, ce n'est pas le Dieu bon,
intelligent et longanime, _c'est le méchant et sot et couard
Satanas_, ils ont bien plus de peur du diable que d'amour pour
Dieu. Ce sont des cervelles glacées et rétrécies placées comme
des tombeaux sur des coeurs morts. Oh! quand la grâce
ressuscitera les coeurs, quel réveil pour les intelligences!
quelle renaissance pour la raison! quel triomphe pour la vérité!
Pourquoi suis-je le premier et presque le seul à le comprendre?
Que peut faire un ressuscité seul parmi des morts qui ne peuvent
encore rien entendre! Vienne donc, vienne cet esprit maternel qui
m'est apparu à Venise dans l'âme d'une vierge inspirée de Dieu,
et qu'il apprenne aux femmes du nouveau monde leur mission
rédemptrice et leur apostolat de saint et spirituel amour!
Ces nobles inspirations, Postel les devait en effet à une pieuse
fille nommée Jeanne, qu'il avait connue à Venise; il fut le
confident spirituel de cette âme d'élite et fut entraîné dans le
courant de poésie mystique qui tourbillonnait autour d'elle.
Lorsqu'il lui donnait la communion, il la voyait rayonnante et
transfigurée, elle avait alors plus de cinquante ans, et le
pauvre père avoue naïvement qu'il ne lui en eût pas donné quinze,
tant la sympathie de leurs coeurs la transfigurait à ses yeux.
Etranges égarements de l'amour dans deux âmes pures, mariage
mystique de deux virginités, puérilités lyriques, célestes
hallucinations; pour comprendre tout cela il faut avoir vécu de
la vie ascétique. C'est elle, disait l'enthousiaste, c'est
l'esprit de Jésus-Christ vivant en elle qui doit régénérer le
[350] monde. Cette lumière du coeur qui doit chasser de tous les
esprits le spectre hideux de Satan, ce n'est pas une chimère de
mes rêves, je l'ai vue, elle a paru dans le monde, elle s'est
incarnée dans une vierge, et j'ai salué en elle la mère du monde
à venir! Nous analysons ici Postel plutôt que nous ne le
traduisons, mais l'abrégé rapide que nous donnons de ses
sentiments et de son langage ne suffit-il pas pour faire
comprendre que tout cela était dit au figuré et que suivant la
judicieuse remarque du savant jésuite Desbillons, dans sa notice
sur la vie et les ouvrages de Postel, rien n'était plus loin de
sa pensée que de faire, comme on l'a prétendu, une seconde
incarnation et une divinité de cette pauvre soeur hospitalière
qui l'avait uniquement séduit par l'éclat de ses humbles vertus.
Nous croyons bien sincèrement que les calomniateurs et les
railleurs du bon Postel ne valaient pas la mère Jeanne.
Les relations mystiques de Postel et de cette religieuse durèrent
environ cinq ans, après lesquels la mère Jeanne mourut. Elle
avait promis à son confesseur de ne jamais se séparer de lui et
de l'assister quand elle serait dégagée des chaînes de la vie
présente. «Elle m'a tenu parole, dit Postel, elle est venue
depuis me visiter à Paris, elle m'a illuminé de sa lumière, elle
a concilié ma raison avec ma foy. _Sa substance et corps
spirituel_, deux ans depuis son ascension au ciel, est descendu
en moy, et s'est partout mon corps sensiblement estendu,
tellement que c'est elle et non pas moy qui vit en moy.»
Depuis cette époque, Postel ne s'appela jamais plus autrement que
le ressuscité, il signait _Postellus restitutus_, et de fait un
singulier phénomène s'accomplit en lui, ses cheveux de blancs
[351] qu'ils étaient redevinrent noirs, ses rides s'effacèrent et la
couleur vermeille de la jeunesse se répandit sur son visage, pâli
et exténué par les austérités et les veilles; ses biographes
moqueurs prétendent qu'il se teignait les cheveux, et qu'il se
fardait: comme si ce n'était pas assez d'en avoir fait un fou,
ils veulent encore qu'un homme d'un si noble et si généreux
caractère ait été un jongleur et un charlatan.
Il y a quelque chose de plus prodigieux que l'éloquente déraison
des coeurs enthousiastes, c'est la bêtise ou la mauvaise foi des
esprits sceptiques et froids qui les jugent.
«On s'est imaginé, écrit le père Desbillons, et je vois qu'on
croit encore aujourd'hui, que la régénération, qu'il suppose
avoir été faite par la mère Jeanne, est le fondement de son
système; le système dont il ne s'est jamais départi, si ce n'est
peut-être quelques années avant sa mort, subsistait en entier
avant qu'il eût entendu parler de cette mère Jeanne. Il s'était
mis dans la tête que le règne évangélique de Jésus-Christ, établi
par les apôtres, ne pouvait plus ni se soutenir parmi les
chrétiens, ni se propager parmi les infidèles, que par les
lumières de la raison.... A ce principe, qui le regardait
personnellement, il en joignait un autre qui consistait dans la
destination d'un roi de France à la monarchie universelle, il
fallait lui préparer les voies par la conquête des coeurs et la
conviction des esprits, afin qu'il n'y eût plus dans le monde
qu'une seule croyance, et que Jésus-Christ y régnât par un seul
roi, par une seule loi et une seule foi.»
Voilà ce qui prouve, suivant le père Desbillons, que Postel était
fou.
[352] Fou, pour avoir pensé que la religion doit régner sur les esprits
par la raison suprême de son dogme, et que la monarchie, pour
être forte et durable, doit enchaîner les coeurs par les
conquêtes de la prospérité publique de la paix.
Fou, pour avoir cru à l'avènement du règne de celui à qui nous
demandons tous les jours que son règne arrive.
Fou, parce qu'il croyait à la raison et à la justice sur la
terre!...
Eh bien, ils disent vrai: le pauvre Postel était fou.
La preuve de sa folie, c'est qu'il écrivit, comme nous l'avons
dit, aux pères du concile de Trente, pour les supplier de bénir
tout le monde et de ne lancer d'anathèmes contre personne.
Autre folie; il essaya de convertir les jésuites à ses idées, et
de leur faire prêcher la concorde universelle entre les hommes,
la paix entre les souverains, la raison aux prêtres et la bonté
aux princes de ce monde.
Enfin, dernière et suprême folie, il négligea les biens de la
terre et la faveur des grands, vécut toujours humblement et
pauvrement, ne posséda jamais rien que sa science et ses livres,
et n'ambitionna jamais autre chose que la vérité et la justice.
Dieu fasse paix à l'âme du pauvre Guillaume Postel!
Il était si doux et si bon, que ses supérieurs ecclésiastiques
eurent pitié de lui, et pensant probablement, comme on l'a dit
plus tard de La Fontaine, qu'il était plus bête que méchant, ils
se contentèrent de le renfermer dans un couvent pour le reste de
ses jours. Postel les remercia du calme qu'ils procuraient ainsi
à la fin de sa vie et mourut paisiblement en rétractant tout ce
[353] que ses supérieurs voulurent. L'homme de la concorde universelle
ne pouvait être un anarchiste, et avant toute chose c'était le
plus sincère des catholiques et le plus humble des chrétiens.
On retrouvera un jour les ouvrages de Postel, et on les lira avec
étonnement.
Passons à un autre fou, celui-ci s'appelle _Théophraste Auréole
Bombast_, et on le connaît dans le monde magique sous le nom
célèbre de _Paracelse_.
Nous ne répéterons pas ce que nous avons dit de ce maître dans
notre _dogme et rituel de la haute magie_, nous ajouterons
seulement quelques remarques sur la médecine occulte dont
Paracelse fut le rénovateur.
Cette médecine vraiment universelle repose sur une vaste théorie
de la lumière, que les adeptes nomment l'or fluide ou potable. La
lumière, cet agent créateur, dont les vibrations donnent à toutes
choses le mouvement et la vie; la lumière latente dans l'éther
universel, rayonnante autour des centres absorbants, qui s'étant
saturés de lumière projettent à leur tour le mouvement et la vie,
et forment ainsi des courants créateurs; la lumière astralisée
dans les astres, animalisée dans les animaux, humanisée dans les
hommes; la lumière qui végète dans les plantes, qui brille dans
les métaux, qui produit toutes les formes de la nature, et les
équilibre toutes par les lois de la sympathie universelle, c'est
cette lumière qui produit les phénomènes du magnétisme devinés
par Paracelse, c'est elle qui colore le sang en se dégageant de
l'air, aspiré et renvoyé par le soufflet hermétique des poumons;
le sang alors devient un véritable élixir de vie où des globules
[354] vermeils et aimantés de lumière vivante nagent dans un fluide
légèrement doré. Ces globules sont de véritables semences prêtes
à prendre toutes les formes du monde dont le corps humain est
l'abrégé, ils peuvent se subtiliser et se coaguler, renouvelant
ainsi les esprits qui circulent dans les nerfs, et la chair qui
s'affermit autour des os; ils rayonnent au dehors ou plutôt en se
spiritualisant ils se laissent entraîner par les courants de la
lumière, et circulent dans le corps astral, ce corps intérieur et
lumineux que l'imagination dilate chez les extatiques, en sorte
que leur sang va quelquefois colorer à distance des objets que
leur corps astral pénètre pour se les identifier. Nous
démontrerons dans un ouvrage spécial sur la médecine occulte,
tout ce que nous avançons ici, quelque étrange et quelque
paradoxal que cela puisse paraître d'abord aux hommes de science.
Telles étaient les bases de la médecine de Paracelse, il
guérissait par _sympathie de lumière_, il appliquait les
médicaments non au corps extérieur et matériel qui est tout
passif, et qu'on peut même tailler et déchirer sans qu'il sente
rien quand le corps astral se retire, mais à ce médium intérieur,
à ce corps, principe des sensations dont il ravivait la
quintessence par des quintessences sympathiques. Ainsi, par
exemple, il guérissait les blessures en appliquant de puissants
réactifs au sang répandu dont il renvoyait vers le corps l'âme
physique et la séve purifiée. Pour guérir un membre malade, il
faisait un membre de cire auquel il attachait, par la puissance
de sa volonté, le magnétisme du membre malade; il appliquait à
cette cire le vitriol, le fer et le feu, et réagissait ainsi par
l'imagination et la correspondance magnétique sur le malade
lui-même dont ce membre de cire était devenu l'appendice et le
[355] supplément. Paracelse connaissait LES MYSTÈRES DU SANG, il savait
pourquoi les prêtres de Baal, pour faire descendre le feu du
ciel, se faisaient des incisions avec des couteaux; il savait
pourquoi les Orientaux qui veulent inspirer à une femme de
l'amour physique, répandent leur sang devant elle; il savait
comment le sang répandu crie vengeance ou miséricorde et remplit
l'air d'anges ou de démons. C'est le sang, en effet, qui est
l'instrument des rêves, c'est lui qui fait abonder les images
dans notre cerveau pendant le sommeil, car le sang est plein de
lumière astrale. Les globules en sont bisexuels, aimantés et
ferrés, sympathiques et répulsifs. De l'âme physique du sang, on
peut faire sortir toutes les formes et toutes les images du
monde... Lisons le récit d'un voyageur estimé:
«A Baroche, dit le voyageur Tavernier, les Anglais ont un fort
beau logis, et je me souviens qu'y arrivant un jour, en revenant
d'Agra à Surate, avec le président des Anglais, il vint aussitôt
des charlatans lui demander s'il voulait qu'ils lui montrassent
quelques tours de leur métier: ce qu'il eut la curiosité de voir.
»La première chose qu'ils firent fut d'allumer un grand feu, et
de faire rougir des chaînes de fer dont ils s'entortillèrent le
corps, faisant semblant qu'ils en ressentaient quelque douleur,
mais n'en recevant au fond aucun dommage. Ensuite, ils prirent un
petit morceau de bois, et, l'ayant planté en terre, ils
demandèrent à quelqu'un de la compagnie quel fruit il voulait
avoir. On leur dit que l'on souhaitait des mangues, et alors un
de ces charlatans, se couvrant d'un linceul, s'accroupit contre
[356] terre jusqu'à cinq ou six reprises.--J'eus la curiosité de monter
à une chambre pour voir d'en haut par une ouverture du linceul,
ce que cet homme faisait, et j'aperçus que, se coupant la chair
sous les aisselles avec un rasoir, il frottait de son sang le
morceau de bois. A chaque fois qu'il se relevait, le bois
croissait a vue d'oeil, et, à la troisième, il en sortit des
branches avec des bourgeons. A la quatrième fois, l'arbre fut
couvert de feuilles, et, à la cinquième, on lui vit des fleurs.
»Le président des Anglais avait alors son ministre avec lui,
l'ayant mené à Amadabat pour baptiser un enfant du Commandeur
hollandais, et dont il avait été prié d'être le parrain; car il
faut remarquer que les Hollandais ne tiennent point de ministres
que dans les lieux où ils ont ensemble des marchands et des
soldats. Le ministre anglais avait protesté d'abord qu'il ne
pouvait consentir que des chrétiens assistassent à de semblables
spectacles; et dès qu'il eut vu que, d'un morceau de bois sec,
ces gens-là faisaient venir, en moins d'une demi-heure, un arbre
de quatre ou cinq pieds de haut, avec des feuilles et des fleurs
comme au printemps, il se mit en devoir de l'aller rompre, et dit
hautement qu'il ne donnerait jamais la communion à aucun de ceux
qui demeureraient davantage à voir ces choses. Cela obligea le
président de congédier ces charlatans.»
Le docteur Clever de Maldigny, à qui nous empruntons cette
citation, regrette que les mangues se soient arrêtées en si beau
chemin, mais il n'entreprend pas d'expliquer le phénomène. Nous
croyons que c'était une fascination par le magnétisme de la
lumière rayonnante du sang; c'était ce que nous avons défini
ailleurs: un phénomène d'_électricité magnétisée_, identique avec
[357] celui qu'on nomme _palingénésie_, et qui consiste à faire
apparaître une plante vivante dans un vase qui contient la cendre
de cette même plante morte depuis longtemps.
Tels étaient les secrets que connaissait Paracelse, et c'est en
employant aux usages de la médecine ces forces cachées de la
nature, qu'il se fit tant d'admirateurs et tant d'ennemis.
Paracelse était loin d'ailleurs d'être un bonhomme comme Postel,
il était naturellement agressif et batailleur; son génie familier
était caché, disait-il, dans le pommeau de sa grande épée, et il
ne la quittait jamais. Sa vie fut une lutte incessante; il
voyageait, il disputait, il écrivait, il enseignait. Il était
plus curieux de résultats physiques que de conquêtes morales,
aussi fut-il le premier des magiciens opérateurs et le dernier
des sages adeptes. Sa philosophie était toute de sagacité, aussi
l'intitulait-il lui-même _philosophia sagax_. Il a plus deviné
que personne sans avoir jamais rien su complètement. Rien n'égale
ses intuitions, si ce n'est la témérité de ses commentaires.
C'était l'homme des expériences hardies, il s'enivrait de ses
opinions et de sa parole, il s'enivrait même autrement, si l'on
en croit ses chroniqueurs. Les écrits qu'il a laissés sont
précieux pour la science, mais il faut les lire avec précaution;
on peut l'appeler le divin Paracelse, en prenant cet adjectif
dans le sens de divinateur, c'est un oracle, mais ce n'est pas un
vrai maître; c'est comme médecin surtout qu'il est grand,
puisqu'il avait trouvé la médecine universelle: il ne put
toutefois conserver sa propre vie, et il mourut encore jeune,
épuisé par ses travaux et par ses excès, laissant après lui un
nom d'une gloire fantastique et douteuse, fondée sur des
[358] découvertes dont ses contemporains ne profitèrent pas. Il mourut
sans avoir dit son dernier mot, et il est un de ces personnages
mystérieux dont on peut dire comme d'Hénoch et de saint Jean: Il
n'est pas mort, et il reviendra visiter la terre avant le dernier
jour!
CHAPITRE V.
SORCIERS ET MAGICIENS CÉLÈBRES.
SOMMAIRE.--La _Divine comédie_ et le _Roman de la rose_.--La
Renaissance.--Démêlés de Martin Luther et du diable.--Catherine
de Médicis.--Henri III et Jacques Clément--Les rose-croix.--Henri
Kunrath.--Osvald Crollius.--Les alchimistes et les magiciens au
commencement du XVIIe siècle.