haine des profanations de la gnose. Quand Mahomet arma dans
l'Orient le fanatisme contre la foi, à la piété qui ignore et qui
prie, il vint opposer la crédulité sauvage qui combat. Ses
successeurs prirent pied dans l'Europe et menacèrent bientôt de
l'envahir. «La Providence nous châtie, disaient les chrétiens;»
et les musulmans répondaient: «La fatalité est pour nous.»
[330] Les juifs kabbalistes, qui craignaient d'être brûlés comme
sorciers dans les pays catholiques, se réfugièrent près des
Arabes qui étaient à leurs yeux des hérétiques, mais non pas des
idolâtres. Ils en admirent quelques-uns à la connaissance des
mystères, et l'islamisme, déjà triomphant par la force, put
aspirer bientôt à triompher aussi par la science de ceux que
l'Arabie lettrée appelait avec dédain les _Barbares de
l'Occident_.
Le génie de la France avait opposé aux envahissements de la force
les coups de son marteau terrible. Un doigt ganté de fer avait
tracé une ligne devant la marée montante des armées mahométanes,
et la grande voix de la victoire avait crié au flot: _Tu n'iras
pas plus loin_.
Le génie de la science suscita Raymond Lulle qui revendiqua pour
le Sauveur, fils de David, l'héritage de Salomon, et qui appela
pour la première fois les enfants de la croyance aveugle aux
splendeurs de la connaissance universelle.
Il faut voir avec quel mépris parlent encore de ce grand homme
les faux savants et les faux sages! Mais aussi l'instinct
populaire l'a vengé. Le roman et la légende se sont emparés de
son histoire. On nous le représente amoureux comme Abailard,
initié comme Faust, alchimiste comme Hermès, pénitent et savant
comme saint Jérôme, voyageur comme le Juif errant, pieux et
illuminé comme saint François d'Assises, martyr enfin comme saint
Etienne, et glorieux dans la mort comme le Sauveur du monde.
Commençons par le roman; c'est un des plus touchants et des plus
beaux que nous connaissions: Un jour de dimanche de l'année 1250,
[331] à Palma, dans l'Ile de Majorque, une dame sage et belle, nommée
_Ambrosia di Castello_, native de Gênes, se rendait à l'église.
Un cavalier de haute mine et richement vêtu passait dans la rue;
il voit la dame, il s'arrête comme foudroyé; elle entre dans
l'église et va disparaître dans l'ombre du porche. Le cavalier,
sans savoir ce qu'il fait, lance son cheval et entre après elle
au milieu des fidèles effrayés: grande rumeur et grand scandale.
Le cavalier est connu; c'est le seigneur Raymond Lulle, sénéchal
des Îles et maire du palais: il a une femme et trois enfants;
deux fils, l'un, nommé Raymond comme lui; l'autre, Guillaume, et
une fille nommée Madeleine. Madame Ambrosia di Castello est
également mariée et jouit, de plus, d'une réputation sans tache.
Raymond Lulle passait alors pour un grand séducteur. Son entrée
équestre dans l'église de Palma fit grand bruit dans la ville.
Ambrosia, toute confuse, consulta son mari qui était sans doute
un homme sage et qui ne trouva pas que sa femme fût offensée
parce que sa beauté avait tourné la tête d'un jeune et brillant
seigneur; mais il conseilla à Ambrosia de guérir son fol
adorateur par la folie même dont elle était cause. Déjà Raymond
Lulle avait écrit à la dame pour s'excuser ou pour s'accuser
davantage. «Ce qu'elle lui avait inspiré, disait-il, était
étrange, surhumain, fatal: il respectait son honneur, ses
affections qu'il savait appartenir à un autre. Mais il était
touché de la foudre, il lui fallait des dévouements, des
sacrifices à faire, des miracles à accomplir, des pénitences de
stylite, des prouesses de chevalier errant.»
Ambrosia lui répondit:
[332] «Pour répondre à un amour que vous dites surhumain, il me
faudrait une existence immortelle.
»Il faudrait que cet amour héroïquement et pleinement sacrifié à
notre devoir pendant toute la vie des êtres qui nous sont chers
(et je désire qu'elle soit longue), pût créer une éternité pour
nous au moment où Dieu et le monde nous permettraient de nous
aimer.
»On dit qu'il existe un élixir de vie; tâchez de le trouver, et
quand vous serez sûr de votre découverte, venez me voir.
»Jusque-là, vivez pour votre femme et vos enfants, comme je
vivrai pour mon mari que j'aime, et si vous me rencontrez dans la
rue, ne me reconnaissez même pas.»
C'était un congé gracieux qui remettait, comme on le voit, notre
amoureux aux calendes grecques; mais il ne l'entendit pas ainsi,
et, à partir de ce jour, le brillant seigneur disparut pour faire
place à un sombre et grave alchimiste. Don Juan était devenu
_Faust_. Des années se passèrent. La femme de Raymond Lulle
mourut, Ambrosia di Castello, à son tour, fut veuve; mais
l'alchimiste semblait l'avoir oubliée pour ne s'occuper plus que
du grand oeuvre.
Un jour, enfin, la veuve étant seule, on lui annonce Raymond
Lulle: elle voit entrer un vieillard pâle et chauve qui tenait à
la main une fiole pleine d'un élixir rouge comme le feu; il
s'avance en chancelant et la cherche des yeux: elle est devant
lui et il ne la reconnaît pas, car dans sa pensée elle est
toujours jeune et belle comme dans l'église de Palma. «C'est moi,
dit-elle enfin, que me voulez-vous?» A l'accent de cette voix,
l'alchimiste tressaille, il la reconnaît, il croit la voir jeune
[333] encore, il se jette à ses pieds, et, lui tendant la fiole avec
délire: «Tenez, dit-il, prenez, buvez, c'est la vie. J'ai mis
là-dedans trente ans de la mienne, mais je l'ai essayé, j'en suis
sûr, c'est l'élixir d'immortalité!
--Comment l'avez-vous essayé? dit Ambrosia avec un triste
sourire.
--Depuis deux mois, dit Raymond, après avoir bu une quantité
d'élixir pareille à celle-là, je me suis abstenu de toute
nourriture. La faim m'a tordu les entrailles, mais non-seulement
je ne suis pas mort, je puis dire que je sens en moi plus de vie
et plus de force que jamais.
--Je vous crois, dit Ambrosia, mais cet élixir qui conserve la
vie ne fait pas revenir la jeunesse, mon pauvre ami,
regardez-vous,» et elle lui présentait un miroir.
Raymond Lulle recula. Jamais, depuis trente ans, il n'avait songé
à se regarder.
«Maintenant, Raymond, regardez-moi, dit Ambrosia en découvrant
ses cheveux blancs; puis, détachant l'agrafe de sa robe, elle lui
montra son sein qui avait été presque entièrement rongé par un
cancer: Est-ce cela, ajouta-t-elle, que vous voulez
immortaliser?»
Puis, voyant l'alchimiste consterné:
«Écoutez-moi, dit-elle, depuis trente ans je vous aime et je ne
veux pas vous condamner à la prison perpétuelle dans le corps
d'un vieillard; ne me condamnez pas, à votre tour. Faites-moi
grâce de cette mort qu'on nomme la vie. Laissez-moi me
transformer pour revivre, retrempons-nous dans la jeunesse
éternelle. Je ne veux pas de votre élixir qui prolonge la nuit de
la tombe, j'aspire à l'immortalité.»
[334] Raymond Lulle jeta alors à terre la fiole qui se brisa.
«Je vous délivre, dit-il, et je reste en prison pour vous. Vivez
dans l'immortalité du ciel, moi, je suis condamné pour jamais à
la mort vivante de la terre.»
Puis, cachant son visage dans ses mains, il s'enfuit en fondant
en larmes.
Quelques mois après, un moine de l'ordre de saint François
assistait Ambrosia di Castello à ses derniers moments: ce moine,
c'était Raymond Lulle. Ici, le roman se termine et la légende va
commencer.
Cette légende ne faisant qu'un seul homme des trois ou quatre
Raymond Lulle qui ont existé à différentes époques, donne à
l'alchimiste repentant plusieurs siècles d'existence et
d'expiation. Le jour où naturellement le pauvre adepte devait
mourir, il ressentait toutes les angoisses de l'agonie, puis,
dans une crise suprême, il sentait la vie le reprendre, comme le
vautour de Prométhée reprenait son festin renaissant. Le Sauveur
du monde, qui déjà lui tendait la main, rentrait tristement dans
le ciel qui se refermait, et Raymond Lulle se retrouvait sur la
terre sans espoir de jamais mourir.
Il se mit à prier et dévoua son existence aux bonnes oeuvres;
Dieu lui accordait toutes ses grâces excepté la mort, et que
faire des autres sans celle-là qui doit les compléter et les
couronner toutes? Un jour l'arbre de la science lui apparut
chargé de ses fruits lumineux; il comprit l'être et ses
harmonies, il devina la kabbale, il jeta les bases et traça le
plan d'une science universelle, et depuis ce temps on ne l'appela
plus que le _docteur illuminé_.
[335] Il avait trouvé la gloire. Cette fatale récompense du travail que
Dieu dans sa miséricorde n'envoie guère aux grands hommes
qu'après leur mort parce qu'elle enivre et empoisonne les
vivants. Mais Raymond Lulle qui n'avait pu mourir pour lui faire
place devait craindre encore de la voir mourir avant lui, et
cette gloire ne lui semblait être qu'une dérision de son
immortelle infortune.
Il savait faire de l'or et il pouvait acheter le monde et tous
ses monuments sans pouvoir s'assurer la jouissance d'un seul
tombeau.
C'était le pauvre de l'immortalité. Partout il allait mendiant la
mort et personne ne pouvait la lui donner.
Il avait pris corps à corps la philosophie des Arabes, il luttait
victorieusement contre l'islamisme et avait tout à redouter du
fanatisme des sectaires; tout à redouter, c'est-à-dire peut-être
quelque chose à espérer, et ce qu'il espérait, c'était la mort.
Il prit pour domestique un jeune Arabe des plus fanatiques et se
posa devant lui en fléau de la doctrine de Mahomet. L'arabe
assassina son maître, c'était ce que Raymond Lulle attendait,
mais il n'en mourut pas comme il l'avait espéré, ne put obtenir
la grâce de son assassin et eut un remords sur la conscience au
lieu de la délivrance et de la paix.
A peine guéri de ses blessures, il s'embarque et part pour Tunis;
il y prêche publiquement le christianisme, mais le bey admirant
sa science et son courage le défend contre la fureur du peuple et
le fait embarquer avec tous ses livres. Raymond Lulle revient,
prêche à Bône, à Bougie et dans d'autres villes d'Afrique; les
musulmans stupéfaits n'osent mettre la main sur lui. Il retourne
[336] enfin à Tunis, et amassant le peuple dans les rues, il s'écrie
qu'il a été déjà chassé du pays, mais qu'il y revient afin de
confondre les dogmes impies de Mahomet et de mourir pour
Jésus-Christ. Cette fois toute protection est impossible, le
peuple furieux le poursuit, c'est une véritable sédition; il fuit
pour les exciter davantage, il est déjà brisé de coups, inondé de
sang, couvert de blessures, et il vit toujours. Il tombe enfin
littéralement enseveli sous une montagne de pierres.
La nuit suivante, deux marchands génois, nommés Etienne Colon et
Louis de Pastorga, passant en pleine mer, virent une grande
lumière s'élever du port de Tunis. Ils s'approchèrent et virent
un monceau de pierres qui projetait au loin cette miraculeuse
splendeur; ils cherchèrent sous ces pierres et y trouvèrent
Raymond Lulle brisé et vivant, ils l'embarquèrent sur leur
vaisseau et le ramenèrent à Majorque, sa patrie. Mais en vue de
cette île le martyr expira enfin, Dieu l'avait délivré par un
miracle et sa pénitence était accomplie.
Telle est l'odyssée du Raymond Lulle fabuleux: venons maintenant
aux réalités historiques.
Raymond Lulle le philosophe et l'adepte, celui qui mérita le
surnom de docteur illuminé, était le fils de ce sénéchal de
Majorque, célèbre par sa passion malheureuse pour Ambrosia di
Castello. Il ne composa pas l'élixir d'immortalité, mais il fit
de l'or en Angleterre pour le roi Edouard III; cet or fut appelé
l'or de Raymond, et il en existe encore des pièces fort rares à
la vérité, que les curieux nomment des raymondines.
M. Louis Figuier suppose que ces raymondines sont les nobles à la
[337] rose, frappés sous le règne d'Edouard III, et avance assez
légèrement peut-être que l'alchimie de Raymond Lulle n'était
qu'une sophistication de l'or, difficile à reconnaître dans un
temps ou les procédés chimiques étaient beaucoup moins
perfectionnés que de nos jours. Ce savant n'en reconnaît pas
moins la valeur scientifique de Raymond Lulle, et voici comment
il le juge (Doctrine et travaux des alchimistes, p. 82):
«Raymond Lulle, dont le génie s'exerça dans toutes les branches
des connaissances humaines, et qui exposa dans son livre, Ars
magna, tout un vaste système de philosophie résumant les
principes encyclopédiques de la science de son temps, ne pouvait
manquer de laisser aux chimistes un utile héritage. Il
perfectionna et décrivit avec soin divers composés qui sont très
en usage en chimie. C'est à lui que nous devons la préparation du
carbonate de potasse au moyen du tartre et au moyen des cendres
du bois, la rectification de l'esprit de vin, la préparation des
huiles essentielles, la coupellation de l'argent et la
préparation du mercure doux.»
D'autres savants, convaincus de la pureté de l'or des nobles à la
rose, ont pensé que la chimie pratique ayant, au moyen âge, des
procédés fort imparfaits, les transmutations de Raymond Lulle et
des autres adeptes n'étaient autre chose que la séparation de
l'or caché dans les mines d'argent, et purifié au moyen de
l'antimoine, qui est désigné en effet par un grand nombre de
symboles hermétiques, comme l'élément efficient et principal de
la poudre de projection.
Nous conviendrons avec eux que la chimie n'existait pas au moyen
âge, et nous ajouterons qu'elle fut créée par les adeptes ou
[338] plutôt que les adeptes, gardant pour eux les secrets de la
synthèse, ce trésor des sanctuaires magiques, enseignèrent à
leurs contemporains quelques-uns des procédés de l'analyse,
procédés qui ont été perfectionnés depuis, mais qui n'ont pas
encore conduit nos savants à retrouver cette antique synthèse qui
est à proprement parler la philosophie hermétique.
Raymond Lulle a renfermé dans son testament philosophique tous
les principes de cette science, mais d'une manière voilée, comme
c'était l'usage et le devoir de tous les adeptes: aussi
composa-t-il une clef de ce testament, puis une clef de la clef,
c'est-à-dire un codicille qui est, selon nous, le plus important
de ses écrits sur l'alchimie. Les principes qu'on y trouve et les
procédés qui y sont exposés n'ont rien de commun avec la
sophistication des métaux purs, ni avec la séparation des
alliages. C'est une théorie conforme aux principes de Geber et
d'Arnauld de Villeneuve pour la pratique, et aux plus hautes
conceptions de la kabbale pour la doctrine. Les esprits sérieux
qui ne se laissent pas décourager par le discrédit où l'ignorance
fait parfois tomber les grandes choses, doivent, pour continuer
après les plus puissants génies de l'ancien monde la recherche de
l'absolu, étudier d'abord et méditer kabbalistiquement le
codicille de Raymond Lulle.
Toute la vie de ce merveilleux adepte, le premier initié après
saint Jean qui ait été voué à l'apostolat hiérarchique de la
sainte orthodoxie, toute sa vie, disons-nous, se passa en
fondations pieuses, en prédications, en travaux scientifiques
immenses. Ainsi, l'an 1276 il fonda à Palma un collège de
franciscains voués à l'étude des langues orientales et surtout de
[339] la langue arabe, avec la mission spéciale de réfuter les livres
des docteurs mahométans, et de prêcher aux Maures la foi
chrétienne. Jean XXI confirma cette institution par un bref daté
de Viterbe, le 16 des calendes de décembre, la première année de
son pontificat.
Depuis l'an 1293 jusqu'à l'an 1311, il sollicite et obtient du
pape Nicolas IV et des rois de France, de Sicile, de Chypre, de
Majorque, l'établissement de plusieurs collèges pour l'étude des
langues. Partout il enseigne son grand art qui est une synthèse
universelle des connaissances humaines, et qui a pour but
d'amener les hommes à n'avoir plus qu'une seule langue comme ils
n'auront qu'une pensée. Il vient à Paris, et en émerveille les
plus savants docteurs; puis il va en Espagne, s'arrête à
Complute, et y fonde une académie centrale pour l'étude des
langues et des sciences; il réforme plusieurs couvents, voyage en
Italie et recrute des soldats pour un nouvel ordre militaire dont
il sollicite l'institution à ce même concile de Vienne qui
condamne les templiers. C'est la science catholique, c'est la
vraie initiation de saint Jean qui veut reprendre à des mains
infidèles le glaive défenseur du temple. Les grands de la terre
se moquent du pauvre Raymond Lulle, et font malgré eux tout ce
qu'il désire. Cet illuminé qu'on appelle par dérision Raymond le
fantastique, semble être le pape des papes et le roi des rois: il
est pauvre comme Job, et il fait l'aumône aux souverains; on le
dit fou, et il confond les sages. Le plus grand politique du
temps, le cardinal Ximenès, esprit aussi vaste que sérieux, ne
parle de lui qu'en l'appelant le divin Raymond Lulle et le
docteur très illuminé. Il mourut, suivant Génébrard, en 1314, ou
[340] en 1315, suivant l'auteur de la préface des _Méditations de
l'ermite Blaquerne._ Il était âgé de quatre-vingts ans, et la fin
de sa laborieuse et sainte existence arriva le jour de la fête et
du martyre des apôtres saint Pierre et saint Paul.
Disciple des grands kabbalistes, Raymond Lulle voulait établir
une philosophie universelle et absolue, en substituant aux
abstractions conventionnelles des systèmes la notion fixe des
réalités de la nature, et aux termes ambigus de la scholastique,
un verbe simple et naturel. Il reprochait aux définitions des
savants de son temps d'éterniser les disputes par leurs
inexactitudes et leurs amphibologies. L'_homme est un animal
raisonnable_, dit Aristote; l'homme n'est pas un animal, peut-on
répondre, et il est rarement raisonnable. De plus, _animal_ et
_raisonnable_ sont deux termes qui ne sauraient s'accorder. Un
fou, selon vous, ne serait pas un homme, etc. Raymond Lulle
définit les choses par leur nom même et non par des synonymes ou
des à peu près; puis il explique les noms par l'étymologie. Ainsi
à cette question: qu'est-ce que l'homme? il répondra: ce mot,
pris dans une acception générale, signifie la condition humaine;
pris dans une acception particulière, il désigne la personne
humaine. Mais qu'est-ce que la personne humaine?
--Originairement, c'est la personne que Dieu a faite en donnant
un souffle de vie à un corps tiré de la _terre (humus)_;
actuellement, c'est vous, c'est moi, c'est Pierre, c'est Paul,
etc. Les gens habitués au jargon scientifique vont alors se
récrier et diront au docteur illuminé que tout le monde en
pourrait dire autant, qu'il raisonne comme un enfant; qu'avec
cette méthode tout le monde serait savant, et qu'on préférerait
[341] le bon sens des gens du peuple à toute la doctrine des académies:
c'est bien ce que je veux, répondrait simplement Raymond Lulle.
De là le reproche de puérilité adressé à toute la théorie savante
de Raymond Lulle, et elle était puérile en effet, puérile comme
la morale de celui qui a dit: si vous ne devenez semblables à des
petits enfants, vous n'entrerez jamais dans le royaume du ciel.
Le royaume du ciel, n'est-ce pas aussi le royaume de la science,
puisque toute la vie céleste des hommes et de Dieu n'est
qu'intelligence et amour!
Raymond Lulle voulait opposer la kabbale devenue chrétienne à la
magie fataliste des Arabes, les traditions de l'Égypte à celles
de l'Inde, la magie de lumière à la magie noire; il disait que
dans les derniers temps, les doctrines de l'Antéchrist seraient
un réalisme matérialisé, et qu'alors ressusciteraient toutes les
monstruosités de la mauvaise magie; il préparait donc les esprits
au retour d'Hénoch, c'est-à-dire à la révélation dernière de
cette science, dont la clef est dans les alphabets
hiéroglyphiques d'Hénoch, et dont la lumière conciliatrice de la
raison et de la foi précédera le règne messianique et universel
du christianisme sur la terre. Pour les vrais kabbalistes et les
voyants, cet homme était donc un grand prophète, et pour les
sceptiques qui savent du moins respecter les grands caractères et
les hautes aspirations, c'était un sublime rêveur.
[342]
CHAPITRE IV.
ALCHIMISTES.
SOMMAIRE.--Flamel, Trithéme, Agrippa, Guillaume Postel et
Paracelse.
_Flamel_ appartient exclusivement à l'alchimie, aussi ne
ferons-nous mention de lui que pour parler de ce livre
hiéroglyphique d'Abraham le juif, dans lequel l'écrivain de la
rue Saint-Jacques-la-Boucherie trouva les clefs absolues du grand
oeuvre.
Ce livre était combiné sur les clefs du Tarot et n'était qu'un
commentaire hiéroglyphico-hermétique du Sepher Jézirah. Nous
voyons, en effet, dans la description qu'en fait Flamel, que les
feuillets étaient au nombre de vingt et un, soit vingt-deux avec
le titre, et qu'ils se divisaient en _trois septénaires,_ avec
une feuille sans écriture à chaque septième page.
Remarquons que l'Apocalypse, ce sublime résumé kabbalistique et
prophétique de toutes les figures occultes, partage aussi ses
images en trois septénaires, après chacun desquels il se fait un
silence dans le ciel, analogie frappante avec la feuille non
écrite du livre mystique de Flamel.
Les septénaires de l'Apocalypse sont d'abord sept sceaux à
ouvrir, c'est-à-dire sept mystères à connaître et sept
difficultés à vaincre; sept trompettes à sonner, c'est-à-dire
sept paroles à comprendre, et sept coupes à verser, c'est-à-dire
sept substances à volatiliser et à fixer.
[Illustration: LES SEPT PLANÈTES ET LEURS GÉNIES (Magie de
Paracelse.)]
[343] Dans le livre de Flamel, le premier septième feuillet porte pour
hiéroglyphe la verge de Moïse triomphante des serpents projetés
par les enchanteurs de Pharaon et qui s'entre-dévorent, figure
analogue au triomphateur du Tarot attelant à son char cubique les
sphinx blanc et noir de la magie égyptienne.
Cette figure correspond au septième dogme du symbole de
Maïmonides: Nous n'avons qu'un prophète, et c'est Moïse.
Elle représente l'unité de la science et de l'oeuvre; elle
représente aussi le mercure des sages qui se forme par la
dissolution des mixtes et par Faction réciproque du soufre et du
sel des métaux.
La figure du _second septénaire_ était la représentation du
serpent d'airain fixé sur une croix. La croix représente le
mariage du soufre et du sel purifiés, et la condensation de la
lumière astrale; le nombre 14 du Tarot représente un ange,
c'est-à-dire l'esprit de la terre mêlant ensemble les liquides
d'un vase d'or et d'un vase d'argent. C'est donc le même symbole
figuré d'une autre manière.
Au _dernier septénaire_ du livre de Flamel, on voyait le désert,
des fontaines et des serpents qui couraient de tous côtés, image
de l'espace et de la vie universelle. Dans le Tarot, l'espace est
figuré par les quatre signes des points cardinaux du ciel, et la
vie par une jeune fille nue qui court dans un cercle. Flamel ne
dit pas le nombre des fontaines et des serpents. Il pouvait y
avoir quatre fontaines jaillissant d'une même source, comme dans
le pantacle édénique, avec quatre, sept, neuf ou dix serpents.
[344] Au quatrième feuillet, on voyait le Temps prêt à trancher les
pieds à Mercure. Près de là était un rosier fleuri dont la racine
était bleue, la tige blanche, les feuilles rouges et les fleurs
d'or. Le nombre quatre est celui de la réalisation élémentaire:
le Temps, c'est le nitre atmosphérique; sa faux, c'est l'acide
qu'on en peut faire et qui fixe le mercure en le transformant en
sel; le rosier, c'est l'oeuvre avec ses trois couleurs
successives: c'est le magistère au noir, au blanc et au rouge qui
fait germer et fleurir l'or.