les épaves vivantes? Étaient-ce, comme le croyait le peuple
superstitieux, les enfants des sorcières et des démons? Quel
[315] sauveur expirant et trahi les avait condamnés à marcher toujours?
Était-ce la famille du juif errant? n'était-ce pas le reste des
dix tribus d'Israël perdues dans la captivité et enchaînées
pendant longtemps par Gog et par Magog, dans des climats
inconnus? Voilà ce qu'on se demandait avec inquiétude en voyant
passer ces étrangers mystérieux, qui d'une civilisation disparue
semblaient n'avoir gardé que les superstitions et les vices.
Ennemis du travail, ils ne respectaient ni la propriété ni la
famille; ils traînaient après eux des femelles et des petits, et
troublaient volontiers par leur prétendue divination la paix des
honnêtes ménages. Écoutons parler le chroniqueur qui raconte leur
premier campement dans le voisinage de Paris:
«L'année suivante, 1427, le dimanche d'après la mi-août, qui fut
le 17 du mois, arrivent aux environs de Paris douze d'entre eux
se disant pénitenciers, savoir un duc, un comte et dix hommes,
tous à cheval, lesquels se disent très bons chrétiens et
originaires de la _basse_ Égypte; ils affirment avoir été
chrétiens autrefois, que d'autres chrétiens les ont subjugués et
ramenés au christianisme; que ceux qui s'y sont refusés ont été
mis à mort, et que ceux au contraire qui se sont fait baptiser
sont demeurés seigneurs du pays comme devant sur leur parole
d'être bons et loyaux et de garder la foi de Jésus-Christ jusqu'à
la mort; ils ajoutent qu'ils ont roi et reine dans leur pays,
lesquels demeurent en leur seigneurie, parce qu'ils se sont faits
chrétiens. Et aussi, disent-ils, quelques temps après nous être
faits chrétiens, les Sarrazins vinrent nous assaillir. Grand
nombre, peu fermes dans notre foi, sans endurer la guerre, sans
défendre leur pays comme ils le devaient, se soumirent, se firent
[316] Sarrazins et abjurèrent notre Seigneur; et aussi, disent-ils,
l'empereur d'Allemagne, le roi de Pologne et autres seigneurs
ayant appris qu'ils avaient si facilement renoncé à la foi et
s'étaient faits si tôt Sarrazins et idolâtres, leur coururent
sus, les vainquirent facilement, comme s'ils avaient à coeur de
les laisser dans leur pays pour les ramener au christianisme;
mais l'empereur et les autres seigneurs, par délibération du
conseil statuèrent qu'ils n'auraient jamais terre en leur pays,
sans le consentement du pape; que pour cela ils devaient aller à
Rome, qu'ils y étaient tous allés, grands et petits et à
grand'peine pour les enfants; qu'ils avaient confessé leur péché;
que le pape, les ayant ouïs, leur avait donné pour pénitence, par
délibération du conseil, d'aller sept ans par le monde sans
coucher dans aucun lit; qu'il avait ordonné que tout évêque et
abbé portant crosse leur donnât, une fois pour toutes, dix livres
tournois comme subvention à leurs dépenses; qu'il leur avait
remis des lettres où tout ceci était relaté, leur avait donné sa
bénédiction et que depuis cinq ans déjà ils couraient le monde.
»Quelques jours après, le jour de saint Jehan Décolace,
c'est-à-dire le 29 août, arriva le commun, lequel on ne laissa
point entrer dedans Paris, mais par justice fut logé à la
Chapelle-Saint-Denis. Leur nombre se montait à environ cent vingt
personnes, tant hommes que femmes et enfants. Ils assurent qu'en
quittant leur pays ils étaient de mille à douze cents; que le
reste était mort en route avec le roi et la reine; que ceux qui
avaient survécu espéraient posséder encore des biens en ce monde,
[317] car le Saint-Père leur avait promis pays bon et fertile, quand
ils auraient achevé leur pénitence.
»Lorsqu'ils furent à la Chapelle, on ne vit jamais plus de gens à
la bénédiction du _Landit_, tant de Saint-Denis, de Paris que de
ses environs la foule accourait pour les voir. Leurs enfants,
garçons et filles, étaient on ne peut plus habiles faiseurs de
tours. Ils avaient presque tous les oreilles percées, et à chaque
oreille un ou deux anneaux d'argent; et ils disaient que c'était
gentillesse en leur pays; ils étaient très noirs, avaient les
cheveux crépus. Les femmes étaient les plus laides et les plus
noires qu'on pût voir; toutes avaient le visage couvert de
_plaie_, les cheveux noirs comme la queue d'un cheval, pour toute
robe une vieille flaussoie ou schiavina, liée sur l'épaule par
une corde ou un morceau de drap, et dessous un pauvre roquet ou
une chemise pour tout habillement. Bref, c'étaient les plus
pauvres créatures que de mémoire d'âge on eût jamais vues en
France. Et néanmoins leur pauvreté, ils avaient parmi eux des
sorcières qui regardaient les mains des gens et disaient à chacun
ce qui lui était arrivé et ce qui devait lui advenir; et elles
jetaient le désordre dans les ménages, car elles disaient au
mari: «Ta femme... ta femme... ta femme t'a »fait _coux_,» à la
femme: «Ton mari... t'a faite... »_coulpe_;» et, qui pis est, en
parlant aux gens par art magique, par l'ennemi d'enfer ou par
habileté, elles vidaient leurs bourses et emplissaient les
leurs;» et le bourgeois de Paris qui rend compte de ces faits
ajoute: «Et vraiment je fus trois ou quatre fois pour parler à
eux, mais oncques ne m'aperçus d'un denier de perte; mais ainsi
le disait le peuple partout, tant que la nouvelle en vint à
[318] l'évêque de Paris, lequel y alla, et même avec lui un frère
mineur, nommé le petit Jacobin, lequel, par le commandement de
l'évêque, fit là une belle prédication en excommuniant tous ceux
et celles qui se faisaient et avaient cru et montré leur mains.
Et convint qu'ils s'en allassent, et si partirent le jour de
Notre-Dame de septembre, le 8, et s'en allèrent vers Pontoise.»
On ignore s'ils continuèrent leur voyage en se dirigeant toujours
ainsi vers le nord de la capitale, mais il est certain que leur
souvenir est resté dans un des coins du département du Nord.
«Il existe en effet dans un bois près du village de _Hamel_, et à
cinq cents pas d'un monument de six pierres druidiques, une
fontaine appelée _Cuisine des sorciers_; et, dit la tradition,
c'est là que se reposaient et se désaltéraient les _Cara maras_,
lesquels sont assurément les _Caras'mar_, c'est-à-dire les
bohémiens, sorciers et devins ambulants auxquels les anciennes
chartes du pays de Flandre accordaient le droit d'être nourris
par les habitants.
»Ils ont quitté Paris, mais à leur place il en vint d'autres, et
la France n'est pas moins exploitée par eux que les autres pays.
On ne les voit débarquer ni en Angleterre, ni en Ecosse, et
pourtant ils sont bientôt dans ce dernier royaume plus de cent
mille[16]. On les y appelle _ceard_ et _caird_, ou comme qui
dirait artisans, monouvriers, parce que, ce mot écossais est
dérivé du ker, sanscrit d'où viennent le verbe faire, _Ker_-aben
des Bohémiens et le latin _cerdo_ (savetier), ce qu'ils ne sont
[319] pas. Si on ne les voit pas non plus à cette époque au nord de
l'Espagne, où les chrétiens s'abritent contre la domination
musulmane, c'est sans doute qu'ils se plaisent mieux au sud avec
les Arabes, mais, sous Jean II, on les distingue bien de ces
derniers, sans savoir pourtant d'où ils viennent. Quoi qu'il en
soit, à partir de cette époque, ils sont généralement connus sur
tout le continent européen. Une des bandes du roi Sindel s'est
présentée à Ratisbonne en 1433, et Sindel lui-même campe en
Bavière avec sa réserve en 1439. Il semble venir alors de Bohême,
car les Bavarois, oublieux de ceux de 1433 qui se sont donnés
pour Égyptiens, les appellent _Bohémiens_. C'est sous ce nom
qu'ils reparaissent en France et y sont connus désormais. Bon
gré, mal gré, on les supporte. Les uns courent les montagnes et
cherchent l'or dans les rivières, les autres forgent des fers de
cheval et des chaînes de chiens; ceux-ci, plus maraudeurs que
pèlerins, se glissent et furètent partout et partout volent et
escamotent. Il en est qui prennent le parti de se fixer et qui,
fatigués de toujours dresser et lever leurs tentes, se creusent
des _bordeils_, huttes carrées de quatre à six pieds, sous terre,
et recouvertes d'une toiture de branchages dont l'arête, à cheval
sur deux poteaux en Y, ne s'élève guère à plus de deux pieds
au-dessus du sol. C'est dans cette tanière, dont il n'est guère
resté en France d'autre souvenir que le nom, que s'entasse
pêle-mêle toute une famille; c'est dans ce bouge, qui n'a d'autre
ouverture que la porte et un trou pour la fumée, que le père
forge, que les enfants, accroupis autour du feu, font aller le
soufflet, et que la mère fait aller le pot où ne bout jamais que
[320] le fruit de quelques larcins; c'est dans ce repaire, où pendent,
à de longs clous de bois, quelques vieilles nippes, une bride et
un havresac, dont tous les meubles consistent en une enclume, des
pinces et un marteau, c'est là, dis-je, que se donnent
rendez-vous la crédulité et l'amour, la demoiselle et le
chevalier, la châtelaine et le page; c'est là qu'ils viennent
ouvrir leur mains blanches et nues aux regards pénétrants de la
sibylle; c'est là que l'amour s'achète, que le bonheur se vend,
que le mensonge se paie; c'est de là que sortent les
saltimbanques et les tireurs de cartes, la robe étoilée et le
bonnet pointu du magicien, les truands et l'argot, les danseuses
de la rue et les filles de joie. C'est le royaume de fainéantise
et de trupherie, de la villonie et des franches lipées; ce sont
gens à tout faire pour ne rien faire, comme dit un naïf conteur
du moyen âge; et un savant aussi distingué que modeste, M.
Vaillant, auteur d'une _Histoire spéciale des Rom-Muni_ ou
_Bohémiens_, dont nous citons ici quelques pages, bien qu'il leur
donne une grande importance dans l'histoire sacerdotale de
l'ancien monde, n'en fait pas un portrait flatté. Aussi nous
raconte-t-il comment ces protestants étranges des civilisations
primitives, traversant les âges avec une malédiction sur le front
et la rapine dans les mains, ont excité d'abord la curiosité puis
la défiance, puis enfin la proscription et la haine des chrétiens
du moyen âge. On comprit combien pouvait être dangereux ce peuple
sans patrie, parasite du monde entier et citoyen de nulle part;
ces bédouins qui traversaient les empires comme des déserts, ces
voleurs errants, et qui s'insinuaient partout sans se fixer
jamais. Aussi bientôt devinrent-ils pour le peuple, des sorciers,
[321] des démons même, des jeteurs de sorts, des enleveurs d'enfants,
et il y avait du vrai dans tout cela; on les accusa partout de
célébrer en secret d'affreux mystères. Bientôt la rumeur devient
générale, on les fait responsables de tous les meurtres ignorés,
de tous les enlèvements mystérieux; comme les Grecs de Damas
accusèrent les Juifs d'avoir tué un des leurs pour en boire le
sang; et l'on assure qu'ils préfèrent les jeunes garçons et les
jeunes filles de douze à quinze ans. C'est sans doute un sûr
moyen de les faire prendre en horreur et d'éloigner d'eux la
jeunesse; mais ce moyen est odieux; car le peuple et l'enfant ne
sont que trop crédules, et la peur engendrant la haine, il en
naît la persécution. Ainsi, c'en est fait! non-seulement on les
évite, on les fuit, mais on leur refuse le feu et l'eau; l'Europe
est devenue pour eux les Indes, et tout chrétien s'est fait
contre eux un Brahmane. En certains pays, si quelque jeune fille,
en ayant pitié, s'approche de l'un d'eux pour lui mettre dans la
main une pièce de monnaie: «Prenez garde, ma mie, lui crie la
gouvernante éperdue, c'est un _Katkaon_, un ogre qui viendra vous
sucer le sang cette nuit pendant votre sommeil;» et la jeune
fille recule en frissonnant; si quelque jeune garçon passe assez
près d'eux pour que son ombre se dessine sur la muraille auprès
de laquelle ils sont assis, où toute une famille mange ou se
repose au soleil: «Au large! enfant, lui crie son pédagogue, ces
_Strigoï_ (vampires) vont prendre votre ombre; et votre âme ira
danser avec eux le sabbat toute l'éternité.» C'est ainsi que la
haine du chrétien ressuscite contre eux les lémures et les
farfadets, les vampires et les ogres; et chacun de gloser sur
[322] leur compte.--Ne seraient-ce pas, dit l'un, les descendants de ce
Mambrès qui osa rivaliser de miracle avec Moïse? Ne sont-ils pas
envoyés par le roi d'Egypte pour inspecter par le monde les
enfants d'Israël et leur rendre leur sort pénible?--Je croirais,
dit un autre, que ce sont les bourreaux dont s'est servi Hérode
pour exterminer les nouveau-nés de Bethléem.--Vous vous trompez,
dit un troisième, ces païens n'entendent pas un mot d'égyptien,
leur langue en renferme, au contraire, beaucoup d'hébreux. Ce ne
sont donc que les impurs rejetons de cette race abjecte qui
dormait en Judée dans les sépulcres après avoir dévoré les
cadavres qu'ils renfermaient.--Erreur! erreur! s'écrie un
quatrième: ce sont tout bonnement ces mécréants de Juifs
eux-mêmes que l'on a torturés, chassés et brûlés en 1348, pour
avoir empoisonné nos puits et nos citernes, et qui reviennent
pour recommencer.--Eh! qu'importe? ajoute le dernier, Égyptiens
ou Juifs, Esséniens ou Chusiens, Pharaoniens ou Caphtoriens,
Balistari d'Assyrie ou Philistins de Kanaan, ce sont des
renégats, ils l'ont dit en Saxe, en France, partout, il faut les
pendre et les brûler.»
[Note 16: Borrew.]
Bientôt on enveloppe dans leur proscription ce livre étrange qui
leur sert à consulter le sort et à rendre des oracles. Ces
cartons bariolés de figures incompréhensibles et qui sont (on ne
s'en doute pas) le résumé monumental de toutes les révélations de
l'ancien monde, la clef des hiéroglyphes égyptiens, les
clavicules de Salomon, les écritures primitives d'Hénoch et
d'Hermès. Ici l'auteur que nous venons de citer, fait preuve
d'une sagacité singulière, il parle du tarot en homme qui ne le
comprend pas encore parfaitement, mais qui l'a profondément
étudié; aussi voyons ce qu'il en dit:
[323] «La forme, la disposition, l'arrangement de ces tablettes et les
figures qu'elles représentent, bien que diversement modifiées par
le temps, sont si manifestement allégoriques, et les allégories
en sont si conformes à la doctrine civile, philosophique et
religieuse de l'antiquité, qu'on ne peut s'empêcher de les
reconnaître pour la synthèse de tout ce qui faisait la foi des
anciens peuples. Par tout ce qui précède, nous avons suffisamment
donné à entendre qu'il est une déduction du livre sidéral
d'_Hénoch_ qui est _Hénochia_; qu'il est modelé sur la roue
astrale d'_Athor_, qui est _Astaroth_; que, semblable à
l'_ot-tara_ indien, ours polaire ou _arc-tura_ du Septentrion, il
est la force majeure (_tarie_) sur laquelle s'appuient la
solidité du monde et le firmament _sidéral_ de la _terre_; que,
conséquemment, comme l'ours polaire dont on a fait le char du
soleil, le chariot de David et d'Arthur, il est, l'heur grec, le
destin chinois, le hasard égyptien, le sort des Rômes; et qu'en
tournant sans cesse autour de l'ours du pôle, les astres
déroulent à la terre le faste et le néfaste, la lumière et
l'ombre, le chaud et le froid, d'où découlent le bien et le mal,
l'amour et la haine qui font le bonheur et le malheur des hommes.
«Si l'origine de ce livre se perd dans la nuit des temps, au
point que l'on ne sache ni où ni quand il fut inventé, tout porte
à croire qu'il est d'origine indo-tartare et que, diversement
modifié par les anciens peuples, selon les nuances de leurs
doctrines et le caractère de leurs sages, il était un des livres
de leurs sciences occultes, et peut-être même l'un de leurs
livres sybillins. Nous avons suffisamment fait entrevoir la route
[324] qu'il a pu tenir pour arriver jusqu'à nous; nous avons vu qu'il
avait dû être connu des Romains, et qu'il avait pu leur être
apporté non-seulement aux premiers jours de l'empire, mais déjà
même dès les premiers temps de la république, par ces nombreux
étrangers qui, venus d'Orient et initiés aux mystères de Bacchus
et d'Isis, apportèrent leur science aux héritiers de Numa.»
M. Vaillant ne dit pas que les quatre signes hiéroglyphiques du
tarot, les bâtons, les coupes, les épées et les deniers ou cycles
d'or, se trouvent dans Homère, sculptés sur le bouclier
d'Achille, mais suivant lui:
«Les coupes égalent les arcs ou arches du temps, les vases ou
vaisseaux du ciel.
«Les deniers égalent les astres, les sidères, les étoiles; les
épées égalent les feux, les flammes, les rayons; les bâtons
égalent les ombres, les pierres, les arbres, les plantes.
«L'as de coupe est le vase de l'univers, arche de la vérité du
ciel, principe de la terre.
«L'as de denier est le soleil, oeil unique du monde, aliment et
élément de la vie.
«L'as d'épée est la lance de Mars, source de guerres, de
malheurs, de victoires.
«L'as de bâton est l'oeil du serpent, la houlette du pâtre,
l'aiguillon du bouvier, la massue d'Hercule, l'emblème de
l'agriculture.
«Le 2 de coupe est la vache, _io_ ou _isis_, et le boeuf _apis_
ou _mnevis_.
«Le 3 de coupe est _isis_, la lune, dame et reine de la nuit.
«Le 3 de denier est _osiris_, le soleil, seigneur et roi du jour.
[325] »Le 9 de denier est le _messager Mercure_ ou l'_ange Gabriel_.
»Le 9 de coupe est la _gestation du bon destin_, d'où naît le
bonheur.»
»Enfin, nous dit M. Vaillant, il existe un tableau chinois
composé de caractères qui forment de grands compartiments en
carré long, tous égaux, et précisément de la même grandeur que
les cartes du tarot. Ces compartiments sont distribués en six
colonnes perpendiculaires, dont les cinq premières renferment
quatorze compartiments chacune, en tout soixante et dix; tandis
que la sixième qui n'est remplie qu'à moitié, n'en contient que
sept. D'ailleurs, ce tableau est formé d'après la même
combinaison du nombre 7; chaque colonne pleine est de 2 fois 7 =
14, et celle qui ne l'est qu'à demi en contient sept. Il
ressemble si bien au tarot, que les quatre couleurs du tarot
emplissent ses quatre premières colonnes; que de ses 21 atouts 14
emplissent la cinquième colonne, et les 7 autres atouts la
sixième. Cette sixième colonne des 7 atouts est donc celle des
six jours de la semaine de création. Or, selon les Chinois, ce
tableau remonte aux premiers âges de leur empire, au dessèchement
des eaux du déluge par Iao; on peut donc conclure qu'il est ou
l'original ou la copie du tarot, et, dans tous les cas, que le
tarot est antérieur à Moïse, qu'il remonte à l'origine des
siècles, à l'époque de la confection du Zodiaque, et
conséquemment qu'il compte 6,600 ans d'existence[17].
[Note 17: Pour tout ce qui est du tarot, voir _Court de
Gebelin_, 1 vol. in-8, et le _Dogme et rituel de la haute magie_,
par Éliphas Lévi. 1856, 2 vol. in-8, avec 23 figures.]
[326] »Tel est ce _tarot_ des Rômes, dont par antilogie les Hébreux ont
fait la _torah_ ou loi de Jéhova. Loin d'être alors un jeu, comme
aujourd'hui, il était un livre, un livre sérieux, le livre des
symboles et des emblèmes, des analogies ou des rapports des
astres et des hommes, le livre du destin, à l'aide duquel le
sorcier dévoilait les mystères du sort. Ses figures, leurs noms,
leur nombre, les sorts qu'on en tirait, en firent naturellement,
pour les chrétiens, l'instrument d'un art diabolique, d'une
oeuvre de magie; aussi conçoit-on avec quelle rigueur ils durent
le proscrire dès qu'il leur fut connu par les abus de confiance
que l'indiscrétion des _Sagi_ commettait sur la crédulité
publique. C'est alors que, la foi en sa parole se perdant, le
_tarot_ devint jeu, et que ses tablettes se modifièrent selon le
goût des peuples et l'esprit du siècle. C'est de ce jeu des
_tarots_ que sont issues nos cartes à jouer, dont les
combinaisons sont aussi inférieures à celles du _tarot_ que le
jeu de dames l'est au jeu d'échecs. C'est donc à tort que l'on
fixe l'origine des cartes modernes au règne de Charles VI; car
dès 1332, les initiés à l'_ordre de la bande_, établi par
Alphonse XI, roi de Castille, faisaient déjà serment de ne pas
jouer aux cartes. Sous Charles V, dit le Sage, saint Bernard de
Sienne condamnait au feu les cartes, dites alors _triomphales_,
du jeu de _triomphe_ que l'on jouait déjà en l'honneur du
triomphateur _Osiris_ ou _Ormuzd_, l'une des cartes du tarot;
d'ailleurs, ce roi lui-même les proscrivait, en 1369, et le petit
Jean de Saintré ne fut honoré de ses faveurs que parce qu'il n'y
jouait pas.
»Alors on les appelait, en Espagne, _naïpes,_ et mieux, en
Italie, _naïbi,_ parce que les _naïbi_ sont les _diablesses,_ les
sybilles, les pythonisses.»
[327] M. Vaillant, que nous venons de laisser parler, suppose donc que
le tarot a été modifié et changé, ce qui est vrai pour les tarots
allemands à figures chinoises: mais ce qui n'est vrai ni pour les
tarots italiens qui sont seulement altérés dans quelques détails,
ni pour les tarots de Besançon, dans lesquels on retrouve encore
des traces des hiéroglyphes égyptiens primitifs. Nous avons dit,
dans notre _Dogme et Rituel de la haute magie_, combien furent
malencontreux les travaux d'Etteilla ou d'Alliette sur le tarot.
Ce coiffeur illuminé n'ayant réussi, après trente ans de
combinaisons, qu'à créer un tarot bâtard dont les clefs sont
interverties, dont les nombres ne s'accordent plus avec les
signes, un tarot, en un mot, à la convenance d'Etteilla et à la
mesure de son intelligence qui était loin d'être merveilleuse.
Nous ne croyons pas, avec M. Vaillant, que les bohémiens fussent
les propriétaires légitimes de cette clef des initiations. Ils la
devaient sans doute à l'infidélité ou à l'imprudence de quelque
kabbaliste juif. Les bohémiens sont originaires de l'Inde, leur
historien l'a prouvé avec assez de vraisemblance. Or, le tarot
que nous avons encore et qui est celui des bohémiens, est venu de
l'Égypte en passant par la Judée. Les clefs de ce tarot, en
effet, se rapportent aux lettres de l'alphabet hébraïque, et
quelques-unes des figures reproduisent même la forme des
caractères de cet alphabet sacré.
Qu'était-ce donc que ces bohémiens? C'était, comme l'a dit le
poète:
Le reste immonde
D'un ancien monde;
c'était une secte de gnostiques indiens que leur communisme
[328] exilait de toute la terre. C'étaient, comme ils le disaient
presque eux-mêmes, des profanateurs du grand arcane, livrés à une
malédiction fatale. Troupeau égaré par quelque faquir
enthousiaste, ils s'étaient faits voyageurs sur la terre,
protestant contre toutes les civilisations au nom d'un prétendu
droit naturel qui les dispensait presque de tout devoir. Or, le
droit qui veut s'imposer en s'affranchissant du devoir, c'est
l'agression, c'est le pillage, c'est la rapine, c'est le bras de
Caïn levé contre son frère, et la société qui se défend semble
venger la mort d'Abel.
En 1840, des ouvriers du faubourg Saint-Antoine, las,
disaient-ils, d'être trompés par les journalistes et de servir
d'instruments aux ambitions des beaux parleurs, résolurent de
fonder eux-mêmes et de rédiger un journal d'un radicalisme pur et
d'une logique sans faux-fuyants et sans ambages.
Ils se réunirent donc et tinrent conseil pour établir carrément
leurs doctrines; ils prenaient pour base la devise républicaine:
_liberté, égalité_ et le reste. La liberté leur semblait
impossible avec le devoir de travailler, l'égalité avec le droit
d'acquérir, et ils conclurent au communisme. Mais l'un d'eux fit
observer que dans le communisme les plus intelligents
présideraient au partage et se feraient la part du lion. Il fut
donc arrêté que personne n'aurait droit à la supériorité
intellectuelle. Quelqu'un remarqua que la beauté physique même
constitue une aristocratie, et l'on décréta l'égalité de la
laideur. Puis, comme on s'attache à la terre en la cultivant, il
fut décidé que les vrais communistes ne pouvant être
[329] agriculteurs, n'ayant que le monde pour patrie et l'humanité pour
famille, ils devaient s'organiser en caravanes et faire
éternellement le tour du monde. Ce que nous racontons ici n'est
pas une parabole, nous avons connu les personnages présents à
cette délibération, nous avons lu le premier numéro de leur
journal intitulé _l'Humanitaire_, qui fut poursuivi et supprimé
en 1841 (voir les procès de presse de cette époque). Si ce
journal eût pu continuer, si la secte naissante eût recruté des
adeptes, comme faisait alors même l'ancien procureur Cabet pour
l'émigration icarienne, une nouvelle bande de bohémiens se fût
organisée et la truanderie errante compterait un peuple de plus.
CHAPITRE III.
LÉGENDE ET HISTOIRE DE RAYMOND LULLE.
SOMMAIRE.--Ses travaux, son grand art, pourquoi on l'appelle le
Docteur illuminé.--Ses théories en philosophie hermétique.--La
magie chez les Arabes.--Idées de Raymond Lulle sur l'Antéchrist
et sur la science universelle.