papes, disaient-ils, étaient voués à l'esprit des ténèbres depuis
le Xe siècle. Le savant Gerbert qui fut couronné sous le nom de
_Sylvestre II_, en aurait fait l'aveu en mourant. Honorius III,
celui qui confirma l'ordre de saint Dominique et qui prêcha les
croisades, était lui-même un abominable nécromant, auteur d'un
grimoire qui porte encore son nom, et qui est exclusivement
réservé aux prêtres. On montrait et on commentait ce grimoire, on
tachait ainsi de tourner contre le saint-siége le plus terrible
de tous les préjugés populaires à cette époque: la haine mortelle
de tous ceux qui, à tort ou à raison, passaient publiquement pour
sorciers.
Il se trouva des historiens malveillants ou crédules pour
accréditer ces mensonges. Ainsi Platine, ce chroniqueur
scandaleux de la papauté, répète d'après Martin Polonus les
calomnies contre Sylvestre II. Si l'on s'en rapportait à cette
fable, Gerbert, qui était versé dans les sciences mathématiques
et dans la kabbale, aurait évoqué le démon et lui aurait demandé
son aide pour parvenir au pontificat. Le diable le lui aurait
promis eu lui annonçant de plus qu'il ne mourrait qu'à Jérusalem,
et l'on pense bien que le magicien fit voeu intérieurement de n'y
jamais aller; il devint donc pape, mais un jour qu'il disait la
messe dans une église de Rome, il se sentit gravement malade, et
se souvenant alors que la chapelle où il officiait se nommait la
_sainte Croix de Jérusalem_, il comprit que c'en était fait; il
se fit donc tendre un lit dans cette chapelle et appelant autour
[301] de lui ses cardinaux, il se confessa tout haut d'avoir eu
commerce avec les démons, puis il commanda qu'après sa mort on le
mît sur un chariot de bois neuf auquel on attellerait deux
chevaux vierges, l'un noir et l'autre blanc; qu'on lancerait ces
chevaux sans les conduire et qu'on enterrerait son corps où les
chevaux s'arrêteraient. Le chariot courut ainsi à travers Rome et
s'arrêta devant l'église de Latran. On entendit alors de grands
cris et de grands gémissements, puis tout redevint silencieux et
l'on put procéder à l'inhumation; ainsi finit cette légende digne
de la bibliothèque bleue.
Ce Martin Polonus, sur la foi duquel Platine répète de semblables
rêveries, les avait empruntées lui-même d'un certain Galfride et
d'un chroniqueur nommé Gervaise, que Naudé appelle «le plus grand
forgeur de fables, et le plus insigne menteur qui ait jamais mis
la main à la plume.» C'est d'après des historiens aussi sérieux
que les protestants ont publié la légende scandaleuse et
passablement apocryphe, d'une prétendue papesse Jeanne, qui fut
sorcière aussi, comme chacun sait, et à laquelle on attribue
encore des livres de magie noire. Nous avons feuilleté une
histoire de la papesse par un auteur protestant, et nous y avons
remarqué deux gravures fort curieuses. Ce sont d'anciens
portraits de l'héroïne à ce que prétend l'historien, mais en
réalité ce sont deux anciens tarots représentant _Isis_ couronnée
d'une tiare. On sait que la figure hiéroglyphique du nombre deux
dans le tarot s'appelle encore la _papesse_; c'est une femme
portant une tiare sur laquelle on remarque les pointes du
croissant de la lune ou des cornes d'Isis. Celle du livre
protestant est plus remarquable encore; elle a les cheveux longs
[302] et épars; une croix solaire sur la poitrine, elle est assise
entre les deux colonnes d'Hercule, et derrière elle s'étend
l'Océan avec des fleurs de lotus qui s'épanouissent à la surface
de l'eau. Le second portrait représente la même déesse avec les
attributs du souverain sacerdoce, et son fils Horus dans ses
bras. Ces deux images sont donc très précieuses comme documents
kabbalistiques, mais cela ne fait pas le compte des amateurs de
la papesse Jeanne.
Quant à Gerbert, pour faire tomber l'accusation de sorcellerie,
si elle pouvait être sérieuse à son égard, il suffirait de dire
que c'était le plus savant homme de son siècle, et qu'ayant été
le précepteur de deux souverains, il dut son élévation à la
reconnaissance d'un de ses augustes élèves. Il possédait à fond
les mathématiques et savait peut-être un peu plus de physique
qu'on n'en pouvait connaître à son époque; c'était un homme d'une
érudition universelle et d'une grande habileté, comme on peut le
voir en lisant les épîtres qu'il a laissées; ce n'était pas un
frondeur de rois comme le terrible Hildebrand. Il aimait mieux
instruire les princes que de les excommunier, et, possédant la
faveur de deux rois de France et de trois empereurs, il n'avait
pas besoin comme le remarque judicieusement Naudé, de se donner
au diable pour parvenir successivement aux archevêchés de Reims
et de Ravenne, puis enfin à la papauté. Il est vrai qu'il y
parvint en quelque sorte malgré son mérite, dans un siècle où
l'on prenait les grands politiques pour des possédés et les
savants pour des enchanteurs. Gerbert était non-seulement un
grand mathématicien et un astronome distingué, mais il excellait
[303] aussi dans la mécanique, et composa dans la ville de Reims, au
dire de Guillaume Malmesbery, des machines hydrauliques si
merveilleuses que l'eau y exécutait d'elle-même des symphonies,
et y jouait les airs les plus agréables; il fit aussi, au rapport
de Ditmare, dans la ville de Magdebourg, une horloge, qui
marquait tous les mouvements du ciel et l'heure du lever et du
coucher des étoiles; il fit encore, dit Naudé, que nous nous
plaisons à citer ici, «cette teste d'airain, laquelle estoit si
ingénieusement labourée, que le susdit Guillaume Malmesbery s'y
est luy-même trompé, la rapportant à la magie: aussi Onuphrius,
dit qu'il a veu dans la bibliothèque des Farnèses un docte livre
de géométrie composé par ce Gerbert: et pour moy j'estime que,
sans rien décider de l'opinion d'Erfordiensis et de quelques
autres, qui le font auteur des horloges et de l'arithmétique que
nous avons maintenant, toutes ces preuves sont assez valables
pour nous faire juger que ceux qui n'avoient jamais ouy parler du
cube, paraléllogram, dodécaèdre, almicantharath, valsagora,
almagrippa, cathalzem, et autres noms vulgaires et usités à ceux
qui entendent les mathématiques, eurent opinion que c'estoient
quelques esprits qu'il invoquoit, et que tant de choses rares ne
pouvoient partir d'un homme sans une faveur extraordinaire, et
que pour cet effet il estoit magicien.»
Ce qui montre jusqu'à quel point va l'impertinence et la mauvaise
foi des chroniqueurs, c'est que Platine, cet écho malicieusement
naïf de toutes les pasquinades romaines, assure que le tombeau de
Sylvestre II est encore sorcier, qu'il pleure prophétiquement la
chute prochaine de tous les papes, et qu'au déclin de la vie de
[304] chaque pontife on entend frémir et s'entre-choquer les ossements
réprouvés de Gerbert. Une épitaphe gravée sur ce tombeau fait foi
de cette merveille, ajoute imperturbablement le bibliothécaire de
Sixte IV. Voilà de ces preuves qui paraissent suffisantes aux
historiens pour constater l'existence d'un curieux document
historique. Platine était le bibliothécaire du Vatican; il
écrivait son histoire des papes par ordre de Sixte IV; il
écrivait à Rome où rien n'était plus facile que de vérifier la
fausseté ou l'exactitude de cette assertion, et cependant cette
prétendue épitaphe n'a jamais existé que dans l'imagination des
auteurs auxquels Platine l'emprunte avec une incroyable
légèreté[15], circonstance qui excite justement l'indignation de
l'honnête Naudé. Voici ce qu'il en dit dans son _Apologie pour
les grands hommes accusés de magie:_
[Note 15: Que les papes s'en assurent, dit-il, c'est pour eux que
la chose est intéressante.]
«C'est une pure imposture et fausseté manifeste tant pour
l'expérience (des prétendus prodiges du tombeau de Sylvestre II),
qui n'a esté jusques aujourd'huy observée de personne, qu'en
l'inscription de ce sépulcre, qui fut composée par Sergius IV, et
laquelle tant s'en faut qu'elle fasse aucune mention de toutes
ces fables et ruseries, qu'au contraire c'est un des plus
excellens témoignages que nous puissions avoir de la bonne vie et
de l'intégrité des actions de Sylvestre. C'est à la vérité une
chose honteuse que beaucoup de catholiques soient fauteurs de
cette médisance, de laquelle Marianus Scotus, Glaber, Ditmare,
Helgandus, Lambert et Herman Contract, qui ont esté ses
contemporains, ne font aucune mention, etc.»
[305] Venons au _grimoire d'Honorius_.
C'est à Honorius III, c'est-à-dire à un des plus zélés pontifes
du XIIIe siècle, qu'on attribue ce livre impie. Honorius III, en
effet, doit être haï des sectaires et des nécromants qui veulent
le déshonorer en le prenant pour complice. Censius Savelli,
couronné pape en 1216, confirma l'ordre de saint Dominique si
formidable aux albigeois et aux vaudois, ces enfants des
manichéens et des sorciers. Il établit aussi les Franciscains et
les Carmes, prêcha une croisade, gouverna sagement l'Église et
laissa plusieurs décrétales. Accuser de magie noire ce pape si
éminemment catholique, c'est faire planer le même soupçon sur les
grands ordres religieux institués par lui, le diable ne pouvait
qu'y gagner.
Quelques exemplaires anciens du grimoire d'Honorius portent le
nom d'Honorius II au lieu d'Honorius III; mais il est impossible
de faire un sorcier de ce sage et élégant cardinal Lambert, qui,
après sa promotion au souverain pontificat, s'entoura de poètes
auxquels il donnait des évêchés pour des élégies, comme il fit à
Hildebert, évêque du Mans, et de savants théologiens, comme
Hugues de Saint-Victor. Pourtant ce nom d'Honorius II est pour
nous un trait de lumière, et va nous conduire à la découverte du
véritable auteur de cet affreux grimoire d'Honorius.
En 1061, lorsque l'Empire commençait à prendre ombrage de la
papauté et cherchait à usurper l'influence sacerdotale en
fomentant des troubles et des divisions dans le sacré collège,
les évêques de Lombardie, excités par Gilbert de Parme,
protestèrent contre l'élection d'Anselme, évêque de Lucques, qui
[306] venait d'être appelé au souverain pontificat sous le nom
d'_Alexandre II_. L'empereur Henri IV prit le parti des
dissidents et les autorisa à se donner un autre pape en leur
promettant de les appuyer. Ils choisirent un intrigant pommé
_Cadulus_ ou _Cadalous_, évêque de Parme, homme capable de tous
les crimes, et publiquement scandaleux comme simoniaque et
concubinaire. Ce Cadalous prit le nom d'_Honorius II_ et marcha
contre Rome à la tête d'une armée. Il fut battu et condamné par
tous les évêques d'Allemagne et d'Italie; il revint à la charge,
s'empara d'une partie de la ville sainte, entra dans l'église
Saint-Pierre, d'où il fut chassé, se réfugia dans le château
Saint-Ange, d'où il obtint de pouvoir se retirer en payant une
forte rançon. Ce fut alors qu'Othon archevêque de Cologne, envoyé
par l'Empereur, osa reprocher publiquement à Alexandre II d'avoir
usurpé le saint-siége. Mais un moine, nommé _Hildebrand_, prit la
parole pour le pape légitime, et le fit avec une telle puissance
que l'envoyé de l'Empereur s'en retourna confus, et que
l'Empereur lui-même demanda pardon de ses attentats. C'est que
Hildebrand, dans les vues de la Providence, était déjà le
foudroyant Grégoire VII, et commençait l'oeuvre de sa vie.
L'antipape fut déposé au concile de Mantoue, et Henri IV obtint
son pardon. Cadalous rentra donc dans l'obscurité, et il est
probable qu'il voulut être alors le grand prêtre des sorciers et
des apostats; il peut donc avoir rédigé, sous le nom d'_Honorius
II_, le grimoire qui porte ce nom.
Ce qu'on sait du caractère de cet antipape ne justifierait que
trop une accusation de ce genre; il était audacieux devant les
[307] faibles et rampant devant les forts, intrigant et débauché, sans
foi comme sans moeurs; il ne voyait dans la religion qu'un
instrument d'impunité et de rapines. Pour un pareil homme, les
vertus chrétiennes étaient des obstacles et la foi du clergé une
difficulté à surmonter; il aurait donc voulu se faire des prêtres
à sa guise et se composer un clergé d'hommes capables de tous les
attentats comme de tous les sacrilèges; tel paraît être, en
effet, le but que s'est proposé l'auteur du grimoire d'Honorius.
Ce grimoire n'est pas sans importance pour les curieux de la
science. Au premier abord, il semble n'être qu'un tissu de
révoltantes absurdités; mais pour les initiés aux signes et aux
secrets de la kabbale, il devient un véritable monument de la
perversité humaine; le diable y est montré comme un instrument de
puissance. Se servir de la crédulité humaine et s'emparer de
l'épouvantail qui la domine pour la faire obéir aux caprices de
l'adepte, tel est le secret de ce grimoire; il s'agit d'épaissir
les ténèbres sur les yeux de la multitude, en s'emparant du
flambeau de la science, qui pourra au besoin, entre les mains de
l'audace, devenir la torche des bourreaux ou des incendiaires.
Imposer la foi avec la servitude, en se réservant le pouvoir et
la liberté, n'est-ce pas rêver, en effet, le règne de Satan sur
la terre, et s'étonnera-t-on si les auteurs d'une conspiration
pareille contre le bon sens public et contre la religion, se
flattaient de faire apparaître et d'incarner en quelque sorte sur
la terre le souverain fantastique de l'empire du mal?
La doctrine de ce grimoire est la même que celle de Simon et de
la plupart des gnostiques: c'est le principe passif substitué au
[308] principe actif. La passion, par conséquent, préférée à la raison,
le sensualisme déifié, la femme mise avant l'homme, tendance qui
se retrouve dans tous les systèmes mystiques antichrétiens; cette
doctrine est exprimée par un pantacle placé en tête du livre. La
lune isiaque occupe le centre; autour du croissant sélénique, on
voit trois triangles qui n'en font qu'un; le triangle est
surmonté d'une croix ansée à double croisillon; autour du
triangle qui est inscrit dans un cercle, et dans l'intervalle
formé par les trois segments de cercle, on voit, d'un côté, le
signe de l'esprit et le sceau kabbalistique de Salomon, de
l'autre, le couteau magique et la lettre initiale du binaire,
au-dessous une croix renversée formant la figure du lingam, et le
nom de Dieu [Hébreu] également renversé; autour du cercle, on
lit ces mots tracés en forme de légende: _Obéissez à vos
supérieurs, et leur soyez soumis, parce qu'ils y prennent garde_.
Ce pantacle, traduit en symbole ou profession de foi, est donc
textuellement ce qui suit:
«La fatalité règne par les mathématiques et il n'y a pas d'autre
Dieu que la nature.
»Les dogmes sont l'accessoire du pouvoir sacerdotal et s'imposent
à la multitude pour justifier les sacrifices.
»L'initié est au-dessus de la religion dont il se sert, et il en
dit absolument le contraire de ce qu'il en croit.
»L'obéissance ne se motive pas, elle s'impose; les initiés sont
faits pour commander et les profanes pour obéir.»
Ceux qui ont étudié les sciences occultes, savent que les anciens
magiciens n'écrivaient jamais leur dogme et le formulaient
uniquement par les caractères symboliques des pantacles.
[309] A la seconde page, on voit deux sceaux magiques circulaires. Dans
le premier, se trouve le carré du tétragramme avec une inversion
et une substitution de noms.
Ainsi au lieu de:
[Hébreu]
Eieie,
[Hébreu]
Jéhovah,
[Hébreu]
Adonaï,
[Hébreu]
Agla,
disposition qui signifie: _L'Être absolu est Jéhovah, le Seigneur
en trois personnes, Dieu de la hiérarchie et de l'Église_.
L'auteur du grimoire a disposé ainsi ses noms:
[Hébreu]
Jéhovah,
[Hébreu]
Adonaï,
[Hébreu]
D'rar,
[Hébreu]
Eieie,
ce qui signifie: _Jéhovah, le Seigneur, n'est autre chose que le
principe fatal de la renaissance éternelle personnifié par cette
renaissance même dans l'Être absolu._
Autour du carré dans le cercle, on trouve le nom de Jéhovah droit
et renversé, le nom d'Adonaï à gauche, et à droite, ces trois
lettres: [Hébreu AEV]: suivies de deux points, ce qui
signifie: _Le ciel et l'enfer sont un mirage l'un de l'autre, ce
[310] qui est en haut est comme ce qui est en bas. Dieu c'est
l'humanité_. (L'humanité est exprimée par les trois lettres AEV:
initiales d'Adam et d'Ève.)
Sur le second sceau, on lit le nom d'ARARITA [Hébreu] et
au-dessous [Hébreu] RASCH, autour vingt-six caractères
kabbalistiques, et au-dessous du sceau dix lettres hébraïques,
ainsi disposées [Hébreu]. Le tout est une formule de
matérialisme et de fatalité, qu'il serait trop long et peut-être
dangereux d'expliquer ici.
Vient ensuite le prologue du grimoire; nous le transcrivons tout
entier:
«Le saint-siége apostolique, à qui les clefs du royaume des cieux
ont été données, par ces paroles de Jésus-Christ à saint Pierre:
_Je le donne les clefs du royaume des cieux_, à seule puissance
de commander au prince des ténèbres et à ses anges.
»Qui, comme des serviteurs à leur maître, lui doivent honneur,
gloire et obéissance, en vertu de ces autres paroles adressées
par Jésus-Christ à Satan lui-même: _Tu ne serviras qu'un seul
maître_.
»Par la puissance des clefs, le chef de l'Église a été fait le
seigneur des enfers.
»Jusqu'à ce jour, les souverains pontifes ont eu _seuls_ le
pouvoir d'évoquer les esprits et de leur commander; mais Sa
Sainteté Honorius II, dans sa sollicitude pastorale, a bien voulu
communiquer la science et le pouvoir des évocations et de
l'empire sur les esprits à ses vénérables frères en Jésus-Christ
avec les conjurations d'usage, le tout contenu dans la bulle
suivante.»
Voilà bien ce pontificat des enfers, ce sacerdoce sacrilège des
antipapes que Dante semble stigmatiser par ce cri rauque échappé
[311] à l'un des princes de son enfer: _Pape Satan! pape Satan!
aleppe!_ Que le pape légitime soit le prince du ciel, c'est assez
pour l'antipape Cadalous d'être le souverain des enfers.
Qu'il soit le dieu du bien, je suis le dieu du mal;
Nous sommes divisés, mon pouvoir est égal.
Suit la bulle de l'infernal pontife.
Le mystère des évocations ténébreuses y est exposé avec une
science effrayante cachée sous des formes superstitieuses et
sacriléges.
Le jeûne, les veilles, les mystères profanés, les cérémonies
allégoriques, les sacrifices sanglants y sont combinés avec un
art plein de malice; les évocations ne sont pas sans poésie et
sans enthousiasme mêlés d'horreur. Ainsi, par exemple, l'auteur
veut que le jeudi de la première semaine des évocations, on se
lève à minuit, qu'on jette de l'eau bénite dans sa chambre, qu'on
allume un cierge de cire jaune préparé le mercredi, et qui doit
être percé en forme de croix. A la lueur tremblante de ce cierge,
il faut se rendre seul dans une église et y lire à voix basse
l'office des morts, en substituant à la neuvième leçon des
matines cette invocation rhythmique que nous traduisons du latin,
en lui laissant sa forme étrange et ses refrains, qui rappellent
les _incantations_ monotones des sorcières de l'ancien monde:
Seigneur, délivre-moi des terreurs infernales,
Affranchis mon esprit des larves sépulcrales.
J'irai dans leurs enfers les chercher sans effroi;
Je leur imposerai ma volonté pour loi.
Je vais dire à la nuit d'enfanter la lumière;
Soleil, relève-toi; lune, sois blanche et claire.
[312] Aux ombres de l'enfer je parle sans effroi,
Je leur imposerai ma volonté pour loi!
Leur visage est horrible et leurs formes étranges;
Je veux que les démons redeviennent des anges.
A ces laideurs sans nom je parle sans effroi,
Je leur imposerai ma volonté pour loi!
Ces ombres sont l'erreur de ma vue effrayée;
Mais, seul je puis guérir leur beauté foudroyée,
Car au fond des enfers je plonge sans effroi,
Je leur imposerai ma volonté pour loi!
Après plusieurs autres cérémonies, vient la nuit de l'évocation;
alors dans un lieu sinistre, à la lueur d'un feu alimenté par des
croix brisées, il faut avec le charbon d'une croix, tracer un
cercle, et réciter en même temps une hymne magique composée des
versets de plusieurs psaumes; voici la traduction de cette hymne:
Le roi se réjouit, Seigneur, dans ta puissance,
Laisse-moi compléter l'oeuvre de ma naissance.
Que les ombres du mal, les spectres de la nuit,
Soient comme la poussière au vent qui la poursuit.
........................................................
Seigneur, l'enfer s'éclaire et brille en ta présence,
Par toi tout se termine et par toi tout commence:
Jéhovah, Sabaoth, Éloïm, Éloï,
Hélion, Hélios, Jodhévah, Saddaï!
Le lion de Juda se lève dans sa gloire;
Il vient du roi David consommer la victoire!
J'ouvre les sept cachets du livre redouté;
Satan tombe du ciel comme un éclair d'été!
Tu m'as dit: Loin de toi l'enfer et ses tortures;
Ils n'approcheront pas de tes demeures pures
Tes yeux affronteront les yeux du basilic,
Et tes pieds sans frayeur marcheront sur l'aspic.
Tu prendras les serpents domptés par ton sourire,
Tu boiras les poisons sans qu'ils puissent te nuire.
[313] Éloïm, Élohah, Sébaoth, Hélios,
Éïeïe, Éieazereïe, ô Théos Tsehyros!
La terre est au Seigneur, et tout ce qui la couvre.
Lui-même il l'affermit sur l'abîme qui s'ouvre.
Qui donc pourra monter sur le mont du Seigneur?
L'homme à la main sans tache et le simple de coeur.
Celui qui ne tient pas la vérité captive
Et ne la reçoit pas pour la laisser oisive;
Celui qui de son âme a compris la hauteur
Et qui ne jure pas par un verbe menteur:
Celui-là recevra la force pour domaine.
Et tel est l'infini de la naissance humaine,
La génération par la terre et le feu,
L'enfantement divin de ceux qui cherchent Dieu!
Princes de la nature agrandissez vos portes;
Joug du ciel je te lève! à moi, saintes cohortes:
Voici le roi de gloire! il a conquis son nom;
Il porte dans sa main le sceau de Salomon.
Le maître a de Satan brisé le noir servage,
Et captif à sa suite il traîne l'esclavage.
Le Seigneur seul est Dieu, le Seigneur seul est roi!
Seigneur, gloire à toi seul, gloire à toi! gloire à toi!
Ne croirait-on pas entendre les sombres puritains de Walter Scott
ou de Victor Hugo, accompagner de leur psalmodie fanatique
l'oeuvre sans nom des sorcières de Faust ou de Macbeth!
Dans une conjuration adressée à l'ombre du géant Nemrod, ce
chasseur sauvage qui fit commencer la tour de Babel, l'adepte
d'Honorius menace cet antique réprouvé de resserrer ses chaînes
et de le tourmenter de plus en plus chaque jour s'il n'obéit pas
immédiatement à sa volonté.
N'est-ce pas le sublime de l'orgueil en délire, et cet antipape,
qui ne comprenait un grand prêtre que comme un souverain des
[314] enfers, ne semble-t-il pas aspirer, comme à une vengeance du
mépris et de la réprobation des vivants, au droit usurpé et
funeste de tourmenter éternellement les morts!
CHAPITRE II.
APPARITION DES BOHÉMIENS NOMADES.
SOMMAIRE.--Moeurs et habitudes des Bohémiens nomades.--Ils
viennent à la Chapelle, près Paris, où ils sont prêchés et
excommuniés par l'évêque.--Leur science divinatoire et leur
tarot.
Au commencement du XVe siècle, on vit se répandre en Europe des
bandes de voyageurs basanés et inconnus. Appelés par les uns
_Bohémiens_, parce qu'ils disaient venir de la Bohême, connus par
d'autres sous le nom d'_Égyptiens_, parce que leur chef prenait
le titre de duc d'Egypte, ils exerçaient la divination, le larcin
et le maraudage. C'étaient des hordes nomades, bivouaquant sous
des huttes qu'ils se construisaient eux-mêmes; leur religion
était inconnue; ils se disaient pourtant chrétiens, mais leur
orthodoxie était plus que douteuse. Ils pratiquaient entre eux le
communisme et la promiscuité, et se servaient pour leurs
divinations d'une série de signes étranges représentant la forme
allégorique et la vertu des Nombres.
[Illustration: TAROTS ÉGYPTIENS PRIMITIFS.]