voulut à toute force effacer les indices de son indiscrétion;
elle alla chercher de l'eau et une éponge pour laver les
planches, mais elle ne fit qu'étendre la tache qui, de noirâtre
qu'elle était, devenait sanguinolente et vermeille... Tout à coup
une grande rumeur retentit dans le château; on entend crier les
gens qui appellent madame de Raiz, et elle distingue parfaitement
ces formidables paroles: «Voici monseigneur qui revient!» Les
deux femmes se précipitent vers l'escalier, mais au même instant
elles entendent dans la chapelle du diable un grand bruit de pas
et de voix; la soeur Anne s'enfuit en montant jusqu'aux créneaux
de la tour; madame de Raiz descend en chancelant et se trouve
face à face avec son mari, qui montait suivi du prêtre apostat et
de Prélati.
Gilles de Laval saisit sa femme par le bras sans lui rien dire et
l'entraîne dans la chapelle du diable; alors Prélati dit au
maréchal: «Vous voyez qu'il le faut, et que la victime est venue
d'elle-même.--Eh bien! soit, dit le maréchal; commencez la messe
noire.»
Le prêtre apostat se dirigea vers l'autel, M. de Raiz ouvrit une
petite armoire pratiquée dans l'autel même et y prit un large
couteau, puis il revint s'asseoir près de sa femme à demi
[286] évanouie et renversée sur un banc contre le mur de la chapelle;
les cérémonies sacrilèges commencèrent.
Il faut savoir que M. de Raiz, au lieu de prendre, en partant, la
route de Jérusalem, avait pris celle de Nantes où demeurait
Prélati; il était entré comme un furieux chez ce misérable, en le
menaçant de le tuer s'il ne lui donnait pas le moyen d'obtenir du
diable ce qu'il lui demandait depuis si longtemps. Prélati pour
gagner un délai lui avait dit que les conditions absolues du
maître étaient terribles et qu'il fallait avant tout que le
maréchal se décidât à sacrifier au diable son dernier enfant
arraché de force du sein de sa mère. Gilles de Laval n'avait rien
répondu, mais il était revenu sur-le-champ à Machecoul,
entraînant après lui le sorcier florentin avec le prêtre son
complice. Il avait trouvé sa femme dans la tour murée et l'on
sait le reste.
Cependant la soeur Anne oubliée sur la plate-forme de la tour et
n'osant redescendre, avait détaché son voile et faisait au hasard
des signaux de détresse, auxquels répondirent deux cavaliers
suivis de quelques hommes d'armes qui galopaient vers le château;
c'étaient ses deux frères qui, ayant appris le prétendu départ du
sire de Laval pour la Palestine, venaient visiter et consoler
madame de Raiz. Ils entrèrent bientôt avec fracas dans la cour du
château; Gilles de Laval interrompant alors l'horrible cérémonie,
dit à sa femme: «Madame, je vous fais grâce, et il ne sera plus
question de ceci si vous faites ce que je vais vous dire:
»Retournez à votre chambre, changez d'habits et venez me
rejoindre dans la salle d'honneur où je vais recevoir vos frères;
[287] si devant eux vous dites un mot ou que vous leur fassiez
soupçonner quelque chose, je vous ramène ici après leur départ,
et nous reprendrons la messe noire où nous l'avons laissée, c'est
à la consécration que vous devez mourir. Regardez bien où je
dépose le couteau.»
Il se lève alors, conduit sa femme jusqu'à la porte de sa chambre
et descend à la salle d'honneur, où il reçoit les deux
gentilshommes avec leur suite, leur disant que sa femme s'apprête
et va venir embrasser ses frères.
Quelques instants après, en effet, paraît madame de Raiz, pâle
comme une trépassée. Gilles de Laval ne cessait de la regarder
fixement et la dominait du regard: «Vous êtes malade ma
soeur?--Non, ce sont les fatigues de la grossesse....» Et tout
bas la pauvre femme ajoutait: «Il veut me tuer, sauvez-moi....»
Tout à coup la soeur Anne, qui était parvenue à sortir de la
tour, entre dans la salle en criant: «Emmenez-nous, sauvez-nous,
mes frères, cet homme est un assassin;» et elle montrait Gilles
de Laval.
Le maréchal appelle ses gens à son aide, l'escorte des deux
frères entoure les deux femmes et l'on met l'épée à la main; mais
les gens du seigneur de Raiz, le voyant furieux, le désarment au
lieu de lui obéir. Pendant ce temps madame de Raiz, sa soeur et
ses frères gagnent le pont-levis et sortent du château.
Le lendemain, le duc Jean V fit investir Machecoul, et Gilles de
Laval qui ne comptait plus sur ses hommes d'armes se rendit sans
résistance. Le parlement de Bretagne l'avait décrété de prise de
corps comme homicide; les juges ecclésiastiques s'apprêtèrent à
le juger d'abord comme hérétique, sodomite et sorcier. Des voix,
que la terreur avait tenues longtemps muettes, s'élevèrent de
[288] tous côtés pour lui redemander les enfants disparus. Ce fut un
deuil et une clameur universelle dans toute la province; on
fouilla les châteaux de Machecoul et de Chantocé, et l'on trouva
des débris de plus de deux cents squelettes d'enfants; les autres
avaient été brûlés et consumés en entier.
Gilles de Laval parut devant ses juges avec une suprême
arrogance.--«_Qui êtes-vous?_ lui demanda-t-on, suivant la
coutume.--Je suis Gilles de Laval, maréchal de Bretagne, seigneur
de Raiz, de Machecoul, de Chantocé et autres lieux. Et vous qui
m'interrogez, qui êtes-vous?--Nous sommes vos juges, les
magistrats en cour d'Église.--Vous, mes juges! allons donc; je
vous connais mes maîtres; vous êtes des simoniaques et des
ribauds; vous vendez votre dieu pour acheter les joies du diable.
Ne parlez donc pas de me juger, car si je suis coupable vous êtes
certainement mes instigateurs et mes complices, vous qui me
deviez le bon exemple.--Cessez vos injures, et
répondez-nous!--J'aimerais mieux être pendu par le cou que de
vous répondre; je m'étonne que le président de Bretagne vous
laisse connaître ces sortes d'affaires; vous interrogez sans
doute pour vous instruire et faire ensuite pis que vous n'avez
encore fait.»
Cette hauteur insolente tomba cependant devant la menace de la
torture. Il avoua alors, devant l'évêque de Saint-Brieux et le
président Pierre de l'Hôpital, ses meurtres et ses sacrilèges; il
prétendit que le massacre des enfants avait pour motif une
volupté exécrable qu'il cherchait pendant l'agonie de ces pauvres
petits êtres. Le président parut douter de la vérité et
[289] questionna de nouveau le maréchal.--Hélas! dit brusquement
celui-ci, vous vous tourmentez inutilement et moi avec.--Je ne
vous tourmente point, répliqua le président; ains je suis moult
émerveillé de ce que vous me dites et ne m'en puis bonnement
contenter, ainçois je désire, et voudrois en savoir par vous la
pure vérité.» Le maréchal lui répondit: «Vraiment il n'y avait ni
autre cause, ni intention que ce que je vous ai déjà dit; que
voulez-vous davantage, ne vous en ai-je pas assez avoué pour
faire mourir dix mille hommes?»
Ce que Gilles de Raiz ne voulait pas dire, c'est qu'il cherchait
la pierre philosophale dans le sang des enfants égorgés. C'était
la cupidité qui le poussait à cette monstrueuse débauche; il
croyait, sur la foi de ses nécromants, que l'agent universel de
la vie devait être subitement coagulé par l'action et la réaction
combinées de l'outrage à la nature et du meurtre; il recueillait
ensuite la pellicule irisée qui se formait sur le sang lorsqu'il
commençait à se refroidir, lui faisait subir diverses
fermentations et mettait digérer le produit dans l'oeuf
philosophique de l'athanor, en y joignant du sel, du soufre et du
mercure. Il avait tiré sans doute cette recette de quelques-uns
de ces vieux grimoires hébreux, qui eussent suffi s'ils avaient
été connus pour vouer les Juifs à l'exécration de toute la terre.
Dans la persuasion où ils étaient que l'acte de la fécondation
humaine attire et coagule la lumière astrale en réagissant par
sympathie sur les êtres soumis au magnétisme de l'homme, les
sorciers israélites en étaient venus à ces écarts que leur
reproche Philon, dans un passage que rapporte l'astrologue
[290] Gaffarel. Ils faisaient greffer leurs arbres par des femmes qui
inséraient la greffe pendant qu'un homme se livrait sur elles à
des actes outrageants pour la nature. Toujours, lorsqu'il s'agit
de magie noire, on retrouve les mêmes horreurs et l'esprit de
ténèbres n'est guère inventif.
Gilles de Laval fut brûlé vif dans le pré de la Magdeleine, près
de Nantes; il obtint la permission d'aller à la mort avec tout le
faste qui l'avait accompagné pendant sa vie, comme s'il voulait
vouer à toute l'ignominie de son supplice le faste et la cupidité
qui l'avaient si complètement dégradé et si fatalement perdu.
CHAPITRE VII.
SUPERSTITIONS RELATIVES AU DIABLE.
SOMMAIRE.--Les apparitions.--Les possessions.--Procès faits à des
hallucinés.--Sottises et cruautés populaires.--Quelques mots sur
les phénomènes en apparence inexplicables.
Nous avons dit combien l'Église s'est montrée sobre de décisions
relativement au génie du mal; elle enseigne à ne pas le craindre,
elle recommande à ses enfants de ne pas s'en occuper et de ne
prononcer jamais son nom. Cependant le penchant des imaginations
malades et des têtes faibles pour le monstrueux et l'horrible
donna, pendant les mauvais jours du moyen âge, une importance
formidable et les formes les plus menaçantes à cet être ténébreux
qui ne mérite que l'oubli, puisqu'il méconnaît éternellement la
vérité et la lumière.
[291] Cette réalisation apparente du fantôme de la perversité fut comme
une incarnation de la folie humaine; le diable devint le
cauchemar des cloîtres, l'esprit humain se fit peur à lui-même,
et l'on vit l'être prétendu raisonnable trembler devant ses
propres chimères. Un monstre noir et difforme semblait avoir
étendu ses ailes de chauve-souris entre le ciel et la terre pour
empêcher la jeunesse et la vie de se confier aux promesses du
soleil et à la paisible sérénité des étoiles. Cette harpie de la
superstition empoisonnait tout de son souffle, infectait tout de
son contact: on ne pouvait boire et manger sans craindre d'avaler
les oeufs du reptile; on n'osait regarder la beauté, car
peut-être était-ce une illusion du monstre; si l'on riait, on
croyait entendre comme un écho funèbre le ricanement du
tourmenteur éternel; si l'on pleurait, on croyait le voir
insulter aux larmes. Le diable semblait tenir Dieu prisonnier
dans le ciel, et imposer aux hommes sur la terre le blasphème et
le désespoir.
Les superstitions conduisent vite à l'ineptie et à la démence;
rien de plus déplorable et de plus fastidieux que la série des
histoires d'apparitions diaboliques, dont les écrivains vulgaires
de l'histoire de la magie ont surchargé leurs compilations.
Pierre le Vénérable voit le diable piquer une tête dans les
latrines; un autre chroniqueur le reconnaît sous la forme d'un
chat qui ressemblait à un chien, et qui gambadait comme un singe;
un seigneur de Corasse avait à ses ordres un lutin nommé Orthon,
qui lui apparut sous la forme d'une truie prodigieusement maigre
et décharnée. Maître Guillaume Édeline, prieur de Saint-Germain
des Prés, déclara l'avoir vu «sous la forme et semblance d'un
[292] mouton qu'il lui semblait lors baiser brutalement sous la queue
en signe de révérence et d'honneur.»
De malheureuses vieilles femmes s'accusaient de l'avoir eu pour
amant; le maréchal Trivulce mourait de frayeur en s'escrimant
d'estoc et de taille, contre des diables dont il voyait sa
chambre remplie; on brûlait par centaines les malheureux idiots
et les folles qui avouaient avoir eu commerce avec le malin; on
n'entendait parler que d'incubes et de succubes; des juges
accueillaient gravement des révélations qu'il eût fallu renvoyer
aux médecins; l'opinion publique exerçait d'ailleurs sur eux une
pression irrésistible, et l'indulgence pour les sorciers eût
exposé les magistrats eux-mêmes à toutes les fureurs populaires.
La persécution exercée sur les fous rendait la folie contagieuse,
et les maniaques s'entre-déchiraient; on battait jusqu'à la mort,
on faisait brûler à petit feu, on plongeait dans l'eau glacée les
malheureux que la rumeur publique accusait de magie pour les
forcer à lever les sorts qu'ils avaient jetés, et la justice
n'intervenait que pour achever sur un bûcher ce qu'avait commencé
la rage aveugle des multitudes.
En racontant l'histoire de Gilles de Laval, nous avons
suffisamment prouvé que la magie noire peut être un crime réel et
le plus grand de tous les crimes; mais le malheur des temps fut
de confondre les malades avec les criminels, et de punir ceux
qu'il aurait fallu soigner avec patience et charité.
Où commence la responsabilité chez l'homme? où finit-elle? C'est
un problème qui doit inquiéter souvent les dépositaires vertueux
de la justice humaine. Caligula, fils de Germanicus, semblait
[293] avoir hérité de toutes les vertus de son père; un poison qu'on
lui fait prendre trouble sa raison, et il devient l'effroi du
monde. A-t-il été vraiment coupable, et ne doit-on pas s'en
prendre uniquement de ses forfaits à ces lâches Romains qui lui
obéirent au lieu de le faire enfermer?
Le père Hilarion Tissot, que nous avons déjà cité, va plus loin
que nous et veut que tout consentement au crime soit une folie;
malheureusement il explique toujours la folie par l'obsession du
mauvais esprit. Nous pourrions demander à ce bon religieux ce
qu'il penserait d'un père de famille qui, après avoir fermé sa
porte à un vaurien reconnu capable de toute espèce de mal, lui
laisserait le droit de fréquenter, de conseiller, de prendre,
d'obséder ses petits-enfants? Admettons donc, pour être vraiment
chrétiens, que le diable quel qu'il soit, n'obsède que ceux qui
se donnent volontairement à lui, et ceux-là sont responsables de
tout ce qu'il pourra leur suggérer, comme l'ivrogne doit être
responsable de tous les désordres auxquels il pourra s'abandonner
sous l'influence de l'ivresse.
L'ivresse est une folie passagère et la folie est une ivresse
permanente; l'une et l'autre sont causées par un engorgement
phosphorique des nerfs du cerveau, qui détruit notre équilibre
lumineux et prive l'âme de son instrument de précision. L'âme
spirituelle et personnelle ressemble alors à Moïse lié et
emmaillotté dans son berceau de bitume et abandonné au
balancement des eaux du Nil; elle est emportée par l'âme
fluidique et matérielle du monde, cette eau mystérieuse sur
laquelle planait le souffle des Éloïmes, lorsque le verbe divin
se formula en ces lumineuses paroles: _Que la lumière soit!_
[294] L'âme du monde est une force qui tend toujours à l'équilibre; il
faut que la volonté triomphe d'elle ou qu'elle triomphe de la
volonté. Toute vie incomplète la tourmente comme une
monstruosité, et toujours elle s'efforce de réabsorber les
avortons intellectuels; c'est pour cela que les maniaques et les
hallucinés sentent un irrésistible attrait pour la destruction et
la mort; l'anéantissement leur semble un bien, et non-seulement
ils voudraient mourir, mais ils seraient heureux de voir mourir
les autres. Ils sentent que la vie leur échappe, la conscience
les brûle et les désespère; leur existence n'est que le sentiment
de la mort, c'est le supplice de l'enfer.
L'un entend une voix impérieuse qui lui ordonne de tuer son fils
au berceau. Il lutte, il pleure, il s'enfuit et finit par prendre
une hache et par tuer l'enfant; l'autre, et cette épouvantable
histoire est toute récente, persécuté par des voix qui lui
demandent des coeurs, assomme ses parents, leur ouvre la poitrine
et ronge à demi leurs coeurs arrachés. Quiconque commet de propos
libéré une mauvaise action, donne des arrhes à la destruction
éternelle et ne peut prévoir d'avance où ce marché funeste le
conduira.
L'être est substance et vie. La vie se manifeste par le
mouvement, et le mouvement se perpétue par l'équilibre;
l'équilibre est donc la loi d'immortalité. La conscience est le
sentiment de l'équilibre et l'équilibre c'est la justesse et la
justice. Tout excès, lorsqu'il n'est pas mortel, se corrige par
un excès contraire; c'est la loi éternelle des réactions, mais si
l'excès se précipite en dehors de tout équilibre, il se perd dans
les ténèbres extérieures et devient la mort éternelle.
[295] L'âme de la terre entraîne dans le vertige du mouvement astral
tout ce qui ne lui résiste pas par les forces équilibrées de la
raison. Partout où se manifeste une vie imparfaite et mal formée,
elle fait affluer ses forces pour la détruire comme les esprits
vitaux abondent pour fermer les plaies. De là ces désordres
atmosphériques qui se manifestent autour de certains malades, de
là ces commotions fluidiques, ces tournoiements de meubles, ces
suspensions, ces jets de pierres, ces distensions aériennes qui
font apparaître à distance le mirage sensible et tangible des
mains ou des pieds de l'obsédé. C'est la nature qui se tourmente
autour d'un cancer qu'elle veut extirper, autour d'une plaie
qu'elle veut fermer, autour d'une sorte de vampire dont elle veut
achever la mort pour le replonger dans la vie.
Les mouvements spontanés des objets inertes ne peuvent venir que
d'un travail des forces qui aimantent la terre; un esprit,
c'est-à-dire, une pensée, ne soulève rien sans levier. S'il en
était autrement, le travail presque infini de la nature pour la
création et le perfectionnement des organes serait sans objet. Si
l'esprit dégagé des sens pouvait faire obéir la matière à son
gré, les morts illustres se révéleraient à nous les premiers par
des mouvements harmonieux et réguliers; au lieu de cela nous
voyons toujours des mouvements incohérents et fébriles se
produisant autour d'êtres malades, inintelligents et capricieux.
Ces êtres sont des aimants déréglés qui font extravaguer l'âme de
la terre; mais quand la terre a le délire par suite de l'éruption
de ces êtres avortés, c'est qu'elle souffre elle-même en
traversant une crise qui finira par de violentes commotions.
[296] Il y a vraiment bien de la puérilité dans certains hommes qui
passent pour sérieux. Voici, par exemple, M. le marquis de
Mirville qui attribue au diable tous les phénomènes
inexplicables. Mais, mon cher monsieur, si le diable avait le
pouvoir d'intervertir l'ordre naturel, ne le ferait-il pas
immédiatement de manière à tout bouleverser? Avec le caractère
qu'on lui suppose, il ne serait sans doute pas retenu par des
scrupules.--Oh! mais, allez-vous répondre, la puissance de Dieu
s'y oppose!--Doucement: la puissance de Dieu s'y oppose, ou elle
ne s'y oppose pas. Si elle s'y oppose, le diable ne peut rien
faire; si elle ne s'y oppose pas, c'est le diable qui est le
maître... M. de Mirville nous dira que Dieu le permet pour un
peu. Tout juste assez pour tromper les pauvres hommes, tout juste
assez pour troubler leur cervelle déjà si solide, comme on sait.
Alors, en effet, ce n'est plus le diable qui est le maître; c'est
Dieu, qui serait... Mais nous n'achevons pas: aller plus loin, ce
serait blasphémer.
On ne veut pas assez comprendre les harmonies de l'être, qui se
distribuent par la série, comme le disait fort bien cet illustre
maniaque de Fourier. L'esprit agit sur les esprits par le verbe.
La matière reçoit les empreintes de l'esprit et communie avec lui
au moyen d'un organisme parfait; l'harmonie dans les formes se
rapproche de l'harmonie dans les idées, le médiateur commun c'est
la lumière: la lumière, qui est esprit et vie; la lumière, qui
est la synthèse des couleurs, l'accord des ombres, l'harmonie des
formes; la lumière, dont les vibrations sont les mathématiques
vivantes. Mais les ténèbres et leurs fantastiques mirages, mais
[297] les erreurs phosphorescentes du sommeil, mais les paroles perdues
dans le délire, tout cela ne crée rien, ne réalise rien; tout
cela, en un mot, n'existe pas: ce sont les limbes de la vie, ce
sont les vapeurs de l'ivresse astrale, ce sont les éblouissements
nerveux des yeux fatigués. Suivre de pareilles lueurs, c'est
marcher dans une impasse; croire à de pareilles révélations,
c'est adorer la mort: la nature vous le dit elle-même.
Les _tables tournantes_ n'écrivent qu'incohérences et injures; ce
sont les échos les plus infimes de la pensée, les rêves les plus
absurdes et les plus anarchiques; les mots enfin dont la plus
basse populace se sert pour exprimer le mépris. Nous venons de
lire un livre du baron de Guldenstubbé, qui prétend communiquer
par lettres avec l'autre monde. Il a obtenu des réponses, et
quelles réponses! des dessins obscènes, des hiéroglyphes
désespérantes, et cette signature grecque [Grec pneuma thanatos],
le souffle mort, ou pour mieux traduire _l'esprit de mort_. Voilà
le dernier mot des révélations phénoménales de la doctrine
américaine, _si on la sépare de l'autorité sacerdotale et si on
veut la rendre indépendante_ du contrôle de la hiérarchie. Nous
ne nions ici ni la réalité ni l'importance des phénomènes, ni la
bonne foi des croyants; mais nous devons les avertir des dangers
auxquels ils s'exposent s'ils ne préfèrent pas l'esprit de
sagesse donné hiérarchiquement et divinement à l'Église, à toutes
ces communications désordonnées et obscures dans lesquelles l'âme
fluidique de la terre reflète machinalement les mirages de
l'intelligence et les rêves de la raison.
[298]
LIVRE V.
LES ADEPTES ET LE SACERDOCE.
[Hébreu] Hé.
CHAPITRE PREMIER.
PRÊTRES ET PAPES ACCUSÉS DE MAGIE.
SOMMAIRE--Le pape Sylvestre II et la prétendue papesse
Jeanne.--Impertinentes assertions de Martin Polonus et de
Platine.--L'auteur présumable du grimoire d'Honorius.--Analyse de
ce grimoire.
Nous avons dit que depuis les profanations et les impiétés des
gnostiques, l'Église avait proscrit la magie. Le procès des
templiers acheva la rupture, et depuis cette époque, réduite à se
cacher dans l'ombre pour y méditer sa vengeance, la magie
proscrivit à son tour l'Église.
Plus prudents que les hérésiarques qui élevaient publiquement
autel contre autel, et se dévouaient ainsi à la proscription et
au bûcher, les adeptes dissimulèrent leurs ressentiments et leurs
doctrines; ils se lièrent entre eux par des serments terribles
et, sachant combien il importe de gagner d'abord son procès au
tribunal de l'opinion, ils retournèrent contre les accusateurs et
leurs juges les bruits sinistres qui les poursuivaient eux-mêmes,
et dénoncèrent au peuple le sacerdoce comme une école de magie
noire.
[Illustration: DEUX SCEAUX OCCULTES, l'un du grand oeuvre,
l'autre de la magie noire, d'après le grimoire d'Honorius.]
[299] Tant qu'il n'a pas assis ses convictions et ses croyances sur la
base inébranlable de la raison, l'homme se passionne
malheureusement pour la vérité comme pour le mensonge, et de
part, et d'autre, les réactions sont cruelles. Qui peut faire
cesser cette guerre? L'esprit de celui-là seul qui a dit: «Ne
rendez pas le mal pour le mal, mais triomphez du mal en faisant
le bien.»
On a accusé le sacerdoce catholique d'être persécuteur, et
cependant sa mission est celle du bon Samaritain, c'est pour cela
qu'il a succédé aux lévites impitoyables, qui passent leur chemin
sans avoir compassion du pauvre blessé de Jéricho. C'est en
exerçant l'humanité qu'ils prouvent leur consécration divine.
C'est donc une suprême injustice que de rejeter sur le sacerdoce
les crimes de quelques hommes qui en étaient malheureusement
revêtus. Un homme, quel qu'il soit, peut toujours être méchant:
un vrai prêtre est toujours charitable.
Les faux adeptes ne l'entendaient pas de cette manière. Le
sacerdoce chrétien, suivant eux, était entaché de nullité et
d'usurpation depuis la proscription des gnostiques. «Qu'est-ce,
en effet, disaient-ils, qu'une hiérarchie dont la science ne
constitue plus les degrés?» La même ignorance des mystères et la
même foi aveugle poussent au même fanatisme ou à la même
hypocrisie les premiers chefs et les derniers ministres du
sanctuaire. Les aveugles sont conducteurs d'aveugles. La
suprématie entre égaux n'est plus qu'un résultat de l'intrigue et
du hasard. Les pasteurs consacrent les saintes espèces avec une
foi capharnaïte et grossière; ce sont des escamoteurs de pain et
[300] des mangeurs de chair humaine. Ce ne sont plus des thaumaturges,
ce sont des sorciers; voilà ce que disaient les sectaires.