d'Albert le Grand; et le bâton magistral de saint Thomas d'Aquin,
ce fut la doctrine de la _Somme théologique_, chef-d'oeuvre de
force et de raison qu'on étudiera encore dans nos écoles de
théologie quand on voudra revenir sérieusement aux saines et
fortes études.
Quant à la pierre philosophale transmise par saint Dominique à
Albert le Grand, et par ce dernier à saint Thomas d'Aquin, il
faut entendre seulement la base philosophique et religieuse des
idées de cette époque. Si saint Dominique avait su faire le grand
oeuvre, il eût acheté pour Rome l'empire du monde, dont il était
si jaloux pour l'Église, et eût employé à chauffer ses creusets
ce feu qui brûla tant d'hérétiques. Saint Thomas d'Aquin
changeait en or tout ce qu'il touchait, mais c'est au figuré
seulement et en prenant l'or pour l'emblème de la vérité. C'est
[271] ici l'occasion de dire quelques mots encore de la _science
hermétique_ cultivée depuis les premiers siècles chrétiens par
Ostanes, Romarius, la reine Cléopâtre, les arabes Géber,
Alfarabius et Salmana, Morien, Artéphius, Aristée. Cette science,
prise d'une manière absolue, peut s'appeler la _kabbale_
réalisatrice ou la _magie des oeuvres_; elle a donc trois degrés
analogues: réalisation _religieuse_, réalisation _philosophique_,
réalisation _physique_. La réalisation religieuse est la
fondation durable de l'empire et du sacerdoce; la réalisation
philosophique est l'établissement d'une doctrine absolue et d'un
enseignement hiérarchique; la réalisation physique est la
découverte et l'application dans le microcosme, ou petit monde,
de la loi créatrice qui peuple incessamment le grand univers.
Cette loi est celle du mouvement combiné avec la substance, du
fixe avec le volatil, de l'humide avec le solide; ce mouvement a
pour principe l'impulsion divine, et pour instrument la lumière
universelle, éthérée dans l'infini, astrale dans les étoiles et
les planètes, métallique, spécifique ou mercurielle dans les
métaux, végétale dans les plantes, vitale dans les animaux,
magnétique ou personnelle dans les hommes.
Cette lumière est la quintessence de Paracelse, qui se trouve à
l'état latent et à l'état rayonnant dans toutes les substances
créées; cette quintessence est le véritable élixir de vie qui
s'extrait de la terre par la culture, des métaux par
l'incorporation, la rectification, l'exaltation et la synthèse,
des plantes par la distillation et la coction, des animaux par
l'absorption, des hommes par la génération, de l'air par la
respiration. Ce qui a fait dire à Aristée qu'il faut prendre
[272] l'air de l'air; à Khunrath, qu'il faut le mercure vivant de
l'homme parfait formé par l'androgyne; à presque tous, qu'il faut
extraire des métaux, la médecine des métaux, et que cette
médecine, au fond la même pour tous les règnes, est cependant
graduée et spécifiée suivant les formes et les espèces. L'usage
de cette médecine devait être triple: par sympathie, par
répulsion ou par équilibre. La quintessence graduée n'était que
l'auxiliaire des forces; la médecine de chaque règne devait se
tirer de ce règne même avec addition du mercure principiant,
terrestre ou minéral, et du mercure vivant synthétisé ou
magnétisme humain.
Tels sont les aperçus les plus abrégés et les plus rapides de
cette science, vaste et profonde comme la kabbale, mystérieuse
comme la magie, réelle comme les sciences exactes, mais décriée
par la cupidité souvent déçue des faux adeptes, et les obscurités
dont les vrais sages ont enveloppé en effet leurs théories et
leurs travaux.
CHAPITRE VI.
PROCÈS CÉLÈBRES.
SOMMAIRE.--Trois procès célèbres.--Les templiers, Jeanne d'Arc et
Gilles de Laval--Seigneurs de Raitz.
Les sociétés de l'ancien monde avaient péri par l'égoïsme
matérialiste des castes qui, en s'immobilisant et en parquant les
multitudes dans une réprobation sans espérance, avaient privé le
[273] pouvoir captif entre les mains d'un petit nombre d'élus de ce
mouvement circulatoire qui est le principe du progrès, du
mouvement et de la vie. Un pouvoir sans antagonisme, sans
concurrence, et par conséquent sans contrôle, avait été funeste
aux royautés sacerdotales; les républiques, d'une autre part,
avaient péri par le conflit des libertés qui, en l'absence de
tout devoir hiérarchiquement et fortement sanctionné, ne sont
plus bientôt qu'autant de tyrannies rivales les unes des autres.
Pour trouver un milieu stable entre ces deux abîmes, l'idée des
hiérophantes chrétiens avait été de créer une société vouée à
l'abnégation par des voeux solennels, protégée par des règlements
sévères, qui se recruterait par l'initiation, et qui, seule
dépositaire des grands secrets religieux et sociaux, ferait des
rois et des pontifes sans s'exposer elle-même aux corruptions de
la puissance. C'était là le secret de ce royaume de Jésus-Christ
qui sans être de ce monde en gouvernerait toutes les grandeurs.
[Illustration: LA CROIX PHILOSOPHIQUE ou le plan du troisième
temple.]
Cette idée présida à la fondation des grands ordres religieux, si
souvent en guerre avec les autorités séculières, soit
ecclésiastiques, soit civiles; sa réalisation fut aussi le rêve
des sectes dissidentes de gnostiques ou d'illuminés qui
prétendaient rattacher leur foi à la tradition primitive du
christianisme de saint Jean. Elle devint enfin une menace pour
l'Église et pour la société quand un ordre riche et dissolu,
initié aux mystérieuses doctrines de la kabbale, parut disposé à
tourner contre l'autorité légitime les principes conservateurs de
la hiérarchie, et menaça le monde entier d'une immense
révolution.
Les templiers, dont l'histoire est si mal connue, furent ces
[274] conspirateurs terribles, et il est temps de révéler enfin le
secret de leur chute, pour absoudre la mémoire de Clément V et de
Philippe le Bel.
En 1118, _neuf chevaliers_ croisés en Orient, du nombre desquels
étaient Geoffroi de Saint-Omer et Hugues de Payens, se
consacrèrent à la religion et prêtèrent serment entre les mains
du patriarche de Constantinople, siège toujours secrètement ou
publiquement hostile à celui de Rome depuis Photius. Le but avoué
des templiers était de protéger les chrétiens qui venaient
visiter les saints lieux; leur but secret était la reconstruction
du temple de Salomon sur le modèle prophétisé par Ézéchiel.
Cette reconstruction, formellement prédite par les mystiques
judaïsants des premiers siècles, était devenue le rêve secret des
patriarches d'Orient. Le temple de Salomon rebâti et consacré au
culte catholique devenait, en effet, la métropole de l'univers.
L'Orient l'emportait sur l'Occident, et les patriarches de
Constantinople s'emparaient de la papauté.
Les historiens, pour expliquer le nom de _templiers_ donné à cet
ordre militaire, prétendent que Baudoin II, roi de Jérusalem,
leur avait donné une maison située près du temple de Salomon.
Mais ils commettent là un énorme anachronisme, puisqu'à cette
époque non-seulement le temple de Salomon n'existait plus, mais
il ne restait pas pierre sur pierre du second temple bâti par
Zorobabel sur les ruines du premier, et il eût été difficile d'en
indiquer précisément la place.
Il faut en conclure que la maison donnée aux templiers par
Baudoin était située non près du temple de Salomon, mais près du
[275] terrain sur lequel ces missionnaires secrets et armés du
patriarche d'Orient avaient intention de le rebâtir.
Les templiers avaient pris pour leurs modèles, dans la Bible, les
maçons guerriers de Zorobabel, qui travaillaient en tenant l'épée
d'une main et la truelle de l'autre. C'est pour cela que l'épée
et la truelle furent les insignes des templiers, qui plus tard,
comme on le verra, se cachèrent sous le nom de _frères maçons_.
La truelle des templiers est quadruple et les lames triangulaires
en sont disposées en forme de croix, ce qui compose un pantacle
kabbalistique connu sous le nom de _croix d'Orient_.
La pensée secrète d'Hugues de Payens, en fondant son ordre,
n'avait pas été précisément de servir l'ambition des patriarches
de Constantinople. Il existait à cette époque en Orient une secte
de chrétiens johannites, qui se prétendaient seuls initiés aux
vrais mystères de la religion du Sauveur. Ils prétendaient
connaître l'histoire réelle de Jésus-Christ, et, adoptant en
partie les traditions juives et les récits du Talmud, ils
prétendaient que les faits racontés dans les Évangiles ne sont
que des allégories dont saint Jean donne la clef en disant,
«qu'on pourrait remplir le monde des livres qu'on écrirait sur
les paroles et les actes de Jésus-Christ;» paroles qui, suivant
eux, ne seraient qu'une ridicule exagération, s'il ne s'agissait,
en effet, d'une allégorie et d'une légende qu'on peut varier et
prolonger à l'infini.
Pour ce qui est des faits historiques et réels, voici ce que les
johannites racontaient:
Une jeune fille de Nazareth, nommée _Mirjam_, fiancée à un jeune
homme de sa tribu, nommé _Jochanan_, fut surprise par un certain
[276] Pandira, ou Panther, qui abusa d'elle par la force après s'être
introduit dans sa chambre sous les habits et sous le nom de son
fiancé. Jochanan, connaissant son malheur, la quitta sans la
compromettre, puisqu'en effet, elle était innocente, et la jeune
fille accoucha d'un fils qui fut nommé Josuah ou Jésus.
Cet enfant fut adopté par un rabbin du nom de Joseph qui l'emmena
avec lui en Égypte; là, il fut initié aux sciences secrètes, et
les prêtres d'Osiris, reconnaissant en lui la véritable
incarnation d'Horus promise depuis longtemps aux adeptes, le
consacrèrent souverain pontife de la religion universelle.
Josuah et Joseph revinrent en Judée où la science et la vertu du
jeune homme ne tardèrent pas à exciter l'envie et la haine des
prêtres; qui lui reprochèrent un jour publiquement l'illégitimité
de sa naissance. Josuah, qui aimait et vénérait sa mère,
interrogea son maître et apprit toute l'histoire du crime de
Pandira et des malheurs de Mirjam. Son premier mouvement fut de
la renier publiquement en lui disant au milieu d'un festin de
noces: «Femme qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?» Mais
ensuite pensant qu'une pauvre femme ne doit pas être punie
d'avoir souffert ce qu'elle ne pouvait empêcher, il s'écria: «Ma
mère n'a point péché, elle n'a point perdu son innocence; elle
est vierge, et cependant elle est mère; qu'un double honneur lui
soit rendu! Quant à moi, je n'ai point de père sur la terre. Je
suis le fils de Dieu et de l'humanité!»
Nous ne pousserons pas plus loin cette fiction affligeante pour
des coeurs chrétiens; qu'il nous suffise de dire que les
johannites allaient jusqu'à faire saint Jean l'Évangéliste
[277] responsable de cette prétendue tradition, et qu'ils attribuaient
à cet apôtre la fondation de leur Église secrète.
Les grands pontifes de cette secte prenaient le titre de _Christ_
et prétendaient se succéder depuis saint Jean par une
transmission de pouvoirs non interrompue. Celui qui se parait, à
l'époque de la fondation de l'ordre du temple, de ces privilèges
imaginaires se nommait Théoclet; il connut Hugues de Payens, il
l'initia aux mystères et aux espérances de sa prétendue Église;
il le séduisit par des idées de souverain sacerdoce et de suprême
royauté, il le désigna enfin pour son successeur.
Ainsi l'ordre des chevaliers du temple fut entaché dès son
origine de schisme et de conspiration contre les rois.
Ces tendances furent enveloppées d'un profond mystère et l'ordre
faisait profession extérieure de la plus parfaite orthodoxie. Les
chefs seulement savaient où ils voulaient aller; le reste les
suivait sans défiance.
Acquérir de l'influence et des richesses, puis intriguer, et au
besoin combattre pour établir le dogme johannite, tels étaient le
but et les moyens proposés aux frères initiés. «Voyez, leur
disait-on, la papauté et les monarchies rivales se marchander
aujourd'hui, s'acheter, se corrompre, et demain peut-être
s'entre-détruire. Tout cela sera l'héritage du temple; le monde
nous demandera bientôt des souverains et des pontifes. Nous
ferons l'équilibre de l'univers, et nous serons les arbitres des
maîtres du monde.»
Les templiers avaient deux doctrines, une cachée et réservée aux
maîtres, c'était celle du _johannisme_; l'autre publique, c'était
[278] la doctrine _catholique-romaine_. Ils trompaient ainsi les
adversaires qu'ils aspiraient à supplanter, Le johannisme des
adeptes était la kabbale des gnostiques, dégénérée bientôt en un
panthéisme mystique poussé jusqu'à l'idolâtrie de la nature et la
haine de tout dogme révélé. Pour mieux réussir et se faire des
partisans, ils caressaient les regrets des cultes déchus et les
espérances des cultes nouveaux, en promettant à tous la liberté
de conscience et une nouvelle orthodoxie qui serait la synthèse
de toutes les croyances persécutées. Ils en vinrent ainsi jusqu'à
reconnaître le symbolisme panthéistique des grands maîtres en
magie noire, et, pour mieux se détacher de l'obéissance à la
religion qui d'avance les condamnait, ils rendirent les honneurs
divins à l'idole monstrueuse du Baphomet, comme jadis les tribus
dissidentes avaient adoré les veaux d'or de Dan et de Béthel.
Des monuments récemment découverts, et des documents précieux qui
remontent au XIIIe siècle, prouvent d'une manière plus que
suffisante tout ce que nous venons d'avancer. D'autres preuves
encore sont cachées dans les annales et sous les symboles de la
maçonnerie occulte.
Frappé de mort dans son principe même, et anarchique parce qu'il
était dissident, l'ordre des chevaliers du Temple avait conçu une
grande oeuvre qu'il était incapable d'exécuter, parce qu'il ne
connaissait ni l'humilité ni l'abnégation personnelle. D'ailleurs
les templiers étant pour la plupart sans instruction, et capables
seulement de bien manier l'épée, n'avaient rien de ce qu'il
fallait pour gouverner et enchaîner au besoin cette reine du
monde qui s'appelle l'opinion. Hugues de Payens n'avait pas eu la
[279] profondeur de vues qui distingua plus tard un militaire fondateur
aussi d'une milice formidable aux rois. Les templiers étaient des
jésuites mal réussis.
Leur mot d'ordre était de devenir riches pour acheter le monde.
Ils le devinrent en effet, et en 1312 ils possédaient en Europe
seulement plus de neuf mille seigneuries. La richesse fut leur
écueil; ils devinrent insolents et laissèrent percer leur dédain
pour les institutions religieuses et sociales qu'ils aspiraient à
renverser. On connaît le mot de Richard Coeur de Lion à qui un
ecclésiastique, auquel il permettait une grande familiarité,
ayant dit: «Sire, vous avez trois filles qui vous coûtent cher et
dont il vous serait bien avantageux de vous défaire: ce sont
l'ambition, l'avarice et la luxure.--Vraiment! dit le roi: eh
bien! marions-les. Je donne l'ambition aux templiers, l'avarice
aux moines et la luxure aux évêques. Je suis sûr d'avance du
consentement des parties.»
L'ambition des templiers leur fut fatale; on devinait trop leurs
projets et on les prévint. Le pape Clément V et le roi Philippe
le Bel donnèrent un signal à l'Europe et les templiers,
enveloppés pour ainsi dire dans un immense coup de filet, furent
pris, désarmés et jetés en prison. Jamais coup d'État ne s'était
accompli avec un ensemble plus formidable. Le monde entier fut
frappé de stupeur, et l'on attendit les révélations étranges d'un
procès qui devait avoir tant de retentissement à travers les
âges.
Il était impossible de dérouler devant le peuple le plan de la
conspiration des templiers; c'eût été initier la multitude aux
secrets des maîtres. On eut recours à l'accusation de magie, et
[280] il se trouva des dénonciateurs et des témoins. Les templiers, à
leur réception, crachaient sur le Christ, reniaient Dieu,
donnaient au grand maître des baisers obscènes, adoraient une
tête de cuivre aux yeux d'escarboucle, conversaient avec un grand
chat noir et s'accouplaient avec des diablesses. Voilà ce qu'on
ne craignit pas de porter sérieusement sur leur acte
d'accusation. On sait la fin de ce drame et comment Jacques de
Molai et ses compagnons périrent dans les flammes; mais avant de
mourir, le chef du Temple organisa et institua la _maçonnerie
occulte_. Du fond de sa prison, le grand maître créa quatre loges
métropolitaines, à Naples pour l'Orient, à Édimbourg pour
l'Occident, à Stockholm pour le Nord et à Paris pour le Midi. Le
pape et le roi périrent bientôt d'une manière étrange et
soudaine. Squin de Florian, le principal dénonciateur de l'ordre,
mourut assassiné. En brisant l'épée des templiers, on en avait
fait un poignard, et leurs truelles proscrites ne maçonnaient
plus que des tombeaux.
Laissons-les maintenant disparaître dans les ténèbres ou ils se
cachent en y tramant leur vengeance. Quand viendra la grande
révolution, nous les verrons reparaître et nous les reconnaîtrons
à leurs signes et à leurs oeuvres.
Le plus grand procès de magie que nous trouvions dans l'histoire,
après celui des templiers, est celui d'une vierge et presque
d'une sainte. On a accusé l'Église d'avoir en cette circonstance
servi les lâches ressentiments d'un parti vaincu, et l'on se
demande avec anxiété à quels anathèmes ont été voués par le
saint-siége les assassins de _Jeanne d'Arc_. Disons donc tout
[281] d'abord à ceux qui ne le savent pas, que Pierre Cauchon,
l'indigne évêque de Beauvais, frappé de mort subite par la main
de Dieu, fut excommunié après sa mort par le pape Calixte IV, et
que ses ossements arrachés à la terre sainte furent jetés à la
voirie. Ce n'est donc pas l'Église qui a jugé et condamné la
pucelle d'Orléans, c'est un mauvais prêtre et un apostat.
Charles VII qui abandonna cette noble fille à ses bourreaux fut
depuis sous la main d'une providence vengeresse; il se laissa
mourir de faim dans la crainte d'être empoisonné par son propre
fils. La peur est le supplice des lâches.
Ce roi avait vécu pour une courtisane et avait obéré pour elle ce
royaume qui lui fut conservé par une vierge. La courtisane et la
vierge ont été chantées par nos poètes nationaux. Jeanne d'Arc
par Voltaire, et Agnès Sorel par Béranger.
Jeanne était morte innocente, mais les lois contre la magie
atteignirent bientôt après et châtièrent un grand coupable.
C'était un des plus vaillants capitaines de Charles VII, et les
services qu'il avait rendus à l'État ne purent balancer le nombre
et l'énormité de ses crimes.
Les contes de l'ogre et de Croquemitaine furent réalisés et
surpassés par les actions de ce fantastique scélérat, et son
histoire est restée dans la mémoire des enfants sous le nom de la
_Barbe Bleue_.
Gilles de Laval, seigneur de Raiz, avait en effet la barbe si
noire, qu'elle semblait être bleue comme on peut le voir par son
portrait qui est au musée de Versailles, dans la salle des
Maréchaux; c'était un maréchal de Bretagne, brave parce qu'il
[282] était Français, fastueux, parce qu'il était riche, et sorcier
parce qu'il était fou.
Le dérangement des facultés du seigneur de Raiz se manifesta
d'abord par une dévotion luxueuse et d'une magnificence outrée.
Il ne marchait jamais que précédé de la croix et de la bannière;
ses chapelains étaient couverts d'or et parés comme des prélats;
il avait chez lui tout un collège de petits pages ou d'enfants de
choeur toujours richement habillés. Tous les jours un de ces
enfants était mandé chez le maréchal, et ses camarades ne le
voyaient pas revenir: un nouveau venu remplaçait celui qui était
parti et il était sévèrement défendu aux enfants de s'informer du
sort de tous ceux qui disparaissaient ainsi et même d'en parler
entre eux.
Le maréchal faisait prendre ces enfants à des parents pauvres,
qu'on éblouissait par des promesses, et qui s'engageaient à ne
jamais plus s'occuper de leurs enfants, auxquels le seigneur de
Raiz assurait, disait-il, un brillant avenir.
Or, voici ce qui se passait:
La dévotion n'était qu'un masque et servait de passeport à des
pratiques infâmes.
Le maréchal, ruiné par ses folles dépenses, voulait à tout prix
se créer des richesses; l'alchimie avait épuisé ses dernières
ressources, les emprunts usuraires allaient bientôt lui manquer;
il résolut alors de tenter les dernières expériences de la magie
noire, et d'obtenir de l'or par le moyen de l'enfer.
Un prêtre apostat, du diocèse de Saint-Malo, un Florentin, nommé
Prélati, et l'intendant du maréchal, nommé Sillé, étaient ses
[283] confidents et ses complices. Il avait épousé une jeune fille de
grande naissance et la tenait pour ainsi dire renfermée dans son
château de Machecoul: il y avait dans ce château une tourelle
dont la porte était murée. Elle menaçait ruine disait le maréchal
et personne n'essayait jamais d'y pénétrer.
Cependant madame de Raiz, que son mari laissait souvent seule
pendant la nuit, avait aperçu des lumières rougeâtres aller et
venir dans cette tour.
Elle n'osait pas interroger son mari, dont le caractère bizarre
et sombre lui inspirait la plus grande terreur.
Le jour de Pâques de l'année 1440, le maréchal, après avoir
solennellement communié dans sa chapelle, prit congé de la
châtelaine de Machecoul, en lui annonçant qu'il partait pour la
terre sainte; la pauvre femme ne l'interrogea pas davantage, tant
elle tremblait devant lui; elle était enceinte de plusieurs mois.
Le maréchal lui permit de faire venir sa soeur près d'elle, afin
de s'en faire une compagnie pendant son absence. Madame de Raiz
usa de cette permission, et envoya quérir sa soeur; Gilles de
Laval monta ensuite à cheval et partit.
Madame de Raiz confia alors à sa soeur ses inquiétudes et ses
craintes. Que se passait-il au château? Pourquoi le seigneur de
Raiz était-il si sombre? Pourquoi ces absences multipliées? Que
devenaient ces enfants qui disparaissaient tous les jours?
Pourquoi ces lumières nocturnes dans la tour murée? Ces questions
surexcitèrent au plus haut degré la curiosité des deux femmes.
Comment faire, pourtant. Le maréchal avait expressément défendu
qu'on s'approchât de la tour dangereuse, et, avant de partir, il
avait formellement réitéré cette défense.
[284] Il devait exister une entrée secrète: madame de Raiz et sa soeur
Anne la cherchèrent; toutes les salles basses du château furent
explorées, coin par coin et pierre par pierre; enfin dans la
chapelle, et derrière l'autel, un bouton de cuivre, caché dans un
fouillis de sculpture, céda sous la pression de la main, une
pierre se renversa, et les deux curieuses, palpitantes purent
apercevoir les premières marches d'un escalier.
Cet escalier conduisit les deux femmes dans la tour condamnée.
Au premier étage, elles trouvèrent une sorte de chapelle dont la
croix était renversée et les cierges noirs; sur l'autel était
placée une figure hideuse représentant sans doute le démon.
Au second, il y avait des fourneaux, des cornues, des alambics,
du charbon, enfin tout l'appareil des souffleurs.
Au troisième, la chambre était obscure; on y respirait un air
fade et fétide qui obligea les deux jeunes visiteuses à
ressortir. Madame de Raiz se heurta contre un vase qui se
renversa, et elle sentit sa robe et ses pieds inondés d'un
liquide épais et inconnu; lorsqu'elle revint à la lumière du
palier, elle se vit toute baignés de sang.
La soeur Anne voulait s'enfuir, mais chez madame de Raiz la
curiosité fut plus forte que l'horreur et que la crainte; elle
redescendit, prit la lampe de la chapelle infernale et remonta
dans la chambre du troisième étage: la un horrible spectacle
s'offrit à sa vue.
Des bassines de cuivre pleines de sang étaient rangées par ordre
[285] le long des murailles, avec des étiquettes portant des dates, et
au milieu de la pièce, sur une table de marbre noir, était couché
le cadavre d'un enfant récemment égorgé.
Une des bassines avait été renversée par madame de Raiz, et un
sang noir s'était largement répandu sur le parquet en bois
vermoulu et mal balayé.