Charlemagne donnant un trône à la papauté et recevant d'elle

l'empire du monde, est le plus grandiose de tous les personnages

de notre histoire.

Nous avons parlé de l'_Enchiridion_, ce petit livre renfermant

avec les plus belles prières chrétiennes les caractères les plus

cachés de la Kabbale. La tradition occulte attribue ce petit

livre à Léon III, et affirme qu'il fut donné par le pontife à

Charlemagne comme le plus rare de tous les présents. Le souverain

[256] propriétaire de ce livre, et sachant dignement s'en servir,

devait être le maître du monde. Cette tradition n'est peut-être

pas à dédaigner.

Elle suppose:

1° L'existence d'une révélation primitive et universelle,

expliquant tous les secrets de la nature et les accordant avec

les mystères de la grâce, conciliant la raison avec la foi parce

que toutes deux sont filles de Dieu et concourent à éclairer

l'intelligence par leur double lumière;

2° La nécessité où l'on a toujours été réduit de cacher cette

révélation à la multitude, de peur qu'elle n'en abuse en

l'interprétant mal, et qu'elle ne se serve contre la foi des

forces de la raison ou des puissances de la foi même pour égarer

la raison que le vulgaire n'entend jamais bien;

3° L'existence d'une tradition secrète réservant aux souverains

pontifes et aux maîtres temporels du monde la connaissance de ces

mystères;

4° La perpétuité de certains signes ou pantacles exprimant ces

mystères d'une manière hiéroglyphique, et connus des seuls

adeptes.

L'Enchiridion serait un recueil de prières allégoriques, ayant

pour clefs les pantacles les plus mystérieux de la kabbale.

Nous décrivons ici la figure des principaux pantacles de

l'Enchiridion.

Le _premier_, qui est gravé sur la couverture même du livre,

représente un triangle équilatéral renversé, inscrit dans un

double cercle. Sur le triangle sont écrits de manière à former le

[257] tau prophétique, les deux mots [Hébreu] Éloïm, et [Hébreu]

Sabaoth, qui signifie le Dieu des armées, l'équilibre des forces

naturelles et l'harmonie des nombres. Aux trois côtés du triangle

sont les trois grands noms [Hébreu], Jéhovah, [Hébreu], Adonaï,

[Hébreu], Agla; au-dessus du nom de Jéhovah est écrit en latin

_formatio_, au-dessus d'Adonaï, _reformatio_, et au-dessus

d'Agla, _transformatio_. Ainsi la création est attribuée au Père,

la rédemption ou la réforme au Fils, et la sanctification ou

transformation au Saint-Esprit, suivant les lois mathématiques de

l'action de la réaction et de l'équilibre. Jéhovah est en effet

aussi la genèse ou la formation du dogme par la signification

élémentaire des quatre lettres du tétragramme sacré; Adonaï est

la réalisation de ce dogme en forme humaine, dans le Seigneur

visible, qui est le fils de Dieu ou l'homme parfait; et Agla,

comme nous l'avons assez longuement expliqué ailleurs, exprime la

synthèse de tout le dogme et de toute la science kabbalistique,

en indiquant clairement par les hiéroglyphes dont ce nom

admirable est formé le triple secret du grand oeuvre.

Le _deuxième pantacle_ est une tête à triple visage, couronnée

d'une tiare et sortant d'un vase plein d'eau. Ceux qui sont

initiés aux mystères du Sohar comprendront l'allégorie de cette

tête.

Le _troisième_ est le double triangle formant l'étoile de

Salomon.

Le _quatrième_ est l'épée magique, avec cette légende: _Deo duce,

comite ferro_, emblème du grand arcane et de la toute-puissance

de l'initié.

Le _cinquième_ est le problème de la taille humaine du Sauveur,

[258] résolu par le nombre quarante: c'est le nombre théologique des

Séphiroths, multiplié par celui des réalisations naturelles.

Le _sixième_ est le pantacle de l'esprit, signifié par des

ossements qui forment deux E et deux taus: T.

Le _septième_, et le plus important, est le grand monogramme

magique, expliquant les clavicules de Salomon, le tétragramme, le

signe du labarum et le mot suprême des adeptes (voyez _Dogme et

rituel de la haute magie_, explication des figures du tome 1). Ce

caractère se lit en faisant tourner la page comme une roue, et se

prononce _rota tarot_ ou _tora_ (voyez Guilhaume Postel, _Clavis

absconditorum a constitutione mundi_).

La lettre _A_ est souvent remplacée dans ce caractère par le

nombre de la lettre, qui est 1.

On trouve aussi dans ce signe la figure et la valeur des quatre

emblèmes hiéroglyphiques du tarot, le bâton, la coupe, l'épée et

le denier. Ces quatre hiéroglyphes élémentaires se retrouvent

partout dans les monuments sacrés des Égyptiens, et Homère les a

figurés dans sa description du bouclier d'Achille, en les plaçant

dans le même ordre que les auteurs de l'Enchiridion.

Mais ces explications, s'il fallait les appuyer de toutes leurs

preuves, nous entraîneraient ici hors de notre sujet, et

demanderaient un travail spécial que nous espérons bien mettre en

ordre et publier un jour.

L'épée ou le poignard magique figuré dans l'Enchiridion paraît

avoir été le symbole secret du tribunal des francs-juges. Ce

glaive, en effet, est fait en forme de croix, il est caché et

comme enveloppé dans la légende; Dieu seul le dirige, et celui

qui frappe ne doit compte de ses coups à personne. Terrible

[259] menace et non moins terrible privilège! le poignard vehmique, en

effet, atteignait dans l'ombre des coupables dont le crime même

restait souvent inconnu. A quels faits se rattache cette

effrayante justice? Il faut ici pénétrer dans des ombres que

l'histoire n'a pu éclaircir, et demander aux traditions et aux

légendes une lumière que la science ne nous donne pas.

Les francs-juges furent une société secrète opposée, dans

l'intérêt de l'ordre et du gouvernement, à des sociétés secrètes

anarchiques et révolutionnaires.

Les superstitions sont tenaces, et le druidisme dégénéré avait

jeté de profondes racines dans les terres sauvages du Nord. Les

insurrections fréquentes des Saxons attestaient un fanatisme

toujours remuant et que la force morale était impuissante à

réprimer; tous les cultes vaincus, le paganisme romain,

l'idolâtrie germaine, la rancune juive, se liguaient contre le

christianisme victorieux. Des assemblées nocturnes avaient lieu,

et les conjurés y cimentaient leur alliance par le sang des

victimes humaines: une idole panthéistique aux cornes de bouc et

aux formes monstrueuses présidait à des festins qu'on pourrait

appeler les _agapes de la haine_. Le _sabbat_, en un mot, se

célébrait encore dans toutes les forêts et dans tous les déserts

des provinces encore sauvages; les adeptes s'y rendaient masqués

et méconnaissables; l'assemblée éteignait ses lumières et se

dispersait avant le point du jour; les coupables étaient partout,

et nulle part on ne pouvait les saisir. Charlemagne résolut de

les combattre avec leurs propres armes.

En ce même temps, d'ailleurs, les tyrannies féodales conspiraient

[260] avec les sectaires contre l'autorité légitime: les sorcières

étaient les prostituées des châteaux; les bandits initiés au

sabbat partageaient avec les seigneurs le fruit sanglant de leurs

rapines; les justices féodales étaient vendues au plus offrant,

et les charges publiques ne pesaient de tout leur poids que sur

les faibles et sur les pauvres.

Charlemagne envoya en Westphalie, où le mal était le plus grand,

des agents dévoués chargés d'une mission secrète. Ces agents

attirèrent à eux et se lièrent par le serment et la surveillance

mutuelle tout ce qui était énergique parmi les opprimés, tout ce

qui aimait encore la justice, soit parmi le peuple, soit parmi la

noblesse; ils découvrirent à leurs adeptes les pleins pouvoirs

qu'ils tenaient de l'empereur, et instituèrent le tribunal des

francs-juges.

C'était une police secrète ayant droit de vie et de mort. Le

mystère qui entourait les jugements, la rapidité des exécutions,

tout frappa l'imagination de ces peuples encore barbares. La

sainte vehme prit de gigantesques proportions; on frissonnait en

se racontant des apparitions d'hommes masqués, des citations

clouées aux portes des seigneurs les plus puissants au milieu

même de leurs gardes et de leurs orgies, des chefs de brigands

trouvés morts avec le terrible poignard cruciforme dans la

poitrine, et sur la bandelette attachée au poignard l'extrait du

jugement de la sainte vehme.

Ce tribunal affectait dans ses réunions les formes les plus

fantastiques: le coupable cité dans quelque carrefour décrié y

était pris par un homme noir qui lui bandait les yeux et le

conduisait en silence; c'était toujours le soir, à une heure

[261] avancée, car les arrêts ne se prononçaient qu'à minuit. Le

criminel était introduit dans de vastes souterrains, une seule

voix l'interrogeait; puis on lui ôtait son bandeau: le souterrain

s'illuminait dans toutes ses profondeurs immenses, et l'on voyait

les francs-juges tous vêtus de noir et masqués. Les sentences

n'étaient pas toujours mortelles, puisqu'on a su comment les

choses se passaient, sans que jamais un franc-juge ait révélé

quoi que ce soit, car la mort eût frappé à l'instant même le

révélateur. Ces assemblées formidables étaient quelquefois si

nombreuses, qu'elles ressemblaient à une armée d'exterminateurs:

une nuit l'empereur Sigismond lui-même présidait la sainte vehme,

et plus de mille francs-juges siégeaient en cercle autour de lui.

En 1400, il y avait en Allemagne cent mille francs-juges. Les

gens à mauvaise conscience redoutaient leurs parents et leurs

amis: «Si le duc Adolphe de Sleiswyek vient me faire visite,

disait un jour Guillaume de Brunswick, il faudra bien que je le

fasse pendre, si je ne veux pas être pendu.»

Un prince de la même famille, le duc Frédéric de Brunswick, qui

fut empereur un instant, avait refusé de se rendre à une citation

des francs-juges; il ne sortait plus qu'armé de toutes pièces et

entouré de gardes; mais un jour il s'écarta un peu de sa suite et

eut besoin de se débarrasser d'une partie de son armure: on ne le

vit pas revenir. Ses gardes entrèrent dans le petit bois où le

duc avait voulu être seul un instant; le malheureux expirait,

ayant dans les reins le poignard de la sainte vehme, et la

sentence pendue au poignard. On regarda de tous côtés, et l'on

[262] vit un homme masqué qui se retirait en marchant d'un pas

solennel... Personne n'osa le poursuivre!

On a imprimé dans le _Reichsthetaer_ de Müller le code de la cour

vehmique, retrouvé dans les anciennes archives de Westphalie;

voici le titre de ce vieux document:

«Code et statuts du saint tribunal secret des francs-comtes et

francs-juges de Westphalie qui ont été établis en l'année 772 par

l'empereur Charlemagne, tels que les dits statuts ont été

corrigés en 1404 par le roi Robert, qui y a fait en plusieurs

points les changements et les augmentations qu'exigeait

l'administration de la justice dans les tribunaux des illuminés,

après les avoir de nouveau revêtus de son autorité.»

Un avis placé à la première page défend sous peine de mort, à

tout profane, de jeter les yeux sur ce livre.

Le nom d'_illuminés_ qu'on donne ici aux affiliés du tribunal

secret révèle toute leur mission: ils avaient à suivre dans

l'ombre les adorateurs des ténèbres, ils circonvenaient

mystérieusement ceux qui conspiraient contre la société à la

faveur du mystère; mais ils étaient les soldats occultes de la

lumière, ils devaient faire éclater le jour sur toutes les trames

criminelles, et c'est ce que signifiait cette splendeur subite

qui illuminait le tribunal lorsqu'il prononçait une sentence.

Les dispositions publiques de la loi sous Charlemagne

autorisaient cette guerre sainte contre les tyrans de la nuit. On

peut voir dans les Capitulaires de quelles peines devaient être

punis les sorciers, les devins, les enchanteurs, les noueurs

d'aiguillette, ceux qui évoquent le diable, et les empoisonneurs

au moyen de prétendus philtres amoureux.

[263] Ces mêmes lois défendent expressément de troubler l'air,

d'exciter des tempêtes, de fabriquer des caractères et des

talismans, de jeter des sorts, de faire des maléfices, de

pratiquer les envoûtements, soit sur les hommes, soit sur les

troupeaux. Les sorciers, astrologues, devins, nécromanciens,

mathématiciens occultes, sont déclarés exécrables et voués aux

mêmes peines que les empoisonneurs, les voleurs et les assassins.

On comprendra cette sévérité, si l'on se rappelle ce que nous

avons dit des rites horribles de la magie noire et de ses

sacrifices infanticides; il fallait que le danger fût grand,

puisque la répression se manifestait sous des formes si

multipliées et si sévères.

Une autre institution qui remonte aux mêmes sources que la sainte

vehme, fut la _chevalerie errante_. Les chevaliers errants

étaient des espèces de francs-juges qui en appelaient à Dieu et à

leur lance de toutes les injustices des châtelains et de toute la

malice des nécromans. C'étaient des missionnaires armés qui

pourfendaient les mécréants après s'être munis du signe de la

croix; ils méritaient ainsi le souvenir de quelque noble dame, et

sanctifiaient l'amour par le martyre d'une vie toute de

dévouement. Que nous sommes loin déjà de ces courtisanes païennes

auxquelles on immolait des esclaves, et pour lesquelles les

conquérants de l'ancien monde brûlaient des villes! Aux dames

chrétiennes il faut d'autres sacrifices; il faut avoir exposé sa

vie pour le faible et l'opprimé, il faut avoir délivré des

captifs, il faut avoir puni les profanateurs des affections

saintes, et alors ces belles et blanches dames aux jupes

armoriées, aux mains délicates et pâles, ces madones vivantes et

[264] fières comme des lis, qui reviennent de l'Église, leurs livres

d'heures sous le bras et leurs patenôtres à leur ceinture,

détacheront leur voile brodé d'or ou d'argent, et le donneront

pour écharpe au chevalier agenouillé devant elles qui les prie en

songeant à Dieu!

Ne nous souvenons plus des erreurs d'Ève, elles sont mille fois

pardonnées et compensées par cette grâce ineffable des nobles

filles de Marie!

CHAPITRE V.

MAGICIENS.

SOMMAIRE.--Excommunication du roi Robert--Saint Louis et le

rabbin Jéchiel.--La lampe magique et le clou enchanté.--Albert le

Grand et ses prodiges.--L'androïde.--Le bâton de saint Thomas

d'Aquin.

Le dogme fondamental de la haute science, celui qui consacre la

loi éternelle de l'équilibre, avait obtenu son entière

réalisation dans la constitution du monde chrétien. Deux colonnes

vivantes soutenaient l'édifice de la civilisation: le _pape_ et

l'_empereur_.

Mais l'empire s'était divisé en échappant aux faibles mains de

Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve. La puissance

temporelle, abandonnée aux chances de la conquête ou de

l'intrigue, perdit cette unité providentielle qui la mettait en

harmonie avec Rome. Le pape dut souvent intervenir comme grand

justicier, et à ses risques et périls il réprima les convoitises

et l'audace de tant de souverains divisés.

[265] L'excommunication était alors une peine terrible, car elle était

sanctionnée par les croyances universelles, et produisait, par un

effet mystérieux de cette chaîne magnétique de réprobations, des

phénomènes qui effrayaient la foule. C'est ainsi que Robert le

Pieux, ayant encouru cette terrible peine par un mariage

illégitime, devint père d'un enfant monstrueux semblable à ces

figures de démons que le moyen âge savait rendre si complètement

et si ridiculement difformes. Ce triste fruit d'une union

réprouvée attestait du moins les tortures de conscience et les

rêves de terreur qui avaient agité la mère. Robert y vit une

preuve de la colère de Dieu, et se soumit à la sentence

pontificale: il renonça à un mariage que l'Église déclarait

incestueux; il répudia Berthe pour épouser Constance de Provence,

et il ne tint qu'à lui de voir dans les moeurs suspectes et dans

le caractère altier de cette nouvelle épouse un second châtiment

du ciel.

Les chroniqueurs de ce temps-là semblent aimer beaucoup les

légendes diaboliques, mais ils montrent, en les racontant, bien

plus de crédulité que de goût. Tous les cauchemars des moines,

tous les rêves maladifs des religieuses, sont considérés comme

des apparitions réelles. Ce sont des fantasmagories dégoûtantes,

des allocutions stupides, des transfigurations impossibles,

auxquelles il ne manque, pour être amusantes, que la verve

artistique de Callot et de Cyrano Bergerac. Rien de tout cela,

depuis le règne de Robert jusqu'à celui de saint Louis, ne nous

parait digne d'être raconté.

Sous le règne de saint Louis vécut le fameux rabbin _Jéchiel_,

[266] grand kabbaliste et physicien très remarquable. Tout ce qu'on dit

de sa lampe et de son clou magique prouve qu'il avait découvert

l'électricité, ou du moins qu'il en connaissait les principaux

usages; car cette connaissance, aussi ancienne que la magie, se

transmettait comme une des clefs de la haute initiation.

Lorsque venait la nuit, une étoile rayonnante apparaissait dans

le logis de Jéchiel; la lumière en était si vive, qu'on ne

pouvait la fixer sans être ébloui, elle projetait un rayonnement

nuancé des couleurs de l'arc-en-ciel. On ne la voyait jamais

défaillir, ni s'éteindre, et l'on savait qu'elle n'était

alimentée ni avec de l'huile, ni avec aucune des substances

combustibles alors connues.

Lorsqu'un importun ou un curieux malintentionné essayait de

s'introduire chez Jéchiel, et persistait à tourmenter le marteau

de sa porte, le rabbin frappait sur un clou qui était planté dans

son cabinet, il s'échappait alors en même temps de la tête du

clou et du marteau de la porte une étincelle bleuâtre, et le

malavisé était secoué de telle sorte, qu'il criait miséricorde,

et croyait sentir la terre s'entr'ouvrir sous ses pieds. Un jour,

une foule hostile se pressa à cette porte avec des murmures et

des menaces: ils se tenaient les uns les autres par le bras pour

résister à la commotion et au prétendu tremblement de terre. Le

plus hardi secoua le marteau de la porte avec fureur. Jéchiel

toucha son clou. A l'instant les assaillants se renversèrent les

uns sur les autres et s'enfuirent en criant comme des gens

brûlés; ils étaient sûrs d'avoir senti la terre s'ouvrir et les

avaler jusqu'aux genoux, ils ne savaient comment ils en étaient

sortis; mais pour rien au monde ils ne seraient retournés faire

[267] le tapage à la porte du sorcier. Jéchiel conquit ainsi sa

tranquillité par la terreur qu'il répandait.

Saint Louis, qui, pour être un grand catholique, n'en était pas

moins un grand roi, voulut connaître Jéchiel; il le fit venir à

sa cour, eut avec lui plusieurs entretiens, demeura pleinement

satisfait de ses explications, le protégea contre ses ennemis, et

ne cessa pas, tant qu'il vécut, de lui témoigner de l'estime et

de lui faire du bien.

A cette même époque vivait Albert le Grand, qui passe encore

parmi le peuple pour le grand maître de tous les magiciens. Les

chroniqueurs assurent qu'il posséda la pierre philosophale, et

qu'il parvint, après trente ans de travail, à la solution du

problème de l'androïde; c'est-à-dire qu'il fabriqua un homme

artificiel, vivant, parlant et répondant à toutes les questions

avec une telle précision et une telle subtilité, que saint Thomas

d'Aquin, ennuyé de ne pouvoir le réduire au silence, le brisa

d'un coup de bâton. Telle est la fable populaire; voyons ce

qu'elle signifie.

Le mystère de la formation de l'homme et de son apparition

primitive sur la terre a toujours gravement préoccupé les curieux

qui cherchent les secrets de la nature. L'homme, en effet,

apparaît le dernier dans le monde fossile, et les jours de la

création de Moïse ont déposé leurs débris successifs, attestant

que ces jours furent de longues époques: comment donc l'humanité

se forma-t-elle? La Genèse nous dit que Dieu fit le premier homme

du limon de la terre, et qu'il lui insuffla la vie; nous ne

doutons pas un instant de la vérité de cette assertion. Loin de

nous cependant l'idée hérétique et anthropomorphe d'un Dieu

[268] façonnant de la terre glaise avec ses mains. Dieu n'a pas de

mains, c'est un pur esprit, et il fait sortir ses créations les

unes des autres par les forces mêmes qu'il donne à la nature. Si

donc le Seigneur a tiré Adam du limon de la terre, nous devons

comprendre que l'homme est sorti de terre sous l'influence de

Dieu, mais d'une manière naturelle. Le nom d'Adam en hébreu

désigne une terre rouge; or, quelle peut être cette terre rouge?

Voilà ce que cherchaient les alchimistes: en sorte que le grand

oeuvre n'était pas le secret de la transmutation des métaux,

résultat indifférent et accessoire, c'était l'arcane universel de

la vie, c'était la recherche du point central de transformation

où la lumière se fait matière et se condense en une terre qui

contient en elle le principe du mouvement et de la vie; c'était

la généralisation du phénomène qui colore le sang en rouge par la

création de ces innombrables globules aimantés comme les mondes

et vivants comme des animaux. Les métaux, pour les disciples

d'Hermès, étaient le sang coagulé de la terre passant, comme

celui de l'homme, du blanc au noir et du noir au vermeil, suivant

le travail de la lumière. Remettre ce fluide en mouvement par la

chaleur, et lui rendre la fécondation colorante de la lumière au

moyen de l'électricité, telle était la première partie de

l'oeuvre des sages; mais la fin était plus difficile et plus

sublime, il s'agissait de retrouver la terre adamique qui est le

sang coagulé de la terre vivante; et le rêve suprême des

philosophes était d'achever l'oeuvre de Prométhée en imitant le

travail de Dieu, c'est-à-dire en faisant naître un homme enfant

de la science, comme Adam fut l'enfant de la toute-puissance

divine: ce rêve était insensé peut-être, mais il était beau.

[269] La magie noire, qui singe toujours la magie de lumière, mais en

la prenant à rebours, se préoccupa aussi beaucoup de l'androïde,

car elle voulait en faire l'instrument de ses passions et

l'oracle de l'enfer. Pour cela il fallait faire violence à la

nature et obtenir une sorte de champignon vénéneux plein de

malice humaine concentrée, une réalisation vivante de tous les

crimes. Aussi cherchait-on la mandragore sous le gibet des

pendus; on la faisait arracher par un chien qu'on attachait à la

racine, et qu'on frappait d'un coup mortel: le chien devait

arracher la mandragore dans les convulsions de l'agonie. L'âme du

chien passait alors dans la plante et y attirait celle du

pendu... Mais c'est assez d'horreurs et d'absurdités. Les curieux

d'une pareille science peuvent consulter ce grimoire vulgaire

connu dans les campagnes sous le nom du _Petit Albert_; ils y

verront comment on peut faire aussi la mandragore sous la forme

d'un coq à figure humaine. La stupidité dans toutes ces recettes

le dispute à l'immonde, et en effet on ne peut outrager

volontairement la nature sans renverser en même temps toutes les

lois de la raison.

_Albert le Grand_ n'était ni infanticide ni déicide, il n'avait

commis ni le crime de Tantale, ni celui de Prométhée, mais il

avait achevé de créer et d'armer de toutes pièces cette théologie

purement scolastique, issue des catégories d'Aristote et des

sentences de Pierre Lombard, cette logique du syllogisme qui

argumente au lieu de raisonner, et qui trouve réponse à tout en

subtilisant sur les termes. C'était moins une philosophie qu'un

automate philosophique, répondant par ressort, et déroulant ses

[270] thèses comme un mouvement à rouages; ce n'était point le Verbe

humain, c'était le cri monotone d'une machine, la parole inanimée

d'un androïde; c'était la précision fatale de la mécanique, au

lieu de la libre application des nécessités rationnelles. Saint

Thomas d'Aquin brisa d'un seul coup tout cet échafaudage de

paroles montées d'avance, en proclamant l'empire éternel de la

raison par cette magnifique sentence que nous avons souvent

citée: «Une chose n'est pas juste parce que Dieu la veut, mais

Dieu la veut parce qu'elle est juste.» La conséquence prochaine

de cette proposition était celle-ci, en argumentant du plus au

moins: «Une chose n'est pas vraie parce qu'Aristote l'a dite,

mais Aristote n'a pu raisonnablement la dire que si elle est

vraie. Cherchez donc d'abord la vérité et la justice, et la

science d'Aristote vous sera donnée par surcroît.»

Histoire de la magie · 第 18 / 38 段