Cette légende est imitée de la fable de Psyché, et se rapporte,

comme cette fable, au danger des initiations sacrilèges ou à la

profanation des mystères de la religion et de l'amour; le récit

en est emprunté aux traditions des anciens bardes, et elle sort

évidemment de la savante école des druides. Le XIe siècle s'en

est emparé et l'a mise à la mode, mais elle existait déjà depuis

longtemps.

L'inspiration en France semble appartenir surtout aux femmes; les

_elfes_ et les _fées_ y ont précédé les saintes, et les saintes

françaises ont presque toutes quelque chose de féerique dans leur

[241] légende. _Sainte Clotilde_ nous a fait chrétiens, _sainte

Geneviève_ nous a conservés Français en repoussant par l'énergie

de sa vertu et de sa foi l'invasion menaçante d'Attila. _Jeanne

d'Arc_... mais celle-ci était plutôt de la famille des fées que

de la hiérarchie des saintes; elle mourut comme Hypathie, victime

des dons merveilleux de la nature et martyre de son caractère

généreux. Nous en reparlerons plus tard. Sainte Clotilde fait

encore des miracles dans nos provinces. Nous avons vu aux Andelys

la foule des pèlerins se presser autour d'une piscine où l'on

plonge tous les ans la statue de la sainte; le premier malade qui

descend ensuite dans l'eau est immédiatement guéri, c'est du

moins ce que proclame tout haut la confiance populaire. C'était

une énergique femme et une grande reine que cette Clotilde, aussi

fut-elle éprouvée par les plus poignantes douleurs: son premier

fils mourut après avoir reçu le baptême, et sa mort fut regardée

comme le résultat d'un maléfice; le second tomba malade et allait

mourir... Le caractère de la sainte ne fléchit pas et le Sicambre

ayant un jour besoin d'un courage plus qu'humain se souvint du

dieu de Clotilde. Veuve après avoir converti et fondé en quelque

sorte un grand royaume, elle vit égorger pour ainsi dire sous ses

yeux les deux enfants de Clodomir. C'est par de semblables

douleurs que les reines de la terre ressemblent à la reine du

ciel.

Après la grande et resplendissante figure de Clotilde, nous

voyons apparaître dans l'histoire, comme un repoussoir hideux, le

funeste personnage de _Frédégonde_, cette femme dont le regard

est un maléfice, cette sorcière qui tue les princes. Frédégonde

accusait volontiers ses rivales de magie et les faisait mourir au

[242] milieu des supplices qu'elle seule méritait. Il restait à

Chilpéric un fils de sa première femme: ce jeune prince, qui se

nommait Clovis, s'était épris d'une jeune fille du peuple dont la

mère passait pour sorcière. On accusa la mère et la fille d'avoir

troublé par des philtres la raison de Clovis, et d'avoir fait

mourir par des envoûtements magiques les deux enfants de

Frédégonde. Les deux malheureuses femmes furent arrêtées;

_Klodswinthe_, la jeune fille, fut battue de verges, on lui coupa

ses beaux cheveux, et Frédégonde les attacha elle-même à la porte

de l'appartement du jeune prince, puis on fit mettre Klodswinthe

en jugement. Ses réponses simples et fermes étonnèrent les juges:

quelqu'un conseilla, dit un chroniqueur, de la soumettre à

l'épreuve de l'eau bouillante; un anneau béni fut jeté dans une

cuve placée sur un grand feu, et l'accusée, vêtue de blanc, après

s'être confessée et avoir communié, dut plonger son bras dans la

cuve et chercher l'anneau. A l'immobilité des traits de

Klodswinthe, tout le monde crut qu'un miracle s'était accompli,

mais un cri de réprobation et d'horreur s'éleva quand la

malheureuse enfant retira son bras affreusement brûlé. Alors elle

demanda la permission de parler, et dit à ses juges et au peuple:

«Vous demandiez un miracle à Dieu pour preuve de mon innocence.

Dieu ne veut pas qu'on le tente et il ne suspend pas les lois de

la nature suivant le caprice des hommes; mais il donne la force à

ceux qui croient en lui, et il a fait pour moi une merveille bien

plus grande que celle qu'il vous a refusée. Cette eau m'a brûlée,

et j'y ai plongé mon bras tout entier et j'ai cherché et ramené

l'anneau. Je n'ai ni crié, ni pâli, ni défailli dans cette

[243] horrible torture. Si j'étais magicienne, comme vous le dites,

j'aurais employé des maléfices pour ne pas brûler, mais je suis

chrétienne et Dieu m'a fait la grâce de le prouver par la

constance des martyrs.» Cette logique n'était pas de nature à

être comprise à une époque si barbare. Klodswinthe fut reconduite

en prison en attendant le dernier supplice, mais Dieu la prit en

pitié et l'appela à lui, dit la chronique où nous avons puisé ces

détails. Si ce n'est qu'une légende, il faut convenir qu'elle est

belle et mérite d'être conservée.

Frédégonde perdait une de ses victimes, mais les deux autres ne

lui échappèrent pas. La mère de Klodswinthe fut mise à la

torture, et, vaincue par les tourments, elle avoua tout ce qu'on

voulut, même la culpabilité de sa fille, même la complicité de

Clovis. Frédégonde, armée de ses aveux, obtint du féroce et

imbécile Chilpéric l'abandon de son fils. Le jeune prince fut

arrêté et poignardé dans sa prison. Frédégonde déclara qu'il

avait voulu échapper à ses remords par le suicide. Le cadavre du

malheureux Clovis fut mis sous les yeux de son père, le poignard

était encore dans la plaie. Chilpéric regarda froidement ce

spectacle; il était entièrement dominé par Frédégonde qui le

trompait effrontément avec les officiers de son palais. On se

cachait si peu que le roi eut malgré lui des preuves de son

déshonneur. Au lieu de tuer sur-le-champ la reine et son

complice, il partit sans rien dire pour la chasse. Il eût

peut-être souffert cet outrage sans se plaindre de peur de

déplaire à Frédégonde, mais cette femme eut honte pour lui, elle

lui fit l'honneur de croire à sa colère afin d'avoir un prétexte

pour l'assassiner; il l'avait rassasiée de crimes et de

bassesses, elle le fit tuer par dégoût.

[244] Frédégonde, qui faisait brûler comme sorcières les femmes

coupables seulement de lui avoir déplu, s'exerçait elle-même à la

magie noire, et protégeait ceux qu'elle croyait vraiment

sorciers. Agéric, évêque de Verdun, avait fait arrêter une

pythonisse qui gagnait beaucoup d'argent en faisant retrouver les

objets perdus et en dénonçant les voleurs; c'était

vraisemblablement une somnambule. On exorcisa cette femme, le

diable déclara qu'il ne sortirait point tant qu'on le tiendrait

enchaîné, mais que si on laissait la pythonisse seule dans une

église, sans surveillant et sans gardes, il sortirait

certainement. On donna dans le piège, et ce fut la femme qui

sortit; elle se réfugia auprès de Frédégonde qui la cacha dans

son palais et finit par la soustraire aux exorcismes et

probablement au bûcher: elle fit donc cette fois une bonne action

par erreur et pour le plaisir de mal faire.

CHAPITRE III.

LOIS SALIQUES CONTRE LES SORCIERS.

SOMMAIRE.--Dispositions de la loi salique contre les

sorciers.--Un passage analogue du Talmud.--Décisions des

conciles.--Charles Martel accusé de magie.--Le cabaliste

Zédéchias.--Visions épidémiques du temps de Pépin le

Bref.--Palais et vaisseau aériens.--Les sylphes mis en jugement

et condamnés à ne plus reparaître.

Sous les rois de France de la première race, le crime de magie

n'entraînait la mort que pour les grands, et il s'en trouvait qui

faisaient gloire de mourir pour un crime qui les élevait

[245] au-dessus du vulgaire, et les rendait redoutables même aux

souverains. C'est ainsi que le général Mummol, torturé par ordre

de Frédégonde, déclara n'avoir rien souffert et provoqua lui-même

les épouvantables supplices à la suite desquels il mourut, en

bravant ses bourreaux que tant de constance avait forcés en

quelque sorte de lui faire grâce.

Dans les lois saliques, que Sigebert attribue à Pharamond, et

qu'il suppose avoir été promulguées en 424, on trouve les

dispositions suivantes:

«Si quelqu'un a traité hautement un autre d'_héréburge_ ou

_strioporte_, c'est le nom de celui qui porte le vase de cuivre

au lieu où les stryges font leurs enchantements, et s'il ne peut

l'en convaincre, qu'il soit condamné à une amende de sept mille

cinq cents deniers qui font cent quatre-vingts sous et demi.»

«Si quelqu'un traite une femme libre de _stryge_ ou de

_prostituée_ sans pouvoir prouver son dire, qu'il soit condamné à

une amende de deux mille cinq cents deniers qui font

soixante-deux sous et demi.»

«Si une stryge a dévoré un homme et qu'elle en soit convaincue,

elle sera condamnée à payer huit mille deniers, qui font deux

cents sous.»

On voit qu'en ce temps-là, l'anthropophagie était possible à prix

d'argent et que la chair humaine ne coûtait pas cher.

On payait cent quatre-vingt-sept sous et demi pour calomnier un

homme: pour douze sous et demi de plus, on pouvait l'égorger et

le manger, c'était plus loyal et plus complet.

Cette étrange législation nous rappelle un passage non moins

[246] singulier du Talmud que le célèbre rabbin Jéchiel expliqua d'une

manière fort remarquable en présence d'une reine que le livre

hébreu ne nomme pas: c'est sans doute la reine Blanche, car le

rabbin Jéchiel vivait du temps de saint Louis.

Il s'agissait de répondre aux objections d'un juif converti,

nommé Douin, et qui avait reçu au baptême le prénom de Nicolas.

Après plusieurs discussions sur les textes du Talmud, on en vint

à ce passage:

«Si quelqu'un a offert du sang de ses enfants à Moloch, qu'il

soit puni de mort.» C'est la loi de Moïse.

Le Talmud ajoute en forme de commentaire: «Celui donc qui aura

offert non-seulement du sang, mais tout le sang et toute la chair

de ses enfants, en sacrifice à Moloch, ne tombe pas sous les

prescriptions de la loi, et aucune peine n'est portée contre

lui.»

A la lecture de cet incompréhensible raisonnement tous les

assistants se récrièrent; les uns riaient de pitié, les autres

frémissaient d'indignation.

Rabbi Jéchiel obtint avec peine le silence, on l'écouta enfin,

mais avec une défaveur marquée, et comme en condamnant d'avance

tout ce qu'il allait dire.

«La peine de mort chez nous, dit alors Jéchiel, n'est pas une

vengeance; c'est une expiation et par conséquent une

réconciliation.

»Tous ceux qui meurent par la loi d'Israël, meurent dans la paix

d'Israël; ils reçoivent la réconciliation avec la mort et dorment

avec nos pères. Nulle malédiction ne descend avec eux dans la

tombe, ils vivent dans l'immortalité de la maison de Jacob.

»La mort est donc une grâce suprême, c'est une guérison par le

[247] fer d'une plaie envenimée; mais nous n'appliquons pas le fer aux

incurables; nous n'avons plus de droit sur ceux que la grandeur

de leur forfait retranche à jamais d'Israël.

»Ceux-là sont morts, et il ne nous appartient plus d'abréger le

supplice de leur réprobation sur la terre, ils appartiennent à la

colère de Dieu.

»L'homme n'a le droit de frapper que pour guérir, c'est pour cela

que nous ne frappons pas les incurables.

»Le père de famille ne châtie que ses enfants et il se contente

de fermer sa porte aux étrangers.

»Les grands coupables contre lesquels notre loi ne prononce

aucune peine, sont par ce fait même excommuniés à jamais, et

cette réprobation est une peine plus grande que la mort.»

Cette réponse de Jéchiel est admirable, et l'on y sent respirer

tout le génie patriarchal de l'antique Israël. Les juifs sont

véritablement nos pères dans la science, et si au lieu de les

persécuter nous avions cherché à les comprendre, ils seraient

maintenant sans doute moins éloignés de notre foi.

Cette tradition talmudique prouve combien est ancienne chez les

juifs la croyance à l'immortalité de l'âme. Qu'est-ce, en effet,

que cette réintégration du coupable dans la famille d'Israël par

une mort expiatoire, si ce n'est une protestation contre la mort

même et un sublime acte de foi en la perpétuité de la vie? Le

comte Joseph de Maistre comprenait bien cette doctrine lorsqu'il

élevait jusqu'à une espèce de sacerdoce exceptionnel la mission

sanglante du bourreau. Le supplice supplie, dit ce grand

écrivain, et l'effusion du sang n'a pas cessé d'être un

sacrifice. Si la peine capitale n'était pas une suprême

[248] absolution, elle ne serait qu'une représaille de meurtre: l'homme

qui subit sa peine accomplit toute sa pénitence et rentre par la

mort dans la société immortelle des enfants de Dieu.

Les lois saliques étaient celles d'un peuple encore barbare où

tout se rachetait, comme à la guerre, avec une rançon.

L'esclavage existait encore, et la vie humaine n'avait qu'une

valeur discutable et relative. On peut toujours acheter ce qu'on

a le droit de vendre, et l'on ne doit que de l'argent pour la

destruction d'un objet qui coûte de l'argent.

La seule législation forte de cette époque était celle de

l'Église, aussi les conciles portèrent-ils contre les stryges et

les empoisonneurs qui prenaient le nom de sorciers, les peines

les plus sévères. Le concile d'Agde dans le bas Languedoc, tenu

en 506, les excommunie; le premier concile d'Orléans, tenu en

511, défend expressément les opérations divinatoires; le concile

de Narbonne, en 589, frappe les sorciers d'une excommunication

sans espérance, et ordonne qu'ils soient faits esclaves et vendus

au profit des pauvres. Ce même concile ordonne de fustiger

publiquement les _amateurs du diable_, c'est-à-dire sans doute

ceux qui s'en occupaient, qui le craignaient, qui l'évoquaient,

qui lui attribuaient une partie de la puissance de Dieu. Nous

félicitons sincèrement les disciples de M. le comte de Mirville

de n'avoir pas vécu de ce temps-là.

Pendant que ces choses se passaient en France, un extatique

venait de fonder en Orient une religion et un empire. _Mahomet_

était-il un fourbe ou un halluciné? Pour les musulmans, c'est

[249] encore un prophète, et pour les savants qui connaissent à fond la

langue arabe, le _Coran_ sera toujours un chef-d'oeuvre.

Mahomet était un homme sans lettres, un simple conducteur de

chameaux, et il créa le monument le plus parfait de la langue de

son pays. Ses succès ont pu passer pour des miracles, et

l'enthousiasme guerrier de ses successeurs menaça un instant la

liberté du monde entier; mais toutes les forces de l'Asie vinrent

un jour se briser contre la main de fer de Charles-Martel. Ce

rude guerrier ne priait guère lorsqu'il fallait combattre;

manquait-il d'argent, il en prenait dans les monastères et dans

les églises, il donna même des bénéfices ecclésiastiques à des

soldats. Dieu, dans l'opinion du clergé, ne devait pas bénir ses

armes, aussi ses victoires furent-elles attribuées à la magie. Ce

prince avait tellement soulevé contre lui l'opinion religieuse,

qu'un vénérable personnage, saint Eucher, évêque d'Orléans, le

vit plongé dans les enfers. Le saint évêque, alors en extase,

apprit d'un ange qui le conduisait en esprit à travers les

régions d'outre-tombe, que les saints dont Charles-Martel avait

spolié ou profané les églises lui avaient interdit l'entrée du

ciel, avaient chassé son corps même de la sépulture, et l'avaient

précipité au fond de l'abîme. Eucher donna avis de cette

révélation à Boniface, évêque de Mayence, et à Fulrad,

archichapelain de Pépin le Bref. On ouvrit le tombeau de

Charles-Martel, le corps n'y était plus, la pierre intérieure

était noircie et comme brûlée, une fumée infecte s'en exhala et

un énorme serpent en sortit. Boniface adressa à Pépin le Bref et

à Carloman le procès-verbal de l'exhumation, ou plutôt de

l'ouverture du tombeau de leur père, en les invitant à profiter

[250] de ce terrible exemple et à respecter les choses saintes. Mais

était-ce bien les respecter que de violer ainsi la sépulture d'un

héros sur la foi d'un rêve pour attribuer à l'enfer ce travail de

destruction si complètement et si vite achevé par la mort?

Sous le règne de Pépin le Bref, des phénomènes fort singuliers se

montrèrent publiquement en France. L'air était plein de figures

humaines, le ciel reflétait des mirages de palais, de jardins, de

flots agités, de vaisseaux les voiles au vent et d'armées rangées

en bataille. L'atmosphère ressemblait à un grand rêve. Tout le

monde pouvait voir et distinguer les détails de ces fantastiques

tableaux. Était-ce une épidémie attaquant les organes de la

vision ou une perturbation atmosphérique qui projetait des

mirages dans l'air condensé? N'était-ce pas plutôt une

hallucination universelle produite par quelque principe enivrant

et pestilentiel répandu dans l'atmosphère? Ce qui donnerait plus

de probabilité à cette dernière supposition, c'est que ces

visions exaspéraient le peuple; on croyait distinguer en l'air

des sorciers qui répandaient à pleines mains les poudres

malfaisantes et les poisons. Les campagnes étaient frappées de

stérilité, les bestiaux mouraient, et la mortalité s'étendait

même sur les hommes.

On répandit alors une fable qui devait avoir d'autant plus de

succès et de crédit, qu'elle était plus complètement

extravagante. Il y avait alors un fameux kabbaliste, nommé

_Zédéchias_, qui tenait école de sciences occultes, et enseignait

non pas la kabbale, mais les hypothèses amusantes auxquelles la

kabbale peut donner lieu et qui forment la partie exotérique de

[251] cette science toujours cachée au vulgaire. Zédéchias amusait donc

les esprits avec la mythologie de cette kabbale fabuleuse. Il

racontait comment Adam, le premier homme, créé d'abord dans un

état presque spirituel, habitait au-dessus de notre atmosphère où

la lumière faisait naître pour lui et à son gré les végétations

les plus merveilleuses; là il était servi par une foule d'êtres

de la plus grande beauté, créés à l'image de l'homme et de la

femme, dont ils étaient les reflets animés, et formés de la plus

pure substance des éléments: c'étaient les sylphes, les

salamandres, les ondins et les gnomes; mais dans l'état

d'innocence, Adam ne régnait sur les gnomes et sur les ondins que

par l'entremise des sylphes et des salamandres qui, seuls,

avaient le pouvoir de s'élever jusqu'à son paradis aérien.

Rien n'égalait le bonheur du couple primitif servi par les

sylphes; ces esprits mortels étant d'une incroyable habileté pour

bâtir, tisser, faire fleurir la lumière en mille formes plus

variées que l'imagination la plus brillante et la plus féconde

n'a le temps de les concevoir. Le paradis terrestre, ainsi nommé

parce qu'il reposait sur l'atmosphère de la terre, était donc le

séjour des enchantements; Adam et Ève dormaient dans des palais

de perles et de saphirs, les roses naissaient autour d'eux et

s'étendaient en tapis sous leurs pieds; ils glissaient sur l'eau

dans des conques de nacre tirées par des cygnes, les oiseaux leur

parlaient avec une musique délicieuse, les fleurs se penchaient

pour les caresser; la chute leur fit tout perdre en les

précipitant sur la terre; les corps matériels dont ils furent

couverts, sont les peaux de bêtes dont il est parlé dans la

Bible. Ils se trouvèrent seuls et nus sur une terre qui

[252] n'obéissait plus aux caprices de leurs pensées; ils oublièrent

même la vie édénique, et ne l'entrevirent plus dans leurs

souvenirs que comme un rêve. Cependant, au-dessus de

l'atmosphère, les régions paradisiaques s'étendaient toujours,

habitées seulement par les sylphes et les salamandres qui se

trouvaient ainsi gardiens des domaines de l'homme, comme des

valets affligés qui restent dans le château d'un maître dont ils

n'espèrent plus le retour.

Les imaginations étaient pleines de ces merveilleuses fictions

lorsqu'apparurent les _mirages_ du ciel et les _figures humaines_

dans les nuées. Plus de doute alors, c'étaient les sylphes et les

salamandres de Zédéchias qui venaient chercher leurs anciens

maîtres; on confondit les rêves avec la veille, et plusieurs

personnes se crurent enlevées par les êtres aériens; il ne fut

bruit que de voyages au pays des sylphes, comme parmi nous on

parle de meubles animés et de manifestations fluidiques. La folie

gagna les meilleures têtes, et il fallut enfin que l'Église s'en

mêlât. L'Église aime peu les communications surnaturelles faites

à la multitude; de semblables révélations détruisant le respect

dû à l'autorité et la chaîne hiérarchique de l'enseignement ne

sauraient être attribuées à l'esprit d'ordre et de lumière. Les

fantômes des nuages furent donc atteints et convaincus d'être des

illusions de l'enfer; le peuple alors, désireux de s'en prendre à

quelqu'un, se croisa en quelque sorte contre les sorciers. La

folie publique se termina par une crise de fureur: les gens

inconnus qu'on rencontrait dans les campagnes étaient accusés de

descendre du ciel et tués sans miséricorde; plusieurs maniaques

avouèrent qu'ils avaient été enlevés par des sylphes ou par des

[253] démons; d'autres, qui s'en étaient déjà vantés, ne voulurent plus

ou ne purent plus s'en dédire: on les brûlait, on les jetait à

l'eau et on croirait à peine, dit Garinet[14], quel grand nombre

ils en firent périr ainsi dans tout le royaume. Ainsi se dénouent

ordinairement les drames où les premiers rôles sont joués par

l'ignorance et par la peur.

[Note 14: Garinet, _Histoire de la magie en France_, 1818, 1

vol. in-8.]

Ces épidémies visionnaires se reproduisirent sous les règnes

suivants, et la toute-puissance de Charlemagne dut intervenir

pour calmer l'agitation publique. Un édit, renouvelé depuis par

Louis le Débonnaire, défendit aux sylphes de se montrer sous les

peines les plus graves. On comprit qu'a défaut des sylphes ces

peines atteindraient ceux qui se vanteraient de les avoir vus et

on finit par ne les plus voir; les vaisseaux aériens rentrèrent

dans le port de l'oubli et personne ne prétendit plus avoir

voyagé dans le ciel. D'autres frénésies populaires remplacèrent

celle-là, et les splendeurs romanesques du grand règne de

Charlemagne vinrent fournir aux légendaires assez d'autres

prodiges à croire et d'autres merveilles à raconter.

[254]

CHAPITRE IV.

LÉGENDES DU RÈGNE DE CHARLEMAGNE.

SOMMAIRE.--L'épée enchantée et le cor magique de

Roland.--L'Enchiridion de Léon III.--Le sabbat--Les tribunaux

secrets ou les francs-juges.--Dispositions des Capitulaires

contre les sorciers.--La chevalerie errante.

Charlemagne est le véritable prince des enchantements et de la

féerie, son règne est comme une halte solennelle et brillante

entre la barbarie et le moyen âge; c'est une apparition de

majesté et de grandeur qui rappelle les pompes magiques du règne

de Salomon, c'est une résurrection et une prophétie. En lui

l'empire romain, enjambant les origines gauloises et franques,

reparaît dans toute sa splendeur; en lui aussi, comme dans un

type évoqué et réalisé par divination, se montre d'avance

l'empire parfait des âges de la civilisation mûrie, l'empire

couronné par le sacerdoce et appuyant son trône contre l'autel.

A Charlemagne commence l'ère de la chevalerie et l'épopée

merveilleuse des romans; les chroniques du règne de ce prince

ressemblent toutes à l'histoire des quatre fils Aymon ou d'Oberon

l'enchanteur. Les oiseaux parlent pour remettre dans le bon

chemin l'armée française égarée dans les forêts; des colosses

d'airain se dressent au milieu de la mer et montrent à l'empereur

les voies ouvertes de l'Orient. Roland, le premier des paladins,

possède une épée magique, baptisée comme une chrétienne et nommée

[255] _Durandal_; le preux parle à son épée, et elle semble le

comprendre, rien ne résiste à l'effort de ce glaive surnaturel.

Roland possède aussi un cor d'ivoire si artistement fait, que le

moindre souffle y produit un bruit qui s'entend de vingt lieues à

la ronde et qui fait trembler les montagnes; lorsque Roland

succombe à Roncevaux, plutôt écrasé que vaincu, il se soulève

encore comme un géant sous un déluge d'arbres et de roches

roulantes, il sonne du cor, et les Sarrazins prennent la fuite.

Charlemagne, qui est à plus de dix lieues de là, entend le cor de

Roland et veut aller à son secours; mais il en est empêché par le

traître Ganelon qui a vendu l'armée française aux barbares.

Roland, se voyant abandonné, embrasse une dernière fois sa

Durandal, puis, réunissant toutes ses forces, il en frappe à deux

mains un quartier de montagne contre lequel il espère la briser

pour ne pas la laisser tomber au pouvoir des infidèles, le

quartier de montagne est pourfendu sans que Durandal soit

ébréchée. Roland la serre sur sa poitrine et meurt avec une mine

si haute et si fière que les Sarrazins n'osent descendre pour

l'approcher et lancent encore en tremblant une grêle de flèches

contre leur vainqueur qui n'est plus.

Histoire de la magie · 第 17 / 38 段