l'immatérialité de l'âme qui se crée alors un ciel, des
campagnes, des palais inondés de lumière, ou des cavernes
sombres, suivant ses affections et ses désirs. On peut juger du
progrès moral par les habitudes des rêves, car en cet état le
libre arbitre est suspendu, et la fantaisie s'abandonne tout
entière aux instincts dominants. Les images se produisent alors,
soit comme un reflet, soit comme une ombre de la pensée. Les
pressentiments y prennent un corps, les souvenirs se mêlent aux
espérances. Le livre des rêves s'écrit alors en caractères tantôt
splendides tantôt obscurs, mais on peut trouver des règles
certaines pour le déchiffrer et pour le lire.
Jérôme Cardan a écrit un long commentaire sur le _Traité des
songes_ de Synésius, et l'a en quelque sorte complété par un
dictionnaire de tous les songes avec leur explication. Ce travail
n'a rien de commun avec les petits livres ridicules qu'on trouve
dans la librairie de pacotille, et il appartient réellement à la
bibliothèque sérieuse des sciences occultes.
[226] Quelques critiques ont attribué à Synésius les livres extrêmement
remarquables qui portent le nom de saint Denis l'Aréopagite; ce
qui est maintenant généralement reconnu, c'est qu'ils sont
apocryphes et appartiennent à la belle époque de l'école
d'Alexandrie. Ces livres, dont on ne peut comprendre toute la
sublimité si l'on n'est initié aux secrets de la haute kabbale,
sont le véritable monument de la conquête de cette science par le
christianisme. Les principaux traités sont ceux des noms divins,
de la hiérarchie dans le ciel et de la hiérarchie dans l'Église.
Le traité des noms divins explique en les simplifiant tous les
mystères de la théologie rabbinique. Dieu, dit l'auteur, est le
principe infini et indéfinissable parfaitement un et indicible,
mais nous lui donnons des noms qui expriment nos aspirations vers
cette perfection divine; l'ensemble de ces noms, leurs relations
avec les nombres, composent ce qu'il y a de plus élevé dans la
pensée humaine, et la théologie est moins la science de Dieu que
celle de nos aspirations les plus sublimes. L'auteur établit
ensuite sur l'échelle primitive des nombres tous les degrés de la
hiérarchie spirituelle toujours régie par le ternaire. Les ordres
angéliques sont au nombre de trois et chaque ordre contient trois
choeurs. C'est sur ce modèle que la hiérarchie doit s'établir
aussi sur la terre. L'Église en présente le type le plus parfait:
il y a les princes de l'Église, les évêques et les simples
ministres. Parmi les princes, on compte des cardinaux-évêques,
des cardinaux-prêtres et des cardinaux-diacres; parmi les
évêques, il y a les archevêques, les évêques et les prélats
coadjuteurs; parmi les ministres, il y a les curés, les simples
prêtres et les diacres. On s'élève à cette sainte hiérarchie par
[227] trois degrés préparatoires, le sous-diaconat, les ordres mineurs
et la cléricature. Les fonctions de tous ces ordres correspondent
à celles des anges et des saints, et doivent glorifier les noms
divins triples pour chacune des trois personnes, puisque dans
chacune des hypostases divines on adore la trinité tout entière.
Cette théologie transcendentale était celle de la primitive
Église, et peut-être ne l'a-t-on attribuée à saint Denis
l'Aréopagite que par suite d'une tradition qui remontait au temps
même des apôtres et de saint Denis, comme les rabbins rédacteurs
du Sépher Jézirah ont attribué ce livre au patriarche Abraham,
parce qu'il contient les principes de la tradition conservée de
père en fils dans la famille de ce patriarche. Quoi qu'il en
soit, les livres de saint Denis l'Aréopagite sont précieux pour
la science; ils consacrent l'union des initiations de l'ancien
monde avec la révélation du christianisme, en alliant une
intelligence parfaite de la suprême philosophie avec l'orthodoxie
la plus complète et la plus irréprochable.
[228]
LIVRE IV.
LA MAGIE ET LA CIVILISATION.
[Hébreu], Daleth.
CHAPITRE PREMIER.
MAGIE CHEZ LES BARBARES.
SOMMAIRE.--Le monde fantastique des sorciers.--Prodiges accomplis
et monstres vaincus pendant les premiers siècles de l'ère
chrétienne.--La Gaule magique.--Philosophie secrète des
druides.--Leur théogonie, leurs rites.--Évocations et
sacrifices.--Mission et influence des eubages.--Origine du
patriotisme français.--Médecine occulte.
La magie noire reculait devant la lumière du christianisme, Rome
était conquise par la croix et les prodiges se réfugiaient dans
ce cercle d'ombre que les provinces barbares faisaient autour de
la nouvelle splendeur romaine. Entre un grand nombre de
phénomènes étranges, en voici un qui fut constaté sous le règne
de l'empereur Adrien:
A Tralles en Asie, une jeune fille noble nommée _Philinnium_,
originaire de Corinthe, et fille de Démostratès et de Charito,
s'était éprise d'un jeune homme de basse condition nommé
_Machatès_. Un mariage était impossible, Philinnium, comme nous
l'avons dit, était noble et c'était de plus une fille unique et
[229] une riche héritière. Machatès était un homme du peuple et tenait
une hôtellerie[12]. La passion de Philinnium s'exaspéra par les
obstacles; elle s'échappa de la maison paternelle, et vint
trouver Machatès. Un commerce illégitime s'établit entre eux et
dura six mois, après lesquels la jeune fille fut découverte par
ses parents, reprise par eux et sévèrement séquestrée. On prit
même des mesures pour quitter le pays et emmener Philinnium à
Corinthe; mais alors la jeune fille, qui avait sensiblement
dépéri depuis qu'elle était séparée de son amant, fut atteinte
d'une maladie de langueur, elle ne souriait plus, ne dormait
plus, refusait toute nourriture, et définitivement elle mourut.
[Note 12: Cette circonstance, qui ne se trouve pas dans Phlégon,
a été ajoutée par les démonographes français.]
[Illustration: LA MAGIE HERMÉTIQUE tirée d'un ancien manuscrit.
_Imp. Caron-Delamarre, Quai des Gds Augustins, 17, Paris_]
Les parents renoncèrent alors à leur départ, et achetèrent un
caveau funéraire où la jeune fille fut déposée couverte des plus
riches vêtements. Cette sépulture était dans un enclos
appartenant à la famille, où personne n'entra plus, car les
païens n'avaient pas coutume d'aller prier près de la tombe des
morts.
Machatès ignorait ce qu'était devenue sa maîtresse: tout s'était
passé en secret, tant cette noble famille craignait le scandale.
La nuit qui suivit la sépulture de Philinnium, le jeune homme
était prêt à se coucher, lorsque sa porte s'ouvrit lentement, il
s'avança tenant sa lampe à la main, et reconnut Philinnium
magnifiquement parée, mais pâle, froide, et le regardant avec des
yeux d'une effrayante Fixité.
Machatès courut à elle, la prit dans ses bras, lui fit mille
questions et mille caresses, ils passèrent enfin la nuit
[230] ensemble, mais avant le jour Philinnium se leva et disparut
pendant que son amant était encore plongé dans un profond
sommeil.
La jeune fille avait une vieille nourrice qui la pleurait et
qu'elle avait tendrement aimée. Peut-être cette femme avait-elle
été complice des égarements de la pauvre morte, et depuis qu'on
avait enseveli sa bien-aimée elle ne dormait plus, et se relevait
souvent la nuit dans une sorte de délire pour aller rôder autour
de la demeure de Machatès. Quelques jours donc après ce que nous
venons de raconter, la nourrice passant le soir à une heure assez
avancée près de la maison du jeune homme vit de la lumière dans
sa chambre. Elle s'approcha, et regardant par les fentes de la
porte, elle reconnut Philinnium qui était assise près de son
amant, le contemplant sans rien dire et s'abandonnant à ses
caresses.
La pauvre femme tout éperdue courut chez ses maîtres, éveilla la
mère et lui raconta ce qu'elle venait de voir; la mère la traita
d'abord de visionnaire et de folle, puis enfin vaincue par ses
instances, elle se lève et se rend à la maison de Machatès. Tout
dormait déjà, elle frappe, personne ne lui répond; elle regarde
par les fentes de la porte, la lampe était éteinte, mais un rayon
de la lune éclairait encore la chambre. Sur un siége, Charito
reconnut les vêtements de sa fille et dans le lit, malgré l'ombre
de l'alcôve, elle distingua la forme de deux personnes qui
dormaient.
L'épouvante saisit la mère, elle retourna chez elle en
chancelant, n'eut pas le courage de visiter le sépulcre de sa
fille et passa le reste de la nuit dans l'agitation et dans les
larmes.
[231] Le lendemain elle retourna au logis de Machatès et le questionna
avec douceur. Le jeune homme avoua que Philinnium revenait le
voir toutes les nuits. «Pourquoi me la refuser, dit-il à la mère,
nous sommes fiancés devant les dieux;» et, ouvrant un coffre, il
montra à Charito l'anneau et la ceinture de sa fille. «Elle me
les a donnés la nuit dernière, ajouta-t-il, en me jurant de
n'appartenir jamais qu'à moi; ne cherchez donc plus à nous
séparer puisqu'une promesse mutuelle nous réunit.
--Iras-tu donc à ton tour la trouver dans sa tombe, dit la mère.
Philinnium est morte depuis quatre jours et c'est sans doute une
sorcière ou une stryge qui aura pris sa figure pour te tromper;
tu es le fiancé de la mort, demain tes cheveux blanchiront,
après-demain on pourra t'ensevelir aussi, et c'est de cette
manière que les dieux vengent l'honneur d'une famille outragée.»
Machatès pâlit et trembla en entendant ce langage, il craignit
d'avoir été le jouet des puissances infernales; il dit à Charito
d'amener son mari le soir même, il les ferait cacher près de sa
chambre, et à l'heure où le fantôme entrerait, il donnerait un
signal pour les prévenir.
Ils vinrent en effet, et à l'heure accoutumée Philinnium entra
chez Machatès, qui s'était couché tout habillé et faisait
semblant de dormir.
La jeune fille se déshabille et vient se placer près de lui,
Machatès donne le signal, Démostratès et Charito entrent avec des
flambeaux à la main, et poussent un grand cri en reconnaissant
leur fille.
Philinnium alors lève sa tête, pâle puis elle se dresse tout
entière sur le lit, et dit d'une voix creuse et terrible: «O mon
père et ma mère, pourquoi avez-vous été jaloux de mon bonheur, et
[232] pourquoi me poursuivez-vous au delà même de la tombe? Mon amour
avait fait violence aux dieux infernaux, la puissance de la mort
était suspendue, trois jours encore et j'étais rendue à la vie!
mais votre curiosité cruelle anéantit le miracle de la nature:
vous me tuez une seconde fois!...»
En achevant ces paroles elle tomba sur le lit comme une masse
inerte. Ses traits se flétrirent tout à coup, une odeur
cadavéreuse remplit la chambre, et on ne vit plus que les restes
défigurés d'une fille morte depuis cinq jours.
Le lendemain toute la ville fut bouleversée par la nouvelle de ce
prodige. On courut au cirque où toute l'histoire fut publiquement
racontée, puis la foule se porta au caveau mortuaire de
Philinnium. La jeune fille n'y était plus, mais on trouva à sa
place un anneau de fer et une coupe dorée qu'elle avait reçus en
présents de Machatès. On retrouva le cadavre dans la chambre de
l'hôtellerie; Machatès avait disparu.
Les devins furent consultés et ordonnèrent d'enterrer les restes
de Philinnium hors de l'enceinte de la ville. On fit des
sacrifices aux furies et au Mercure terrestre, on conjura les
dieux mânes et l'on fit des offrandes à Jupiter hospitalier.
Phlégon, affranchi d'Adrien, qui fut témoin oculaire de ces faits
et qui les raconte dans une lettre particulière, ajoute qu'il dut
employer son autorité pour calmer la ville agitée par un
événement si extraordinaire, et finit son récit par ces mots: «Si
vous jugez à propos d'en informer l'empereur, faites-le-moi
savoir afin que je vous envoie quelques-uns de ceux qui ont été
témoins de toutes ces choses.»
[233] C'est donc une histoire bien avérée que celle de Philinnium. Un
grand poète allemand en a fait le sujet d'une ballade que tout le
monde sait par coeur, et qui est intitulée la _Fiancée de
Corinthe_. Il suppose que les parents de la jeune fille étaient
chrétiens, ce qui lui donne l'occasion de faire une opposition
fort-poétique des passions humaines et des devoirs de la
religion. Les démonographes du moyen âge n'eussent pas manqué
d'expliquer la résurrection ou peut-être la mort apparente de la
jeune Grecque par une obsession diabolique. Nous y voyons, pour
notre part, une léthargie hystérique accompagnée de somnambulisme
lucide; le père et la mère de Philinnium la tuèrent en la
réveillant et l'imagination publique exagéra toutes les
circonstances de cette histoire.
Le Mercure terrestre auquel les devins ordonnèrent des sacrifices
n'est autre chose que la lumière astrale personnifiée. C'est le
génie fluidique de la terre, génie fatal pour les hommes qui
l'excitent sans savoir le diriger; c'est le foyer de la vie
physique et le réceptacle aimanté de la mort.
Cette force aveugle que la puissance du christianisme allait
enchaîner et repousser dans le puits de l'abîme, c'est-à-dire au
centre de la terre, manifesta ses dernières convulsions et ses
derniers efforts chez les Barbares par des enfantements
monstrueux. Il n'est guère de régions où les prédicateurs de
l'Évangile n'aient eu à combattre des animaux aux formes
hideuses, incarnations de l'idolâtrie agonisante. Les vouivres,
les graouillis, les gargouilles, les tarasques, ne sont pas
uniquement des allégories. Il est certain que les désordres
moraux produisent des laideurs physiques et réalisent en quelque
sorte les épouvantables figures que la tradition prête aux
[234] démons. Les ossements fossiles, à l'aide desquels la science de
Cuvier a reconstruit des monstres gigantesques, appartiennent-ils
réellement tous à des époques antérieures à notre création?
Est-ce une allégorie que cet immense dragon que Régulus dut
attaquer avec des machines de guerre, et qu'on trouva, au dire de
Tite-Live et de Pline, sur les bords du fleuve Bagrada? Sa peau
qui avait cent vingt pieds de long fut envoyée à Rome, et y fut
conservée jusqu'à l'époque de la guerre contre Numance. C'était
une tradition chez les anciens, que les dieux irrités par des
crimes extraordinaires, envoyaient des monstres sur la terre, et
cette tradition est trop universelle pour n'être point appuyée
sur des faits réels, les récits qui s'y rapportent appartiennent
moins souvent à la mythologie qu'à l'histoire.
Dans tous les souvenirs qui nous restent des peuples barbares à
l'époque où le christianisme les conquit à la civilisation, nous
trouvons avec les dernières traces de la haute initiation magique
répandue autrefois par tout le monde, les preuves de
l'obscurcissement qu'avait subi cette révélation primitive et de
l'avilissement idolâtrique dans lequel le symbolisme de l'ancien
monde était tombé; partout régnaient, au lieu des disciples des
mages, les devins, les sorciers et les enchanteurs. On avait
oublié le Dieu suprême pour diviniser les hommes. Rome avait
donné cet exemple à ses provinces, et l'apothéose des Césars
avait appris au monde la religion des dieux de sang. Les
Germains, sous le nom d'Irminsul, adoraient cet Arminius, ou
Hermann, qui fit pleurer à Auguste les légions de Varus, et lui
offraient des victimes humaines. Les Gaulois donnaient à Brennus
[235] les attributs de Taranis et de Teutatès, et brûlaient en son
honneur des colosses d'osier remplis de Romains. Partout régnait
le matérialisme, car l'idolâtrie n'est pas autre chose, et la
superstition toujours cruelle parce qu'elle est lâche.
La Providence qui prédestinait la Gaule à devenir la France très
chrétienne y avait pourtant fait briller la lumière des
éternelles vérités. Les premiers druides avaient été les vrais
enfants des mages, et leur initiation venait de l'Égypte et de la
Chaldée, c'est-à-dire des sources pures de la kabbale primitive:
ils adoraient la trinité sous les noms d'_Isis_ ou _Ilésus_,
l'harmonie suprême; de _Belen_ ou _Bel_, qui signifie en assyrien
le Seigneur, nom correspondant à celui d'Adonaï; et de _Camul_ ou
_Camaël_, nom qui dans la kabbale personnifie la justice divine.
Au-dessous de ce triangle de lumière ils supposaient un reflet
divin, composé aussi de trois rayons personnifiés: d'abord
Teutatès ou Teuth, le même que le Thoth des Égyptiens, le verbe
ou l'intelligence formulée, puis la force et la beauté dont les
noms variaient comme les emblèmes. Ils complétaient enfin le
septénaire sacré par une image mystérieuse qui représentait le
progrès du dogme et ses réalisations futures: c'était une jeune
fille voilée tenant un enfant dans ses bras, et ils dédiaient
cette image _à la vierge qui deviendra mère_[13].
[Note 13: On a trouvé à Chartres une statue druidique ayant
cette forme et cette inscription:
VIRGINI PARITURAE.]
Les anciens druides vivaient dans une rigoureuse abstinence,
gardaient le plus profond secret sur leurs mystères, étudiaient
les sciences naturelles et n'admettaient parmi eux de nouveaux
[236] adeptes qu'après de longues initiations. Ils avaient à Autun un
collége célèbre dont les armoiries, au dire de Saint-Foix,
subsistent encore dans cette ville: elles sont d'azur à la
couchée de serpents d'argent surmontée d'un gui de chêne garni de
ses glands de sinople; c'est pour le distinguer des autres guis
que le blason donne des glands au gui de chêne, mais la branche
de chêne seule porte des glands. Le gui est un feuillage parasite
qui ne fructifie pas comme l'arbre qui l'a porté.
Les druides ne construisaient pas de temples, ils accomplissaient
les rites de leur religion sur les dolmens et dans les forêts. On
se demande encore à l'aide de quelles machines ils ont pu
soulever les pierres colossales qui formaient leurs autels, et
qui se dressent encore sombres et mystérieuses sous le ciel
nuageux de l'Armorique. Les anciens sanctuaires avaient leurs
secrets qui ne sont pas venus jusqu'à nous.
Les druides enseignaient que l'âme des ancêtres s'attache aux
enfants; qu'elle est heureuse de leur gloire ou tourmentée de
leur honte; que les génies protecteurs s'attachent aux arbres et
aux pierres de la patrie; que le guerrier mort pour son pays a
expié toutes ses fautes et rempli dignement sa tâche, il devient
alors un génie, et désormais il exerce le pouvoir des dieux.
Aussi chez les Gaulois le patriotisme était-il une religion: les
femmes et les enfants même s'armaient, s'il le fallait, pour
repousser l'invasion, et les Jeanne d'Arc, les Jeanne Hachette de
Beauvais, n'ont fait que continuer les traditions de ces nobles
filles des Gaules.
Ce qui attache au sol de la patrie, c'est la magie des souvenirs.
[237] Les druides étaient prêtres et médecins; ils guérissaient par le
magnétisme, et ils attachaient leur influence fluidique à des
amulettes. Le gui de chêne et l'oeuf de serpent étaient leurs
panacées universelles, parce que ces substances attirent d'une
manière toute particulière la lumière astrale. La solemnité avec
laquelle on récoltait le gui, attirait sur ce feuillage la
confiance populaire et le magnétisait à grands courants. Aussi
opérait-il des cures merveilleuses, surtout lorsqu'il était
appliqué par les eubages avec des conjurations et des charmes.
N'accusons pas nos pères de trop de crédulité, ils savaient
peut-être ce que nous ne savons plus.
Les progrès du magnétisme feront découvrir un jour les propriétés
absorbantes du gui de chêne. On saura alors le secret de ces
excroissances spongieuses qui attirent le luxe inutile des
plantes et se surchargent de coloris et de saveur: les
champignons, les truffes, les galles d'arbres, les différentes
espèces de gui, seront employés avec discernement par une
médecine nouvelle à force d'être ancienne. On ne rira plus alors
de Paracelse qui recueillait l'_usnée_ sur les crânes des pendus;
mais il ne faut pas marcher plus vite que la science, elle ne
recule que pour mieux avancer.
[238]
CHAPITRE II
INFLUENCE DES FEMMES.
SOMMAIRE.--Influence des femmes chez les Gaulois.--Les vierges de
l'île de Sayne.--La magicienne Velléda.--Bertha la
fileuse.--Mélusine.--Les elfes et les fées.--Sainte Clotilde et
sainte Geneviève.--La sorcière Frédégonde.
La Providence en imposant à la femme les devoirs si sévères et si
doux de la maternité, lui a donné droit à la protection et au
respect de l'homme. Assujettie par la nature même aux
conséquences des affections qui sont sa vie, elle conduit ses
maîtres avec les chaînes que l'amour lui donne; plus elle est
soumise aux lois qui constituent et qui protègent son honneur,
plus elle est puissante et respectée dans le sanctuaire de la
famille. Pour elle, se révolter, c'est abdiquer, et lui prêcher
une prétendue émancipation, c'est lui conseiller le divorce en la
vouant d'avance à la stérilité et au mépris.
Le christianisme seul a pu légitimement émanciper la femme en
l'appelant et à la virginité à la gloire du sacrifice. Numa avait
pressenti ce mystère lorsqu'il instituait les vestales; mais les
druides devançaient le christianisme en écoutant les inspirations
des vierges, et en rendant des honneurs presque divins aux
prêtresses de l'île de Sayne.
En Gaule, les femmes ne régnaient pas par leur coquetterie et par
leurs vices, mais elles gouvernaient par leurs conseils. On ne
faisait ni la paix ni la guerre sans les avoir consultées; les
[239] intérêts du foyer et de la famille étaient ainsi plaidés par les
mères, et l'orgueil national devenait juste lorsqu'il était ainsi
tempéré par l'amour maternel de la patrie.
Chateaubriand a calomnié _Velléda_ en la faisant succomber à
l'amour d'Eudore. Velléda vécut et mourut vierge. Elle était déjà
vieille quand les Romains envahirent les Gaules: c'était une
espèce de pythie qui prophétisait dans les grandes solennités, et
dont on recueillait les oracles avec vénération; elle était vêtue
d'une longue robe noire sans manches, la tête couverte d'un voile
blanc qui lui descendait jusqu'aux pieds; elle portait une
couronne de verveine et avait à sa ceinture une faucille d'or;
son sceptre avait la forme d'un fuseau, son pied droit était
chaussé d'une sandale et son pied gauche portait une sorte de
chaussure à poulaine. On a pris plus tard les statues de Velléda
pour celles de _Berthe_ au long pied. La grande prêtresse, en
effet, portait les insignes de la divinité protectrice des
druidesses; c'était _Hertha_ ou _Wertha_, la jeune Isis gauloise,
la reine du ciel, la vierge qui devait enfanter. On la
représentait avec un pied sur la terre et l'autre sur l'eau,
parce qu'elle était reine de l'initiation et qu'elle présidait à
la science universelle des choses. Le pied qu'elle posait sur
l'eau était ordinairement porté par une barque analogue à la
barque ou à la conque de l'ancienne Isis. Elle tenait le fuseau
des Parques chargé d'une laine moitié blanche et moitié noire,
parce qu'elle préside à toutes les formes et à tous les symboles,
et qu'elle tisse le vêtement des idées. On lui donnait aussi la
forme allégorique des sirènes moitié femme et moitié poisson, ou
le torse d'une belle jeune fille et deux jambes faites en
[240] serpents, pour signifier la mutation et la mobilité continuelle
des choses, et l'alliance analogique des contraires dans la
manifestation de toutes les forces occultes de la nature. Sous
cette dernière forme, Hertha prenait le nom de _Mélusine_ ou
_Mélosina_ (la _musicienne_, la _chanteuse_), c'est-à-dire la
_sirène_ révélatrice des harmonies. Telle est l'origine des
images et des légendes de la reine Berthe et de la fée Mélusine.
Cette dernière se montra, dit-on, dans le XIe siècle à un
seigneur de Lusignan; elle en fut aimée et consentit à le rendre
heureux, à condition qu'il ne chercherait pas à épier les
mystères de son existence; le seigneur le promit, mais la
jalousie le rendit curieux et parjure; il épia Mélusine, et la
surprit dans ses méthamorphoses, car une fois par semaine la fée
reprenait ses jambes de serpents. Il poussa un cri auquel
répondit un autre cri plus désespéré et plus terrible. Mélusine
avait disparu, mais elle revient encore en poussant des clameurs
lamentables toutes les fois qu'une personne de la maison de
Lusignan est sur le point de mourir.