reproches à son infernal complice; celui-ci avoue son
impuissance. Cyprien le chasse honteusement et fait apparaître un
démon d'un ordre supérieur. Le nouveau venu se transforme tour à
tour en jeune fille et en beau garçon pour tenter Justine par des
conseils et des caresses. La vierge va succomber, mais son bon
ange l'assiste; elle joint le souffle au signe de la croix et
chasse le mauvais esprit. Cyprien alors invoque le roi des
enfers. Satan vient en personne. Il frappe Justine de toutes les
douleurs de Job et répand une peste affreuse dans Antioche, en
faisant dire aux oracles que la peste cessera quand Justine
apaisera Vénus et l'amour outragés. Justine prie publiquement
pour le peuple, et la peste cesse. Satan est vaincu à son tour,
Cyprien le contraint d'avouer la toute-puissance du signe de la
croix et le brave en se marquant de ce signe. Il abjure la magie,
il est chrétien, il devient évêque et retrouve Justine dans un
[211] monastère de vierges; ils s'aiment alors du pur et durable amour
de la céleste charité, la persécution les atteint; on les arrête
ensemble, ils sont mis à mort le même jour et vont consommer au
sein de Dieu leur mariage mystique et éternel.
La légende fait saint Cyprien évêque d'Antioche, tandis que
l'histoire ecclésiastique le fait évêque de Carthage. Peu importe
d'ailleurs que ce soit ou non le même. L'un est un personnage
poétique, l'autre est un père de l'Église et un martyr.
On trouve dans les anciens grimoires une oraison attribuée au
saint Cyprien de la légende et qui est peut-être du saint évêque
de Carthage. Les expressions obscures et figurées dont elle est
remplie, auront peut-être fait supposer qu'avant d'être évêque et
chrétien, Cyprien s'était adonné aux pratiques funestes de la
magie noire.
En voici la traduction:
«Moi, Cyprien, serviteur de notre Seigneur Jésus-Christ, j'ai
prié Dieu le père tout-puissant, et j'ai dit: tu es le Dieu fort,
mon Dieu tout-puissant qui habites dans la grande lumière! Tu es
saint et digne de louange, et depuis le temps ancien, tu as vu la
malice de ton serviteur et les iniquités dans lesquelles j'étais
plongé par la malice du démon. Je ne savais pas alors ton vrai
nom, je passais au milieu des brebis et elles étaient sans
pasteur. Les nuages ne pouvaient donner leur rosée à la terre,
les arbres restaient sans fruits et les femmes en travail ne
pouvaient être délivrées; je liais et je ne déliais point, je
liais les poissons de la mer et ils n'étaient point libres, je
liais les sentiers de la mer et je retenais ensemble bien des
[212] maux. Mais maintenant, Seigneur Jésus-Christ, mon Dieu, j'ai
connu ton saint nom et je l'ai aimé, et je me suis converti de
tout mon coeur, de toute mon âme et de toutes mes entrailles, me
détournant de la multitude de mes fautes pour marcher dans ton
amour et suivant tes commandements qui sont ma foi et ma prière.
Tu es le verbe de vérité, la parole unique du père, et je te
conjure maintenant de rompre la chaîne des nuées et de faire
descendre sur tes enfants ta pluie bienfaisante comme du lait, et
de délier les fleuves et de rendre libres les créatures qui
nagent ainsi que celles qui volent; je te conjure de briser
toutes les chaînes et toutes les entraves par la vertu de ton
saint nom!»
Cette prière est évidemment très ancienne et elle renferme des
souvenirs très remarquables des figures primitives de
l'ésotérisme chrétien aux premiers siècles.
La qualification d'_aurea_ ou _dorée_ donnée à la légende
fabuleuse des saints allégoriques en indique assez le caractère.
L'or aux yeux des initiés est de la lumière condensée, ils
appellent nombres d'or les nombres sacrés de la kabbale, vers
dorés de Pythagore, les enseignements moraux de ce philosophe, et
c'est pour la même raison qu'un livre mystérieux d'Apulée où un
âne joue un grand rôle a été appelé l'âne d'or.
Les païens accusaient les chrétiens d'adorer un âne, et ils
n'avaient point inventé cette injure, elle venait des juifs de
Samarie qui, figurant les données de la kabbale sur la divinité
par des symboles égyptiens, représentaient aussi l'intelligence
par la figure de l'étoile magique adorée sous le nom de
_Rempham_, la science sous l'emblème d'Anubis dont ils
changeaient le nom en celui de _Nibbas_, et la foi vulgaire ou la
[213] crédulité sous la figure de _Thartac_, dieu qu'on représentait
avec un livre, un manteau et une tête d'âne; suivant les docteurs
samaritains, le christianisme était le règne de _Thartac_;
c'étaient la foi aveugle et la crédulité vulgaire érigées en
oracle universel et préférées à l'intelligence et à la science.
C'est pourquoi dans leurs rapports avec les gentils, lorsqu'ils
entendaient ceux-ci les confondre avec les chrétiens, ils se
récriaient et priaient qu'on ne les confondît pas avec les
adorateurs exclusifs de la tête d'âne.
Cette prétendue révélation fit beaucoup rire les philosophes, et
Tertullien parle d'une caricature romaine exposée de son temps où
l'on voyait Thartac dans toute sa gloire avec cette inscription
qui fit rire Tertullien lui-même, auteur, comme l'on sait, du
fameux _credo quia absurdum: tête d'âne, Dieu des chrétiens_.
L'âne d'or d'Apulée est la légende occulte de Thartac. C'est une
épopée magique et une satyre contre le christianisme, que
l'auteur avait sans doute professé pendant quelque temps. C'est
du moins ce qu'il semble dire sous l'allégorie de sa métamorphose
en âne.
Voici le sujet du livre d'Apulée: Il voyage en Thessalie, pays
des enchantements; il reçoit l'hospitalité chez un homme dont la
femme est sorcière; il séduit la servante de cette femme et croit
surprendre par ce moyen les secrets de la maîtresse. La servante
veut en effet livrer à son amant une composition au moyen de
laquelle la sorcière se métamorphose en oiseau, mais elle se
trompe de boîte et Apulée se trouve métamorphosé en âne.
La maladroite amante le console en lui disant que pour reprendre
[214] sa première forme il suffit de manger des roses, la rose est la
fleur de l'initiation. Mais où trouver des roses pendant la nuit?
Il faut attendre au lendemain. La servante mène l'âne à l'écurie,
des voleurs surviennent, l'âne est pris et emmené. Plus moyen
depuis lors de s'approcher des roses, les roses ne sont pas
faites pour les ânes, et les jardiniers le chassent à coups de
bâton.
Pendant sa longue et triste captivité il entend raconter
l'histoire de Psyché, cette histoire merveilleuse et symbolique
qui est comme l'âme et la poésie de la sienne. Psyché a voulu
surprendre les secrets de l'amour comme Apulée ceux de la magie,
elle a perdu l'amour, et lui la forme humaine; elle est errante,
exilée, soumise à la colère de Vénus, il est esclave des voleurs.
Mais Psyché doit remonter au ciel après avoir traversé l'enfer,
et Lucius sera pris en pitié par les dieux. Isis lui apparaît en
songe et lui promet que son prêtre averti par une révélation lui
donnera des roses pendant les solennités de sa fête prochaine.
Cette fête arrive, et Apulée décrit longuement la procession
d'Isis, description précieuse pour la science, car on y trouve la
clé des mystères égyptiens; des hommes déguisés marchent les
premiers portant des animaux grotesques; ce sont les fables
vulgaires: puis viennent des femmes semant des fleurs avec des
miroirs sur leurs épaules qui réfléchissent l'image de la grande
divinité. Ainsi les hommes vont en avant et formulent les dogmes
que les femmes embellissent et reflètent sans le savoir par leur
instinct maternel des vérités plus élevées; des hommes et des
femmes viennent ensuite portant la lumière: c'est l'alliance des
deux termes, l'actif et le passif générateurs de la science et de
la vie.
[215] Après la lumière, vient l'harmonie, représentée par de jeunes
musiciens. Puis enfin les images des dieux au nombre de trois,
suivies par le grand hiérophante qui porte non pas l'image, mais
le symbole de la grande Isis, une boule d'or surmontée d'un
caducée.
Lucius Apuleius voit dans la main du grand prêtre une couronne de
roses; il s'approche et on ne le repousse pas; il mange des roses
et redevient homme.
Tout cela est savamment écrit et entremêlé d'épisodes tantôt
héroïques, tantôt grivois, comme il convient à la double nature
de Lucius et de l'âne. Apulée a été en même temps le Rabelais et
le Swedenborg de l'ancien monde prêt à finir.
Les grands réalisateurs du christianisme ne comprirent pas ou
affectèrent de ne pas comprendre le mysticisme d'Apulée. Saint
Augustin, dans la Cité de Dieu, se demande de l'air du monde le
plus sérieux s'il faut croire que réellement Apulée ait été
métamorphosé en âne. Ce père se montra même assez disposé à
l'admettre, mais seulement comme un phénomène exceptionnel et qui
ne tire pas à conséquence. Si c'est une ironie de la part de
saint Augustin, il faut convenir qu'elle est cruelle; si c'est
une naïveté... Mais saint Augustin, le délié rhéteur de Madaure,
n'avait guère l'habitude d'être naïf.
Bien aveugles et bien malheureux, en effet, étaient ces initiés
aux antiques mystères qui riaient de l'âne de Bethléem sans
apercevoir l'enfant-Dieu qui rayonnait sur les pacifiques animaux
de la crèche et sur le front duquel se reposait l'étoile
conciliatrice du passé et de l'avenir!
Pendant que la philosophie convaincue d'impuissance insultait au
christianisme triomphant, les pères de l'Église s'emparaient de
[216] toutes les magnificences de Platon et créaient une philosophie
nouvelle fondée sur la réalité vivante du Verbe divin toujours
présent dans son église, renaissant dans chacun de ses membres,
immortel dans l'humanité; rêve d'orgueil plus grand que celui de
Prométhée, si ce n'était en même temps une doctrine toute
d'abnégation et de dévouement, humaine parce qu'elle est divine,
divine parce qu'elle est humaine!
CHAPITRE VI.
PEINTURES KABBALISTIQUES ET EMBLÈMES SACRÉS.
SOMMAIRE.--Ésotérisme de l'Église primitive.--Peintures
kabbalistiques et emblèmes sacrés des premiers siècles.--Les
vrais et les faux gnostiqnes.--Profanation de la gnose.--Rites
impurs et sacriléges.--La magie noire érigée en culte par les
sectaires.--Montan et ses prophétesses.--Marcos et son
magnétisme.--Les dogmes du faux Zoroastre reproduits dans
l'Arianisme.--Perte des vraies traditions kabbalistiques.
L'Église primitive, obéissant au précepte formel du Sauveur, ne
livrait pas ses plus saints mystères aux profanations de la
foule. On n'était reçu au baptême et à la communion que par des
initiations progressives. On tenait cachés les livres saints dont
la lecture entière et l'explication surtout étaient réservées au
sacerdoce. Les images étaient alors moins nombreuses et surtout
moins explicites. On s'abstenait de reproduire la figure même du
Sauveur; les peintures des catacombes sont pour la plupart des
emblèmes kabbalistiques: c'est la croix édénique avec les quatre
[217] fleuves dans lesquels viennent boire des cerfs; c'est le poisson
mystérieux de Jonas remplacé souvent par un serpent bicéphale;
c'est un homme sortant d'un coffre qui rappelle celui d'Osiris.
Le gnosticisme devait faire proscrire plus tard toutes ces
allégories dont il abusa pour matérialiser et profaner les
traditions saintes de la kabbale des prophètes.
Le nom de _gnostique_ ne fut pas toujours dans l'Église un nom
proscrit. Ceux des pères dont la doctrine se rattachait aux
traditions de saint Jean employèrent souvent cette dénomination
pour désigner le chrétien parfait; on la trouve dans saint Irénée
et dans saint Clément d'Alexandrie. Nous ne parlons pas ici du
grand Synésius qui fut un kabbaliste parfait, mais un orthodoxe
douteux.
Les faux gnostiques furent tous des rebelles à l'ordre
hiérarchique qui voulurent niveler la science en la vulgarisant,
substituer les visions à l'intelligence, le fanatisme personnel à
la religion hiérarchique, et surtout la licence mystique des
passions sensuelles à la sage sobriété chrétienne et à
l'obéissance aux lois, mère des chastes mariages et de la
tempérance conservatrice.
Produire l'extase par des moyens physiques et remplacer la
sainteté par le somnambulisme, telle fut toujours la tendance de
ces sectes caïniques continuatrices de la magie noire de l'Inde.
L'Église devait les réprouver avec énergie, elle ne fit pas
défaut à sa mission: il est à regretter seulement que le bon
grain scientifique ait souvent souffert lorsqu'on promena le fer
et le feu dans les campagnes envahies par l'ivraie.
Ennemis de la génération et de la famille, les faux gnostiques
s'efforçaient de produire la stérilité en multipliant la
[218] débauche; ils voulaient, disaient-ils, spiritualiser la matière,
et ils matérialisaient l'esprit de la manière la plus révoltante.
Ce n'étaient dans leur théologie qu'accouplements d'Eones et
embrassements luxurieux. Ils adoraient comme les Brahmes la mort
sous la figure du Lingham, leur création était un onanisme infini
et leur rédemption un avortement éternel!
Espérant échapper à la hiérarchie par le miracle comme si le
miracle en dehors de la hiérarchie prouvait autre chose que le
désordre ou la fourberie, les gnostiques, depuis Simon le
magicien, étaient grands faiseurs de prodiges; substituant au
culte régulier les rites impurs de la magie noire, ils faisaient
apparaître du sang au lieu du vin eucharistique, et remplaçaient
le paisible et pur banquet du céleste agneau par des communions
d'anthropophages. L'hérésiarque Marcos, disciple de Valentin,
disait la messe avec deux calices; dans le plus petit, il versait
du vin, puis il prononçait la formule magique et l'on voyait le
plus grand s'emplir d'une liqueur sanglante qui montait en
bouillonnant. Marcos, qui n'était point prêtre, voulait prouver
par là que Dieu l'avait revêtu d'un sacerdoce miraculeux. Il
conviait tous ses disciples à accomplir sous ses yeux la même
merveille. Les femmes surtout obtenaient un succès pareil au
sien, puis elles tombaient en convulsions et en extase. Marcos
soufflait sur elles et leur communiquait sa démence au point de
les engager à oublier pour lui, et par esprit de religion, toute
retenue et toute pudeur.
Cette intrusion de la femme dans le sacerdoce fut toujours le
rêve des faux gnostiques; car en nivelant ainsi les sexes, ils
introduisaient l'anarchie dans la famille et posaient à la
[219] société une pierre d'achoppement. Le sacerdoce réel de la femme
c'est la maternité, et le culte de cette religion du foyer c'est
la pudeur. Les gnostiques ne le comprenaient pas ou plutôt ils le
comprenaient trop, et en égarant les instincts religieux de la
mère ils renversaient la barrière sacrée qui s'opposait à la
licence de leurs désirs.
Ils n'avaient cependant pas tous la triste franchise de
l'impudeur. Quelques-uns, comme les Montanistes, exagéraient au
contraire la morale afin de la rendre impraticable. Montan, dont
les âpres doctrines séduisirent le génie extrême et paradoxal de
Tertullien, s'abandonnait avec Priscille et Maximille ses
prophétesses, on dirait aujourd'hui ses somnambules, à tout le
dévergondage des frénésies et des extases. Le châtiment naturel
de ces excès ne manqua pas à leurs auteurs, ils finirent par la
folie furieuse et le suicide.
La doctrine des Marcosiens était _une kabbale profanée et
matérialisée_; ils prétendaient que Dieu avait tout créé au moyen
des lettres de l'alphabet; que ces lettres étaient autant
d'émanations divines ayant par elles-mêmes la puissance
génératrice des êtres; que les paroles étaient toutes puissantes
et opéraient virtuellement et réellement des prodiges. Tout cela
est vrai en un sens, mais ce sens n'était pas celui des
sectateurs de Marcos. Ils suppléaient aux réalités par les
hallucinations et croyaient se rendre invisibles parce que dans
l'état de somnambulisme ils se transportaient mentalement où ils
voulaient. Pour les faux mystiques la vie doit se confondre
souvent avec le rêve jusqu'à ce qu'enfin le rêve triomphant
déborde et submerge la réalité: c'est alors le règne complet de
la folie.
[220] L'imagination, dont la fonction naturelle est d'évoquer les
images des formes, peut aussi, dans un état d'exaltation
extraordinaire, produire les formes elles-mêmes; comme le
prouvent les phénomènes des grossesses monstrueuses et une
multitude de faits analogues que la science officielle ferait
mieux d'étudier que de les nier avec obstination.
Ce sont ces créations désordonnées que la religion flétrit avec
raison du nom de _miracles diaboliques_, et tels étaient les
miracles de Simon, des Ménandriens et de Marcos.
De notre temps encore un faux gnostique nommé Vintras,
actuellement réfugié à Londres, fait apparaître du sang dans des
calices vides et sur des hosties profanées.
Ce malheureux tombe alors dans des extases comme Marcos, et
prophétise le renversement de la hiérarchie et le prochain
triomphe d'un prétendu sacerdoce tout de visions, d'expansions
libres et d'amour. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
Après le panthéisme polymorphe des gnostiques, vint le _dualisme_
de Manès. Ainsi se formula en dogme religieux la fausse
initiation des pseudo-mages de la Perse. Le mal personnifié
devint un Dieu rival de Dieu même. Il y eut un roi de la lumière
et un roi des ténèbres, et c'est à cette époque qu'il faut faire
remonter cette idée funeste contre laquelle nous protestons de
toutes nos forces, de la souveraineté et de l'ubiquité de Satan.
Nous ne prétendons ici nier ni affirmer la tradition de la chute
des anges, nous en rapportant comme toujours en matière de foi
aux décisions suprêmes et infaillibles de la sainte Église
[221] catholique, apostolique et romaine. Mais si les anges déchus
avaient un chef avant leur chute, cette chute doit les avoir
précipités dans une complète anarchie tempérée seulement par la
justice inflexible de Dieu; séparé de la divinité qui est le
principe de la force et plus coupable que les autres, le prince
des anges rebelles ne saurait être que le dernier et le plus
impuissant des réprouvés.
Si donc il existe dans la nature une force qui attire les
créatures oublieuses de Dieu vers le péché et vers la mort, cette
force, que nous ne refusons pas de reconnaître comme capable de
servir d'instrument aux esprits déchus, serait la lumière
astrale; nous revenons sur cette idée, et nous tenons à
l'expliquer parfaitement, afin qu'on en comprenne bien toute la
portée et toute l'orthodoxie.
Cette révélation d'un des grands secrets de l'occultéisme fera
comprendre tout le danger des évocations, des expériences
curieuses, des abus du magnétisme, des tables tournantes et de
tout ce qui tient aux prodiges et aux hallucinations.
Arius avait préparé les succès du _manichéisme_ par sa création
hybride d'un fils de Dieu différent de Dieu même: c'était en
effet supposer le dualisme en Dieu; c'était admettre l'inégalité
dans l'absolu, l'infériorité dans la suprême puissance. La
possibilité du conflit, sa nécessité même entre le père et le
fils, puisque l'inégalité entre les termes du syllogisme divin
devait amener forcément une conclusion négative. Le verbe de Dieu
devait-il être le bien ou le mal? Dieu même ou le diable? Telle
était la portée immense d'une diphthongue ajoutée au mot grec
[Grec: ooucrio;] pour en faire [Grec: oftoioumo]! En déclarant le
fils _consubstantiel_ au père, le concile de Nicée sauva le
[222] monde, et c'est ce que ne peuvent comprendre ceux qui ne savent
pas que les principes constituent réellement l'équilibre de
l'univers.
Le gnoticisme, l'arianisme, le manichéisme, étaient sortis de la
kabbale mal entendue. L'Église alors dut interdire aux fidèles
l'étude si dangereuse de cette science dont le suprême sacerdoce
devait seul se réserver les clefs. La tradition kabbalistique
paraît, en effet, avoir été conservée par les souverains pontifes
au moins jusqu'à Léon III, auquel on attribue un rituel occulte
qui aurait été donné par ce pontife à l'empereur Charlemagne, et
qui reproduit tous les caractères même les plus secrets des
clavicules de Salomon. Ce petit livre qui devait rester caché
ayant été divulgué plus tard, dut être condamné par l'Église et
tomba dans le domaine de la magie noire. On le connaît encore
sous le nom d'_Enchiridion_ de Léon III, et nous en possédons un
ancien exemplaire très rare et très curieux.
La perte des clefs kabbalistiques ne pouvait entraîner celle de
l'infaillibilité de l'Église toujours assistée de l'esprit saint,
mais elle jeta de grandes obscurités dans l'exégèse et rendit
complétement inintelligibles les grandes figures de la prophétie
d'Ézéchiel et de l'apocalypse de saint Jean.
Puissent les successeurs légitimes de saint Pierre accepter
l'hommage de ce livre et bénir les travaux du plus humble de
leurs enfants, qui croit avoir trouvé une des clefs de la science
et qui vient la déposer aux pieds de celui auquel seul il
appartient d'ouvrir et de fermer les trésors de l'intelligence et
de la foi!
[223]
CHAPITRE VII.
PHILOSOPHES DE L'ÉCOLE D'ALEXANDRIE.
SOMMAIRE.--Dernières luttes et alliances définitives de
l'ancienne initiation et du christianisme triomphant--Hypatie et
Synésius.--Saint Denys l'aréopagiste.
L'école de Platon, prête à s'éteindre, jeta dans Alexandrie une
grande lumière; mais déjà le christianisme, triomphant après
trois siècles de combats, s'était assimilé tout ce qu'il y avait
de vrai et de durable dans les doctrines de l'antiquité. Les
derniers adversaires de la religion nouvelle croyaient arrêter la
marche des hommes vivants en galvanisant des momies. Le combat ne
pouvait déjà plus être sérieux et les païens de l'école
d'Alexandrie travaillaient contre leur gré et à leur insu au
monument sacré qu'élevaient pour dominer tous les âges les
disciples de Jésus de Nazareth.
Ammonius Saccas, Plotin, Porphyre, Proclus sont de grands noms
pour la science et pour la vertu. Leur théologie était élevée,
leur doctrine morale, leurs moeurs austères. Mais la plus grande
et la plus touchante figure de cette époque, la plus brillante
étoile de cette pléiade, fut Hypathie, fille de Théon, cette
chaste et savante fille que son intelligence et ses vertus
devaient conduire au baptême mais qui mourut martyre de la
liberté de conscience lorsqu'on entreprit de l'y traîner.
A l'école d'Hypathie se forma Synésius de Cyrène qui fut plus
[224] tard évêque de Ptolémaïde, l'un des plus savants philosophes et
le plus grand poète du christianisme des premiers siècles;
c'était lui qui écrivait:
«Le peuple se moquera toujours des choses faciles à comprendre,
il a besoin d'impostures.»
Lorsqu'on voulut l'élever à la dignité épiscopale, il disait dans
une lettre adressée à un de ses amis:
«Un esprit ami de la sagesse et qui contemple de près la vérité
est forcé de la déguiser pour la faire accepter aux multitudes.
Il y a en effet une grande analogie entre la lumière et la
vérité, comme entre nos yeux et les intelligences ordinaires. Si
l'oeil recevait tout à coup une lumière trop abondante, il serait
ébloui, et les lueurs tempérées d'ombres sont plus utiles à ceux
dont la vue est encore faible; c'est pour cela que, selon moi,
les fictions sont nécessaires au peuple, et que la vérité devient
funeste à ceux qui n'ont pas la force de la contempler dans tout
son éclat. Si donc les lois sacerdotales permettent la réserve
des jugements et l'allégorie des paroles, je pourrai accepter la
dignité qu'on me propose, à condition qu'il me sera permis d'être
philosophe chez moi et au dehors narrateur d'apologues et de
paraboles.... Que peuvent avoir de commun, en effet, la vile
multitude et la sublime sagesse? La vérité doit être tenue
secrète et les foules ont besoin d'un enseignement proportionnel
à leur imparfaite raison.»
Synésius eut tort d'écrire de pareilles choses. Quoi de plus
maladroit, en effet, que de laisser voir une arrière-pensée
lorsqu'on est chargé d'un enseignement public? C'est d'après de
pareilles indiscrétions que bien des gens vont répétant encore de
nos jours: il faut une religion pour le peuple! Mais qu'est-ce
[225] que le peuple? Personne ne veut en être lorsqu'il s'agit
d'intelligence et de moralité.
Le livre le plus remarquable de Synésius est un _Traité des
songes_. Il y développe les pures doctrines kabbalistiques et
s'élève comme théosophe à une hauteur qui rend son style obscur
et qui l'a fait soupçonner d'hérésie; mais il n'y avait en lui ni
l'entêtement ni le fanatisme d'un sectaire. Il vécut et mourut
dans la paix de l'Église, exposant franchement ses doutes, mais
se soumettant à l'autorité hiérarchique: son clergé et son peuple
ne voulurent rien exiger de plus.