Le lendemain il recommence ses évocations, et il fait d'amers

reproches à son infernal complice; celui-ci avoue son

impuissance. Cyprien le chasse honteusement et fait apparaître un

démon d'un ordre supérieur. Le nouveau venu se transforme tour à

tour en jeune fille et en beau garçon pour tenter Justine par des

conseils et des caresses. La vierge va succomber, mais son bon

ange l'assiste; elle joint le souffle au signe de la croix et

chasse le mauvais esprit. Cyprien alors invoque le roi des

enfers. Satan vient en personne. Il frappe Justine de toutes les

douleurs de Job et répand une peste affreuse dans Antioche, en

faisant dire aux oracles que la peste cessera quand Justine

apaisera Vénus et l'amour outragés. Justine prie publiquement

pour le peuple, et la peste cesse. Satan est vaincu à son tour,

Cyprien le contraint d'avouer la toute-puissance du signe de la

croix et le brave en se marquant de ce signe. Il abjure la magie,

il est chrétien, il devient évêque et retrouve Justine dans un

[211] monastère de vierges; ils s'aiment alors du pur et durable amour

de la céleste charité, la persécution les atteint; on les arrête

ensemble, ils sont mis à mort le même jour et vont consommer au

sein de Dieu leur mariage mystique et éternel.

La légende fait saint Cyprien évêque d'Antioche, tandis que

l'histoire ecclésiastique le fait évêque de Carthage. Peu importe

d'ailleurs que ce soit ou non le même. L'un est un personnage

poétique, l'autre est un père de l'Église et un martyr.

On trouve dans les anciens grimoires une oraison attribuée au

saint Cyprien de la légende et qui est peut-être du saint évêque

de Carthage. Les expressions obscures et figurées dont elle est

remplie, auront peut-être fait supposer qu'avant d'être évêque et

chrétien, Cyprien s'était adonné aux pratiques funestes de la

magie noire.

En voici la traduction:

«Moi, Cyprien, serviteur de notre Seigneur Jésus-Christ, j'ai

prié Dieu le père tout-puissant, et j'ai dit: tu es le Dieu fort,

mon Dieu tout-puissant qui habites dans la grande lumière! Tu es

saint et digne de louange, et depuis le temps ancien, tu as vu la

malice de ton serviteur et les iniquités dans lesquelles j'étais

plongé par la malice du démon. Je ne savais pas alors ton vrai

nom, je passais au milieu des brebis et elles étaient sans

pasteur. Les nuages ne pouvaient donner leur rosée à la terre,

les arbres restaient sans fruits et les femmes en travail ne

pouvaient être délivrées; je liais et je ne déliais point, je

liais les poissons de la mer et ils n'étaient point libres, je

liais les sentiers de la mer et je retenais ensemble bien des

[212] maux. Mais maintenant, Seigneur Jésus-Christ, mon Dieu, j'ai

connu ton saint nom et je l'ai aimé, et je me suis converti de

tout mon coeur, de toute mon âme et de toutes mes entrailles, me

détournant de la multitude de mes fautes pour marcher dans ton

amour et suivant tes commandements qui sont ma foi et ma prière.

Tu es le verbe de vérité, la parole unique du père, et je te

conjure maintenant de rompre la chaîne des nuées et de faire

descendre sur tes enfants ta pluie bienfaisante comme du lait, et

de délier les fleuves et de rendre libres les créatures qui

nagent ainsi que celles qui volent; je te conjure de briser

toutes les chaînes et toutes les entraves par la vertu de ton

saint nom!»

Cette prière est évidemment très ancienne et elle renferme des

souvenirs très remarquables des figures primitives de

l'ésotérisme chrétien aux premiers siècles.

La qualification d'_aurea_ ou _dorée_ donnée à la légende

fabuleuse des saints allégoriques en indique assez le caractère.

L'or aux yeux des initiés est de la lumière condensée, ils

appellent nombres d'or les nombres sacrés de la kabbale, vers

dorés de Pythagore, les enseignements moraux de ce philosophe, et

c'est pour la même raison qu'un livre mystérieux d'Apulée où un

âne joue un grand rôle a été appelé l'âne d'or.

Les païens accusaient les chrétiens d'adorer un âne, et ils

n'avaient point inventé cette injure, elle venait des juifs de

Samarie qui, figurant les données de la kabbale sur la divinité

par des symboles égyptiens, représentaient aussi l'intelligence

par la figure de l'étoile magique adorée sous le nom de

_Rempham_, la science sous l'emblème d'Anubis dont ils

changeaient le nom en celui de _Nibbas_, et la foi vulgaire ou la

[213] crédulité sous la figure de _Thartac_, dieu qu'on représentait

avec un livre, un manteau et une tête d'âne; suivant les docteurs

samaritains, le christianisme était le règne de _Thartac_;

c'étaient la foi aveugle et la crédulité vulgaire érigées en

oracle universel et préférées à l'intelligence et à la science.

C'est pourquoi dans leurs rapports avec les gentils, lorsqu'ils

entendaient ceux-ci les confondre avec les chrétiens, ils se

récriaient et priaient qu'on ne les confondît pas avec les

adorateurs exclusifs de la tête d'âne.

Cette prétendue révélation fit beaucoup rire les philosophes, et

Tertullien parle d'une caricature romaine exposée de son temps où

l'on voyait Thartac dans toute sa gloire avec cette inscription

qui fit rire Tertullien lui-même, auteur, comme l'on sait, du

fameux _credo quia absurdum: tête d'âne, Dieu des chrétiens_.

L'âne d'or d'Apulée est la légende occulte de Thartac. C'est une

épopée magique et une satyre contre le christianisme, que

l'auteur avait sans doute professé pendant quelque temps. C'est

du moins ce qu'il semble dire sous l'allégorie de sa métamorphose

en âne.

Voici le sujet du livre d'Apulée: Il voyage en Thessalie, pays

des enchantements; il reçoit l'hospitalité chez un homme dont la

femme est sorcière; il séduit la servante de cette femme et croit

surprendre par ce moyen les secrets de la maîtresse. La servante

veut en effet livrer à son amant une composition au moyen de

laquelle la sorcière se métamorphose en oiseau, mais elle se

trompe de boîte et Apulée se trouve métamorphosé en âne.

La maladroite amante le console en lui disant que pour reprendre

[214] sa première forme il suffit de manger des roses, la rose est la

fleur de l'initiation. Mais où trouver des roses pendant la nuit?

Il faut attendre au lendemain. La servante mène l'âne à l'écurie,

des voleurs surviennent, l'âne est pris et emmené. Plus moyen

depuis lors de s'approcher des roses, les roses ne sont pas

faites pour les ânes, et les jardiniers le chassent à coups de

bâton.

Pendant sa longue et triste captivité il entend raconter

l'histoire de Psyché, cette histoire merveilleuse et symbolique

qui est comme l'âme et la poésie de la sienne. Psyché a voulu

surprendre les secrets de l'amour comme Apulée ceux de la magie,

elle a perdu l'amour, et lui la forme humaine; elle est errante,

exilée, soumise à la colère de Vénus, il est esclave des voleurs.

Mais Psyché doit remonter au ciel après avoir traversé l'enfer,

et Lucius sera pris en pitié par les dieux. Isis lui apparaît en

songe et lui promet que son prêtre averti par une révélation lui

donnera des roses pendant les solennités de sa fête prochaine.

Cette fête arrive, et Apulée décrit longuement la procession

d'Isis, description précieuse pour la science, car on y trouve la

clé des mystères égyptiens; des hommes déguisés marchent les

premiers portant des animaux grotesques; ce sont les fables

vulgaires: puis viennent des femmes semant des fleurs avec des

miroirs sur leurs épaules qui réfléchissent l'image de la grande

divinité. Ainsi les hommes vont en avant et formulent les dogmes

que les femmes embellissent et reflètent sans le savoir par leur

instinct maternel des vérités plus élevées; des hommes et des

femmes viennent ensuite portant la lumière: c'est l'alliance des

deux termes, l'actif et le passif générateurs de la science et de

la vie.

[215] Après la lumière, vient l'harmonie, représentée par de jeunes

musiciens. Puis enfin les images des dieux au nombre de trois,

suivies par le grand hiérophante qui porte non pas l'image, mais

le symbole de la grande Isis, une boule d'or surmontée d'un

caducée.

Lucius Apuleius voit dans la main du grand prêtre une couronne de

roses; il s'approche et on ne le repousse pas; il mange des roses

et redevient homme.

Tout cela est savamment écrit et entremêlé d'épisodes tantôt

héroïques, tantôt grivois, comme il convient à la double nature

de Lucius et de l'âne. Apulée a été en même temps le Rabelais et

le Swedenborg de l'ancien monde prêt à finir.

Les grands réalisateurs du christianisme ne comprirent pas ou

affectèrent de ne pas comprendre le mysticisme d'Apulée. Saint

Augustin, dans la Cité de Dieu, se demande de l'air du monde le

plus sérieux s'il faut croire que réellement Apulée ait été

métamorphosé en âne. Ce père se montra même assez disposé à

l'admettre, mais seulement comme un phénomène exceptionnel et qui

ne tire pas à conséquence. Si c'est une ironie de la part de

saint Augustin, il faut convenir qu'elle est cruelle; si c'est

une naïveté... Mais saint Augustin, le délié rhéteur de Madaure,

n'avait guère l'habitude d'être naïf.

Bien aveugles et bien malheureux, en effet, étaient ces initiés

aux antiques mystères qui riaient de l'âne de Bethléem sans

apercevoir l'enfant-Dieu qui rayonnait sur les pacifiques animaux

de la crèche et sur le front duquel se reposait l'étoile

conciliatrice du passé et de l'avenir!

Pendant que la philosophie convaincue d'impuissance insultait au

christianisme triomphant, les pères de l'Église s'emparaient de

[216] toutes les magnificences de Platon et créaient une philosophie

nouvelle fondée sur la réalité vivante du Verbe divin toujours

présent dans son église, renaissant dans chacun de ses membres,

immortel dans l'humanité; rêve d'orgueil plus grand que celui de

Prométhée, si ce n'était en même temps une doctrine toute

d'abnégation et de dévouement, humaine parce qu'elle est divine,

divine parce qu'elle est humaine!

CHAPITRE VI.

PEINTURES KABBALISTIQUES ET EMBLÈMES SACRÉS.

SOMMAIRE.--Ésotérisme de l'Église primitive.--Peintures

kabbalistiques et emblèmes sacrés des premiers siècles.--Les

vrais et les faux gnostiqnes.--Profanation de la gnose.--Rites

impurs et sacriléges.--La magie noire érigée en culte par les

sectaires.--Montan et ses prophétesses.--Marcos et son

magnétisme.--Les dogmes du faux Zoroastre reproduits dans

l'Arianisme.--Perte des vraies traditions kabbalistiques.

L'Église primitive, obéissant au précepte formel du Sauveur, ne

livrait pas ses plus saints mystères aux profanations de la

foule. On n'était reçu au baptême et à la communion que par des

initiations progressives. On tenait cachés les livres saints dont

la lecture entière et l'explication surtout étaient réservées au

sacerdoce. Les images étaient alors moins nombreuses et surtout

moins explicites. On s'abstenait de reproduire la figure même du

Sauveur; les peintures des catacombes sont pour la plupart des

emblèmes kabbalistiques: c'est la croix édénique avec les quatre

[217] fleuves dans lesquels viennent boire des cerfs; c'est le poisson

mystérieux de Jonas remplacé souvent par un serpent bicéphale;

c'est un homme sortant d'un coffre qui rappelle celui d'Osiris.

Le gnosticisme devait faire proscrire plus tard toutes ces

allégories dont il abusa pour matérialiser et profaner les

traditions saintes de la kabbale des prophètes.

Le nom de _gnostique_ ne fut pas toujours dans l'Église un nom

proscrit. Ceux des pères dont la doctrine se rattachait aux

traditions de saint Jean employèrent souvent cette dénomination

pour désigner le chrétien parfait; on la trouve dans saint Irénée

et dans saint Clément d'Alexandrie. Nous ne parlons pas ici du

grand Synésius qui fut un kabbaliste parfait, mais un orthodoxe

douteux.

Les faux gnostiques furent tous des rebelles à l'ordre

hiérarchique qui voulurent niveler la science en la vulgarisant,

substituer les visions à l'intelligence, le fanatisme personnel à

la religion hiérarchique, et surtout la licence mystique des

passions sensuelles à la sage sobriété chrétienne et à

l'obéissance aux lois, mère des chastes mariages et de la

tempérance conservatrice.

Produire l'extase par des moyens physiques et remplacer la

sainteté par le somnambulisme, telle fut toujours la tendance de

ces sectes caïniques continuatrices de la magie noire de l'Inde.

L'Église devait les réprouver avec énergie, elle ne fit pas

défaut à sa mission: il est à regretter seulement que le bon

grain scientifique ait souvent souffert lorsqu'on promena le fer

et le feu dans les campagnes envahies par l'ivraie.

Ennemis de la génération et de la famille, les faux gnostiques

s'efforçaient de produire la stérilité en multipliant la

[218] débauche; ils voulaient, disaient-ils, spiritualiser la matière,

et ils matérialisaient l'esprit de la manière la plus révoltante.

Ce n'étaient dans leur théologie qu'accouplements d'Eones et

embrassements luxurieux. Ils adoraient comme les Brahmes la mort

sous la figure du Lingham, leur création était un onanisme infini

et leur rédemption un avortement éternel!

Espérant échapper à la hiérarchie par le miracle comme si le

miracle en dehors de la hiérarchie prouvait autre chose que le

désordre ou la fourberie, les gnostiques, depuis Simon le

magicien, étaient grands faiseurs de prodiges; substituant au

culte régulier les rites impurs de la magie noire, ils faisaient

apparaître du sang au lieu du vin eucharistique, et remplaçaient

le paisible et pur banquet du céleste agneau par des communions

d'anthropophages. L'hérésiarque Marcos, disciple de Valentin,

disait la messe avec deux calices; dans le plus petit, il versait

du vin, puis il prononçait la formule magique et l'on voyait le

plus grand s'emplir d'une liqueur sanglante qui montait en

bouillonnant. Marcos, qui n'était point prêtre, voulait prouver

par là que Dieu l'avait revêtu d'un sacerdoce miraculeux. Il

conviait tous ses disciples à accomplir sous ses yeux la même

merveille. Les femmes surtout obtenaient un succès pareil au

sien, puis elles tombaient en convulsions et en extase. Marcos

soufflait sur elles et leur communiquait sa démence au point de

les engager à oublier pour lui, et par esprit de religion, toute

retenue et toute pudeur.

Cette intrusion de la femme dans le sacerdoce fut toujours le

rêve des faux gnostiques; car en nivelant ainsi les sexes, ils

introduisaient l'anarchie dans la famille et posaient à la

[219] société une pierre d'achoppement. Le sacerdoce réel de la femme

c'est la maternité, et le culte de cette religion du foyer c'est

la pudeur. Les gnostiques ne le comprenaient pas ou plutôt ils le

comprenaient trop, et en égarant les instincts religieux de la

mère ils renversaient la barrière sacrée qui s'opposait à la

licence de leurs désirs.

Ils n'avaient cependant pas tous la triste franchise de

l'impudeur. Quelques-uns, comme les Montanistes, exagéraient au

contraire la morale afin de la rendre impraticable. Montan, dont

les âpres doctrines séduisirent le génie extrême et paradoxal de

Tertullien, s'abandonnait avec Priscille et Maximille ses

prophétesses, on dirait aujourd'hui ses somnambules, à tout le

dévergondage des frénésies et des extases. Le châtiment naturel

de ces excès ne manqua pas à leurs auteurs, ils finirent par la

folie furieuse et le suicide.

La doctrine des Marcosiens était _une kabbale profanée et

matérialisée_; ils prétendaient que Dieu avait tout créé au moyen

des lettres de l'alphabet; que ces lettres étaient autant

d'émanations divines ayant par elles-mêmes la puissance

génératrice des êtres; que les paroles étaient toutes puissantes

et opéraient virtuellement et réellement des prodiges. Tout cela

est vrai en un sens, mais ce sens n'était pas celui des

sectateurs de Marcos. Ils suppléaient aux réalités par les

hallucinations et croyaient se rendre invisibles parce que dans

l'état de somnambulisme ils se transportaient mentalement où ils

voulaient. Pour les faux mystiques la vie doit se confondre

souvent avec le rêve jusqu'à ce qu'enfin le rêve triomphant

déborde et submerge la réalité: c'est alors le règne complet de

la folie.

[220] L'imagination, dont la fonction naturelle est d'évoquer les

images des formes, peut aussi, dans un état d'exaltation

extraordinaire, produire les formes elles-mêmes; comme le

prouvent les phénomènes des grossesses monstrueuses et une

multitude de faits analogues que la science officielle ferait

mieux d'étudier que de les nier avec obstination.

Ce sont ces créations désordonnées que la religion flétrit avec

raison du nom de _miracles diaboliques_, et tels étaient les

miracles de Simon, des Ménandriens et de Marcos.

De notre temps encore un faux gnostique nommé Vintras,

actuellement réfugié à Londres, fait apparaître du sang dans des

calices vides et sur des hosties profanées.

Ce malheureux tombe alors dans des extases comme Marcos, et

prophétise le renversement de la hiérarchie et le prochain

triomphe d'un prétendu sacerdoce tout de visions, d'expansions

libres et d'amour. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.

Après le panthéisme polymorphe des gnostiques, vint le _dualisme_

de Manès. Ainsi se formula en dogme religieux la fausse

initiation des pseudo-mages de la Perse. Le mal personnifié

devint un Dieu rival de Dieu même. Il y eut un roi de la lumière

et un roi des ténèbres, et c'est à cette époque qu'il faut faire

remonter cette idée funeste contre laquelle nous protestons de

toutes nos forces, de la souveraineté et de l'ubiquité de Satan.

Nous ne prétendons ici nier ni affirmer la tradition de la chute

des anges, nous en rapportant comme toujours en matière de foi

aux décisions suprêmes et infaillibles de la sainte Église

[221] catholique, apostolique et romaine. Mais si les anges déchus

avaient un chef avant leur chute, cette chute doit les avoir

précipités dans une complète anarchie tempérée seulement par la

justice inflexible de Dieu; séparé de la divinité qui est le

principe de la force et plus coupable que les autres, le prince

des anges rebelles ne saurait être que le dernier et le plus

impuissant des réprouvés.

Si donc il existe dans la nature une force qui attire les

créatures oublieuses de Dieu vers le péché et vers la mort, cette

force, que nous ne refusons pas de reconnaître comme capable de

servir d'instrument aux esprits déchus, serait la lumière

astrale; nous revenons sur cette idée, et nous tenons à

l'expliquer parfaitement, afin qu'on en comprenne bien toute la

portée et toute l'orthodoxie.

Cette révélation d'un des grands secrets de l'occultéisme fera

comprendre tout le danger des évocations, des expériences

curieuses, des abus du magnétisme, des tables tournantes et de

tout ce qui tient aux prodiges et aux hallucinations.

Arius avait préparé les succès du _manichéisme_ par sa création

hybride d'un fils de Dieu différent de Dieu même: c'était en

effet supposer le dualisme en Dieu; c'était admettre l'inégalité

dans l'absolu, l'infériorité dans la suprême puissance. La

possibilité du conflit, sa nécessité même entre le père et le

fils, puisque l'inégalité entre les termes du syllogisme divin

devait amener forcément une conclusion négative. Le verbe de Dieu

devait-il être le bien ou le mal? Dieu même ou le diable? Telle

était la portée immense d'une diphthongue ajoutée au mot grec

[Grec: ooucrio;] pour en faire [Grec: oftoioumo]! En déclarant le

fils _consubstantiel_ au père, le concile de Nicée sauva le

[222] monde, et c'est ce que ne peuvent comprendre ceux qui ne savent

pas que les principes constituent réellement l'équilibre de

l'univers.

Le gnoticisme, l'arianisme, le manichéisme, étaient sortis de la

kabbale mal entendue. L'Église alors dut interdire aux fidèles

l'étude si dangereuse de cette science dont le suprême sacerdoce

devait seul se réserver les clefs. La tradition kabbalistique

paraît, en effet, avoir été conservée par les souverains pontifes

au moins jusqu'à Léon III, auquel on attribue un rituel occulte

qui aurait été donné par ce pontife à l'empereur Charlemagne, et

qui reproduit tous les caractères même les plus secrets des

clavicules de Salomon. Ce petit livre qui devait rester caché

ayant été divulgué plus tard, dut être condamné par l'Église et

tomba dans le domaine de la magie noire. On le connaît encore

sous le nom d'_Enchiridion_ de Léon III, et nous en possédons un

ancien exemplaire très rare et très curieux.

La perte des clefs kabbalistiques ne pouvait entraîner celle de

l'infaillibilité de l'Église toujours assistée de l'esprit saint,

mais elle jeta de grandes obscurités dans l'exégèse et rendit

complétement inintelligibles les grandes figures de la prophétie

d'Ézéchiel et de l'apocalypse de saint Jean.

Puissent les successeurs légitimes de saint Pierre accepter

l'hommage de ce livre et bénir les travaux du plus humble de

leurs enfants, qui croit avoir trouvé une des clefs de la science

et qui vient la déposer aux pieds de celui auquel seul il

appartient d'ouvrir et de fermer les trésors de l'intelligence et

de la foi!

[223]

CHAPITRE VII.

PHILOSOPHES DE L'ÉCOLE D'ALEXANDRIE.

SOMMAIRE.--Dernières luttes et alliances définitives de

l'ancienne initiation et du christianisme triomphant--Hypatie et

Synésius.--Saint Denys l'aréopagiste.

L'école de Platon, prête à s'éteindre, jeta dans Alexandrie une

grande lumière; mais déjà le christianisme, triomphant après

trois siècles de combats, s'était assimilé tout ce qu'il y avait

de vrai et de durable dans les doctrines de l'antiquité. Les

derniers adversaires de la religion nouvelle croyaient arrêter la

marche des hommes vivants en galvanisant des momies. Le combat ne

pouvait déjà plus être sérieux et les païens de l'école

d'Alexandrie travaillaient contre leur gré et à leur insu au

monument sacré qu'élevaient pour dominer tous les âges les

disciples de Jésus de Nazareth.

Ammonius Saccas, Plotin, Porphyre, Proclus sont de grands noms

pour la science et pour la vertu. Leur théologie était élevée,

leur doctrine morale, leurs moeurs austères. Mais la plus grande

et la plus touchante figure de cette époque, la plus brillante

étoile de cette pléiade, fut Hypathie, fille de Théon, cette

chaste et savante fille que son intelligence et ses vertus

devaient conduire au baptême mais qui mourut martyre de la

liberté de conscience lorsqu'on entreprit de l'y traîner.

A l'école d'Hypathie se forma Synésius de Cyrène qui fut plus

[224] tard évêque de Ptolémaïde, l'un des plus savants philosophes et

le plus grand poète du christianisme des premiers siècles;

c'était lui qui écrivait:

«Le peuple se moquera toujours des choses faciles à comprendre,

il a besoin d'impostures.»

Lorsqu'on voulut l'élever à la dignité épiscopale, il disait dans

une lettre adressée à un de ses amis:

«Un esprit ami de la sagesse et qui contemple de près la vérité

est forcé de la déguiser pour la faire accepter aux multitudes.

Il y a en effet une grande analogie entre la lumière et la

vérité, comme entre nos yeux et les intelligences ordinaires. Si

l'oeil recevait tout à coup une lumière trop abondante, il serait

ébloui, et les lueurs tempérées d'ombres sont plus utiles à ceux

dont la vue est encore faible; c'est pour cela que, selon moi,

les fictions sont nécessaires au peuple, et que la vérité devient

funeste à ceux qui n'ont pas la force de la contempler dans tout

son éclat. Si donc les lois sacerdotales permettent la réserve

des jugements et l'allégorie des paroles, je pourrai accepter la

dignité qu'on me propose, à condition qu'il me sera permis d'être

philosophe chez moi et au dehors narrateur d'apologues et de

paraboles.... Que peuvent avoir de commun, en effet, la vile

multitude et la sublime sagesse? La vérité doit être tenue

secrète et les foules ont besoin d'un enseignement proportionnel

à leur imparfaite raison.»

Synésius eut tort d'écrire de pareilles choses. Quoi de plus

maladroit, en effet, que de laisser voir une arrière-pensée

lorsqu'on est chargé d'un enseignement public? C'est d'après de

pareilles indiscrétions que bien des gens vont répétant encore de

nos jours: il faut une religion pour le peuple! Mais qu'est-ce

[225] que le peuple? Personne ne veut en être lorsqu'il s'agit

d'intelligence et de moralité.

Le livre le plus remarquable de Synésius est un _Traité des

songes_. Il y développe les pures doctrines kabbalistiques et

s'élève comme théosophe à une hauteur qui rend son style obscur

et qui l'a fait soupçonner d'hérésie; mais il n'y avait en lui ni

l'entêtement ni le fanatisme d'un sectaire. Il vécut et mourut

dans la paix de l'Église, exposant franchement ses doutes, mais

se soumettant à l'autorité hiérarchique: son clergé et son peuple

ne voulurent rien exiger de plus.

Histoire de la magie · 第 15 / 38 段