erreur qui remonte au faux Zoroastre, c'est-à-dire au dogme
altéré des seconds mages, les mages matérialistes de la Perse;
ils avaient changé en dieux les deux pôles du monde intellectuel,
et de la force passive ils avaient fait une divinité opposée à la
force active. Nous avons signalé dans la mythologie de l'Inde la
même monstrueuse erreur.
[196] Arimanes ou Schiva, tel est le père du démon, comme le
comprennent les légendaires superstitieux, et c'est pour cela que
le Sauveur disait: «Le diable est menteur comme son père.»
L'Église, sur cette question, s'en rapporte aux textes de
l'Évangile, et n'a jamais donné de décisions dogmatiques dont la
définition du diable fût l'objet. Les bons chrétiens évitent même
de le nommer, et les moralistes religieux recommandent à leurs
fidèles de ne pas s'occuper de lui, mais de lui résister en ne
pensant qu'à Dieu.
Nous ne pouvons qu'admirer cette sage réserve de l'enseignement
sacerdotal. Pourquoi, en effet, prêterait-on la lumière du dogme
à celui qui est l'obscurité intellectuelle et la nuit la plus
sombre du coeur? Qu'il reste inconnu, cet esprit qui veut nous
arracher à la connaissance de Dieu!
Nous ne prétendons pas ici faire ce que n'a pas fait l'Église,
nous constatons seulement sur ce sujet quel fut l'enseignement
secret des initiés aux sciences occultes.
Ils disaient que le grand agent magique, justement appelé
_Lucifer_, parce qu'il est le véhicule de la lumière et le
réceptacle de toutes les formes, est une force intermédiaire
répandue dans toute la création; qu'elle sert à créer et à
détruire, et que la chute d'Adam a été une ivresse érotique qui a
rendu sa génération esclave de cette lumière fatale; que toute
passion amoureuse qui envahit les sens est un tourbillon de cette
lumière qui veut nous entraîner vers le gouffre de la mort; que
la folie, les hallucinations, les visions, les extases, sont une
exaltation très dangereuse de ce phosphore intérieur; que cette
lumière enfin est de la nature du feu, dont l'usage intelligent
[197] échauffe et vivifie, dont l'excès au contraire brûle, dissout et
anéantit.
L'homme serait appelé à prendre un souverain empire sur cette
lumière et à conquérir par ce moyen son immortalité, et menacé en
même temps d'être enivré, absorbé et détruit éternellement par
elle.
Cette lumière, en tant que dévorante, vengeresse et fatale,
serait le feu de l'enfer, le serpent de la légende; et l'erreur
tourmentée dont alors elle serait pleine, les pleurs et le
grincement de dents des êtres avortés qu'elle dévore, le fantôme
de la vie qui leur échappe, et semble insulter à leur supplice,
tout cela serait le diable ou Satan.
Les actions mal dirigées par le vertige de la lumière astrale,
les mirages trompeurs de plaisir, de richesse et de gloire dont
les hallucinations sont pleines, seraient les pompes et les
oeuvres de l'enfer.
Le père Hilarion Tissot croit que toutes les maladies nerveuses
accompagnées d'hallucinations et de délire sont des possessions
du diable, et en comprenant les choses dans le sens des
kabbalistes, il aurait pleinement raison.
Tout ce qui livre notre âme à la fatalité des vertiges est
vraiment infernal, puisque le ciel est le règne éternel de
l'ordre, de l'intelligence et de la liberté.
Les possédés de l'Évangile fuyaient devant Jésus-Christ, les
oracles se taisaient devant les apôtres, et les malades
d'hallucinations ont toujours manifesté une répugnance invincible
pour les initiés et les sages.
La cessation des oracles et des possessions était une preuve du
triomphe de la liberté humaine sur la fatalité. Quand les
[198] maladies astrales se montrent de nouveau, c'est un signe funeste
qui annonce l'affaiblissement des âmes. Des commotions fatales
suivent toujours ces manifestations. Les convulsions durèrent
jusqu'à la révolution française, et les fanatiques de
Saint-Médard en avaient prédit les sanglantes calamités.
Le célèbre criminaliste Torreblanca, qui a étudié à fond les
questions de magie diabolique, en décrivant les opérations du
démon, décrit précisément tous les phénomènes de perturbation
astrale. Voici quelques numéros du sommaire de son chapitre XV de
la _Magie opératrice:_
1. L'effort continuel du démon est tendu pour nous pousser dans
l'erreur.
2. Le démon trompe les sens en troublant l'imagination, dont il
ne saurait pourtant changer la nature.
3. Des apparences qui frappent la vue de l'homme se forme
immédiatement un corps imaginaire dans l'entendement, et tant que
dure le fantôme, les apparences l'accompagnent.
4. Le démon détruit l'équilibre de l'imagination par le trouble
des fonctions vitales, soit maladie, soit irrégularité dans la
santé.
5 et 6. Quand l'équilibre de l'imagination et de la raison est
détruit par une cause morbide, on rêve tout éveillé, et l'on peut
voir avec une apparence réelle ce qui n'existe réellement pas.
7. La vue cesse d'être juste quand l'équilibre est troublé dans
la perception mentale des images.
8 et 9. Exemples de maladies où l'on voit les objets doubles,
etc.
10. Les visions sortent de nous et sont des reflets de notre
propre image.
[199] 11. Les anciens connaissaient deux maladies qu'ils nommaient,
l'une _frénésie_ ([Grec: phrenitiz]), l'autre _corybantisme_
([Grec: chorubantiasmos]), dont l'une fait voir des formes
imaginaires, l'autre fait entendre des voix et des sons qui
n'existent pas, etc.
Il résulte de ces assertions, d'ailleurs fort remarquables, que
Torreblanca attribue les maladies au démon, et que par le démon
il entend la maladie elle-même; ce que nous entendrions bien
volontiers avec lui si l'autorité dogmatique le permettait.
Les efforts continuels de la lumière astrale pour dissoudre et
absorber les êtres appartiennent à sa nature même; elle ronge
comme l'eau, à cause de ses courants continuels; elle dévore
comme le feu, parce qu'elle est l'essence même du feu et sa force
dissolvante.
L'esprit de perversité et l'amour de la destruction chez les
êtres qu'elle domine n'est que l'instinct de cette force. C'est
aussi un résultat de la souffrance de l'âme qui vit d'une vie
incomplète et se sent déchirée par des tiraillements en sens
contraires. Elle aspire à en finir, et craint cependant de mourir
seule, elle voudrait donc anéantir avec elle la création tout
entière.
Cette perversité astrale se manifeste ordinairement par la haine
des enfants. Une force inconnue porte certains malades à les
tuer, des voix impérieuses demandent leur mort. Le docteur
Brierre de Boismont cite des exemples terribles de cette manie
qui nous rappelle les crimes de Papavoine et d'Henriette
Cornier[11].
[Note 11: _Histoire des hallucinations_, 2e édition, 1853.]
Les malades de perversion astrales sont malveillants et
s'attristent de la joie des autres. Ils ne veulent pas surtout
[200] qu'on espère; ils savent trouver les paroles les plus navrantes
et les plus désespérantes, même lorsqu'ils cherchent à consoler,
parce que la vie est pour eux une souffrance et parce qu'ils ont
le vertige de la mort.
C'est aussi la perversion astrale et l'amour de la mort qui font
abuser des oeuvres de la génération, qui portent à en pervertir
l'usage ou à les flétrir par des moqueries sacriléges et des
plaisanteries honteuses. L'obscénité est un blasphème contre la
vie.
Chacun de ces vices s'est personnifié en une idole noire ou un
démon qui est une image négative et défigurée de la divinité qui
donne la vie; ce sont les idoles de la mort.
Moloch est la fatalité qui dévore les enfants.
Satan et Nisroch sont les dieux de la haine, de la fatalité et du
désespoir.
Astarté, Lilith, Nahéma, Astaroth, sont les idoles de la débauche
et de l'avortement.
Adramelech est le dieu du meurtre.
Bélial, celui de la révolte éternelle et de l'anarchie.
Conceptions funèbres d'une raison près de s'éteindre qui adore
lâchement son bourreau pour obtenir de lui qu'il fasse cesser son
supplice en achevant de la dévorer!
Le vrai nom de Satan, disent les kabbalistes, c'est le nom de
Jéhovah renversé, car Satan n'est pas un dieu noir, c'est la
négation de Dieu. Le diable est la personnification de l'athéisme
ou de l'idolâtrie.
Pour les initiés, ce n'est pas une personne, c'est une force
créée pour le bien, et qui peut servir au mal; c'est l'instrument
de la liberté. Ils représentaient cette force qui préside à la
[201] génération physique sous la forme mythologique et cornue du dieu
Pan; de là est venu le bouc du sabbat, le frère de l'ancien
serpent, et le porte-lumière ou _phosphore_ dont les poëtes on
fait le faux Lucifer de la légende.
CHAPITRE IV.
DES DERNIERS PAÏENS.
SOMMAIRE.--Apollonius de Tyane; sa vie et ses prodiges.--Essais
de Julien pour galvaniser l'ancien culte.--Ses
évocations.--Jamblique et Maxime de Tyr.--Commencement des
sociétés secrètes et pratiques défendues de la magie.
Le miracle éternel de Dieu, c'est l'ordre immuable de sa
providence dans les harmonies de la nature; les prodiges sont des
désordres et ne doivent être attribués qu'aux défaillances de la
créature. Le miracle divin est donc une réaction providentielle
pour rétablir l'ordre troublé. Lorsque Jésus guérissait les
possédés, il les calmait et faisait cesser leurs actes
merveilleux; lorsque les apôtres apaisaient l'exaltation des
pythonisses, ils faisaient cesser la divination. L'esprit
d'erreur est un esprit d'agitation et de subversion; l'esprit de
vérité porte partout avec lui le calme et la paix.
Telle fut l'action civilisatrice du christianisme naissant; mais
les passions amies du trouble ne devaient pas lui laisser sans
combats la palme de sa facile victoire. Le polythéisme expirant
demanda des forces à la magie des anciens sanctuaires; aux
mystères de l'Évangile on opposa encore ceux d'Éleusis.
[202] Apollonius de Tyane fut mis en parallèle avec le Sauveur du
monde; Philostrate se chargea de faire une légende à ce dieu
nouveau, puis vint l'empereur Julien, qui eût été adoré si le
javelot qui le tua n'avait en même temps porté le dernier coup à
l'idolâtrie césarienne; la renaissance violente et surannée d'une
religion morte dans ses formes fut un véritable avortement, et
Julien dut périr avec l'enfant décrépit qu'il s'efforçait de
remettre au monde.
Ce n'en furent pas moins deux grands et curieux personnages que
cet Apollonius et ce Julien, et leur histoire fait époque dans
les annales de la magie.
En ce temps-là, les légendes allégoriques étaient à la mode; les
maîtres incarnaient leur doctrine dans leur personne, et les
disciples initiés écrivaient des fables qui renfermaient les
secrets de l'initiation. L'histoire d'Apollonius par Philostrate,
absurde si l'on veut la prendre à la lettre, est très curieuse si
l'on veut, d'après les données de la science, en examiner les
symboles. C'est une sorte d'évangile païen opposé aux Évangiles
du christianisme; c'est toute une doctrine secrète qu'il nous est
donné d'expliquer et de reconstruire.
Ainsi, le chapitre premier du livre troisième de Philostrate est
consacré à la description de l'Hyphasis, fleuve merveilleux qui
prend sa source dans une plaine et se perd dans des régions
inaccessibles. L'Hyphasis représente la science magique, dont les
premiers principes sont simples et les conséquences très
difficiles à bien déduire. Les mariages sont inféconds dit
Philostrate, s'ils ne sont pas consacrés avec le baume des arbres
qui croissent aux bords de l'Hyphasis.
Les poissons de ce fleuve sont consacrés à Vénus; ils ont la
[203] crête bleue, les écailles de diverses couleurs et la queue de
couleur d'or; ils relèvent cette queue quand ils veulent. Il y a
aussi dans ce fleuve un animal semblable à un ver blanc; cet
insecte fondu rend une huile brûlante qu'on ne peut garder que
dans du verre. Ce n'est que pour le roi qu'on prend cet animal,
parce qu'il est d'une force à renverser les murailles; sa graisse
mise à l'air prend feu, et rien au monde n'est capable alors
d'éteindre l'incendie.
Par les poissons du fleuve Hyphasis, Apollonius entend la
configuration universelle, bleue d'un côté, multicolore au
centre, dorée à l'autre pôle, comme les expériences magnétiques
nous l'ont récemment fait connaître. Le ver blanc de l'Hyphasis
c'est la lumière astrale, qui, condensée par un triple feu, se
résoud en une huile qui est la médecine universelle. On ne peut
garder cette huile que dans du verre, parce que le verre n'est
pas conducteur de la lumière astrale, ayant peu de porosité; ce
secret est gardé pour le roi, c'est-à-dire pour l'initié du
premier ordre, car il s'agit d'une force capable de renverser des
villes. Les grands secrets sont indiqués ici avec la plus grande
clarté.
Dans le chapitre suivant, Philostrate parle des licornes. Il dit
qu'on fait de leur corne des gobelets dans lesquels on doit boire
pour se préserver de tous les poisons. La corne unique de la
licorne représente l'unité hiérarchique: aussi, dit Philostrate,
d'après Damis, ces gobelets sont réservés pour les rois. Heureux,
dit Apollonius, celui qui ne s'enivrerait jamais qu'en buvant
dans un pareil verre!
[204] Damis dit aussi qu'Apollonius trouva une femme blanche jusqu'au
sein et noire depuis le sein jusqu'en haut. Ses disciples étaient
effrayés de ce prodige; mais Apollonius, qui savait ce qu'elle
était, lui tendit la main. C'est, dit-il, la Vénus des Indes, et
ses deux couleurs sont celles du boeuf Apis adoré des Égyptiens.
Cette femme noire et blanche, c'est la science magique dont les
membres blancs, c'est-à-dire les formes créées, révèlent la tête
noire, c'est-à-dire la cause suprême ignorée des hommes.
Philostrate et Damis le savaient bien, et sous ces emblèmes ils
écrivaient avec discrétion la doctrine d'Apollonius. Les
chapitres V, VI, VII, VIII, IX et X du troisième livre de la _Vie
d'Apollonius_ par Philostrate, contiennent le secret du grand
oeuvre. Il s'agit des dragons qui défendent l'abord du palais des
sages. Il y a trois sortes de dragons: ceux des marais, ceux de
la plaine et ceux de la montagne. La montagne, c'est le soufre;
le marais, c'est le mercure; la plaine, c'est le sel des
philosophes. Les dragons de la plaine ont sur le dos des pointes
en forme de scie, c'est la puissance acide du sel. Les dragons
des montagnes ont les écailles de couleur dorée, ils ont une
barbe d'or, et en rampant ils font un bruit semblable au
tintement du cuivre; ils ont dans la tête une pierre qui opère
tous les miracles; ils se plaisent au bord de la mer Rouge, et on
les prend au moyen d'une étoffe rouge sur laquelle sont brodées
des lettres d'or; ils reposent la tête sur ces lettres enchantées
et s'endorment, on leur coupe alors la tête avec une hache. Qui
ne reconnaît ici la pierre des philosophes, le magistère au
rouge, et le fameux _regimen ignis_, ou gouvernement du feu,
exprimé par les lettres d'or? Sous le nom de _citadelle_ des
[205] sages, Philostrate décrit ensuite l'Athanor. C'est une colline
toujours entourée d'un brouillard, ouverte du côté méridional;
elle contient un puits large de quatre pas, d'où sort une vapeur
azurée qui monte par la chaleur du soleil en déployant toutes les
couleurs de l'arc-en-ciel; le fond du puits est sablé d'arsenic
rouge; près du puits est un bassin plein de feu, d'où sort une
flamme plombée, sans odeur et sans fumée, qui n'est jamais plus
haute ni plus basse que les bords du bassin; là se trouvent aussi
deux récipients de pierre noire contenant l'un la pluie et
l'autre le vent. Quand la sécheresse est excessive, on ouvre le
tonneau de la pluie, et il en sort des nuages qui humectent tout
le pays. On ne saurait décrire plus exactement le feu secret des
philosophes et ce qu'ils nomment leur bain-marie. On voit par ce
passage que les anciens alchimistes, dans leur grand oeuvre,
employaient l'électricité, le magnétisme et la vapeur.
Philostrate parle ensuite de la pierre philosophale, qu'il nomme
indifféremment _pierre_ ou _lumière_. «Il n'est permis à aucun
profane de la chercher, car elle s'évanouit, si l'on ne sait pas
la prendre avec les procédés de l'art. Les sages seuls, au moyen
de certaines paroles et de certains rites, peuvent trouver la
_pantarbe_, c'est le nom de cette pierre, qui de nuit a
l'apparence d'un feu, étant enflammée et étincelante; et si on la
regarde de jour, elle éblouit. Cette lumière est une matière
subtile d'une force admirable, car elle attire tout ce qui est
proche.» (Philostrate, _Vie d'Apollonius de Tyane_, livre III,
chapitre XLVI.)
Cette révélation des doctrines secrètes d'Apollonius prouve que
la pierre philosophale n'est autre chose qu'un aimant universel
[206] formé de lumière astrale condensée et fixée autour d'un centre.
C'est un phosphore artificiel dont tant d'allégories et de
traditions ne sauraient laisser l'existence douteuse, et dans
lequel se concentrent toutes les vertus de la chaleur génératrice
du monde.
Toute la vie d'Apollonius écrite par Philostrate, d'après Damis
l'Assyrien, est un tissu d'apologues et de paraboles; c'était la
mode alors d'écrire ainsi la doctrine cachée des grands
initiateurs. On ne doit donc pas s'étonner de ce que ce récit
contient des fables, mais sous l'allégorie de ces fables il faut
trouver et comprendre la science occulte des hiérophantes.
Malgré sa grande science et ses brillantes vertus, Apollonius
n'était pas le continuateur de l'école hiérarchique des mages.
Son initiation venait des Indes, et il se livrait pour s'inspirer
aux pratiques énervantes des brahmes; il prêchait ouvertement la
révolte et le régicide: c'était un grand caractère égaré.
La figure de l'empereur Julien nous parait plus poétique et plus
belle que celle d'Apollonius. Julien porta sur le trône du monde
toute l'austérité d'un sage; il voulait transfuser la jeune sève
du christianisme au corps de l'hellénisme vieilli. Noble insensé
coupable seulement de trop aimer les souvenirs de la patrie et
les images des dieux de ses pères. Julien, pour contre-balancer
la puissance réalisatrice du dogme chrétien, appela aussi la
magie noire à son aide, et s'enfonça, à la suite de Jamblique et
de Maxime d'Éphèse, dans de ténébreuses évocations; ses dieux,
dont il voulait ressusciter la beauté et la jeunesse, lui
apparurent vieux et décrépits, inquiets de la vie et de la
lumière et prêts à fuir devant le signe de la croix!
[207] C'était fait pour toujours de l'hellénisme, le Galiléen avait
vaincu. Julien mourut en héros, sans blasphémer son vainqueur,
comme on l'a faussement prétendu. Ses derniers moments, qu'Ammien
Marcellin nous raconte assez au long, furent ceux d'un guerrier
et d'un philosophe; les malédictions du sacerdoce chrétien
retentirent longtemps sur sa tombe, et cependant le Sauveur, qui
doit tant aimer les nobles âmes, n'a-t-il pas pardonné à des
adversaires moins intéressants et moins généreux que Julien?
Après la mort de cet empereur, l'idolâtrie et la magie furent
enveloppées dans une même réprobation universelle. C'est alors
que prirent naissance ces sociétés secrètes d'adeptes auxquelles
se rallièrent plus tard les gnostiques et les manichéens;
sociétés dépositaires d'une tradition mélangée de vérités et
d'erreurs, mais qui se transmettaient, sous le sceau du serment
le plus terrible, le grand arcane de l'ancienne toute-puissance
et les espérances toujours trompées des cultes éteints et des
sacerdoces déchus.
CHAPITRE V.
DES LÉGENDES.
SOMMAIRE.--La légende de saint Cyprien et de sainte
Justine.--L'oraison de saint Cyprien.--L'âne d'or d'Apulée.--La
fable de Psyché.--La procession d'Isis.--Étrange supposition de
saint Augustin.--Philosophie des Pères de l'Église.
Les étranges récits contenus dans la légende dorée, quelque
[208] fabuleux qu'ils soient, n'en remontent pas moins à la plus haute
antiquité chrétienne. Ce sont des paraboles plutôt que des
histoires; le style en est simple et oriental comme celui des
Évangiles, et leur existence traditionnelle prouve qu'une sorte
de mythologie avait été inventée pour cacher les mystères
kabbalistiques de l'initiation joannite. La légende dorée est un
talmud chrétien écrit tout en allégories et en apologues. Étudiée
sous ce point de vue tout nouveau à force d'être ancien, la
légende dorée devient un livre de la plus grande importance et du
plus haut intérêt.
Un des récits de cette légende pleine de mystères caractérise le
conflit de la magie et du christianisme naissant d'une manière
tout à fait dramatique et saisissante. C'est comme une ébauche
anticipée des _Martyrs_ de Chateaubriand et du _Faust_ de Goethe
fondus ensemble.
Justine était une jeune et belle vierge païenne, fille d'un
prêtre des idoles, le type de Cymodocée. Sa fenêtre s'ouvrait sur
une cour voisine de l'église des chrétiens; tous les jours elle
entendait la voix pure et recueillie d'un diacre lire tout haut
les saints Évangiles. Cette parole inconnue toucha et remua son
coeur, si bien qu'un soir sa mère la voyant pensive et la
pressant de lui confier les préoccupations de son âme, Justine se
jeta à ses pieds en lui disant: «Mère, bénissez-moi ou
pardonnez-moi, je suis chrétienne.»
La mère pleura en embrassant sa fille, et alla rejoindre son
époux, à qui elle confia ce qu'elle venait d'apprendre.
Ils s'endormirent ensuite et eurent tous deux le même rêve. Une
lumière divine descendait sur eux, et une voix douce les appelait
[209] en leur disant: «Venez à moi, vous qui êtes affligés et je vous
consolerai; venez, les bien-aimés de mon père, et je vous
donnerai le royaume qui vous est préparé depuis le commencement
du monde.
Le matin venu, le père et la mère bénirent leur fille. Tous trois
se firent inscrire au nombre des Catéchumènes, et, après les
épreuves d'usage, ils furent admis au saint baptême.
Justine revenait blanche et radieuse de l'Église entre sa mère et
son vieux père, lorsque deux hommes sombres, enveloppés dans leur
manteau, passèrent comme Faust et Méphistophélès près de
Marguerite: c'étaient le magicien Cyprien et son disciple
Acladius. Les deux hommes s'arrêtèrent éblouis par cette
apparition, Justine passa sans les voir et rentra chez elle avec
sa famille.
La scène change, nous sommes dans le laboratoire de Cyprien, des
cercles sont tracés, une victime égorgée palpite près d'un
réchaud fumant; debout devant le magicien apparaît le génie des
ténèbres.
--Me voici, car tu m'as appelé, parle! que me demandes-tu?
--J'aime une vierge.
--Séduis-la.
--Elle est chrétienne.
--Dénonce-la.
--Je veux la posséder et non la perdre; peux-tu quelque chose
pour moi?
--J'ai séduit Ève, qui était innocente et qui s'entretenait tous
les jours familièrement avec Dieu même. Si ta vierge est
chrétienne, sache bien que c'est moi qui ai fait crucifier
Jésus-Christ.
--Donc, tu me la livreras?
[210] --Prends cet onguent magique, tu en graisseras le seuil de sa
demeure, le reste me regarde.
Voici maintenant Justine qui dort dans sa petite chambre chaste
et sévère, Cyprien est à la porte murmurant des paroles
sacrilèges et accomplissant d'horribles rites; Satan se glisse au
chevet de la jeune fille et lui souffle des rêves voluptueux
pleins de l'image de Cyprien qu'elle croit rencontrer encore au
sortir de l'Église; mais cette fois elle le regarde, elle
l'écoute, et il lui dit des choses qui mettent le trouble dans
son coeur; tout à coup elle s'agite, elle s'éveille et fait le
signe de la croix; le démon disparaît et le séducteur, qui fait
sentinelle à la porte, attend inutilement toute la nuit.