allégorique de ce critérium de certitude du christianisme, qui
consiste dans l'évidence de la réalisation. Quelques enfants
s'amusaient à pétrir des oiseaux d'argile, et l'enfant Jésus
jouait avec eux. Chacun des petits artistes vantait exclusivement
son ouvrage. Jésus ne disait rien, mais quand il eut terminé ses
oiseaux, il frappa des mains, leur dit: Volez! et ils
s'envolèrent. Voilà comment les institutions chrétiennes se sont
montrées supérieures à celles de l'ancien monde. Celles-ci sont
mortes, et le christianisme a vécu.
Considéré comme l'expression parfaite, réalisée et vivante de la
kabbale, c'est-à-dire de la tradition primitive, le christianisme
est encore inconnu, et c'est pour cela que le livre kabbalistique
et prophétique de l'Apocalypse est encore inexpliqué.
Sans les clefs kabbalistiques, en effet, il est parfaitement
inexplicable, puisqu'il est incompréhensible.
Les Joannites, ou disciples de saint Jean, conservèrent longtemps
[181] l'explication traditionnelle de cette épopée prophétique, mais
les gnostiques vinrent tout brouiller et tout perdre, comme nous
l'expliquerons plus tard.
Nous lisons dans les Actes des apôtres, que saint Paul réunit à
Éphèse tous les livres qui traitaient des _choses curieuses_, et
les brûla publiquement. Nul doute qu'il ne soit ici question des
livres de la goétie ou nigromancie des anciens. Cette perte est à
regretter sans doute, car des monuments même de l'erreur peuvent
sortir des éclairs de vérité et des renseignements précieux pour
la science.
Tout le monde sait qu'à la venue de Jésus-Christ, les oracles
cessèrent dans tout le monde, et qu'une voix cria sur la mer: «Le
grand Pan est mort!» Un écrivain païen se fâche de ces
assertions, et déclare que les oracles ne cessèrent pas, mais
qu'il ne se trouva bientôt plus personne pour les consulter. La
rectification est précieuse, et nous trouvons une telle
justification plus concluante en vérité que la prétendue
calomnie.
Il faut dire la même chose des prestiges, qui furent dédaignés
quand se produisirent les vrais miracles; et en effet si les lois
supérieures de la nature obéissent à la vraie supériorité morale,
les miracles deviennent surnaturels comme les vertus qui les
produisent. Notre théorie n'ôte rien à la puissance de Dieu, et
la lumière astrale obéissant à la lumière supérieure de la grâce
représente réellement pour nous le serpent allégorique qui vient
poser sa tête vaincue sous le pied de la Reine du ciel.
[182]
CHAPITRE II.
VÉRITÉ DU CHRISTIANISME PAR LA MAGIE.
SOMMAIRE.--Comment la magie rend témoignage de la vérité du
christianisme.--L'esprit de charité, la raison et la
foi.--Vanité et ridicule des objections.--Pourquoi l'autorité du
sacerdoce chrétien a dû condamner la magie.--Simon le Magicien.
La magie, étant la science de l'équilibre universel et ayant pour
principe absolu la _vérité-réalité-raison_ de l'être, rend compte
de toutes les antinomies, et concilie toutes les réalités
opposées entre elles par ce principe générateur de toutes les
synthèses: _L'harmonie résulte de l'analogie des contraires_.
Pour l'initié à cette science, la religion ne saurait être mise
en question, puisqu'elle existe: on ne conteste pas ce qui est.
L'ÊTRE EST L'ÊTRE, [Hébreu]
L'opposition apparente de la religion à la raison fait la force
de l'une et de l'autre, en les établissant dans leur domaine
distinct et séparé et en fécondant le côté négatif de chacune par
le côté affirmatif de l'autre: c'est, comme nous venons de le
dire, l'harmonie par l'analogie des contraires. Ce qui a causé
toutes les erreurs et toutes les confusions religieuses, c'est
que par suite de l'ignorance de cette grande loi, on a voulu
faire de la religion une philosophie et de la philosophie une
religion; on a voulu soumettre les choses de la foi aux procédés
de la science, chose aussi ridicule que de soumettre la science
[183] aux obéissances aveugles de la foi: il n'appartient pas plus à un
théologien d'affirmer une absurdité mathématique ou de nier la
démonstration d'un théorème, qu'à an savant d'ergoter, au nom de
la science, pour ou contre les mystères du dogme.
Demandez à l'_Académie des sciences_ s'il est mathématiquement
vrai qu'il y a trois personnes en Dieu, et s'il peut être
constaté par le moyen des sciences que Marie, mère de Dieu, a été
conçue sans péché? L'Académie des sciences se récusera, et elle
aura raison: les savants n'ont rien à voir là-dedans, cela est du
domaine de la foi.
On ne discute pas un article de foi, on le croit ou on ne le
croit pas; mais il est de foi précisément parce qu'il échappe à
l'examen de la science.
Quand le comte de Maistre assure qu'on parlera un jour avec
étonnement de notre stupidité actuelle, il fait allusion sans
doute à ces prétendus esprits forts qui viennent tous les jours
vous dire:
Je croirai quand la vérité du dogme me sera scientifiquement
prouvée.
C'est-à-dire, je croirai quand je n'aurai plus rien à croire, et
que le dogme sera détruit comme dogme, en devenant un théorème
scientifique.
Cela veut dire en d'autres termes: je n'admettrai l'infini que
lorsqu'il sera pour moi expliqué, déterminé, circonscrit, défini;
en un mot, fini.
Je croirai donc à l'infini quand je serai sûr que l'infini
n'existe pas.
Je croirai à l'immensité de l'Océan quand je l'aurai vu mettre en
bouteilles.
[184] Mais, bonnes gens, ce qu'on vous a clairement prouvé et fait
comprendre, vous ne le croyez plus, vous le savez.
D'un autre côté, si l'on vous disait que le pape a décidé que
deux et deux ne font pas quatre, et que le carré de l'hypoténuse
n'est pas égal aux carrés tracés sur les deux autres côtés d'un
triangle rectangle, vous diriez avec raison: Le pape n'a pas
décidé cela, parce qu'il ne peut pas le décider. Cela ne le
regarde pas, et il ne s'en mêlera pas.
Tout beau, va s'écrier un disciple de Rousseau, l'Église nous
ordonne de croire des choses formellement contraires aux
mathématiques.
Les mathématiques nous disent que le tout est plus grand que la
partie. Or, quand Jésus-Christ a communié avec ses disciples, il
a dû tenir son corps entier dans sa main, et _il a mis sa tête
dans sa bouche_. (Cette pauvre plaisanterie se trouve
textuellement dans Rousseau.)
Il est facile de répondre à cela, que le sophiste confond ici la
science avec la foi, et l'ordre naturel avec l'ordre surnaturel
ou divin.
Si la religion disait que, dans la communion de la cène, notre
Sauveur avait deux corps naturels de même forme et de même
grandeur, et que l'un a mangé l'autre, la science aurait droit de
se récrier.
Mais la religion dit que le corps du Maître était divinement et
sacramentellement contenu sous le signe ou l'apparence naturelle
d'un morceau de pain. Encore une fois, c'est à croire ou ne pas
croire; mais quiconque raisonnera là-dessus et voudra discuter
scientifiquement la chose, méritera de passer pour un sot.
[185] Le vrai en science se prouve par des démonstrations exactes; le
vrai en religion se prouve par l'unanimité de la foi et la
sainteté des oeuvres.
Celui-là a le droit de remettre les péchés, dit l'Évangile, qui
peut dire au paralytique: Lève-toi, et marche.
La religion est vraie, si elle réalise la morale la plus
parfaite.
La preuve de la foi ce sont les oeuvres.
Le christianisme a-t-il constitué une société immense d'hommes
ayant la hiérarchie pour principe, l'obéissance pour règle et la
charité pour loi? Voilà ce qu'il est permis de demander à la
science.
Si la science répond d'après les documents historiques: Oui, mais
ils ont manqué à la charité.
Je vous prends par vos propres paroles, pouvons-nous répondre aux
interprètes de la science. Vous avouez donc que la charité
existe, puisqu'on peut y manquer?
La _charité_! grand mot et grande chose, mot qui n'existait pas
avant le christianisme, chose qui est la vraie religion tout
entière!
L'esprit de charité n'est-il pas l'esprit divin rendu visible sur
la terre?
Cet esprit n'a-t-il pas rendu son existence sensible par des
actes, par des institutions, par des monuments, par des oeuvres
immortelles?
En vérité, nous ne concevons pas comment un incrédule de bonne
foi peut voir une fille de Saint-Vincent de Paul sans avoir envie
de se mettre à genoux et de prier!
L'esprit de charité, c'est Dieu, c'est l'immortalité de l'âme,
[186] c'est la hiérarchie, c'est l'obéissance, c'est le pardon des
injures, c'est la simplicité et l'intégrité de la foi.
Les sectes séparées sont atteintes de mort dans leur principe,
parce qu'elles ont manqué à la charité en se séparant, et au plus
simple bon sens en voulant raisonner sur la foi.
C'est dans ces sectes que le dogme est absurde, parce qu'il est
soi-disant raisonnable. Alors ce doit être un théorème
scientifique, ou ce n'est rien. En religion, on sait que la
lettre tue et que l'esprit seul vivifie; or, de quel esprit
peut-il être question ici, sinon de l'esprit de charité?
La foi qui transporte les montagnes et qui fait endurer le
martyre, la générosité qui donne, l'éloquence qui parle la langue
des hommes et celle des anges, tout cela n'est rien sans la
charité, dit saint Paul.
La science peut défaillir, ajoute le même apôtre, la prophétie
peut cesser, la charité est éternelle.
La charité et ses oeuvres, voilà la réalité en religion: or, la
raison véritable ne se refuse jamais à la réalité; car la
réalité, c'est la démonstration de l'être qui est la vérité.
C'est ainsi que la philosophie donne la main à la religion, sans
jamais vouloir en usurper le domaine; et c'est à cette condition
que la religion bénit, encourage et illumine la philosophie de
ses charitables splendeurs.
La charité est le lien mystérieux que rêvaient les initiés de
l'Hellénie pour concilier Eros et Anteros. C'est ce couronnement
de la porte du temple de Solomon qui devait unir ensemble les
deux colonnes Jakin et Boaz; c'est la garantie mutuelle des
[187] droits et des devoirs, de l'autorité et de la liberté, du fort et
du faible, du peuple et du gouvernement, de l'homme et de la
femme; c'est le sentiment divin qui doit vivifier la science
humaine; c'est l'absolu du bien, comme le principe
ÊTRE-RÉALITÉ-RAISON est l'absolu du vrai. Ces éclaircissements
étaient nécessaires pour faire bien comprendre ce beau symbole
des mages adorant le Sauveur au berceau. Ils sont trois, un
blanc, un cuivré et un noir, et ils offrent de l'or, de l'encens
et de la myrrhe. La conciliation des contraires est exprimée par
ce double ternaire, et c'est précisément ce que nous venons
d'expliquer.
Le christianisme, attendu par les mages, était en effet la
conséquence de leur doctrine secrète; mais en naissant, ce
Benjamin de l'antique Israël devait donner la mort à sa mère.
La magie de lumière, la magie du vrai Zoroastre, de Melchisédech
et d'Abraham, devait cesser à la venue du grand réalisateur. Dans
un monde de miracles les prodiges ne devaient plus être qu'un
scandale, l'orthodoxie magique s'était transfigurée en orthodoxie
religieuse; les dissidents ne pouvaient plus être que des
illuminés et des sorciers; le nom même de la magie ne devait plus
être pris qu'en mauvaise part, et c'est sous cette malédiction
que nous suivrons désormais les manifestations magiques à travers
les âges.
Le premier hérésiarque dont fassent mention les traditions de
l'Église fut un thaumaturge dont la légende raconte une multitude
de merveilles: c'était Simon le Magicien; son histoire nous
appartient de droit, et nous allons essayer de la retrouver parmi
les fables populaires.
[188] Simon était Juif de naissance, on croit qu'il était né au bourg
de Gitton, dans le pays de Samarie. Il eut pour maître de magie
un sectaire nommé Dosithée qui se disait l'envoyé de Dieu et le
Messie annoncé par les prophètes. Simon apprit de ce maître
non-seulement l'art des prestiges, mais encore certains secrets
naturels qui appartiennent réellement à la tradition secrète des
mages: il possédait la science du feu astral, et l'attirait
autour de lui à grands courants, ce qui le rendait en apparence
impassible et incombustible; il avait aussi le pouvoir de
s'élever et de se soutenir en l'air, toutes choses qui ont été
faites sans aucune science, mais par accident naturel, par des
enthousiastes ivres de lumière astrale, tels que les
convulsionnaires de Saint-Médard, phénomènes qui se reproduisent
de nos jours dans les extases des _médiums_. Il magnétisait à
distance ceux qui croyaient en lui et leur apparaissait sous
diverses figures. Il produisait des images et des reflets
visibles au point de faire apparaître en pleine campagne des
arbres fantastiques et imaginaires que tout le monde croyait
voir. Les choses naturellement inanimées se mouvaient autour de
lui, comme font les meubles autour de l'Américain Home, et
souvent, lorsqu'il voulait entrer dans une maison ou en sortir,
les portes craquaient, s'agitaient et finissaient par s'ouvrir
d'elles-mêmes.
Simon opéra ces merveilles devant les notables et le peuple de
Samarie; on les exagéra encore, et le thaumaturge passa pour un
être divin. Or, comme il n'avait pu arriver à cette puissance que
par des excitations qui avaient troublé sa raison, il se crut
lui-même un personnage tellement extraordinaire, qu'il s'arrogea
[189] sans façon les honneurs divins, et songea modestement à usurper
les adorations du monde entier.
Ses crises ou ses extases produisaient sur son corps des effets
extraordinaires. Tantôt on le voyait pâle, flétri, brisé,
semblable à un vieillard qui va mourir; tantôt le fluide lumineux
ranimait son sang, faisait briller ses yeux, tendait et
adoucissait la peau de son visage, en sorte qu'il paraissait tout
à coup régénéré et rajeuni. Les Orientaux, grands amplificateurs
de merveilles, prétendaient alors l'avoir vu passer de l'enfance
à la décrépitude, et revenir, suivant son bon plaisir, de la
décrépitude à l'enfance. Enfin il ne fut bruit partout que de ses
miracles, et il devint l'idole des Juifs de Samarie et des pays
environnants.
Mais les adorateurs du merveilleux sont généralement avides
d'émotions nouvelles, et ils se fatiguent vite de ce qui les a
d'abord étonnés. L'apôtre saint Philippe étant venu prêcher
l'Évangile à Samarie, il se fit un nouveau courant d'enthousiasme
qui fit perdre à Simon tout son prestige. Lui-même se sentit
délaissé par sa maladie, qu'il prenait pour une puissance; il se
crut surpassé par des magiciens plus savants que lui, et prit le
parti de s'attacher aux apôtres pour étudier, surprendre ou
acheter leur secret.
Simon n'était certainement pas initié à la haute magie; car elle
lui aurait appris que pour disposer des forces secrètes de la
nature de manière à les diriger sans être brisé par elles, il
faut être un sage et un saint; que pour se jouer avec ces
terribles armes sans les connaître, il faut être un fou, et
qu'une mort prompte et terrible attend les profanateurs du
sanctuaire de la nature.
[190] Simon était dévoré de la soif implacable des ivrognes: privé de
ses vertiges, il croyait avoir perdu son bonheur; malade de ses
ivresses passées, il comptait se guérir en s'enivrant encore. On
ne redevient pas volontiers un simple mortel après s'être posé en
dieu. Simon se soumit donc, pour retrouver ce qu'il avait perdu,
à toutes les rigueurs de l'austérité apostolique; il veilla, il
pria, il jeûna, mais les prodiges ne revenaient point.
Après tout, se dit-il un jour, entre Juifs on doit pouvoir
s'entendre, et il proposa de l'argent à saint Pierre. Le chef des
apôtres le chassa avec indignation. Simon n'y comprenait plus
rien, lui qui recevait si volontiers les offrandes de ses
disciples; il quitta au plus vite la société de ces hommes si
désintéressés, et avec l'argent dont saint Pierre n'avait pas
voulu, il fit emplète d'une femme esclave nommée Hélène.
Les divagations mystiques sont toujours voisines de la débauche.
Simon devint éperdûment épris de sa servante; la passion, en
l'affaiblissant et en l'exaltant, lui rendit ses catalepsies et
ses phénomènes morbides qu'il appelait sa puissance et ses
miracles. Une mythologie pleine de réminiscences magiques mêlées
à des rêves érotiques sortit tout armée de son cerveau; il se mit
alors à voyager comme les apôtres, traînant après lui son Hélène,
dogmatisant et se faisant voir à ceux qui voulaient l'adorer et
sans doute aussi le payer.
Suivant Simon, la première manifestation de Dieu avait été une
splendeur parfaite qui produisit immédiatement son reflet. Ce
soleil des âmes c'était lui, et son reflet c'était Hélène, qu'il
affectait d'appeler Sélène, nom qui en grec signifie la lune.
[191] Or, la lune de Simon était descendue au commencement des siècles
sur la terre que Simon avait ébauchée dans ses rêves éternels;
elle y devint mère, car la pensée de son soleil l'avait fécondée,
et elle mit au monde les anges qu'elle éleva pour elle seule et
sans leur parler de leur père.
Les anges se révoltèrent contre elle et l'enchaînèrent dans un
corps mortel.
Alors la splendeur de Dieu fut forcée de descendre à son tour
pour racheter son Hélène, et le Juif Simon vint sur la terre.
Il devait y vaincre la mort et emmener vivante à travers les airs
son Hélène, suivie du choeur triomphant de ses élus. Le reste des
hommes serait abandonné sur la terre à la tyrannie éternelle des
anges.
Ainsi cet hérésiarque, plagiaire du christianisme, mais en sens
inverse, affirmait le règne éternel de la révolte et du mal,
faisait créer ou du moins achever le monde par les démons,
détruisait l'ordre et la hiérarchie pour se poser seul avec sa
concubine comme étant la voie, la vérité et la vie. C'était le
dogme de l'Antéchrist; et il ne devait pas mourir avec Simon, il
s'est perpétué jusqu'à nos jours; et les traditions prophétiques
du christianisme affirment même qu'il doit avoir son règne d'un
moment et son triomphe, avant-coureur des plus terribles
calamités.
Simon se faisait appeler saint, et, par une étrange coïncidence,
le chef d'une secte gnostique moderne, qui rappelle tout le
mysticisme sensuel du premier hérésiarque, l'inventeur de la
_femme libre_, se nommait aussi Saint-Simon. Le _caïnisme_, tel
[192] est le nom qu'on pourrait donner à toutes les fausses révélations
émanées de cette source impure. Ce sont des dogmes de malédiction
et de haine contre l'harmonie universelle et contre l'ordre
social; ce sont les passions déréglées affirmant le droit au lieu
du devoir; l'amour passionnel, au lieu de l'amour chaste et
dévoué; la prostituée, au lieu de la mère; Hélène, la concubine
de Simon, au lieu de Marie, mère du Sauveur.
Simon devint un personnage et se rendit à Rome, où l'empereur,
curieux de tous les spectacles extraordinaires, était disposé à
l'accueillir: cet empereur était Néron.
L'illuminé Juif étonna le fou couronné par un tour devenu commun
sur nos théâtres d'escamoteurs. Il se fit trancher la tête, puis
vint saluer l'empereur avec sa tête sur les épaules; il fit
courir les meubles, ouvrir les portes; il se comporta enfin comme
un véritable _médium_, et devint le sorcier ordinaire des orgies
néroniennes et des festins de Trimalcyon.
Suivant les légendaires, ce fut pour préserver les Juifs de Rome
de la doctrine de Simon, que saint Pierre se rendit dans cette
capitale du monde. Néron apprit bientôt par ses espions de bas
étage qu'un nouveau thaumaturge israélite était arrivé pour faire
la guerre à son enchanteur. Il résolut de les mettre en présence
et de s'amuser du conflit. Pétrone et Tigellin étaient peut-être
de la fête.
«Que la paix soit avec vous! dit en entrant le prince des
apôtres.
--Nous n'avons que faire de ta paix, répondit Simon, c'est par la
guerre que la vérité se découvre. La paix entre adversaires,
c'est le triomphe de l'un et la défaite de l'autre.»
[Illustration: DISPUTE PUBLIQUE entre St Pierre et St Paul d'une
part et Simon le Magicien de l'autre. Ascension et chute de
Simon, d'après une gravure du 15e Siècle.]
[193] Saint Pierre reprit:
«Pourquoi refuses-tu la paix? Ce sont les vices des hommes qui
ont créé la guerre; la paix accompagne toujours la vertu.
--La vertu, c'est la force et le savoir-faire, dit Simon. Moi,
j'affronte le feu, je m'élève dans les airs, je ressuscite les
plantes, je change la pierre en pain; et toi, que fais-tu?
--Je prie pour toi, dit saint Pierre, afin que tu ne périsses pas
victime de tes prestiges.
--Garde tes prières: elles ne monteront pas aussitôt que moi vers
le ciel.
Et voilà le magicien qui s'élance par une fenêtre, et qui s'élève
dans les airs. Avait-il quelque appareil aérostatique sous ses
longs vêtements ou s'élevait-il, comme les convulsionnaires du
diacre Paris, par une exaltation de lumière astrale, c'est ce que
nous ne saurions dire. Pendant ce temps saint Pierre était à
genoux et priait; tout à coup Simon pousse un grand cri et tombe:
on le releva avec les cuisses brisées. Et Néron fit emprisonner
saint Pierre, qui lui semblait être un magicien moins
divertissant que Simon; celui-ci mourut de sa chute. Toute cette
histoire, qui remonte aux rumeurs populaires de ce temps-là, est
maintenant reléguée peut-être à tort parmi les légendes
apocryphes. Elle n'en est pas moins remarquable et digne d'être
conservée.
La secte de Simon ne s'éteignit pas avec lui, il eut pour
successeur un de ses disciples, nommé Ménandre. Celui-ci ne se
disait pas dieu, il se contentait du rôle de prophète; lorsqu'il
baptisait ses prosélytes, un feu visible descendait sur l'eau; il
[194] leur promettait l'immortalité de l'âme et du corps au moyen de ce
bain magique, et il y avait encore, du temps de saint Justin, des
ménandriens qui se croyaient fermement immortels. La mort des uns
ne désabusait pas les autres, car le défunt était immédiatement
excommunié et considéré comme un faux frère. Les ménandriens
regardaient la mort comme une véritable apostasie et complétaient
leur phalange immortelle en enrôlant de nouveaux prosélytes. Ceux
qui savent jusqu'où peut aller la folie humaine, ne s'étonneront
pas si nous leur apprenons qu'en cette année même 1858, il existe
encore en Amérique et en France des continuateurs fanatiques de
la secte des ménandriens.
La qualification de magicien ajoutée au nom de Simon fit prendre
en horreur la magie par les chrétiens; mais on n'en continua pas
moins à honorer le souvenir des rois mages qui avaient adoré le
Sauveur dans son berceau.
CHAPITRE III.
DU DIABLE.
SOMMAIRE.--Son origine; ce qu'il est suivant la foi et suivant la
science.--Satan, ses pompes et ses oeuvres.--Les possédés de
l'Évangile.--Le vrai nom du diable, suivant la kabbale et d'après
les confessions des énergumènes.--Généalogie infernale.--Le bouc
du sabbat.--L'ancien serpent et le faux Lucifer.
Le christianisme, en formulant nettement la conception divine,
nous fait comprendre Dieu comme l'amour le plus pur et le plus
absolu, et définit nettement l'esprit opposé à Dieu. C'est
l'esprit d'opposition et de haine, c'est Satan. Mais cet esprit
[195] n'est pas un personnage, et il ne faut pas le comprendre comme
une espèce de dieu noir; c'est une perversité commune à toutes
les intelligences dévoyées. «Je me nomme _Légion_, dit-il dans
l'Évangile, parce que nous sommes une multitude.»
L'intelligence naissante peut être comparée à l'étoile du matin,
et si elle tombe volontairement dans les ténèbres après avoir
brillé un instant, on peut lui appliquer cette apostrophe d'Isaïe
au roi de Babylone: «Comment es-tu tombé du ciel, beau Lucifer,
brillante étoile du matin!» Mais est-ce à dire pour cela que le
Lucifer céleste, que l'étoile matinale de l'intelligence divine
soit devenue un flambeau de l'enfer? Le nom de _porte-lumière_
est-il justement donné à l'ange des égarements et des ténèbres?
Nous ne le pensons pas, à moins qu'on n'entende comme nous, et
suivant les traditions magiques, par l'enfer personnifié en Satan
et figuré par l'ancien serpent, ce feu central qui s'enroule
autour de la terre, dévorant tout ce qu'il produit et se mordant
la queue comme le serpent de Chronos, cette lumière astrale dont
le Seigneur parlait lorsqu'il disait à Caïn: «Si tu fais le mal,
le péché sera aussitôt à tes portes, c'est-à-dire le désordre
s'emparera de tous tes sens; mais je t'ai soumis la convoitise de
la mort, et c'est à toi de lui commander.»