On trouve dans les Évangiles apocryphes une belle exposition

allégorique de ce critérium de certitude du christianisme, qui

consiste dans l'évidence de la réalisation. Quelques enfants

s'amusaient à pétrir des oiseaux d'argile, et l'enfant Jésus

jouait avec eux. Chacun des petits artistes vantait exclusivement

son ouvrage. Jésus ne disait rien, mais quand il eut terminé ses

oiseaux, il frappa des mains, leur dit: Volez! et ils

s'envolèrent. Voilà comment les institutions chrétiennes se sont

montrées supérieures à celles de l'ancien monde. Celles-ci sont

mortes, et le christianisme a vécu.

Considéré comme l'expression parfaite, réalisée et vivante de la

kabbale, c'est-à-dire de la tradition primitive, le christianisme

est encore inconnu, et c'est pour cela que le livre kabbalistique

et prophétique de l'Apocalypse est encore inexpliqué.

Sans les clefs kabbalistiques, en effet, il est parfaitement

inexplicable, puisqu'il est incompréhensible.

Les Joannites, ou disciples de saint Jean, conservèrent longtemps

[181] l'explication traditionnelle de cette épopée prophétique, mais

les gnostiques vinrent tout brouiller et tout perdre, comme nous

l'expliquerons plus tard.

Nous lisons dans les Actes des apôtres, que saint Paul réunit à

Éphèse tous les livres qui traitaient des _choses curieuses_, et

les brûla publiquement. Nul doute qu'il ne soit ici question des

livres de la goétie ou nigromancie des anciens. Cette perte est à

regretter sans doute, car des monuments même de l'erreur peuvent

sortir des éclairs de vérité et des renseignements précieux pour

la science.

Tout le monde sait qu'à la venue de Jésus-Christ, les oracles

cessèrent dans tout le monde, et qu'une voix cria sur la mer: «Le

grand Pan est mort!» Un écrivain païen se fâche de ces

assertions, et déclare que les oracles ne cessèrent pas, mais

qu'il ne se trouva bientôt plus personne pour les consulter. La

rectification est précieuse, et nous trouvons une telle

justification plus concluante en vérité que la prétendue

calomnie.

Il faut dire la même chose des prestiges, qui furent dédaignés

quand se produisirent les vrais miracles; et en effet si les lois

supérieures de la nature obéissent à la vraie supériorité morale,

les miracles deviennent surnaturels comme les vertus qui les

produisent. Notre théorie n'ôte rien à la puissance de Dieu, et

la lumière astrale obéissant à la lumière supérieure de la grâce

représente réellement pour nous le serpent allégorique qui vient

poser sa tête vaincue sous le pied de la Reine du ciel.

[182]

CHAPITRE II.

VÉRITÉ DU CHRISTIANISME PAR LA MAGIE.

SOMMAIRE.--Comment la magie rend témoignage de la vérité du

christianisme.--L'esprit de charité, la raison et la

foi.--Vanité et ridicule des objections.--Pourquoi l'autorité du

sacerdoce chrétien a dû condamner la magie.--Simon le Magicien.

La magie, étant la science de l'équilibre universel et ayant pour

principe absolu la _vérité-réalité-raison_ de l'être, rend compte

de toutes les antinomies, et concilie toutes les réalités

opposées entre elles par ce principe générateur de toutes les

synthèses: _L'harmonie résulte de l'analogie des contraires_.

Pour l'initié à cette science, la religion ne saurait être mise

en question, puisqu'elle existe: on ne conteste pas ce qui est.

L'ÊTRE EST L'ÊTRE, [Hébreu]

L'opposition apparente de la religion à la raison fait la force

de l'une et de l'autre, en les établissant dans leur domaine

distinct et séparé et en fécondant le côté négatif de chacune par

le côté affirmatif de l'autre: c'est, comme nous venons de le

dire, l'harmonie par l'analogie des contraires. Ce qui a causé

toutes les erreurs et toutes les confusions religieuses, c'est

que par suite de l'ignorance de cette grande loi, on a voulu

faire de la religion une philosophie et de la philosophie une

religion; on a voulu soumettre les choses de la foi aux procédés

de la science, chose aussi ridicule que de soumettre la science

[183] aux obéissances aveugles de la foi: il n'appartient pas plus à un

théologien d'affirmer une absurdité mathématique ou de nier la

démonstration d'un théorème, qu'à an savant d'ergoter, au nom de

la science, pour ou contre les mystères du dogme.

Demandez à l'_Académie des sciences_ s'il est mathématiquement

vrai qu'il y a trois personnes en Dieu, et s'il peut être

constaté par le moyen des sciences que Marie, mère de Dieu, a été

conçue sans péché? L'Académie des sciences se récusera, et elle

aura raison: les savants n'ont rien à voir là-dedans, cela est du

domaine de la foi.

On ne discute pas un article de foi, on le croit ou on ne le

croit pas; mais il est de foi précisément parce qu'il échappe à

l'examen de la science.

Quand le comte de Maistre assure qu'on parlera un jour avec

étonnement de notre stupidité actuelle, il fait allusion sans

doute à ces prétendus esprits forts qui viennent tous les jours

vous dire:

Je croirai quand la vérité du dogme me sera scientifiquement

prouvée.

C'est-à-dire, je croirai quand je n'aurai plus rien à croire, et

que le dogme sera détruit comme dogme, en devenant un théorème

scientifique.

Cela veut dire en d'autres termes: je n'admettrai l'infini que

lorsqu'il sera pour moi expliqué, déterminé, circonscrit, défini;

en un mot, fini.

Je croirai donc à l'infini quand je serai sûr que l'infini

n'existe pas.

Je croirai à l'immensité de l'Océan quand je l'aurai vu mettre en

bouteilles.

[184] Mais, bonnes gens, ce qu'on vous a clairement prouvé et fait

comprendre, vous ne le croyez plus, vous le savez.

D'un autre côté, si l'on vous disait que le pape a décidé que

deux et deux ne font pas quatre, et que le carré de l'hypoténuse

n'est pas égal aux carrés tracés sur les deux autres côtés d'un

triangle rectangle, vous diriez avec raison: Le pape n'a pas

décidé cela, parce qu'il ne peut pas le décider. Cela ne le

regarde pas, et il ne s'en mêlera pas.

Tout beau, va s'écrier un disciple de Rousseau, l'Église nous

ordonne de croire des choses formellement contraires aux

mathématiques.

Les mathématiques nous disent que le tout est plus grand que la

partie. Or, quand Jésus-Christ a communié avec ses disciples, il

a dû tenir son corps entier dans sa main, et _il a mis sa tête

dans sa bouche_. (Cette pauvre plaisanterie se trouve

textuellement dans Rousseau.)

Il est facile de répondre à cela, que le sophiste confond ici la

science avec la foi, et l'ordre naturel avec l'ordre surnaturel

ou divin.

Si la religion disait que, dans la communion de la cène, notre

Sauveur avait deux corps naturels de même forme et de même

grandeur, et que l'un a mangé l'autre, la science aurait droit de

se récrier.

Mais la religion dit que le corps du Maître était divinement et

sacramentellement contenu sous le signe ou l'apparence naturelle

d'un morceau de pain. Encore une fois, c'est à croire ou ne pas

croire; mais quiconque raisonnera là-dessus et voudra discuter

scientifiquement la chose, méritera de passer pour un sot.

[185] Le vrai en science se prouve par des démonstrations exactes; le

vrai en religion se prouve par l'unanimité de la foi et la

sainteté des oeuvres.

Celui-là a le droit de remettre les péchés, dit l'Évangile, qui

peut dire au paralytique: Lève-toi, et marche.

La religion est vraie, si elle réalise la morale la plus

parfaite.

La preuve de la foi ce sont les oeuvres.

Le christianisme a-t-il constitué une société immense d'hommes

ayant la hiérarchie pour principe, l'obéissance pour règle et la

charité pour loi? Voilà ce qu'il est permis de demander à la

science.

Si la science répond d'après les documents historiques: Oui, mais

ils ont manqué à la charité.

Je vous prends par vos propres paroles, pouvons-nous répondre aux

interprètes de la science. Vous avouez donc que la charité

existe, puisqu'on peut y manquer?

La _charité_! grand mot et grande chose, mot qui n'existait pas

avant le christianisme, chose qui est la vraie religion tout

entière!

L'esprit de charité n'est-il pas l'esprit divin rendu visible sur

la terre?

Cet esprit n'a-t-il pas rendu son existence sensible par des

actes, par des institutions, par des monuments, par des oeuvres

immortelles?

En vérité, nous ne concevons pas comment un incrédule de bonne

foi peut voir une fille de Saint-Vincent de Paul sans avoir envie

de se mettre à genoux et de prier!

L'esprit de charité, c'est Dieu, c'est l'immortalité de l'âme,

[186] c'est la hiérarchie, c'est l'obéissance, c'est le pardon des

injures, c'est la simplicité et l'intégrité de la foi.

Les sectes séparées sont atteintes de mort dans leur principe,

parce qu'elles ont manqué à la charité en se séparant, et au plus

simple bon sens en voulant raisonner sur la foi.

C'est dans ces sectes que le dogme est absurde, parce qu'il est

soi-disant raisonnable. Alors ce doit être un théorème

scientifique, ou ce n'est rien. En religion, on sait que la

lettre tue et que l'esprit seul vivifie; or, de quel esprit

peut-il être question ici, sinon de l'esprit de charité?

La foi qui transporte les montagnes et qui fait endurer le

martyre, la générosité qui donne, l'éloquence qui parle la langue

des hommes et celle des anges, tout cela n'est rien sans la

charité, dit saint Paul.

La science peut défaillir, ajoute le même apôtre, la prophétie

peut cesser, la charité est éternelle.

La charité et ses oeuvres, voilà la réalité en religion: or, la

raison véritable ne se refuse jamais à la réalité; car la

réalité, c'est la démonstration de l'être qui est la vérité.

C'est ainsi que la philosophie donne la main à la religion, sans

jamais vouloir en usurper le domaine; et c'est à cette condition

que la religion bénit, encourage et illumine la philosophie de

ses charitables splendeurs.

La charité est le lien mystérieux que rêvaient les initiés de

l'Hellénie pour concilier Eros et Anteros. C'est ce couronnement

de la porte du temple de Solomon qui devait unir ensemble les

deux colonnes Jakin et Boaz; c'est la garantie mutuelle des

[187] droits et des devoirs, de l'autorité et de la liberté, du fort et

du faible, du peuple et du gouvernement, de l'homme et de la

femme; c'est le sentiment divin qui doit vivifier la science

humaine; c'est l'absolu du bien, comme le principe

ÊTRE-RÉALITÉ-RAISON est l'absolu du vrai. Ces éclaircissements

étaient nécessaires pour faire bien comprendre ce beau symbole

des mages adorant le Sauveur au berceau. Ils sont trois, un

blanc, un cuivré et un noir, et ils offrent de l'or, de l'encens

et de la myrrhe. La conciliation des contraires est exprimée par

ce double ternaire, et c'est précisément ce que nous venons

d'expliquer.

Le christianisme, attendu par les mages, était en effet la

conséquence de leur doctrine secrète; mais en naissant, ce

Benjamin de l'antique Israël devait donner la mort à sa mère.

La magie de lumière, la magie du vrai Zoroastre, de Melchisédech

et d'Abraham, devait cesser à la venue du grand réalisateur. Dans

un monde de miracles les prodiges ne devaient plus être qu'un

scandale, l'orthodoxie magique s'était transfigurée en orthodoxie

religieuse; les dissidents ne pouvaient plus être que des

illuminés et des sorciers; le nom même de la magie ne devait plus

être pris qu'en mauvaise part, et c'est sous cette malédiction

que nous suivrons désormais les manifestations magiques à travers

les âges.

Le premier hérésiarque dont fassent mention les traditions de

l'Église fut un thaumaturge dont la légende raconte une multitude

de merveilles: c'était Simon le Magicien; son histoire nous

appartient de droit, et nous allons essayer de la retrouver parmi

les fables populaires.

[188] Simon était Juif de naissance, on croit qu'il était né au bourg

de Gitton, dans le pays de Samarie. Il eut pour maître de magie

un sectaire nommé Dosithée qui se disait l'envoyé de Dieu et le

Messie annoncé par les prophètes. Simon apprit de ce maître

non-seulement l'art des prestiges, mais encore certains secrets

naturels qui appartiennent réellement à la tradition secrète des

mages: il possédait la science du feu astral, et l'attirait

autour de lui à grands courants, ce qui le rendait en apparence

impassible et incombustible; il avait aussi le pouvoir de

s'élever et de se soutenir en l'air, toutes choses qui ont été

faites sans aucune science, mais par accident naturel, par des

enthousiastes ivres de lumière astrale, tels que les

convulsionnaires de Saint-Médard, phénomènes qui se reproduisent

de nos jours dans les extases des _médiums_. Il magnétisait à

distance ceux qui croyaient en lui et leur apparaissait sous

diverses figures. Il produisait des images et des reflets

visibles au point de faire apparaître en pleine campagne des

arbres fantastiques et imaginaires que tout le monde croyait

voir. Les choses naturellement inanimées se mouvaient autour de

lui, comme font les meubles autour de l'Américain Home, et

souvent, lorsqu'il voulait entrer dans une maison ou en sortir,

les portes craquaient, s'agitaient et finissaient par s'ouvrir

d'elles-mêmes.

Simon opéra ces merveilles devant les notables et le peuple de

Samarie; on les exagéra encore, et le thaumaturge passa pour un

être divin. Or, comme il n'avait pu arriver à cette puissance que

par des excitations qui avaient troublé sa raison, il se crut

lui-même un personnage tellement extraordinaire, qu'il s'arrogea

[189] sans façon les honneurs divins, et songea modestement à usurper

les adorations du monde entier.

Ses crises ou ses extases produisaient sur son corps des effets

extraordinaires. Tantôt on le voyait pâle, flétri, brisé,

semblable à un vieillard qui va mourir; tantôt le fluide lumineux

ranimait son sang, faisait briller ses yeux, tendait et

adoucissait la peau de son visage, en sorte qu'il paraissait tout

à coup régénéré et rajeuni. Les Orientaux, grands amplificateurs

de merveilles, prétendaient alors l'avoir vu passer de l'enfance

à la décrépitude, et revenir, suivant son bon plaisir, de la

décrépitude à l'enfance. Enfin il ne fut bruit partout que de ses

miracles, et il devint l'idole des Juifs de Samarie et des pays

environnants.

Mais les adorateurs du merveilleux sont généralement avides

d'émotions nouvelles, et ils se fatiguent vite de ce qui les a

d'abord étonnés. L'apôtre saint Philippe étant venu prêcher

l'Évangile à Samarie, il se fit un nouveau courant d'enthousiasme

qui fit perdre à Simon tout son prestige. Lui-même se sentit

délaissé par sa maladie, qu'il prenait pour une puissance; il se

crut surpassé par des magiciens plus savants que lui, et prit le

parti de s'attacher aux apôtres pour étudier, surprendre ou

acheter leur secret.

Simon n'était certainement pas initié à la haute magie; car elle

lui aurait appris que pour disposer des forces secrètes de la

nature de manière à les diriger sans être brisé par elles, il

faut être un sage et un saint; que pour se jouer avec ces

terribles armes sans les connaître, il faut être un fou, et

qu'une mort prompte et terrible attend les profanateurs du

sanctuaire de la nature.

[190] Simon était dévoré de la soif implacable des ivrognes: privé de

ses vertiges, il croyait avoir perdu son bonheur; malade de ses

ivresses passées, il comptait se guérir en s'enivrant encore. On

ne redevient pas volontiers un simple mortel après s'être posé en

dieu. Simon se soumit donc, pour retrouver ce qu'il avait perdu,

à toutes les rigueurs de l'austérité apostolique; il veilla, il

pria, il jeûna, mais les prodiges ne revenaient point.

Après tout, se dit-il un jour, entre Juifs on doit pouvoir

s'entendre, et il proposa de l'argent à saint Pierre. Le chef des

apôtres le chassa avec indignation. Simon n'y comprenait plus

rien, lui qui recevait si volontiers les offrandes de ses

disciples; il quitta au plus vite la société de ces hommes si

désintéressés, et avec l'argent dont saint Pierre n'avait pas

voulu, il fit emplète d'une femme esclave nommée Hélène.

Les divagations mystiques sont toujours voisines de la débauche.

Simon devint éperdûment épris de sa servante; la passion, en

l'affaiblissant et en l'exaltant, lui rendit ses catalepsies et

ses phénomènes morbides qu'il appelait sa puissance et ses

miracles. Une mythologie pleine de réminiscences magiques mêlées

à des rêves érotiques sortit tout armée de son cerveau; il se mit

alors à voyager comme les apôtres, traînant après lui son Hélène,

dogmatisant et se faisant voir à ceux qui voulaient l'adorer et

sans doute aussi le payer.

Suivant Simon, la première manifestation de Dieu avait été une

splendeur parfaite qui produisit immédiatement son reflet. Ce

soleil des âmes c'était lui, et son reflet c'était Hélène, qu'il

affectait d'appeler Sélène, nom qui en grec signifie la lune.

[191] Or, la lune de Simon était descendue au commencement des siècles

sur la terre que Simon avait ébauchée dans ses rêves éternels;

elle y devint mère, car la pensée de son soleil l'avait fécondée,

et elle mit au monde les anges qu'elle éleva pour elle seule et

sans leur parler de leur père.

Les anges se révoltèrent contre elle et l'enchaînèrent dans un

corps mortel.

Alors la splendeur de Dieu fut forcée de descendre à son tour

pour racheter son Hélène, et le Juif Simon vint sur la terre.

Il devait y vaincre la mort et emmener vivante à travers les airs

son Hélène, suivie du choeur triomphant de ses élus. Le reste des

hommes serait abandonné sur la terre à la tyrannie éternelle des

anges.

Ainsi cet hérésiarque, plagiaire du christianisme, mais en sens

inverse, affirmait le règne éternel de la révolte et du mal,

faisait créer ou du moins achever le monde par les démons,

détruisait l'ordre et la hiérarchie pour se poser seul avec sa

concubine comme étant la voie, la vérité et la vie. C'était le

dogme de l'Antéchrist; et il ne devait pas mourir avec Simon, il

s'est perpétué jusqu'à nos jours; et les traditions prophétiques

du christianisme affirment même qu'il doit avoir son règne d'un

moment et son triomphe, avant-coureur des plus terribles

calamités.

Simon se faisait appeler saint, et, par une étrange coïncidence,

le chef d'une secte gnostique moderne, qui rappelle tout le

mysticisme sensuel du premier hérésiarque, l'inventeur de la

_femme libre_, se nommait aussi Saint-Simon. Le _caïnisme_, tel

[192] est le nom qu'on pourrait donner à toutes les fausses révélations

émanées de cette source impure. Ce sont des dogmes de malédiction

et de haine contre l'harmonie universelle et contre l'ordre

social; ce sont les passions déréglées affirmant le droit au lieu

du devoir; l'amour passionnel, au lieu de l'amour chaste et

dévoué; la prostituée, au lieu de la mère; Hélène, la concubine

de Simon, au lieu de Marie, mère du Sauveur.

Simon devint un personnage et se rendit à Rome, où l'empereur,

curieux de tous les spectacles extraordinaires, était disposé à

l'accueillir: cet empereur était Néron.

L'illuminé Juif étonna le fou couronné par un tour devenu commun

sur nos théâtres d'escamoteurs. Il se fit trancher la tête, puis

vint saluer l'empereur avec sa tête sur les épaules; il fit

courir les meubles, ouvrir les portes; il se comporta enfin comme

un véritable _médium_, et devint le sorcier ordinaire des orgies

néroniennes et des festins de Trimalcyon.

Suivant les légendaires, ce fut pour préserver les Juifs de Rome

de la doctrine de Simon, que saint Pierre se rendit dans cette

capitale du monde. Néron apprit bientôt par ses espions de bas

étage qu'un nouveau thaumaturge israélite était arrivé pour faire

la guerre à son enchanteur. Il résolut de les mettre en présence

et de s'amuser du conflit. Pétrone et Tigellin étaient peut-être

de la fête.

«Que la paix soit avec vous! dit en entrant le prince des

apôtres.

--Nous n'avons que faire de ta paix, répondit Simon, c'est par la

guerre que la vérité se découvre. La paix entre adversaires,

c'est le triomphe de l'un et la défaite de l'autre.»

[Illustration: DISPUTE PUBLIQUE entre St Pierre et St Paul d'une

part et Simon le Magicien de l'autre. Ascension et chute de

Simon, d'après une gravure du 15e Siècle.]

[193] Saint Pierre reprit:

«Pourquoi refuses-tu la paix? Ce sont les vices des hommes qui

ont créé la guerre; la paix accompagne toujours la vertu.

--La vertu, c'est la force et le savoir-faire, dit Simon. Moi,

j'affronte le feu, je m'élève dans les airs, je ressuscite les

plantes, je change la pierre en pain; et toi, que fais-tu?

--Je prie pour toi, dit saint Pierre, afin que tu ne périsses pas

victime de tes prestiges.

--Garde tes prières: elles ne monteront pas aussitôt que moi vers

le ciel.

Et voilà le magicien qui s'élance par une fenêtre, et qui s'élève

dans les airs. Avait-il quelque appareil aérostatique sous ses

longs vêtements ou s'élevait-il, comme les convulsionnaires du

diacre Paris, par une exaltation de lumière astrale, c'est ce que

nous ne saurions dire. Pendant ce temps saint Pierre était à

genoux et priait; tout à coup Simon pousse un grand cri et tombe:

on le releva avec les cuisses brisées. Et Néron fit emprisonner

saint Pierre, qui lui semblait être un magicien moins

divertissant que Simon; celui-ci mourut de sa chute. Toute cette

histoire, qui remonte aux rumeurs populaires de ce temps-là, est

maintenant reléguée peut-être à tort parmi les légendes

apocryphes. Elle n'en est pas moins remarquable et digne d'être

conservée.

La secte de Simon ne s'éteignit pas avec lui, il eut pour

successeur un de ses disciples, nommé Ménandre. Celui-ci ne se

disait pas dieu, il se contentait du rôle de prophète; lorsqu'il

baptisait ses prosélytes, un feu visible descendait sur l'eau; il

[194] leur promettait l'immortalité de l'âme et du corps au moyen de ce

bain magique, et il y avait encore, du temps de saint Justin, des

ménandriens qui se croyaient fermement immortels. La mort des uns

ne désabusait pas les autres, car le défunt était immédiatement

excommunié et considéré comme un faux frère. Les ménandriens

regardaient la mort comme une véritable apostasie et complétaient

leur phalange immortelle en enrôlant de nouveaux prosélytes. Ceux

qui savent jusqu'où peut aller la folie humaine, ne s'étonneront

pas si nous leur apprenons qu'en cette année même 1858, il existe

encore en Amérique et en France des continuateurs fanatiques de

la secte des ménandriens.

La qualification de magicien ajoutée au nom de Simon fit prendre

en horreur la magie par les chrétiens; mais on n'en continua pas

moins à honorer le souvenir des rois mages qui avaient adoré le

Sauveur dans son berceau.

CHAPITRE III.

DU DIABLE.

SOMMAIRE.--Son origine; ce qu'il est suivant la foi et suivant la

science.--Satan, ses pompes et ses oeuvres.--Les possédés de

l'Évangile.--Le vrai nom du diable, suivant la kabbale et d'après

les confessions des énergumènes.--Généalogie infernale.--Le bouc

du sabbat.--L'ancien serpent et le faux Lucifer.

Le christianisme, en formulant nettement la conception divine,

nous fait comprendre Dieu comme l'amour le plus pur et le plus

absolu, et définit nettement l'esprit opposé à Dieu. C'est

l'esprit d'opposition et de haine, c'est Satan. Mais cet esprit

[195] n'est pas un personnage, et il ne faut pas le comprendre comme

une espèce de dieu noir; c'est une perversité commune à toutes

les intelligences dévoyées. «Je me nomme _Légion_, dit-il dans

l'Évangile, parce que nous sommes une multitude.»

L'intelligence naissante peut être comparée à l'étoile du matin,

et si elle tombe volontairement dans les ténèbres après avoir

brillé un instant, on peut lui appliquer cette apostrophe d'Isaïe

au roi de Babylone: «Comment es-tu tombé du ciel, beau Lucifer,

brillante étoile du matin!» Mais est-ce à dire pour cela que le

Lucifer céleste, que l'étoile matinale de l'intelligence divine

soit devenue un flambeau de l'enfer? Le nom de _porte-lumière_

est-il justement donné à l'ange des égarements et des ténèbres?

Nous ne le pensons pas, à moins qu'on n'entende comme nous, et

suivant les traditions magiques, par l'enfer personnifié en Satan

et figuré par l'ancien serpent, ce feu central qui s'enroule

autour de la terre, dévorant tout ce qu'il produit et se mordant

la queue comme le serpent de Chronos, cette lumière astrale dont

le Seigneur parlait lorsqu'il disait à Caïn: «Si tu fais le mal,

le péché sera aussitôt à tes portes, c'est-à-dire le désordre

s'emparera de tous tes sens; mais je t'ai soumis la convoitise de

la mort, et c'est à toi de lui commander.»

Histoire de la magie · 第 13 / 38 段