[165] «Les Bretons, dit encore ce saint pape, font à certains jours des

sacrifices et des festins, laissez-leur les festins, ne supprimez

que les sacrifices; laissez-leur la joie de leurs fêtes, mais de

païenne qu'elle était, rendez-la doucement et progressivement

chrétienne.»

La religion garda presque les noms mêmes des coutumes pieuses

qu'elle remplaçait par les saints mystères. Ainsi les anciens

célébraient tous les ans un banquet nommé les charisties; ils y

invitaient les âmes de leurs ancêtres et faisaient ainsi acte de

foi en la vie universelle et immortelle. L'Eucharistie,

c'est-à-dire la charistie par excellence, a remplacé les

charisties, et nous communions à Pâques avec tous nos amis de la

terre et du ciel. Loin de favoriser par de semblables progrès les

anciennes superstitions, le christianisme rendait l'âme et la vie

aux signes survivants des croyances universelles.

La magie, cette science de la nature qui tient de si près à la

religion, puisqu'elle initie les hommes aux secrets de la

divinité, la magie, cette science oubliée, vit encore tout

entière dans les signes hiéroglyphiques, et en partie dans les

traditions vivantes ou superstitions qu'elle a laissées.

Ainsi, par exemple, l'observance des nombres et des jours est une

réminiscence aveugle du dogme magique primitif. Le vendredi, jour

consacré à Vénus, était regardé par les anciens comme un jour

funeste, parce qu'il rappelle les mystères de la naissance et de

la mort. On ne commençait rien ce jour-là chez les juifs, mais on

achevait tout le travail de la semaine parce qu'il précède le

jour du sabbat ou du repos obligatoire. Le nombre treize, qui

vient après le cycle parfait de douze, représente aussi la mort

[166] après les travaux de la vie. L'article du symbole israëlite

relatif à la mort est le treizième. Par suite du démembrement de

la famille de Joseph en deux tribus, il se trouvait treize

convives à la première pâque d'Israël, dans la terre promise,

c'est-à-dire treize tribus au partage des moissons de Chanaan.

Une de ces tribus fut exterminée, et ce fut celle de Benjamin, le

plus jeune des enfants de Jacob. De là est venue cette tradition

que lorsqu'on est treize à table, le plus jeune doit bientôt

mourir.

Les mages s'abstenaient de la chair de certains animaux et ne

mangeaient pas de sang. Moïse mit leur pratique en précepte, et

dit, relativement au sang, que l'âme des animaux s'y trouve unie,

et qu'il ne faut pas se nourrir d'âmes animales. Ces âmes

animales qui restent dans le sang sont comme un phosphore de

lumière astrale coagulée et corrompue qui peut devenir le germe

d'un grand nombre de maladies; le sang des animaux suffoqués se

digère mal et prédispose aux apoplexies et aux cauchemars. La

chair des carnivores est également malsaine à cause des instincts

féroces dont elle a été animée, et de ce qu'elle a déjà absorbé

de corruption et de mort.

«Lorsque l'âme d'un animal est séparée de son corps avec

violence, dit Porphyre, elle ne s'en éloigne pas, et comme les

âmes humaines qu'une mort violente a fait périr, elle reste près

de son corps. Lors donc qu'on tue les animaux, leurs âmes se

plaisent auprès des corps qu'on les a forcés de quitter. Rien ne

peut les en éloigner: elles y sont retenues par sympathie. On en

a vu plusieurs qui gémissaient près de leurs corps. Ainsi les

âmes des hommes dont les corps ne sont point inhumés, restent

[167] près de leurs cadavres; c'est de celles-là que les magiciens

abusent pour leurs opérations, en les forçant de leur obéir,

lorsqu'ils sont les maîtres du corps mort soit en entier, soit en

partie. Les théosophes qui sont instruits de ces mystères, et qui

savent quelle est la sympathie de l'âme des bêtes pour les corps

dont elles sont séparées et avec quel plaisir elles s'en

approchent, ont avec raison défendu l'usage de certaines viandes,

afin que nous ne soyons pas infestés d'âmes étrangères.»

Porphyre ajoute qu'on peut devenir prophète en se nourrissant de

coeurs de corbeaux, de taupes et d'éperviers. Ici le théurgiste

d'Alexandrie tombe dans les recettes du petit Albert; mais s'il

arrive sitôt à la superstition, c'est qu'il a promptement fait

fausse route, car son point de départ était la science.

Les anciens, pour désigner les propriétés secrètes des animaux,

disaient que les dieux à l'époque de la guerre des géants avaient

pris diverses formes pour se cacher, et qu'ils se plaisaient

parfois à les reprendre. Ainsi Diane se change en louve; le

soleil en taureau, en lion, en dragon et en épervier; Hécate en

cheval, en lionne, en chienne. Le nom de Phérébate a été donné,

suivant plusieurs théosophes, à Proserpine parce qu'elle se

nourrit de tourterelles. Les tourterelles sont l'offrande

ordinaire que les prêtresses de Maïa font à cette déesse qui est

la Proserpine de la terre, la fille de la blonde Cérès,

nourricière du genre humain. Les initiés d'Éleusis doivent

s'abstenir d'oiseaux domestiques, de poissons, de fèves, de

pêches et de pommes; ils ne touchent jamais une femme en couches

ou qui a ses mois. Porphyre, à qui nous empruntons encore tous

ces détails, ajoute la phrase que voici:

[168] «Quiconque a étudié la science des visions, sait que l'on doit

s'abstenir de toutes sortes d'oiseaux si l'on veut être délivré

du joug des choses terrestres et trouver une place parmi les

dieux du ciel.» Mais il n'en dit pas la raison.

Suivant Euripide, les initiés au culte secret de Jupiter en Crète

s'abstenaient de la chair des animaux. Voici comment il fait

parler ces prêtres; c'est le choeur qui s'adresse au roi Minos:

«Fils d'une Tyrienne de Phénicie, descendant d'Europe et du grand

Jupiter, roi de l'île de Crète, fameuse par cent villes; nous

venons vers toi, en quittant les temples des dieux construits du

bois des chênes et des cyprès façonnés par le fer, nous menons

une vie pure.--Depuis le temps que j'ai été fait prêtre de

Jupiter idéen, je ne prends plus de part aux repas nocturnes des

bacchanales, et je ne mange plus les viandes saignantes, mais

j'offre des flambeaux à la mère des dieux: je suis prêtre parmi

les curètes revêtus de blanc; je m'éloigne du berceau des hommes,

j'évite aussi leurs tombes, et je ne mange rien de ce qui a été

animé par le souffle de vie.»

La chair des poissons est phosphorescente, et par conséquent

aphrodisiaque. Les fèves sont échauffantes et font rêver creux.

On trouverait sans doute une raison profonde à toutes les

abstinences, même les plus singulières, en dehors de toutes

superstitions. Il est certaines combinaisons d'aliments qui sont

contraires aux harmonies de la nature. «Ne faites pas cuire le

chevreau dans le lait de sa mère,» disait Moïse; prescription

touchante comme allégorie et sage sous le rapport de l'hygiène.

[169] Les Grecs comme les Romains, mais moins que les Romains,

croyaient aux présages; ils regardaient les serpents comme de bon

augure lorsqu'ils goûtaient aux offrandes sacrées. S'il tonnait à

droite ou gauche, l'augure était favorable ou malheureux. Les

éternuements étaient des présages, et ils observaient de même

certains autres accidents naturels aussi bruyants, mais moins

honnêtes que l'éternuement. Dans l'hymne de Mercure, Homère

raconte qu'Apollon, auquel le dieu des voleurs, étant encore au

berceau, venait de dérober ses boeufs, prend l'enfant et le

secoue pour lui faire avouer le larcin:

Mercure s'avisant d'un étrange miracle,

De ses flancs courroucés fit entendre l'oracle;

Jusqu'au grand Apollon la vapeur en monta,

Et gourmandant l'enfant qu'à terre il rejeta,

Bien qu'il eût grand désir d'achever son voyage,

Le dieu se détourna, puis lui tint ce langage:

Courage, de Maïa, l'excellente en beauté,

Et du grand Jupiter, beau fils emmailloté,

Sans doute je pourrais trouver par aventure

La trace de mes boeufs, guidé par cet augure,

Mais tu me conduiras toujours en attendant.

(_Hymnes d'Homère_, traduction de Salomon Certon, page 59.)

Chez les Romains tout était présage. Un caillou auquel le pied se

heurtait, le cri d'une chouette, l'aboiement d'un chien, un vase

brisé, une vieille femme qui vous regardait la première, un

animal qu'on rencontrait. Ces vaines terreurs avaient pour

principe cette grande science magique de la divination qui ne

néglige aucun indice et qui, d'un effet inaperçu du vulgaire,

[170] remonte à une série de causes qu'elle enchaîne entre elles. Elle

sait, par exemple, que les influences atmosphériques qui font

hurler le chien, sont mortelles pour certains malades; que la

présence et le tournoiement des corbeaux annoncent des cadavres

abandonnés: ce qui est toujours de sinistre augure. Les corbeaux

fréquentent plus volontiers les régions du meurtre et du

supplice. Le passage de certains oiseaux annonce les hivers

rigoureux, d'autres par des cris plaintifs sur la mer donnent le

signal des tempêtes. Ce que la science discerne, l'ignorance le

remarque et le généralise. La première trouve partout d'utiles

avertissements; l'autre s'inquiète de tout et se fait peur à

elle-même.

Les Romains étaient aussi grands observateurs de songes; l'art de

les expliquer tient à la science de la lumière vitale et à

l'intelligence de sa direction et de ses reflets. Les hommes

versés dans les mathématiques transcendentales savent bien qu'il

n'y a pas d'image sans lumière soit directe, soit reflétée, soit

réfractée, et par la direction du rayon dont ils sauront

reconnaître le retour sous la brisure, ils parviendront toujours

par un calcul exact au foyer lumineux dont ils apprécieront la

force universelle ou relative. Ils tiendront compte aussi de

l'état sain ou maladif de l'appareil visuel, soit extérieur, soit

intérieur, auquel ils attribueront la difformité ou la rectitude

apparente des images. Les songes, pour ceux-là, seront toute une

révélation. Le songe est un semblant d'immortalité dans cette

mort de toutes les nuits que nous appelons le sommeil. Dans les

rêves nous vivons de la vie universelle sans conscience de bien

ou de mal, de temps ou d'espace. Nous voltigeons sur les arbres,

[171] nous dansons sur l'eau, nous soufflons sur les prisons et elles

s'écroulent, ou bien nous sommes lourds, tristes, poursuivis,

enchaînés, suivant l'état de notre santé, et souvent aussi celui

de notre conscience. Tout cela sans doute est utile à observer,

mais que peuvent en conclure ceux qui ne savent pas et qui ne

veulent rien apprendre?

L'action toute-puissante de l'harmonie pour exalter l'âme et la

rendre maîtresse des sens, était bien connue des anciens sages,

mais ce qu'ils employaient pour calmer, les enchanteurs en firent

usage pour exalter et pour enivrer. Les sorcières de Thessalie et

celles de Rome étaient convaincues de ceci: que la lune était

arrachée du ciel par les vers barbares qu'elles récitaient et

venait tomber sur la terre toute pâle et toute sanglante. La

monotonie de leur récitation, les passes de leurs baguettes

magiques, leurs tournoiements autour des cercles les

magnétisaient, les exaltaient, les amenaient progressivement

jusqu'à la fureur, jusqu'à l'extase, jusqu'à la catalepsie. Elles

rêvaient alors tout éveillées et voyaient les tombeaux s'ouvrir,

l'air se charger de nuées de démons et la lune tomber du ciel.

La lumière astrale est l'âme vivante de la terre, âme matérielle

et fatale, nécessitée dans ses productions et dans ses mouvements

par les lois éternelles de l'équilibre. Cette lumière qui entoure

et pénètre tous les corps peut en annuler la pesanteur et les

faire tourner autour d'un centre puissamment absorbant. Des

phénomènes qu'on n'a pas assez examinés et qui se reproduisent de

nos jours, ont prouvé la vérité de cette théorie. C'est à cette

loi naturelle qu'il faut attribuer les tourbillons magiques au

centre desquels se plaçaient les enchanteurs. C'est le secret de

[172] la fascination exercée sur les oiseaux par certains reptiles et

sur les natures sensitives par les natures négatives et

absorbantes; les _mediums_ sont en général des êtres malades en

qui le vide se fait, et qui attirent alors la lumière comme les

abîmes attirent l'eau des tourbillons. Les corps les plus lourds

peuvent être alors soulevés comme des pailles, et entraînés par

le courant. Ces natures négatives et mal équilibrées, en qui le

corps fluidique est informe, projettent à distance leur force

d'attraction et s'ébauchent en l'air des membres supplémentaires

et fantastiques. Lorsque le célèbre _medium_ Home fait apparaître

autour de lui des mains sans corps, il a lui-même les mains

mortes et glacées. On pourrait dire que les _mediums_ sont des

créatures phénoménales en qui la mort lutte visiblement contre la

vie. Il faut juger de même les fascinateurs, les jeteurs de sort,

les gens qui ont le mauvais oeil et les envoûteurs. Ce sont des

vampires, soit volontaires, soit involontaires; ils attirent la

vie qui leur manque et troublent ainsi l'équilibre de la lumière.

S'ils le font volontairement, ce sont des malfaiteurs qu'il faut

punir; s'ils le font involontairement, ce sont des malades fort

dangereux dont les personnes délicates et nerveuses surtout

doivent soigneusement éviter le contact.

Voici ce que Porphyre raconte dans la vie de Plotin:

«Parmi ceux qui faisaient profession de philosophes, il y en

avait un nommé Olympius, il était d'Alexandrie; il avait été

pendant quelque temps disciple d'Ammonius, il traita Plotin avec

mépris parce qu'il voulait avoir plus de réputation que lui. Il

employa des cérémonies magiques pour lui nuire; mais s'étant

aperçu que son entreprise retombait sur lui-même, il convint

[173] devant ses amis qu'il fallait que l'âme de Plotin fût bien

puissante, puisqu'elle rétorquait sur ses ennemis leurs mauvais

desseins. Plotin sentait l'action hostile d'Olympius, et parfois

il lui arriva de dire: «Voici Olympius qui a maintenant des

convulsions.» Celui-ci ayant éprouvé plusieurs fois qu'il

souffrait lui-même les maux qu'il voulait faire souffrir à

Plotin, cessa enfin de le persécuter.»

[Illustration: LES SEPT MERVEILLES DU MONDE]

L'équilibre est la grande loi de la lumière vitale: si nous la

projetons avec violence, et qu'elle soit repoussée par une nature

mieux équilibrée que la nôtre, elle revient sur nous avec une

violence égale. Malheur donc à ceux qui veulent employer les

forces naturelles au service de l'injustice, car la nature est

juste et ses réactions sont terribles.

CHAPITRE VII.

MONUMENTS MAGIQUES.

SOMMAIRE.--Les pyramides.--Les sept merveilles.--Thèbes et ses

sept portes.--Le bouclier d'Achille.--Les colonnes d'Hercule.

Nous avons dit que l'ancienne Égypte était un pantacle, et l'on

pourrait en dire autant de l'ancien monde tout entier. Plus les

grands hiérophantes mettaient de soin à cacher leur science

absolue, plus ils cherchaient à en agrandir et à en multiplier

les symboles. Les pyramides triangulaires et carrées par la base,

représentaient leur métaphysique basée sur la science de la

nature. Cette science de la nature avait pour clef symbolique la

[174] forme gigantesque de ce grand sphinx qui s'est creusé un lit

profond dans le sable en veillant au pied des pyramides. Les sept

grands monuments appelés les merveilles du monde étaient les

magnifiques commentaires des sept lignes dont se composaient les

pyramides, et des sept portes mystérieuses de Thèbes. A Rhodes,

était le pantacle du soleil. Le dieu de la lumière et de la

vérité y apparaissait sous une forme humaine revêtue d'or, il

élevait dans sa main droite le phare de l'intelligence; dans sa

main gauche, il tenait la flèche du mouvement et de l'action. Ses

pieds reposaient à droite à gauche sur des môles qui

représentaient les forces éternellement équilibrées de la nature,

la nécessité et la liberté, le passif et l'actif, le fixe et le

volatil, les colonnes d'Hercule.

A Éphèse, était le pantacle de la lune: c'était le temple de la

Diane panthée. Ce temple était fait à l'image de l'univers:

c'était un dôme sur une croix avec une galerie carrée et une

enceinte circulaire comme le bouclier d'Achille.

Le tombeau de Mausole était le pantacle de la Vénus pudique ou

conjugale: il avait une forme lingamique. Son enceinte était

circulaire, son élévation carrée. Au centre du carré s'élevait

une pyramide tronquée sur laquelle était un char attelé de quatre

chevaux disposés en croix.

Les pyramides étaient le pantacle d'Hermès ou de Mercure.

Le Jupiter olympien était celui de Jupiter; les murs de Babylone

et la forteresse de Sémiramis étaient le pantacle de Mars.

[175] Enfin le temple de Salomon, ce pantacle universel et absolu qui

devait dévorer tous les autres, était pour la gentilité le

pantacle terrible de Saturne.

La philosophie septénaire de l'initiation chez les anciens

pouvait se résumer ainsi:

Trois principes absolus qui n'en sont qu'un; quatre formes

élémentaires qui n'en sont qu'une, formant un tout unique composé

d'idée et de forme.

Les trois principes étaient ceux-ci:

1° L'ÊTRE EST L'ÊTRE.

En philosophie, identité de l'idée et de l'Être ou vérité; en

religion, le premier principe, le Père.

2° L'ÊTRE EST RÉEL.

En philosophie, identité du savoir et de l'Être ou réalité; en

religion le LOGOS de Platon, le _Demiourgos_, le Verbe.

3° L'ÊTRE EST LOGIQUE.

En philosophie, identité de la raison et de la réalité; en

religion, la Providence, l'action divine qui réalise le bien;

l'amour réciproque du vrai et du bien, ce que dans le

christianisme nous appelons le Saint-Esprit.

Les quatre formes élémentaires étaient l'expression de deux lois

fondamentales: la résistance et le mouvement; l'inertie qui

résiste ou le fixe, la vie qui agit ou le volatil; en d'autres

termes plus généraux, la matière et l'esprit: la matière était le

néant formulé en affirmation passive; l'esprit était le principe

de la nécessité absolue dans le vrai. L'action négative du néant

matériel sur l'esprit était appelée mauvais principe; l'action

[176] positive de l'esprit sur le néant pour le remplir de création et

de lumière était appelée bon principe. A ces deux conceptions

correspondaient l'humanité d'une part, et de l'autre la vie

raisonnable rédemptrice de l'humanité conçue dans le péché,

c'est-à-dire dans le néant, à cause de sa génération matérielle.

Telle était la doctrine de l'initiation secrète. Telle est

l'admirable synthèse que le christianisme est venu vivifier de

son souffle, illuminer de ses splendeurs, établir divinement par

son dogme, réaliser par ses sacrements.

Synthèse qui a disparu sous le voile qui la conserve, mais que

l'humanité retrouvera, quand le moment sera venu, dans toute sa

beauté primitive et dans toute sa maternelle fécondité!

[177]

LIVRE III.

SYNTHÈSE ET RÉALISATION DIVINE DU MAGISME

PAR LA RÉVÉLATION CHRÉTIENNE.

[Hébreu] Ghimel.

CHAPITRE PREMIER.

CHRIST ACCUSÉ DE MAGIE PAR LES JUIFS.

SOMMAIRE.--Le côté inconnu du christianisme.--Paraboles du Talmud

et du Sepher Toldos-Jeschut.--L'Évangile et l'Apocalypse de saint

Jean.--Les Joannites.--Les livres de magie brûlés par saint

Paul.--Cessation des oracles.--Transfiguration du prodige naturel

en miracle et de la divination en prophétie.

Dans les premières lignes de l'Évangile selon saint Jean, il y a

une parole que l'Église catholique ne prononce jamais sans

fléchir les genoux. Cette parole, la voici: LE VERBE S'EST FAIT

CHAIR.

Dans cette parole est contenue la révélation chrétienne tout

entière. Aussi saint Jean donne-t-il pour critérium d'orthodoxie

la confession de Jésus-Christ _en chair_, c'est-à-dire en réalité

visible et humaine.

Ézéchiel, le plus profond kabbaliste des anciens prophètes, après

avoir vivement coloré dans ses visions les pantacles et les

hiéroglyphes de la science; après avoir fait tourner les roues

dans les roues, allumé des yeux vivants autour des sphères, fait

[178] marcher en battant des ailes les quatre animaux mystérieux,

Ézéchiel ne voit plus qu'une plaine couverte d'ossements

desséchés; il parle, et les formes reviennent, la chair couvre

les os. Une triste beauté s'étend sur les dépouilles de la mort,

mais c'est une beauté froide et sans vie. Telles étaient les

doctrines et les mythologies du vieux monde, lorsqu'un souffle de

charité descendit du ciel. Alors les formes mortes se levèrent,

les rêves philosophiques firent place à des hommes vraiment

sages; la parole s'incarna et devint vivante; il n'y eut plus

d'abstractions, tout fut réel. La foi qui se prouve par les

oeuvres remplaça les hypothèses qui n'aboutissaient qu'à des

fables. La magie se transforma en sainteté, les prodiges

devinrent des miracles, et les multitudes réprouvées par

l'initiation antique furent appelées à la royauté et au sacerdoce

de la vertu.

La réalisation est donc l'essence de la religion chrétienne.

Aussi son dogme donne-t-il un corps aux allégories même les plus

évidentes. On montre encore à Jérusalem la maison du mauvais

riche, et peut-être trouverait-on même, en cherchant bien,

quelque lampe ayant appartenu aux vierges folles. Ces crédulités

naïves n'ont au fond rien de bien dangereux, et prouvent

seulement la virtualité réalisatrice de la foi chrétienne.

Les Juifs l'accusent d'avoir matérialisé les croyances et

idéalisé les choses terrestres. Nous avons rapporté dans notre

_Dogme et rituel de la haute magie_ la parabole assez ingénieuse

du Sépher Toldos-Jeschut qui prouve cette accusation. Dans le

Talmud, ils racontent que Jésus Ben-Sabta, ou _le fils de la

Séparée_, ayant étudié en Egypte les mystères profanes, éleva en

Israël une fausse pierre angulaire et entraîna le peuple dans

[179] l'idolâtrie. Ils reconnaissent toutefois que le sacerdoce

Israélite a eu tort de le maudire des deux mains, et c'est à

cette occasion qu'on trouve dans le Talmud ce beau précepte qui

rapprochera un jour Israël du christianisme: «Ne maudissez jamais

des deux mains, afin qu'il vous en reste toujours une pour

pardonner et pour bénir.»

Le sacerdoce juif fut en effet injuste envers ce paisible maître

qui ordonnait à ses disciples d'obéir à la hiérarchie constituée.

«Ils sont assis dans la chaire de Moïse, disait le Sauveur,

faites-donc ce qu'ils vous disent, mais ne faites pas ce qu'ils

font.» Un autre jour le Maître ordonne à dix lépreux d'aller se

montrer aux prêtres, et pendant qu'ils y allaient, ils furent

guéris. Touchante abnégation du divin thaumaturge qui renvoie à

ses plus mortels ennemis l'honneur même de ses miracles!

D'ailleurs, pour accuser le Christ d'avoir posé une fausse pierre

angulaire, savaient-ils bien eux-mêmes où était alors la

véritable? La pierre _angulaire_, la pierre _cubique_, la pierre

_philosophale_, car tous ces noms symboliques signifient la même

chose, cette pierre fondamentale du temple kabbalistique, carrée

par la base et triangulaire au sommet comme les pyramides, les

Juifs du temps des pharisiens n'en avaient-ils pas perdu la

science? En accusant Jésus d'être un novateur, ne dénonçaient-ils

pas leur oubli de l'antiquité? Cette lumière qu'Abraham avait vue

avec des tressaillements de joie, n'était-elle pas éteinte pour

les enfants infidèles de Moïse, lorsque Jésus la retrouva et la

fit briller d'une nouvelle splendeur? Pour en être certain, il

faut comparer avec l'Évangile et l'Apocalypse de saint Jean les

mystérieuses doctrines du Sépher Jezirah et du Sohar. On

[180] comprendra alors que le christianisme, loin d'être une hérésie

juive, était la vraie tradition orthodoxe du judaïsme, et que les

scribes et les pharisiens étaient seuls des sectaires.

D'ailleurs l'orthodoxie chrétienne est un fait prouvé par

l'adhésion du monde et par la cessation chez les Juifs du

souverain sacerdoce et du sacrifice perpétuel, les deux marques

certaines d'une véritable religion. Le judaïsme sans temple, sans

grand prêtre et sans sacrifice, n'existe plus que comme opinion

contradictoire. Quelques hommes sont restés juifs; le temple et

l'autel sont devenus chrétiens.

Histoire de la magie · 第 12 / 38 段