sacrifices et des festins, laissez-leur les festins, ne supprimez
que les sacrifices; laissez-leur la joie de leurs fêtes, mais de
païenne qu'elle était, rendez-la doucement et progressivement
chrétienne.»
La religion garda presque les noms mêmes des coutumes pieuses
qu'elle remplaçait par les saints mystères. Ainsi les anciens
célébraient tous les ans un banquet nommé les charisties; ils y
invitaient les âmes de leurs ancêtres et faisaient ainsi acte de
foi en la vie universelle et immortelle. L'Eucharistie,
c'est-à-dire la charistie par excellence, a remplacé les
charisties, et nous communions à Pâques avec tous nos amis de la
terre et du ciel. Loin de favoriser par de semblables progrès les
anciennes superstitions, le christianisme rendait l'âme et la vie
aux signes survivants des croyances universelles.
La magie, cette science de la nature qui tient de si près à la
religion, puisqu'elle initie les hommes aux secrets de la
divinité, la magie, cette science oubliée, vit encore tout
entière dans les signes hiéroglyphiques, et en partie dans les
traditions vivantes ou superstitions qu'elle a laissées.
Ainsi, par exemple, l'observance des nombres et des jours est une
réminiscence aveugle du dogme magique primitif. Le vendredi, jour
consacré à Vénus, était regardé par les anciens comme un jour
funeste, parce qu'il rappelle les mystères de la naissance et de
la mort. On ne commençait rien ce jour-là chez les juifs, mais on
achevait tout le travail de la semaine parce qu'il précède le
jour du sabbat ou du repos obligatoire. Le nombre treize, qui
vient après le cycle parfait de douze, représente aussi la mort
[166] après les travaux de la vie. L'article du symbole israëlite
relatif à la mort est le treizième. Par suite du démembrement de
la famille de Joseph en deux tribus, il se trouvait treize
convives à la première pâque d'Israël, dans la terre promise,
c'est-à-dire treize tribus au partage des moissons de Chanaan.
Une de ces tribus fut exterminée, et ce fut celle de Benjamin, le
plus jeune des enfants de Jacob. De là est venue cette tradition
que lorsqu'on est treize à table, le plus jeune doit bientôt
mourir.
Les mages s'abstenaient de la chair de certains animaux et ne
mangeaient pas de sang. Moïse mit leur pratique en précepte, et
dit, relativement au sang, que l'âme des animaux s'y trouve unie,
et qu'il ne faut pas se nourrir d'âmes animales. Ces âmes
animales qui restent dans le sang sont comme un phosphore de
lumière astrale coagulée et corrompue qui peut devenir le germe
d'un grand nombre de maladies; le sang des animaux suffoqués se
digère mal et prédispose aux apoplexies et aux cauchemars. La
chair des carnivores est également malsaine à cause des instincts
féroces dont elle a été animée, et de ce qu'elle a déjà absorbé
de corruption et de mort.
«Lorsque l'âme d'un animal est séparée de son corps avec
violence, dit Porphyre, elle ne s'en éloigne pas, et comme les
âmes humaines qu'une mort violente a fait périr, elle reste près
de son corps. Lors donc qu'on tue les animaux, leurs âmes se
plaisent auprès des corps qu'on les a forcés de quitter. Rien ne
peut les en éloigner: elles y sont retenues par sympathie. On en
a vu plusieurs qui gémissaient près de leurs corps. Ainsi les
âmes des hommes dont les corps ne sont point inhumés, restent
[167] près de leurs cadavres; c'est de celles-là que les magiciens
abusent pour leurs opérations, en les forçant de leur obéir,
lorsqu'ils sont les maîtres du corps mort soit en entier, soit en
partie. Les théosophes qui sont instruits de ces mystères, et qui
savent quelle est la sympathie de l'âme des bêtes pour les corps
dont elles sont séparées et avec quel plaisir elles s'en
approchent, ont avec raison défendu l'usage de certaines viandes,
afin que nous ne soyons pas infestés d'âmes étrangères.»
Porphyre ajoute qu'on peut devenir prophète en se nourrissant de
coeurs de corbeaux, de taupes et d'éperviers. Ici le théurgiste
d'Alexandrie tombe dans les recettes du petit Albert; mais s'il
arrive sitôt à la superstition, c'est qu'il a promptement fait
fausse route, car son point de départ était la science.
Les anciens, pour désigner les propriétés secrètes des animaux,
disaient que les dieux à l'époque de la guerre des géants avaient
pris diverses formes pour se cacher, et qu'ils se plaisaient
parfois à les reprendre. Ainsi Diane se change en louve; le
soleil en taureau, en lion, en dragon et en épervier; Hécate en
cheval, en lionne, en chienne. Le nom de Phérébate a été donné,
suivant plusieurs théosophes, à Proserpine parce qu'elle se
nourrit de tourterelles. Les tourterelles sont l'offrande
ordinaire que les prêtresses de Maïa font à cette déesse qui est
la Proserpine de la terre, la fille de la blonde Cérès,
nourricière du genre humain. Les initiés d'Éleusis doivent
s'abstenir d'oiseaux domestiques, de poissons, de fèves, de
pêches et de pommes; ils ne touchent jamais une femme en couches
ou qui a ses mois. Porphyre, à qui nous empruntons encore tous
ces détails, ajoute la phrase que voici:
[168] «Quiconque a étudié la science des visions, sait que l'on doit
s'abstenir de toutes sortes d'oiseaux si l'on veut être délivré
du joug des choses terrestres et trouver une place parmi les
dieux du ciel.» Mais il n'en dit pas la raison.
Suivant Euripide, les initiés au culte secret de Jupiter en Crète
s'abstenaient de la chair des animaux. Voici comment il fait
parler ces prêtres; c'est le choeur qui s'adresse au roi Minos:
«Fils d'une Tyrienne de Phénicie, descendant d'Europe et du grand
Jupiter, roi de l'île de Crète, fameuse par cent villes; nous
venons vers toi, en quittant les temples des dieux construits du
bois des chênes et des cyprès façonnés par le fer, nous menons
une vie pure.--Depuis le temps que j'ai été fait prêtre de
Jupiter idéen, je ne prends plus de part aux repas nocturnes des
bacchanales, et je ne mange plus les viandes saignantes, mais
j'offre des flambeaux à la mère des dieux: je suis prêtre parmi
les curètes revêtus de blanc; je m'éloigne du berceau des hommes,
j'évite aussi leurs tombes, et je ne mange rien de ce qui a été
animé par le souffle de vie.»
La chair des poissons est phosphorescente, et par conséquent
aphrodisiaque. Les fèves sont échauffantes et font rêver creux.
On trouverait sans doute une raison profonde à toutes les
abstinences, même les plus singulières, en dehors de toutes
superstitions. Il est certaines combinaisons d'aliments qui sont
contraires aux harmonies de la nature. «Ne faites pas cuire le
chevreau dans le lait de sa mère,» disait Moïse; prescription
touchante comme allégorie et sage sous le rapport de l'hygiène.
[169] Les Grecs comme les Romains, mais moins que les Romains,
croyaient aux présages; ils regardaient les serpents comme de bon
augure lorsqu'ils goûtaient aux offrandes sacrées. S'il tonnait à
droite ou gauche, l'augure était favorable ou malheureux. Les
éternuements étaient des présages, et ils observaient de même
certains autres accidents naturels aussi bruyants, mais moins
honnêtes que l'éternuement. Dans l'hymne de Mercure, Homère
raconte qu'Apollon, auquel le dieu des voleurs, étant encore au
berceau, venait de dérober ses boeufs, prend l'enfant et le
secoue pour lui faire avouer le larcin:
Mercure s'avisant d'un étrange miracle,
De ses flancs courroucés fit entendre l'oracle;
Jusqu'au grand Apollon la vapeur en monta,
Et gourmandant l'enfant qu'à terre il rejeta,
Bien qu'il eût grand désir d'achever son voyage,
Le dieu se détourna, puis lui tint ce langage:
Courage, de Maïa, l'excellente en beauté,
Et du grand Jupiter, beau fils emmailloté,
Sans doute je pourrais trouver par aventure
La trace de mes boeufs, guidé par cet augure,
Mais tu me conduiras toujours en attendant.
(_Hymnes d'Homère_, traduction de Salomon Certon, page 59.)
Chez les Romains tout était présage. Un caillou auquel le pied se
heurtait, le cri d'une chouette, l'aboiement d'un chien, un vase
brisé, une vieille femme qui vous regardait la première, un
animal qu'on rencontrait. Ces vaines terreurs avaient pour
principe cette grande science magique de la divination qui ne
néglige aucun indice et qui, d'un effet inaperçu du vulgaire,
[170] remonte à une série de causes qu'elle enchaîne entre elles. Elle
sait, par exemple, que les influences atmosphériques qui font
hurler le chien, sont mortelles pour certains malades; que la
présence et le tournoiement des corbeaux annoncent des cadavres
abandonnés: ce qui est toujours de sinistre augure. Les corbeaux
fréquentent plus volontiers les régions du meurtre et du
supplice. Le passage de certains oiseaux annonce les hivers
rigoureux, d'autres par des cris plaintifs sur la mer donnent le
signal des tempêtes. Ce que la science discerne, l'ignorance le
remarque et le généralise. La première trouve partout d'utiles
avertissements; l'autre s'inquiète de tout et se fait peur à
elle-même.
Les Romains étaient aussi grands observateurs de songes; l'art de
les expliquer tient à la science de la lumière vitale et à
l'intelligence de sa direction et de ses reflets. Les hommes
versés dans les mathématiques transcendentales savent bien qu'il
n'y a pas d'image sans lumière soit directe, soit reflétée, soit
réfractée, et par la direction du rayon dont ils sauront
reconnaître le retour sous la brisure, ils parviendront toujours
par un calcul exact au foyer lumineux dont ils apprécieront la
force universelle ou relative. Ils tiendront compte aussi de
l'état sain ou maladif de l'appareil visuel, soit extérieur, soit
intérieur, auquel ils attribueront la difformité ou la rectitude
apparente des images. Les songes, pour ceux-là, seront toute une
révélation. Le songe est un semblant d'immortalité dans cette
mort de toutes les nuits que nous appelons le sommeil. Dans les
rêves nous vivons de la vie universelle sans conscience de bien
ou de mal, de temps ou d'espace. Nous voltigeons sur les arbres,
[171] nous dansons sur l'eau, nous soufflons sur les prisons et elles
s'écroulent, ou bien nous sommes lourds, tristes, poursuivis,
enchaînés, suivant l'état de notre santé, et souvent aussi celui
de notre conscience. Tout cela sans doute est utile à observer,
mais que peuvent en conclure ceux qui ne savent pas et qui ne
veulent rien apprendre?
L'action toute-puissante de l'harmonie pour exalter l'âme et la
rendre maîtresse des sens, était bien connue des anciens sages,
mais ce qu'ils employaient pour calmer, les enchanteurs en firent
usage pour exalter et pour enivrer. Les sorcières de Thessalie et
celles de Rome étaient convaincues de ceci: que la lune était
arrachée du ciel par les vers barbares qu'elles récitaient et
venait tomber sur la terre toute pâle et toute sanglante. La
monotonie de leur récitation, les passes de leurs baguettes
magiques, leurs tournoiements autour des cercles les
magnétisaient, les exaltaient, les amenaient progressivement
jusqu'à la fureur, jusqu'à l'extase, jusqu'à la catalepsie. Elles
rêvaient alors tout éveillées et voyaient les tombeaux s'ouvrir,
l'air se charger de nuées de démons et la lune tomber du ciel.
La lumière astrale est l'âme vivante de la terre, âme matérielle
et fatale, nécessitée dans ses productions et dans ses mouvements
par les lois éternelles de l'équilibre. Cette lumière qui entoure
et pénètre tous les corps peut en annuler la pesanteur et les
faire tourner autour d'un centre puissamment absorbant. Des
phénomènes qu'on n'a pas assez examinés et qui se reproduisent de
nos jours, ont prouvé la vérité de cette théorie. C'est à cette
loi naturelle qu'il faut attribuer les tourbillons magiques au
centre desquels se plaçaient les enchanteurs. C'est le secret de
[172] la fascination exercée sur les oiseaux par certains reptiles et
sur les natures sensitives par les natures négatives et
absorbantes; les _mediums_ sont en général des êtres malades en
qui le vide se fait, et qui attirent alors la lumière comme les
abîmes attirent l'eau des tourbillons. Les corps les plus lourds
peuvent être alors soulevés comme des pailles, et entraînés par
le courant. Ces natures négatives et mal équilibrées, en qui le
corps fluidique est informe, projettent à distance leur force
d'attraction et s'ébauchent en l'air des membres supplémentaires
et fantastiques. Lorsque le célèbre _medium_ Home fait apparaître
autour de lui des mains sans corps, il a lui-même les mains
mortes et glacées. On pourrait dire que les _mediums_ sont des
créatures phénoménales en qui la mort lutte visiblement contre la
vie. Il faut juger de même les fascinateurs, les jeteurs de sort,
les gens qui ont le mauvais oeil et les envoûteurs. Ce sont des
vampires, soit volontaires, soit involontaires; ils attirent la
vie qui leur manque et troublent ainsi l'équilibre de la lumière.
S'ils le font volontairement, ce sont des malfaiteurs qu'il faut
punir; s'ils le font involontairement, ce sont des malades fort
dangereux dont les personnes délicates et nerveuses surtout
doivent soigneusement éviter le contact.
Voici ce que Porphyre raconte dans la vie de Plotin:
«Parmi ceux qui faisaient profession de philosophes, il y en
avait un nommé Olympius, il était d'Alexandrie; il avait été
pendant quelque temps disciple d'Ammonius, il traita Plotin avec
mépris parce qu'il voulait avoir plus de réputation que lui. Il
employa des cérémonies magiques pour lui nuire; mais s'étant
aperçu que son entreprise retombait sur lui-même, il convint
[173] devant ses amis qu'il fallait que l'âme de Plotin fût bien
puissante, puisqu'elle rétorquait sur ses ennemis leurs mauvais
desseins. Plotin sentait l'action hostile d'Olympius, et parfois
il lui arriva de dire: «Voici Olympius qui a maintenant des
convulsions.» Celui-ci ayant éprouvé plusieurs fois qu'il
souffrait lui-même les maux qu'il voulait faire souffrir à
Plotin, cessa enfin de le persécuter.»
[Illustration: LES SEPT MERVEILLES DU MONDE]
L'équilibre est la grande loi de la lumière vitale: si nous la
projetons avec violence, et qu'elle soit repoussée par une nature
mieux équilibrée que la nôtre, elle revient sur nous avec une
violence égale. Malheur donc à ceux qui veulent employer les
forces naturelles au service de l'injustice, car la nature est
juste et ses réactions sont terribles.
CHAPITRE VII.
MONUMENTS MAGIQUES.
SOMMAIRE.--Les pyramides.--Les sept merveilles.--Thèbes et ses
sept portes.--Le bouclier d'Achille.--Les colonnes d'Hercule.
Nous avons dit que l'ancienne Égypte était un pantacle, et l'on
pourrait en dire autant de l'ancien monde tout entier. Plus les
grands hiérophantes mettaient de soin à cacher leur science
absolue, plus ils cherchaient à en agrandir et à en multiplier
les symboles. Les pyramides triangulaires et carrées par la base,
représentaient leur métaphysique basée sur la science de la
nature. Cette science de la nature avait pour clef symbolique la
[174] forme gigantesque de ce grand sphinx qui s'est creusé un lit
profond dans le sable en veillant au pied des pyramides. Les sept
grands monuments appelés les merveilles du monde étaient les
magnifiques commentaires des sept lignes dont se composaient les
pyramides, et des sept portes mystérieuses de Thèbes. A Rhodes,
était le pantacle du soleil. Le dieu de la lumière et de la
vérité y apparaissait sous une forme humaine revêtue d'or, il
élevait dans sa main droite le phare de l'intelligence; dans sa
main gauche, il tenait la flèche du mouvement et de l'action. Ses
pieds reposaient à droite à gauche sur des môles qui
représentaient les forces éternellement équilibrées de la nature,
la nécessité et la liberté, le passif et l'actif, le fixe et le
volatil, les colonnes d'Hercule.
A Éphèse, était le pantacle de la lune: c'était le temple de la
Diane panthée. Ce temple était fait à l'image de l'univers:
c'était un dôme sur une croix avec une galerie carrée et une
enceinte circulaire comme le bouclier d'Achille.
Le tombeau de Mausole était le pantacle de la Vénus pudique ou
conjugale: il avait une forme lingamique. Son enceinte était
circulaire, son élévation carrée. Au centre du carré s'élevait
une pyramide tronquée sur laquelle était un char attelé de quatre
chevaux disposés en croix.
Les pyramides étaient le pantacle d'Hermès ou de Mercure.
Le Jupiter olympien était celui de Jupiter; les murs de Babylone
et la forteresse de Sémiramis étaient le pantacle de Mars.
[175] Enfin le temple de Salomon, ce pantacle universel et absolu qui
devait dévorer tous les autres, était pour la gentilité le
pantacle terrible de Saturne.
La philosophie septénaire de l'initiation chez les anciens
pouvait se résumer ainsi:
Trois principes absolus qui n'en sont qu'un; quatre formes
élémentaires qui n'en sont qu'une, formant un tout unique composé
d'idée et de forme.
Les trois principes étaient ceux-ci:
1° L'ÊTRE EST L'ÊTRE.
En philosophie, identité de l'idée et de l'Être ou vérité; en
religion, le premier principe, le Père.
2° L'ÊTRE EST RÉEL.
En philosophie, identité du savoir et de l'Être ou réalité; en
religion le LOGOS de Platon, le _Demiourgos_, le Verbe.
3° L'ÊTRE EST LOGIQUE.
En philosophie, identité de la raison et de la réalité; en
religion, la Providence, l'action divine qui réalise le bien;
l'amour réciproque du vrai et du bien, ce que dans le
christianisme nous appelons le Saint-Esprit.
Les quatre formes élémentaires étaient l'expression de deux lois
fondamentales: la résistance et le mouvement; l'inertie qui
résiste ou le fixe, la vie qui agit ou le volatil; en d'autres
termes plus généraux, la matière et l'esprit: la matière était le
néant formulé en affirmation passive; l'esprit était le principe
de la nécessité absolue dans le vrai. L'action négative du néant
matériel sur l'esprit était appelée mauvais principe; l'action
[176] positive de l'esprit sur le néant pour le remplir de création et
de lumière était appelée bon principe. A ces deux conceptions
correspondaient l'humanité d'une part, et de l'autre la vie
raisonnable rédemptrice de l'humanité conçue dans le péché,
c'est-à-dire dans le néant, à cause de sa génération matérielle.
Telle était la doctrine de l'initiation secrète. Telle est
l'admirable synthèse que le christianisme est venu vivifier de
son souffle, illuminer de ses splendeurs, établir divinement par
son dogme, réaliser par ses sacrements.
Synthèse qui a disparu sous le voile qui la conserve, mais que
l'humanité retrouvera, quand le moment sera venu, dans toute sa
beauté primitive et dans toute sa maternelle fécondité!
[177]
LIVRE III.
SYNTHÈSE ET RÉALISATION DIVINE DU MAGISME
PAR LA RÉVÉLATION CHRÉTIENNE.
[Hébreu] Ghimel.
CHAPITRE PREMIER.
CHRIST ACCUSÉ DE MAGIE PAR LES JUIFS.
SOMMAIRE.--Le côté inconnu du christianisme.--Paraboles du Talmud
et du Sepher Toldos-Jeschut.--L'Évangile et l'Apocalypse de saint
Jean.--Les Joannites.--Les livres de magie brûlés par saint
Paul.--Cessation des oracles.--Transfiguration du prodige naturel
en miracle et de la divination en prophétie.
Dans les premières lignes de l'Évangile selon saint Jean, il y a
une parole que l'Église catholique ne prononce jamais sans
fléchir les genoux. Cette parole, la voici: LE VERBE S'EST FAIT
CHAIR.
Dans cette parole est contenue la révélation chrétienne tout
entière. Aussi saint Jean donne-t-il pour critérium d'orthodoxie
la confession de Jésus-Christ _en chair_, c'est-à-dire en réalité
visible et humaine.
Ézéchiel, le plus profond kabbaliste des anciens prophètes, après
avoir vivement coloré dans ses visions les pantacles et les
hiéroglyphes de la science; après avoir fait tourner les roues
dans les roues, allumé des yeux vivants autour des sphères, fait
[178] marcher en battant des ailes les quatre animaux mystérieux,
Ézéchiel ne voit plus qu'une plaine couverte d'ossements
desséchés; il parle, et les formes reviennent, la chair couvre
les os. Une triste beauté s'étend sur les dépouilles de la mort,
mais c'est une beauté froide et sans vie. Telles étaient les
doctrines et les mythologies du vieux monde, lorsqu'un souffle de
charité descendit du ciel. Alors les formes mortes se levèrent,
les rêves philosophiques firent place à des hommes vraiment
sages; la parole s'incarna et devint vivante; il n'y eut plus
d'abstractions, tout fut réel. La foi qui se prouve par les
oeuvres remplaça les hypothèses qui n'aboutissaient qu'à des
fables. La magie se transforma en sainteté, les prodiges
devinrent des miracles, et les multitudes réprouvées par
l'initiation antique furent appelées à la royauté et au sacerdoce
de la vertu.
La réalisation est donc l'essence de la religion chrétienne.
Aussi son dogme donne-t-il un corps aux allégories même les plus
évidentes. On montre encore à Jérusalem la maison du mauvais
riche, et peut-être trouverait-on même, en cherchant bien,
quelque lampe ayant appartenu aux vierges folles. Ces crédulités
naïves n'ont au fond rien de bien dangereux, et prouvent
seulement la virtualité réalisatrice de la foi chrétienne.
Les Juifs l'accusent d'avoir matérialisé les croyances et
idéalisé les choses terrestres. Nous avons rapporté dans notre
_Dogme et rituel de la haute magie_ la parabole assez ingénieuse
du Sépher Toldos-Jeschut qui prouve cette accusation. Dans le
Talmud, ils racontent que Jésus Ben-Sabta, ou _le fils de la
Séparée_, ayant étudié en Egypte les mystères profanes, éleva en
Israël une fausse pierre angulaire et entraîna le peuple dans
[179] l'idolâtrie. Ils reconnaissent toutefois que le sacerdoce
Israélite a eu tort de le maudire des deux mains, et c'est à
cette occasion qu'on trouve dans le Talmud ce beau précepte qui
rapprochera un jour Israël du christianisme: «Ne maudissez jamais
des deux mains, afin qu'il vous en reste toujours une pour
pardonner et pour bénir.»
Le sacerdoce juif fut en effet injuste envers ce paisible maître
qui ordonnait à ses disciples d'obéir à la hiérarchie constituée.
«Ils sont assis dans la chaire de Moïse, disait le Sauveur,
faites-donc ce qu'ils vous disent, mais ne faites pas ce qu'ils
font.» Un autre jour le Maître ordonne à dix lépreux d'aller se
montrer aux prêtres, et pendant qu'ils y allaient, ils furent
guéris. Touchante abnégation du divin thaumaturge qui renvoie à
ses plus mortels ennemis l'honneur même de ses miracles!
D'ailleurs, pour accuser le Christ d'avoir posé une fausse pierre
angulaire, savaient-ils bien eux-mêmes où était alors la
véritable? La pierre _angulaire_, la pierre _cubique_, la pierre
_philosophale_, car tous ces noms symboliques signifient la même
chose, cette pierre fondamentale du temple kabbalistique, carrée
par la base et triangulaire au sommet comme les pyramides, les
Juifs du temps des pharisiens n'en avaient-ils pas perdu la
science? En accusant Jésus d'être un novateur, ne dénonçaient-ils
pas leur oubli de l'antiquité? Cette lumière qu'Abraham avait vue
avec des tressaillements de joie, n'était-elle pas éteinte pour
les enfants infidèles de Moïse, lorsque Jésus la retrouva et la
fit briller d'une nouvelle splendeur? Pour en être certain, il
faut comparer avec l'Évangile et l'Apocalypse de saint Jean les
mystérieuses doctrines du Sépher Jezirah et du Sohar. On
[180] comprendra alors que le christianisme, loin d'être une hérésie
juive, était la vraie tradition orthodoxe du judaïsme, et que les
scribes et les pharisiens étaient seuls des sectaires.
D'ailleurs l'orthodoxie chrétienne est un fait prouvé par
l'adhésion du monde et par la cessation chez les Juifs du
souverain sacerdoce et du sacrifice perpétuel, les deux marques
certaines d'une véritable religion. Le judaïsme sans temple, sans
grand prêtre et sans sacrifice, n'existe plus que comme opinion
contradictoire. Quelques hommes sont restés juifs; le temple et
l'autel sont devenus chrétiens.