L'humanité n'a jamais eu réellement qu'une religion et qu'un

culte. Cette lumière universelle a eu ses mirages incertains, ses

reflets trompeurs et ses ombres, mais toujours après les nuits de

l'erreur, nous la voyons reparaître unique et pure comme le

soleil.

Les magnificences du culte sont la vie de la religion, et si le

Christ veut des ministres pauvres, sa divinité souveraine ne veut

pas de pauvres autels. Les protestants n'ont pas compris que le

culte est un enseignement, et que dans l'imagination de la

multitude il ne faut pas créer un dieu mesquin ou misérable.

Voyez ces oratoires qui ressemblent à des mairies et ces honnêtes

ministres tournés comme des huissiers ou des commissaires, ne

font-ils pas nécessairement prendre la religion pour une

formalité, et Dieu pour un juge de paix? Les Anglais qui

prodiguent tant d'or dans leurs habitations particulières, et qui

affectent d'aimer tant la Bible, ne devraient-ils pas se souvenir

des pompes inouïes du temple de Salomon et trouver leurs églises

[151] bien froides et bien nues? Mais ce qui dessèche leur culte c'est

la sécheresse de leur coeur, et comment voulez-vous qu'avec ce

culte sans magie, sans éblouissements et sans larmes, ces coeurs

soient jamais rappelés à la vie?

L'orthodoxie est le caractère absolu de la haute magie. Quand la

vérité vient au monde, l'étoile de la science en avertit les

mages et ils viennent adorer l'enfant créateur de l'avenir. C'est

par l'intelligence de la hiérarchie et la pratique de

l'obéissance qu'on obtient l'initiation, et un véritable initié

ne sera jamais un sectaire.

Les traditions orthodoxes furent emportées de la Chaldée par

Abraham, elles régnaient en Égypte du temps de Joseph avec la

connaissance du vrai Dieu. Koung-Tseu voulut les établir en

Chine, mais le mysticisme imbécile de l'Inde devait, sous la

forme idolâtrique du culte de Fô, prévaloir dans ce grand empire.

Moïse emporta l'orthodoxie d'Égypte comme Abraham de la Chaldée,

et dans les traditions secrètes de la kabbale nous trouvons une

théologie entière, parfaite, unique, semblable à ce que la nôtre

a de plus grandiose et de mieux expliqué par les pères et les

docteurs, le tout avec un ensemble et des lumières qu'il n'est

pas donné encore au monde de comprendre. Le Sohar, qui est la

clef des livres saints, ouvre aussi toutes les profondeurs et

éclaire toutes les obscurités des mythologies anciennes et des

sciences cachées primitivement dans le sanctuaire. Il est vrai

qu'il faut connaître le secret de cette clef pour arriver à s'en

servir, et que pour les intelligences même les plus pénétrantes,

mais non initiées à ce secret, le Sohar est absolument

incompréhensible et même illisible.

[152] Nous espérons que les lecteurs attentifs de nos écrits sur la

magie trouveront d'eux-mêmes ce secret, et parviendront à leur

tour à déchiffrer d'abord, puis à lire ce livre qui contient

l'explication de tant de mystères.

L'initiation étant la conséquence nécessaire de la hiérarchie,

principe fondamental des réalisations magiques, les profanes,

après avoir essayé inutilement de forcer les portes du

sanctuaire, prirent le parti d'élever autel contre autel, et

d'opposer les divulgations ignorantes du schisme aux réticences

de l'orthodoxie. D'horribles histoires coururent sur les mages:

les sorciers et les stryges rejetèrent sur eux la responsabilité

de leurs crimes; c'étaient des buveurs de sang humain, des

mangeurs de petits enfants. Cette vengeance de l'ignorance

présomptueuse contre la science discrète a obtenu de tous les

temps un succès qui en a perpétué l'usage. Un misérable n'a-t-il

pas imprimé dans je ne sais quel pamphlet, qu'il avait lui-même

et de ses oreilles entendu dans un club l'auteur de ce livre

demander que le sang des riches fût mis en boudins pour nourrir

le peuple affamé? Plus la calomnie est énorme, plus elle fait

d'impression sur les sots.

Les accusateurs des mages commettaient eux-mêmes les forfaits

dont ils les accusaient, et s'abandonnaient à toutes les

frénésies d'une sorcellerie dévergondée. Il n'était bruit que

d'apparitions et de prodiges. Les dieux eux-mêmes descendaient en

formes visibles pour autoriser les orgies. Les cercles furieux de

prétendus illuminés remontent jusqu'aux bacchantes qui ont

assassiné Orphée. Un panthéisme mystique et luxurieux multiplia

[153] toujours depuis ces cercles fanatiques et clandestins où la

promiscuité et le meurtre se mêlaient aux extases et aux prières.

Mais les destinées fatales de ce dogme absorbant et destructeur

sont écrites dans une des plus belles fables de la mythologie

grecque. Des pirates tyrrhéniens ont surpris Hiacchos endormi et

le portent dans leur vaisseau. Ils croient que le dieu de

l'inspiration est leur esclave, mais tout à coup en pleine mer

leur vaisseau se transfigure, les mâts deviennent des ceps, les

cordages des vignes, partout apparaissent des satyres dansant

avec des lynx et des panthères, le vertige s'empare de

l'équipage, ils se voient tous changés en boucs, et se

précipitent dans la mer. Hiacchos alors aborde en Béotie et se

rend à Thèbes, la ville de l'initiation, où il trouve que Panthée

avait usurpé le pouvoir. Panthée à son tour veut emprisonner le

dieu; mais la prison s'ouvre d'elle-même, le captif rayonne,

vainqueur au milieu de Thèbes. Panthée devient furieux et les

filles de Cadmus devenues des bacchantes le mettent en pièces

croyant immoler un jeune taureau.

Le panthéisme, en effet, ne saurait constituer une synthèse et

doit périr divisé par les sciences, filles de Cadmus.

Après Orphée, Cadmus, Oedipe et Amphiaraüs, les grands types

fabuleux du sacerdoce magique en Grèce sont Tyrésias et Calchas,

mais Tyrésias est un hiérophante inintelligent ou infidèle. Un

jour il trouve deux serpents entrelacés, il croit qu'ils se

battent et les sépare en les frappant de son bâton: il n'a pas

compris le symbole du caducée, il veut diviser les forces de la

nature, il veut séparer la science de la foi, l'intelligence de

[154] l'amour, l'homme de la femme; il les voit unis comme des

lutteurs, et il croit qu'ils se battent, il les blesse en les

séparant, et le voilà lui-même ayant perdu son équilibre; il sera

tour à tour homme et femme, jamais complètement, car

l'accomplissement du mariage lui est interdit. Ici se révèlent

tous les mystères de l'équilibre universel et de la loi

créatrice. En effet c'est l'androgyne humain qui enfante; l'homme

et la femme tant qu'ils sont séparés restent stériles, comme la

religion sans la science et réciproquement, comme l'intelligence

sans amour, comme la douceur sans force et la force sans douceur,

comme la justice sans miséricorde et la miséricorde sans justice.

L'harmonie résulte de l'analogie des contraires, il faut les

distinguer pour les unir et non les séparer pour choisir entre

eux. L'homme, dit-on, va sans cesse du blanc au noir dans ses

opinions et se trompe toujours. Cela doit être, car la forme

visible, la forme réelle est blanche et noire, elle se produit en

alliant l'ombre et la lumière sans les confondre. Ainsi se

marient tous les contraires dans la nature, et celui qui veut les

séparer s'expose au châtiment de Tyrésias. D'autres disent qu'il

devint aveugle pour avoir surpris Minerve toute nue, c'est-à-dire

pour avoir profané les mystères: c'est une autre allégorie, mais

c'est toujours le même symbole.

C'est sans doute à cause de sa profanation des mystères qu'Homère

fait errer l'ombre de Tyrésias dans les ténèbres Cimmériennes, et

nous le montre revenant avec les larves et les ombres

malheureuses qui cherchent à s'abreuver de sang, lorsqu'Ulysse

consulte les esprits avec un cérémonial bien autrement magique et

[155] formidable que les grimaces de nos _mediums_ et les petits

papiers innocents des modernes nécromanciens.

Le sacerdoce est presque muet dans Homère, le devin Calchas n'est

ni un souverain pontife ni un grand hiérophante. Il semble être

au service des rois dont il redoute la colère, et n'ose dire à

Agamemnon des vérités désagréables qu'après avoir imploré la

protection d'Achille. Il jette ainsi la division entre ces chefs

et devient la cause des désastres de l'armée. Homère, dont tous

les récits sont d'importantes et profondes leçons, veut aussi,

par cet exemple, montrer à la Grèce combien il importe que le

ministère divin soit indépendant des influences temporelles. La

tribu sacerdotale ne doit relever que du suprême pontificat, et

le grand prêtre est frappé d'impuissance; s'il manque une seule

couronne à sa tiare il faut qu'il soit roi temporel pour être

l'égal des souverains de la terre, roi par l'intelligence et par

la science, roi enfin par sa mission divine. Tant qu'un pareil

sacerdoce n'existera pas, semble dire le sage Homère, il manquera

quelque chose à l'équilibre des empires.

Le devin Théoclymènes dans l'Odyssée joue à peu près le rôle d'un

parasite, il paie aux poursuivants de Pénélope leur hospitalité

peu bienveillante par un avertissement inutile, puis il se retire

prudemment avant l'esclandre qu'il prévoit.

Il y a loin du rôle de ces diseurs de bonne ou de mauvaise

aventure, à celui de ces sibylles qui habitaient dans des

sanctuaires où elles se rendaient invisibles et qu'on n'abordait

qu'en tremblant. Circés nouvelles, elles ne cédaient pourtant

qu'à l'audace: il fallait pénétrer par adresse ou de force dans

[156] leur retraite, les prendre par les cheveux, les menacer avec

l'épée et les traîner jusqu'au fatal trépied. Alors elles

rougissaient et pâlissaient tour à tour, et frémissantes, les

cheveux hérissés, elles proféraient des paroles sans suite, puis

elles s'échappaient furieuses, écrivaient sur des feuilles

d'arbres des mots qui rassemblés devaient former des vers

prophétiques et jetaient ces feuilles au vent, puis elles se

renfermaient dans leur retraite et ne répondaient plus si on

tentait de les rappeler.

L'oracle avait autant de sens différents qu'il était possible

d'en trouver en combinant les feuilles de toutes les manières. Si

au lieu de mots les feuilles eussent porté des signes

hiéroglyphiques, le nombre des interprétations eût encore

augmenté, et l'on eût pu consulter le sort en les assemblant au

hasard; c'est ce que firent depuis les géomanciens qui devinaient

par des nombres et des figures de géométrie jetés au hasard.

C'est ce que font encore de nos jours les adeptes de la

cartomancie, en se servant de grands alphabets magiques du tarot

dont ils ignorent assez généralement la valeur. Dans ces

opérations, le sort choisit seulement les signes qui doivent

inspirer l'interprète, et sans une faculté toute spéciale

d'intuition et de seconde vue, les phrases indiquées par

l'assemblage des lettres sacrées et les révélations indiquées par

l'assemblage des figures prophétiseront au hasard. Ce n'est pas

tout d'assembler les lettres, il faut savoir lire. La cartomancie

bien comprise est une véritable consultation des esprits sans

nécromancie et sans sacrifices, elle veut donc l'assistance d'un

bon _médium_, la pratique en est d'ailleurs dangereuse et nous ne

la conseillons à personne. N'est-ce donc pas assez du souvenir de

[157] nos misères pour aggraver nos souffrances dans le présent,

faut-il encore les surcharger de toute l'anxiété de l'avenir, et

souffrir tous les jours d'avance les catastrophes qu'il nous est

impossible d'éviter?

CHAPITRE V.

MYSTÈRES DE LA VIRGINITÉ.

SOMMAIRE.--L'hellénisme à Rome.--Institutions de Numa.--Les

Vestales.--Allégories du feu sacré.--Portée religieuse de

l'histoire de Lucrèce.--Mystères de la bonne déesse.--Culte du

foyer et de la mère patrie.--Collèges des flamines et des

augures.--Les oracles.--Opinions erronées de Fontenelle et de

Kircher.--Aperçu du calendrier magique chez les Romains.

L'empire romain ne fut qu'une transfiguration de celui des Grecs.

L'Italie était la grande Grèce, et lorsque l'hellénisme

perfectionna ses dogmes et ses mystères, c'est qu'il fallait

commencer l'éducation des enfants de la louve: Rome était déjà au

monde.

Un fait spécial caractérise l'initiation donnée aux Romains par

Numa, c'est l'importance typique rendue à la femme, à l'exemple

des Égyptiens qui adoraient la divinité suprême sous le nom

d'Isis.

Chez les Grecs, le Dieu de l'initiation c'est Iacchos, le

vainqueur de l'Inde, le resplendissant Androgyne aux cornes

d'Ammon, le Panthée qui tient la coupe des sacrifices et y fait

ruisseler le vin de la vie universelle, Iacchos, le fils de la

foudre et le dompteur des tigres et des lions, mais c'est en

profanant les mystères d'Iacchos que les bacchantes ont déchiré

[158] Orphée; Iacchos, sous le nom romain de Bacchus, ne sera plus que

le dieu de l'ivresse, et Numa demandera ses inspirations à la

sage et discrète Égérie, la déesse du mystère et de la solitude.

Il faut bien donner une mère à ces sauvages enfants trouvés qui

n'ont pu devenir époux qu'en enlevant des femmes par surprise et

par trahison. Ce qui doit assurer l'avenir de Rome, c'est le

culte de la patrie et de la famille. Numa l'a compris, et il

apprend d'Égérie comment on honore la mère des dieux. Il lui

élève un temple sphérique sous la coupole duquel brûle un feu qui

ne doit jamais s'éteindre. Ce feu est entretenu par quatre

vierges qu'on nommera _vestales_ et qui seront entourées

d'honneurs extraordinaires si elles sont fidèles, punies avec une

rigueur exceptionnelle si elles manquent à leur dignité.

L'honneur de la vierge est celui de la mère, et la famille ne

peut être sainte qu'autant que la pureté virginale sera reconnue

possible et glorieuse. Ici déjà la femme sort de la servitude

antique, ce n'est plus l'esclave orientale, c'est la divinité

domestique, c'est la gardienne du foyer, c'est l'honneur du père

et de l'époux. Rome est devenue le sanctuaire des moeurs, et à ce

prix elle sera la souveraine des nations et la métropole du

monde.

La tradition magique de tous les âges accorde à la virginité

quelque chose de surnaturel et de divin. Les inspirations

prophétiques cherchent les vierges, et c'est en haine de

l'innocence et de la virginité que la Goëtie sacrifie des enfants

au sang desquels elle reconnaît pourtant une vertu sacrée et

expiatoire. Lutter contre l'attrait de la génération s'est

c'exercer à vaincre la mort, et la suprême chasteté était la plus

glorieuse couronne proposée aux hiérophantes. Répandre sa vie

[159] dans des embrassements humains c'est jeter des racines dans la

tombe. La chasteté est une fleur qui n'a plus de tige sur la

terre et qui, aux caresses du soleil qui l'invite à monter vers

lui, peut se détacher sans efforts et s'envoler comme un oiseau.

Le feu sacré des vestales était le symbole de la foi et du chaste

amour. C'était aussi l'emblème de cet agent universel dont Numa

savait produire et diriger la forme électrique et foudroyante. En

effet, pour rallumer le feu des vestales, si par une négligence

très punissable elles l'avaient laissé s'éteindre, il fallait le

soleil ou la foudre. On le renouvelait et on le consacrait au

commencement de toutes les années, pratique conservée parmi nous

et observée la veille de Pâques.

C'est à tort qu'on a accusé le christianisme d'avoir emprunté ce

qu'il y avait de plus beau dans les anciens cultes. Le

christianisme, cette dernière forme de l'orthodoxie universelle,

a gardé tout ce qui lui appartenait et n'a rejeté que les

pratiques dangereuses et les vaines superstitions.

Le feu sacré représentait aussi l'amour de la patrie et la

religion du foyer. C'est à cette religion, c'est à

l'inviolabilité du sanctuaire conjugal que Lucrèce se sacrifia.

Lucrèce personnifie toute la majesté de l'ancienne Rome; elle

pouvait sans doute se soustraire à l'outrage en abandonnant sa

mémoire à la calomnie, mais la haute réputation est une noblesse

qui oblige. En matière d'honneur un scandale est plus déplorable

qu'une faute. Lucrèce éleva sa dignité d'honnête femme jusqu'à la

hauteur du sacerdoce en subissant un attentat pour l'expier

ensuite et le punir.

[160] C'est en mémoire de cette illustre Romaine que la haute

initiation au culte de la patrie et du foyer fut confiée aux

femmes, à l'exclusion des hommes. Là elles devaient apprendre que

le véritable amour est celui qui inspire les plus héroïques

dévouements. On leur disait que la vraie beauté de l'homme c'est

l'héroïsme et la grandeur; que la femme capable de trahir ou

d'abandonner son mari, flétrit à la fois son avenir et son passé

et se met au front la tache ineffaçable d'une prostitution

rétrospective aggravée encore par un parjure. Cesser d'aimer

celui auquel on a donné la fleur de sa jeunesse, c'est le plus

grand malheur qui puisse affliger le coeur d'une femme honnête;

mais le déclarer hautement, c'est renier son innocence passée,

c'est renoncer à la probité du coeur et à l'intégrité de

l'honneur, c'est la dernière et la plus irréparable de toutes les

hontes.

Telle était la religion de Rome: c'est à la magie d'une pareille

morale qu'elle a dû toutes ses grandeurs, et lorsque pour elle le

mariage cessa d'être sacré, la décadence n'était pas loin.

S'il est vrai que, du temps de Juvénal, les mystères de la bonne

déesse étaient des mystères d'impureté, ce dont il est permis

peut-être de douter un peu, car les femmes seules admises à ces

prétendues orgies se seraient donc dénoncées elles-mêmes? en

admettant, disons-nous, que cela soit vrai, puisque tout était

possible après les règnes de Néron et de Domitien, que

pouvons-nous en conclure sinon que le règne moral de la mère des

dieux était passé et qu'il devait faire place au culte populaire,

plus universel et plus pur de Marie, la mère de Dieu?

[161] Numa, initié aux lois magiques et sachant les influences

magnétiques de la vie commune, institua des collèges de prêtres

et d'augures, et les soumit à des règles; c'était l'idée première

des couvents, une des grandes puissances de la religion. Déjà

depuis longtemps en Judée, les prophètes se réunissaient en

cercles sympathiques, et mettaient en commun l'inspiration et la

prière. Il semble que Numa ait connu les traditions de la Judée,

ses flamines et ses saliens s'exaltaient par des évolutions et

des danses qui rappellent celle de David devant l'arche. Numa

n'institua pas de nouveaux oracles capables de rivaliser avec

celui de Delphes, mais il instruisit ses prêtres dans l'art des

augures, c'est-à-dire qu'il leur révéla une certaine théorie des

pressentiments et de la seconde vue déterminés par des lois

secrètes de la nature. Nous méprisons maintenant l'art des

aruspices et des augures, parce que nous avons perdu la science

profonde de la lumière et des analogies universelles de ses

reflets. Voltaire, dans son charmant conte de Zadig, esquisse en

jouant une science de divination toute naturelle, mais qui n'en

est pas moins merveilleuse, parce qu'elle suppose une finesse

d'observation tout exceptionnelle et une série de déductions qui

échappe habituellement à la logique si bornée du vulgaire. On

raconte que Parménides, maître de Pythagore, ayant goûté de l'eau

d'une source, prédit un prochain tremblement de terre: il n'y a

rien là qui doive sembler étrange, car les saveurs bitumineuses

et sulfureuses répandues dans l'eau ont pu avertir le philosophe

du travail intérieur des terrains avoisinants. Peut-être même

l'eau était-elle seulement troublée d'une manière insolite.

Quoiqu'il en soit, nous prévoyons encore la rigueur des hivers

[162] par le vol des oiseaux, et nous pourrions prévoir certaines

influences atmosphériques par l'inspection des organes digestifs

et respiratoires des animaux. Or, les perturbations physiques de

l'atmosphère ont souvent des causes morales. Les révolutions se

traduisent en l'air par de grands orages, le souffle des peuples

agite le ciel. Le succès marche avec les courants électriques, et

les couleurs de la lumière vivante reflètent les mouvements de la

foudre, «Il y a quelque chose dans l'air,» dit le peuple avec son

instinct prophétique. Les aruspices et les augures apprenaient à

lire les caractères que trace partout la lumière, et à

reconnaître les marques des courants et des révolutions astrales.

Ils savaient pourquoi les oiseaux volent isolés ou se

rassemblent, quelles influences les font aller vers le nord ou

vers le midi, vers l'orient ou l'occident, et c'est ce que nous

ne savons plus, nous qui nous moquons des augures. Il est si

facile de se moquer et si difficile de bien apprendre.

C'est par suite de ce parti pris de dénigrer et de nier tout ce

que nous ne comprenons pas, que des hommes d'esprit, comme

Fontenelle, et des savants, comme Kircher, ont écrit des choses

si téméraires sur les anciens oracles. Tout est manoeuvres et

supercheries aux yeux de ces esprits forts. Ils inventent des

statues machinées, des porte-voix cachés, des échos ménagés dans

les souterrains des temples. Pourquoi donc calomnier toujours le

sanctuaire? N'y aurait-il donc jamais eu que des fripons parmi

les prêtres? Ne pouvait-il se trouver parmi les hiérophantes de

Cérès ou d'Apollon des hommes honnêtes et convaincus? On trompait

donc ceux-là comme les autres? Mais qui donc les trompait

[163] constamment sans se trahir pendant une suite de siècles, car les

fourbes ne sont pas immortels. Des expériences récentes prouvent

que les pensées peuvent se transmettre, se traduire en écriture

et s'imprimer par les seules forces de la lumière astrale. Des

mains mystérieuses écrivent encore sur nos murs comme au festin

de Balthazar. Souvenons-nous de cette sage parole d'un savant

qu'on n'accusera certainement ni de fanatisme ni de crédulité:

Arago disait qu'en dehors des mathématiques pures, celui qui

prononce le mot _impossible_, manque de prudence.

Le calendrier religieux de Numa est calqué sur celui des mages,

c'est une série de fêtes et de mystères rappelant toute la

doctrine secrète des initiés et adaptant parfaitement les actes

publics du culte aux lois universelles de la nature. La

disposition des mois et des jours est restée la même sous

l'influence conservatrice de la régénération chrétienne. Comme

les Romains de Numa, nous sanctifions encore par l'abstinence les

jours consacrés au souvenir de la génération et de la mort; mais

pour nous le jour de Vénus est sanctifié par les expiations du

calvaire. Le jour sombre de Saturne est celui où notre dieu

incarné dort dans sa tombe, mais il ressuscitera, et la vie qu'il

nous promet, émoussera la faux de Chronos. Le mois que les

Romains consacraient à Maïa, la nymphe de la jeunesse et des

fleurs, la jeune mère qui sourit aux prémices de l'année, est

voué par nous à Marie, la rose mystique, le lis de pureté, la

céleste mère du Sauveur. Ainsi nos usages religieux sont anciens

comme le monde, nos fêtes ressemblent à celles de nos pères, et

le Sauveur des chrétiens n'est venu rien supprimer des beautés

[164] symboliques et religieuses de l'ancienne initiation; il est venu,

comme il le disait lui-même à propos de la loi figurative des

Israélites, tout réaliser et tout accomplir.

CHAPITRE VI.

DES SUPERSTITIONS.

SOMMAIRE.--Leur origine; leur durée.--La sorcellerie est la

superstition de la magie.--Superstitions grecques et

romaines.--Les présages, les songes, les enchantements, les

fascinations.--Le mauvais oeil--Les sorts.--Les envoûtements.

Les superstitions sont des formes religieuses qui survivent aux

idées perdues. Toutes ont eu pour raison d'être une vérité qu'on

ne sait plus ou qui s'est transfigurée. Leur nom, du latin

_superstes_, signifie ce qui survit: ce sont les restes matériels

des sciences ou des opinions anciennes.

La multitude, toujours plutôt instinctive que pensante, s'attache

aux idées par les formes, et change difficilement d'habitudes.

Lorsqu'on veut combattre les superstitions, il semble toujours au

peuple qu'on s'attaque à la religion même; aussi saint Grégoire,

l'un des plus grands papes de la chrétienté, ne voulait-il pas

qu'on supprimât les usages. Purifiez les temples, écrivait-il à

ses missionnaires, mais ne les détruisez pas, «car, tant que la

nation verra subsister ses anciens lieux de prière, elle s'y

rendra par habitude et vous la gagnerez plus facilement au culte

du vrai Dieu.»

Histoire de la magie · 第 11 / 38 段