de reflets et de figures sans nombre. Quand nous fermons les
yeux, il nous semble souvent qu'un panorama tantôt brillant,
tantôt sombre et terrible, se déroule sous notre paupière. Un
malade atteint de la fièvre ferme à peine les yeux pendant la
nuit, qu'il est ébloui souvent par une insupportable clarté.
Notre système nerveux, qui est un appareil électrique complet,
concentre la lumière dans le cerveau, qui est le pôle négatif de
l'appareil, ou la projette par les extrémités qui sont les
pointes destinées à remettre en circulation notre fluide vital.
Quand le cerveau attire violemment une série d'images analogues à
une passion qui a rompu l'équilibre de la machine, l'échange de
lumière ne se fait plus, la respiration astrale s'arrête et la
lumière dévoyée se coagule en quelque sorte dans le cerveau.
Aussi les hallucinés ont-ils les sensations les plus fausses et
les plus perverses. Il en est qui trouvent de la jouissance à se
découper la peau en lanières et à s'écorcher lentement, d'autres
[136] mangent et savourent les substances les moins faites pour servir
de nourriture. M. le docteur Brierre de Boismont, dans son savant
_Traité des hallucinations_ [8], a rassemblé plusieurs séries
d'observations excessivement curieuses; tous les excès de la vie,
soit en bien mal compris, soit en mal non combattu, peuvent
exalter le cerveau et y produire des stagnations de lumière.
L'ambition excessive, les prétentions orgueilleuses à la
sainteté, une continence pleine de scrupules et de désirs, des
passions honteuses satisfaites malgré les avertissements réitérés
du remords: tout cela conduit à l'évanouissement de la raison, à
l'extase morbide, à l'hystérie, aux visions, à la folie. Un homme
n'est pas fou, remarque le savant docteur, parce qu'il a des
visions, mais parce qu'il croit plus à ses visions qu'au sens
commun. C'est donc l'obéissance et l'autorité seules qui peuvent
sauver les mystiques; s'ils ont en eux-mêmes une confiance
obstinée, il n'y a plus de remède, ils sont déjà les excommuniés
de la raison et de la foi: ce sont les aliénés de la charité
universelle. Ils se croient plus sages que la société; ils
croient former une religion, et ils sont seuls; ils pensent avoir
dérobé pour leur usage personnel les clefs secrètes de la vie, et
leur intelligence est déjà tombée dans la mort.
[Note 8: Brierre de Boismont, _Des hallucinations, ou histoire
raisonnée des apparitions, des visions, des songes, de l'extase,
du magnétisme et du somnambulisme_, 2e édition, 1852, l vol.
in-8.]
[137]
CHAPITRE III.
INITIATIONS ET ÉPREUVES.
SOMMAIRE.--La doctrine secrète de Platon.--Théosophie et
théurgie.--L'antre de Trophonius.--Origines des fables de
l'Achéron et du Ténare.--Le tableau symbolique de Cébès.--Les
doctrines ultra-mondaines du _Phédon_.--La sépulture des
morts.--Sacrifices pour apaiser les mânes.
Ce que les adeptes nomment le _grand oeuvre_ n'est pas seulement
la transmutation des métaux, c'est aussi et surtout la médecine
universelle, c'est-à-dire le remède à tous les maux, y compris la
mort.
L'oeuvre qui crée la médecine universelle, c'est la régénération
morale de l'homme. C'est cette seconde naissance dont parlait le
Sauveur au docteur de la loi, Nikodémos, qui ne le comprenait
pas, et Jésus lui disait: «Quoi, vous êtes maître en Israël et
vous ignorez ce mystère!» comme s'il voulait lui faire entendre
qu'il s'agissait des principes fondamentaux de la science
religieuse, et qu'il n'était pas permis à un maître de les
ignorer.
Le grand mystère de la vie et de ses épreuves est représenté dans
la sphère céleste et dans le cycle de l'année. Les quatre formes
du sphinx correspondent aux quatre éléments et aux quatre
saisons. Les figures symboliques du bouclier d'Achille, dans
Homère, ont une signification analogue à celle des douze travaux
d'Hercule. Achille doit mourir comme Hercule, après avoir vaincu
les éléments et combattu contre les dieux. Hercule, victorieux de
[138] tous les vices figurés par les monstres qu'il doit combattre,
succombe un instant au plus dangereux de tous, à l'amour; mais il
arrache enfin de sa poitrine, avec des lambeaux de sa chair, la
tunique brûlante de Déjanire; il la laisse coupable et vaincue;
il meure affranchi et immortel.
Tout homme qui pense est un Oedipe appelé à deviner l'énigme du
sphinx ou à mourir. Tout initié doit être un Hercule
accomplissant le cycle d'une grande année de travaux et méritant,
par les sacrifices du coeur et de la vie, les triomphes de
l'apothéose.
Orphée n'est roi de la lyre et des sacrifices qu'après avoir tour
à tour conquis et su perdre Eurydice. Omphale et Déjanire sont
jalouses d'Hercule: l'une veut l'avilir, l'autre cède aux
conseils d'une lâche rivale qui la pousse à empoisonner le
libérateur du monde; mais elle va le guérir d'un empoisonnement
bien autrement funeste, celui de son indigne amour. La flamme du
bûcher va purifier ce coeur trop faible; Hercule expire dans
toute sa force et peut s'asseoir victorieux près du trône de
Jupiter!
Jacob, avant d'être le grand patriarche d'Israël, avait combattu
pendant toute une longue nuit contre un ange.
L'ÉPREUVE, tel est le grand mot de la vie: la vie est un serpent
qui s'enfante et se dévore sans cesse; il faut échapper à ses
étreintes et lui mettre le pied sur la tête. Hermès, en le
multipliant, l'oppose à lui-même, et dans un équilibre éternel il
en fait le talisman de son pouvoir et la gloire de son caducée.
Les grandes épreuves de Memphis et d'Éleusis avaient pour but de
former des rois et des prêtres, en confiant la science à des
[139] hommes courageux et forts. Il fallait, pour être admis à ces
épreuves, se livrer corps et âme au sacerdoce et faire l'abandon
de sa vie. On descendait alors dans des souterrains obscurs où il
fallait traverser tour à tour des bûchers allumés, des courants
d'eau profonde et rapide, des ponts mobiles jetés sur des abîmes,
et cela sans laisser éteindre et s'échapper une lampe qu'on
tenait à la main. Celui qui chancelait ou qui avait peur ne
devait jamais revoir la lumière; celui qui franchissait avec
intrépidité tous les obstacles était reçu parmi les _mystes_,
c'est-à-dire qu'on l'initiait aux petits mystères. Mais il
restait à éprouver sa fidélité et son silence, et ce n'était
qu'au bout de plusieurs années qu'il devenait _épopte_, titre qui
correspond à celui d'adepte.
La philosophie, rivale du sacerdoce, imita ces pratiques et
soumit ses disciples à des épreuves. Pythagore exigeait le
silence et l'abstinence pendant cinq ans: Platon n'admettait dans
son école que des géomètres et des musiciens, il réservait
d'ailleurs une partie de son enseignement pour les initiés et sa
philosophie avait ses mystères. C'est ainsi qu'il fait créer le
monde par les démons, et qu'il fait sortir tous les animaux de
l'homme. Les démons de Platon ne sont autres que les _Éloïm_ de
Moïse, c'est-à-dire les forces par le concours et l'harmonie
desquelles le principe suprême a créé. En disant que les animaux
sortent de l'homme, il veut dire que les animaux sont l'analyse
de la forme vivante dont l'homme est la synthèse. C'est Platon
qui le premier a proclamé la divinité du verbe, c'est-à-dire de
la parole, et ce verbe créateur, il semble en pressentir
l'incarnation prochaine sur la terre; il annonce les souffrances
et le supplice du juste parfait, réprouvé par l'iniquité du
monde.
[140] Cette philosophie sublime du verbe appartient à la pure kabbale,
et Platon ne l'a point inventée. Il ne le cache pas d'ailleurs et
déclare hautement qu'_en aucune science il ne faut jamais
recevoir que ce qui s'accorde avec les vérités éternelles et avec
les oracles de Dieu_. Dacier, à qui nous empruntons cette
citation, ajoute que, «par ces vérités éternelles, Platon entend
une ancienne tradition, qu'il prétend que les premiers hommes
avaient reçue de Dieu et qu'ils avaient transmise à leurs
descendants.» Certes, à moins de nommer positivement la kabbale,
on ne saurait être plus clair. C'est la définition au lieu du
nom: c'est quelque chose de plus précis en quelque manière que le
nom même.
«Ce ne sont pas les livres, dit encore Platon, qui donnent ces
hautes connaissances; il faut les puiser en soi-même par une
profonde méditation et chercher le feu sacré dans sa propre
source.... C'est pourquoi je n'ai jamais rien écrit de ces
révélations et je n'en parlerai jamais.
»Tout homme qui entreprendra de les rendre vulgaires ne
l'entreprendra jamais qu'inutilement, et tout le fruit qu'il
tirera de son travail, c'est qu'excepté un petit nombre d'hommes
à qui Dieu a donné assez d'intelligence pour voir en eux-mêmes
ces vérités célestes, il donnera aux uns du mépris pour elles, et
remplira les autres d'une vaine et téméraire confiance, comme
s'ils savaient des choses merveilleuses qu'ils ne savent pourtant
pas[9].»
[Note 9: Dacier, _la Doctrine de Platon_ (_Bibliothèque des
anciens philosophes_), t. III, p. 81.]
[141] Il écrit à Denys le Jeune:
«Il faut que je déclare à Archédémus ce qui est beaucoup plus
précieux et plus divin et ce que vous avez grande envie de
savoir, puisque vous me l'avez envoyé exprès; car, selon ce qu'il
m'a dit, vous ne croyez pas que je vous aie suffisamment expliqué
ce que je pense sur la nature du premier principe; il faut vous
l'écrire par énigmes, afin que si ma lettre est interceptée sur
terre ou sur mer, celui qui la lira n'y puisse rien comprendre.
»Toutes choses sont autour de leur roi, elles sont à cause de
lui, et il est seul la cause des bonnes choses; second pour les
secondes et troisième pour les troisièmes [10].»
[Note 10: Dacier, _loco citato_.t. III, p. 194.]
Il y a dans ce peu de paroles un résumé complet de la théologie
des séphirots. Le roi, c'est Ensoph, l'être suprême et absolu.
Tout rayonne de ce centre qui est partout, mais que nous
concevons surtout de trois manières et dans trois sphères
différentes. Dans le monde divin, qui est celui de la première
cause, il est unique et premier. Dans le monde de la science qui
est celui des causes secondes, l'influence du premier principe se
fait sentir, mais on ne le conçoit plus que comme la première des
causes secondes; il s'y manifeste par le binaire, c'est le
principe créateur passif. Enfin, dans le troisième monde, qui est
celui des formes, il se révèle comme la forme parfaite, le verbe
incarné, la beauté et la bonté suprêmes, la perfection créée; il
est donc à la fois le premier, le second et le troisième,
[142] puisqu'il est tout en tout, le centre et la cause de tout.
N'admirons point ici le génie de Platon, reconnaissons seulement
la science exacte de l'initié.
Qu'on ne nous dise plus que notre grand apôtre saint Jean a
emprunté à la philosophie de Platon le début de son évangile.
C'est Platon, au contraire, qui avait puisé aux mêmes sources que
saint Jean; mais il n'avait pas reçu l'esprit qui vivifie. La
philosophie du plus grand des révélateurs humains pouvait aspirer
au verbe fait homme: l'Évangile seul pouvait le donner au monde.
La kabbale enseignée aux Grecs par Platon prit plus tard le nom
de _théosophie_ et embrassa dans la suite le dogme magique tout
entier. Ce fut à cet ensemble de doctrine occulte que se
rattachèrent successivement toutes les découvertes des
chercheurs. On voulut passer de la théorie à la pratique et
réaliser la parole par les oeuvres; les dangereuses expériences
de la divination apprirent à la science comment on peut se passer
du sacerdoce, le sanctuaire était trahi et des hommes sans
mission osaient faire parler les dieux. C'est pour cela que la
théurgie partagea les anathèmes de la magie noire et fut
soupçonnée d'en imiter les crimes, parce qu'elle ne pouvait se
défendre d'en partager l'impiété. On ne soulève pas impunément le
voile d'Isis, et la curiosité est un blasphème contre la foi,
lorsqu'il s'agit des choses divines. «Heureux ceux qui croiront
sans avoir vu, nous a dit le grand révélateur.»
Les expériences de la théurgie et de la nécromancie sont toujours
funestes à ceux qui s'y abandonnent. Lorsqu'on a une fois mis le
pied sur le seuil de l'autre monde, il faut mourir et presque
[143] toujours d'une manière étrange et terrible. Le vertige commence,
la catalepsie et la folie achèvent. Il est certain qu'en présence
de certaines personnes et après une série d'actes enivrants, une
perturbation se fait dans l'atmosphère, les boiseries craquent,
les portes tremblent et gémissent. Des signes bizarres et
quelquefois sanglants semblent s'imprimer d'eux-mêmes sur du
parchemin vierge ou sur des linges. Ces signes sont toujours les
mêmes et les magistes les classifient sous le nom d'_écritures
diaboliques_. La seule vue de ces caractères fait retomber les
crisiaques en convulsion ou en extase; ils croient alors voir les
esprits, et Satan, c'est-à-dire le génie de l'erreur, se
transfigure pour eux en ange de lumière. Ces prétendus esprits
demandent pour se montrer des excitations sympathiques produites
par le rapprochement des sexes, il faut mettre les mains dans les
mains, les pieds sur les pieds, il faut se souffler au visage, et
souvent suivent des extases obscènes. Les initiés se passionnent
pour ce genre d'ivresse, ils se croient les élus de Dieu et les
interprètes du ciel, ils traitent de fanatisme l'obéissance à la
hiérarchie. Ce sont les successeurs de la race caïnique de
l'Inde. Ce sont des _hatchichims_ et des faquirs. Les
avertissements ne les éclaireront pas et ils périront parce
qu'ils ont voulu périr.
Les prêtres de la Grèce, pour guérir de semblables malades,
employaient une sorte d'_homoeopathie_; ils les terrifiaient en
exagérant le mal même dans une seule crise et les faisaient
dormir dans la caverne de Trophonius. On se préparait à ce
sommeil par des jeûnes, des lustrations et des veilles, puis on
descendait dans le souterrain et on y était laissé et enfermé
[144] sans lumière. Des gaz enivrants, assez semblables à ceux de la
grotte du Chien qu'on voit près de Naples, s'exhalaient dans
cette caverne et ne tardaient pas à terrasser le visionnaire; il
avait alors d'épouvantables rêves causés par un commencement
d'asphyxie; on venait à temps le secourir et on l'emportait tout
palpitant, tout pâle et les cheveux hérissés sur un trépied où il
prophétisait avant de s'éveiller entièrement. Ces sortes
d'épreuves causaient un tel ébranlement dans le système nerveux,
que les crisiaques ne s'en souvenaient pas sans frissonner et
n'osaient plus jamais parler d'évocations et de fantômes. Il en
est qui depuis ne purent jamais s'égayer ni sourire; et
l'impression générale était si triste, qu'elle passa en proverbe
et qu'on disait d'une personne dont le front ne se déridait pas:
«Elle a dormi dans la caverne de Trophonius.»
Ce n'est pas dans les livres des philosophes, c'est dans le
symbolisme religieux des anciens qu'il faut chercher les traces
de la science et en retrouver les mystères. Les prêtres d'Égypte
connaissaient mieux que nous les lois du mouvement et de la vie.
Ils savaient tempérer ou affermir l'action par la réaction, et
prévoyaient facilement la réalisation des effets dont ils avaient
posé la cause. Les colonnes de Seth, d'Hermès, de Salomon,
d'Hercule ont symbolisé dans les traditions magiques cette loi
universelle de l'équilibre; et la science de l'équilibre avait
conduit les initiés à celle de la gravitation universelle autour
des centres de vie, de chaleur et de lumière. Aussi dans les
calendriers sacrés des Égyptiens dont chaque mois était, comme on
sait, placé sous la protection de trois décans ou génies de dix
[145] jours, le premier décan du signe du lion est-il représenté par
une tête humaine à sept rayons avec une grande queue de scorpion
et le signe du Sagittaire sous le menton. Au-dessous de cette
tête est le nom de IAO; on appelait cette figure _khnoubis_, mot
égyptien qui signifie or et lumière. Thalès et Pythagore
apprirent dans les sanctuaires de l'Égypte que la terre tourne
autour du soleil, mais ils ne cherchèrent pas à répandre cette
connaissance, parce qu'il eût fallu révéler pour cela un des
grands secrets du temple, la double loi d'attraction et de
rayonnement de fixité et de mouvement qui est le principe de la
création et la cause perpétuelle de la vie. Aussi l'écrivain
chrétien, Lactance, qui avait entendu parler de cette tradition
magique et de l'effet sans la cause, se moque-t-il fort de ces
théurgistes rêveurs qui font tourner la terre et nous donnent des
antipodes, lesquels, suivant lui, devaient avoir, pendant que
nous marcherions la tête haute, les pieds en haut et la tête en
bas. D'ailleurs, ajoute naïvement Lactance avec toute la logique
des ignorants et des enfants, de pareils hommes ne tiendraient
pas à terre et tomberaient la tête la première dans le ciel
inférieur. Ainsi raisonnaient les philosophes pendant que les
prêtres, sans leur répondre et sans sourire même de leurs
erreurs, écrivaient en hiéroglyphes créateurs de tous les dogmes
et de toutes les poésies, les secrets de la vérité.
Dans leur description allégorique des enfers, les hiérophantes
grecs avaient caché les grands secrets de la magie. On y trouve
quatre fleuves, comme dans le paradis terrestre, plus un
cinquième qui serpente sept fois entre les autres. Un fleuve de
douleurs et de gémissements, le Cocyte, et un fleuve d'oubli, le
[146] Léthé, puis un fleuve d'eau rapide, irrésistible, qui entraîne
tout et qui roule en sens contraire avec un fleuve de feu. Ces
deux fleuves mystérieux, l'Achéron et le Phlégéton, dont l'eau
représente le fluide négatif et l'autre le fluide positif,
tournent éternellement l'un dans l'autre. Le Phlégéton échauffe
et fait fumer les eaux froides et noires de l'Achéron et
l'Achéron couvre d'épaisses vapeurs les flammes liquides du
Phlégéton. De ces vapeurs sortent par milliers des larves et des
lémures, images vaines des corps qui ont vécu et de ceux qui ne
vivent pas encore; mais qu'ils aient bu ou non au fleuve des
douleurs, tous aspirent au fleuve d'oubli, dont l'eau
assoupissante leur rendra la jeunesse et la paix. Les sages seuls
ne veulent pas oublier, car leurs souvenirs sont déjà leur
récompense. Aussi sont-ils seuls vraiment immortels, puisqu'ils
ont seuls la conscience de leur immortalité.
Les supplices du Ténare sont des peintures vraiment divines des
vices et de leur châtiment éternel. La cupidité de Tantale,
l'ambition de Sysiphe ne seront jamais expiées, car elles ne
peuvent jamais être satisfaites. Tantale a soif dans l'eau,
Sysiphe roule au sommet d'une montagne un piédestal sur lequel il
veut s'asseoir et qui retombe toujours sur lui en l'entraînant au
fond de l'abîme. Ixion, l'amoureux sans frein, qui a voulu violer
la reine du ciel, est fouetté par des furies infernales. Il n'a
pourtant pas joui de son crime et n'a pu embrasser qu'un fantôme.
Ce fantôme peut-être a paru condescendre à ses fureurs et
l'aimer, mais quand il méconnaît le devoir, quand il se satisfait
par le sacrilége, l'amour, c'est de la haine en fleurs!
[147] Ce n'est pas au delà de la tombe, c'est dans la vie même qu'il
faut chercher les mystères de la mort. Le salut ou la réprobation
commencent ici-bas et le monde terrestre a aussi son ciel et son
enfer. Toujours même ici-bas la vertu est récompensée, toujours
même ici-bas le vice est puni; et ce qui nous fait croire parfois
à l'impunité des méchants, c'est que les richesses, ces
instruments du bien et du mal, semblent leur être parfois données
au hasard. Mais malheur aux hommes injustes, lorsqu'ils possèdent
la clef d'or, elle n'ouvre pour eux que la porte du tombeau et de
l'enfer.
Tous les vrais initiés ont reconnu l'immense utilité du travail
et de la douleur. La douleur, a dit un poëte allemand, c'est le
chien de ce berger inconnu qui mène le troupeau des hommes.
Apprendre à souffrir, apprendre à mourir, c'est la gymnastique de
l'Éternité, c'est le noviciat immortel.
Tel est le sens moral de la divine comédie de Dante esquissée
déjà du temps de Platon dans le tableau allégorique de Cébès. Ce
tableau, dont la description nous a été conservée et que
plusieurs peintres du moyen âge ont refait d'après cette
description, est un monument à la fois philosophique et magique.
C'est une synthèse morale très complète, et c'est en même temps
la plus audacieuse démonstration qui ait été faite du grand
arcane, de ce secret dont la révélation bouleverserait la terre
et le ciel. Nos lecteurs n'attendent pas sans doute que nous leur
en donnions l'explication. Celui qui trouve ce mystère comprend
qu'il est inexplicable de sa nature, et qu'il donne la mort à
ceux qui le surprennent comme à celui qui l'a révélé.
Ce secret est la royauté du sage, c'est la couronne de l'initié
[148] que nous voyons redescendre vainqueur du sommet des épreuves dans
la belle allégorie de Cébès. Le grand arcane le rend maître de
l'or et de la lumière qui sont au fond la même chose, il a résolu
le problème de la quadrature du cercle, il dirige le mouvement
perpétuel, et il possède la pierre philosophale. Ici les adeptes
me comprendront. Il n'y a ni interruption dans le travail de la
nature ni lacune dans son oeuvre. Les harmonies du ciel
correspondent à celles de la terre, et la vie éternelle accomplit
ses évolutions suivant les mêmes lois que la vie d'un jour. Dieu
a tout disposé avec poids, nombre et mesure, dit la Bible, et
cette lumineuse doctrine était aussi celle de Platon. Dans le
_Phédon_, il fait discourir Socrate sur les destinées de l'âme
d'une manière tout à fait conforme aux traditions kabbalistiques.
Les esprits épurés par l'épreuve s'affranchissent des lois de la
pesanteur, et surtout de l'atmosphère des larmes; les autres y
rampent dans les ténèbres, et ce sont ceux-là qui apparaissent
aux hommes faibles ou criminels. Ceux qui se sont affranchis des
misères de la vie matérielle ne reviennent plus en contempler les
crimes et en partager les erreurs: c'est vraiment assez d'une
fois.
Le soin que prenaient les anciens d'ensevelir les morts
protestait hautement contre la nécromancie, et toujours ceux-là
ont été regardés comme des impies qui troublent le repos de la
tombe. Rappeler les morts sur la terre, ce serait les condamner à
mourir deux fois; et ce qui faisait craindre surtout aux hommes
pieux des anciens cultes de rester sans sépulture après leur
mort, c'était l'appréhension que leur cadavre ne fût profané par
les Stryges et ne servît aux enchantements. Après la mort, l'âme
[149] appartient à Dieu, et le corps à la mère commune qui est la
terre. Malheur à ceux qui osent attenter à ces refuges! Quand on
avait troublé le sanctuaire de la tombe, les anciens offraient
des sacrifices aux mânes irrités; et il y avait une sainte pensée
au fond de cet usage. En effet, s'il était permis à un homme
d'attirer vers lui par une chaîne de conjurations les âmes qui
nagent dans les ténèbres en aspirant vers la lumière, celui-là se
donnerait des enfants rétrogrades et posthumes qu'il devrait
nourrir de son sang et de son âme. Les nécromanciens sont des
enfanteurs de vampires, ne les plaignons donc pas s'ils meurent
rongés par les morts!
CHAPITRE IV.
MAGIE DU CULTE PUBLIC.
SOMMAIRE.--Ce que c'est que la superstition.--Orthodoxie magique.
--Dissidence des profanes.--Apparitions et incarnations des
dieux.--Tyrésias et Calchas.--Les magiciens d'Homère.--Les
sibylles et leurs vers écrits sur des feuilles jetées au
vent.--Origine de la géomancie et de la cartomancie.
Les idées produisent les formes et à leur tour les formes
reflètent et reproduisent les idées. Pour ce qui est des
sentiments, l'association les multiplie dans la réunion de ceux
qui les partagent, en sorte que tous sont électrisés de
l'enthousiasme de tous. C'est pour cela que si tel ou tel homme
du peuple en particulier se trompe aisément sur le juste et sur
[150] le beau, le peuple en masse applaudira toujours à ce qui est
sublime avec un élan non moins sublime.
Ces deux grandes lois de la nature observées par les anciens
mages, leur avaient fait comprendre la nécessité d'un culte
public, unique, obligatoire, hiérarchique et symbolique comme la
religion tout entière, splendide comme la vérité, riche et varié
comme la nature, étoilé comme le ciel, plein de parfums comme la
terre, de ce culte enfin que devait plus tard constituer Moïse,
que Salomon devait réaliser dans toutes ses splendeurs, et qui,
transfiguré encore une fois, réside aujourd'hui dans la grande
métropole de Saint-Pierre de Rome.