La dispersion des hommes fut le premier effet de la malédiction

portée contre les profanateurs enfants de Cham. Mais la race de

Chanaan porta d'une manière toute particulière le poids de cette

malédiction qui devait vouer plus tard leur postérité à

l'anathème.

La chasteté conservatrice de la famille est le caractère

distinctif des initiations hiérarchiques; la profanation et la

révolte sont toujours obscènes et tendent à la promiscuité

infanticide. La souillure des mystères de la naissance,

l'attentat contre les enfants, étaient le fond des cultes de

l'ancienne Palestine abandonnée aux rites horribles de la magie

noire. Le dieu noir de l'Inde, le monstrueux Rutrem aux formes

priapesques, y régnait sous le nom de _Belphégor_.

Les talmudistes et le juif platonicien Philon racontent des

[122] choses si honteuses du culte de cette idole qu'elles ont semblé

incroyables au savant jurisconsulte Seldenus. C'était,

disent-ils, une idole barbue à la bouche béante, ayant pour

langue un gigantesque phallus; on se découvrait sans pudeur

devant ce visage et on lui présentait des offrandes stercoraires.

Les idoles de Moloch et de Chamos étaient des machines

meurtrières qui tantôt broyaient contre leur poitrine de bronze,

tantôt consumaient dans leurs bras rougis au feu de malheureux

petits enfants. On dansait au bruit des trompettes et des

tambourins pour ne pas entendre les cris des victimes et les

mères conduisaient la danse. L'inceste, la sodomie et la

bestialité étaient des usages reçus chez ces peuples infâmes et

faisaient même partie des rites sacrés.

Conséquence fatale des harmonies universelles! on ne forfait pas

impunément à la vérité. L'homme révolté contre Dieu est poussé

malgré lui à l'outrage de la nature. Aussi les mêmes causes

produisant toujours les mêmes effets, le sabbat des sorciers au

moyen-âge n'était qu'une répétition des fêtes de Chamos et de

Belphégor. C'est contre ces crimes qu'un arrêt de mort éternel

est porté par la nature elle-même. Les adorateurs des dieux

noirs, les apôtres de la promiscuité, les théoriciens d'impudeur

publique, les ennemis de la famille et de la hiérarchie, les

anarchistes en religion et en politique sont des ennemis de Dieu

et de l'humanité; ne pas les séparer du monde, c'est consentir à

l'empoisonnement du monde: ainsi raisonnaient les inquisiteurs.

Nous sommes loin de regretter les cruelles exécutions du moyen

âge et d'en désirer le retour. A mesure que la société deviendra

[123] plus chrétienne, elle comprendra de mieux en mieux qu'il faut

soigner les malades et non pas les faire mourir. Les instincts

criminels ne sont-ils pas les plus affreuses de toutes les

maladies mentales?

N'oublions pas que la haute magie se nomme l'_art sacerdotal_ et

l'_art royal_; elle dut partager en Égypte, en Grèce et à Rome,

les grandeurs et les décadences du sacerdoce et de la royauté.

Toute philosophie ennemie du culte et de ses mystères est

fatalement hostile aux grands pouvoirs politiques, qui perdent

leur grandeur s'ils cessent, aux yeux des multitudes, d'être les

images de la puissance divine. Toute couronne se brise

lorsqu'elle se heurte contre la tiare.

Dérober le feu du ciel et détrôner les dieux, c'est le rêve

éternel de Prométhée; et le Prométhée populaire détaché du

Caucase par Hercule, qui symbolise le travail, emportera toujours

avec lui ses clous et ses chaînes; il traînera toujours son

vautour immortel suspendu à sa plaie béante, tant qu'il ne

viendra pas apprendre l'obéissance et la résignation aux pieds de

celui qui, étant né roi des rois et Dieu des dieux, a voulu avoir

à son tour les mains cloués et la poitrine ouverte pour la

conversion de tous les esprits rebelles.

Les institutions républicaines, en ouvrant à l'intrigue la

carrière du pouvoir, ébranlèrent fortement les principes de la

hiérarchie. Le soin de former des rois ne fut plus confié au

sacerdoce, et l'on y suppléa soit par l'hérédité qui livre le

trône aux chances inégales de la naissance, soit par l'élection

populaire, qui laisse en dehors l'influence religieuse, pour

constituer la monarchie suivant des principes républicains. Ainsi

se formèrent les gouvernements qui présidèrent tour à tour aux

[124] triomphes et aux abaissements des États de la Grèce et de Rome.

La science renfermée dans les sanctuaires fut alors négligée, et

des hommes d'audace ou de génie, que les initiateurs

n'accueillaient pas, inventèrent une science qu'ils opposèrent à

celle des prêtres, ou opposèrent aux secrets du temple le doute

et la dénégation. Ces philosophes, à la suite de leur imagination

aventureuse, arrivèrent vite à l'absurde et s'en prirent à la

nature des défauts de leurs propres systèmes. Héraclite se prit à

pleurer; Démocrite prit le parti de rire, et ils étaient aussi

fous l'un que l'autre. Pyrrhon finira par ne croire à rien, ce

qui ne sera pas de nature à le dédommager de ne rien savoir. Dans

ce chaos philosophique, Socrate apporta un peu de lumière et de

bon sens en affirmant l'existence pure et simple de la morale.

Mais qu'est-ce qu'une morale sans religion? Le déisme abstrait de

Socrate se traduisait pour le peuple par l'athéisme; Socrate

manquait absolument de dogme, Platon son disciple essaya de lui

en donner un auquel Socrate avouait n'avoir jamais songé.

La doctrine de Platon fait époque, dans l'histoire du génie

humain, mais ce philosophe ne l'avait pas inventée, et,

comprenant qu'il n'y a pas de vérité en dehors de la religion, il

alla consulter les prêtres de Memphis et se fit initier à leurs

mystères. On croit même qu'il eut connaissance des livres sacrés

des hébreux. Il ne put toutefois recevoir en Égypte qu'une

initiation imparfaite, car les prêtres eux-mêmes avaient oublié

alors le sens des hiéroglyphes primitifs. Nous en avons la preuve

dans l'histoire du prêtre qui passa trois jours à déchiffrer une

inscription hiératique trouvée dans le tombeau d'Alcmène, et

[125] envoyée par Agésilas, roi de Sparte. Cornuphis, qui était sans

doute le plus savant des hiérophantes, consulta tous les anciens

recueils de signes et de caractères, et découvrit enfin que cette

inscription était faite en caractères de _prothée_; or le prothée

était le nom qu'on donnait en Grèce au livre de Thoth, dont les

hiéroglyphes mobiles pouvaient prendre autant de formes qu'il y a

de combinaisons possibles au moyen des caractères, des nombres,

et des figures élémentaires. Mais le livre de Thoth étant la clef

des oracles et le livre élémentaire de la science, comment

Cornuphis, s'il était vraiment instruit dans l'art sacerdotal,

avait-il dû chercher si longtemps avant d'en reconnaître les

signes? Une autre preuve de l'obscurcissement des vérités

premières de la science à cette époque, c'est que les oracles

s'en plaignaient dans un style qui n'était déjà plus compris.

[Illustration: Le Sceau de Cagliostro, le Sceau de la Junon

Samienne, le Sceau Apocalyptique et les douze Sceaux de la pierre

cubique, autour de la Clé du Tarot.]

Lorsque Platon, à son retour d'Égypte, voyageait avec Simmias

près des confins de la Carie, il rencontra des hommes de Délos

qui le prièrent de leur expliquer un oracle d'Apollon. Cet oracle

disait que pour faire cesser les maux de la Grèce il fallait

doubler la pierre cubique. Les Déliens avaient donc essayé de

doubler une pierre cubique qui se trouvait dans le temple

d'Apollon. Mais en la doublant de tous côtés ils n'étaient

parvenus qu'à faire un polyèdre à vingt-cinq faces, et pour

revenir à la forme cubique ils avaient dû augmenter vingt-six

fois, et en le doublant toujours, le volume primitif de la

pierre. Platon renvoya les émissaires déliens au mathématicien

Eudoxe, et leur dit que l'oracle leur conseillait l'étude de la

géométrie. Ne comprit-il pas lui-même le sens profond de cette

figure, ou ne daigna-t-il pas l'expliquer à ces ignorants, c'est

[126] ce que nous ne saurions dire. Mais ce qui est certain, c'est que

la pierre cubique et sa multiplication expliquent tous les

secrets des nombres sacrés, et surtout celui du mouvement

perpétuel caché par les adeptes et cherché par les sots sous le

nom de quadrature du cercle. Par cette agglomération cubique de

vingt-six cubes autour d'un cube central, l'oracle avait fait

trouver aux Déliens non seulement les éléments de la géométrie

mais encore la clef des harmonies de la création expliquées par

l'enchaînement des formes et des nombres. Le plan de tous les

grands temples allégoriques de l'antiquité se retrouve dans cette

multiplication, du cube par la croix d'abord autour de laquelle

on peut décrire un cercle, puis la croix cubique qui peut se

mouvoir dans un globe. Toutes ces notions qu'une figure fera

mieux comprendre, ont été conservées jusqu'à nos jours dans les

initiations maçonniques, et justifient parfaitement le nom donné

aux associations modernes, car elles sont aussi les principes

fondamentaux de l'architecture et de la science du bâtiment.

Les Déliens avaient cru résoudre la question géométrique en

diminuant de moitié leur multiplication, mais ils avaient encore

trouvé huit fois le volume de leur pierre cubique. On peut du

reste, augmenter à plaisir le nombre de leurs essais: car cette

histoire n'est peut-être autre chose qu'un problème proposé par

Platon lui-même à ses disciples. S'il faut admettre comme un fait

la réponse de l'oracle, nous y trouverons un sens plus étendu

encore, car doubler la pierre cubique c'est faire sortir le

binaire de l'unité, la forme de l'idée, l'action de la pensée.

C'est réaliser dans le monde l'exactitude des mathématiques

[127] éternelles, c'est établir la politique sur la base des sciences

exactes, c'est conformer le dogme religieux à la philosophie des

nombres.

Platon a moins de profondeur mais plus d'éloquence que Pythagore.

Il essaye de concilier la philosophie des raisonneurs avec les

dogmes immuables des voyants; il ne veut pas vulgariser, il veut

reconstituer la science. Aussi sa philosophie devait-elle fournir

plus tard au christianisme naissant des théories toutes prêtes et

des dogmes à vivifier.

Toutefois, bien qu'il fondât ses théorèmes sur les mathématiques,

Platon, abondant en formes harmonieuses et prodigue de

merveilleuses hypothèses, fut plus poëte que géomètre. Un génie

exclusivement calculateur, Aristote, devait tout remettre en

question dans les écoles, et tout soumettre aux épreuves des

évolutions numérales et de la logique des calculs. Aristote,

excluant la foi platonicienne, veut tout prouver et tout

renfermer dans ses catégories; il traduit le ternaire en

syllogisme et le binaire en enthymème. La chaîne des êtres pour

lui devient un sorite. Il veut tout abstraire, tout raisonner;

l'Être même devient pour lui une abstraction perdue dans les

hypothèses de l'ontologie. Platon inspirera les Pères de

l'Église, Aristote sera le maître des scolastiques du moyen âge,

et Dieu sait combien s'amasseront de ténèbres autour de cette

logique qui ne croit à rien et qui prétend tout expliquer. Une

seconde Babel se prépare, et la confusion des langues n'est pas

loin.

L'Être est l'Être, la raison de l'Être est dans l'Être. Dans le

principe est le Verbe et le Verbe (logos?????) est la logique

formulée en parole, la raison parlée; le Verbe est en Dieu et le

Verbe est Dieu même manifesté à l'intelligence. Voilà ce qui est

[128] au-dessus de toutes les philosophies. Voilà ce qu'il faut croire

sous peine de ne jamais rien savoir et de retomber dans le doute

absurde de Pyrrhon. Le sacerdoce gardien de la foi repose tout

entier sur cette base de la science, et c'est dans son

enseignement qu'il faut saluer le principe divin du Verbe

éternel.

CHAPITRE II

LE MYSTICISME.

SOMMAIRE.--Origine et effets du mysticisme.--Il matérialise les

signes sous prétexte de spiritualiser la matière.--Il se concilie

avec tous les vices; il persécute les sages; il est

contagieux.--Apparitions, prodiges infernaux.--Fanatisme des

sectaires.--Magie noire à l'aide des mots et des signes

inconnus.--Phénomènes des maladies hystériques.--Théorie des

hallucinations.

La légitimité de droit divin appartient tellement au sacerdoce

que sans elle le vrai sacerdoce n'existe pas. L'initiation et la

consécration ont une véritable hérédité.

Ainsi le sanctuaire est inviolable pour les profanes et ne peut

être envahi par les sectaires.

Ainsi les lumières de la révélation divine se distribuent avec

une suprême raison, parce qu'elles descendent avec ordre et

harmonie. Dieu n'éclaire pas le monde avec des météores et des

foudres, mais il fait graviter paisiblement les univers chacun

autour de son soleil.

[Illustration: SYMBOLES TYPHONIENS Types Egyptiens de la Coëtie

et de la Nécromancie.]

Cette harmonie tourmente certaines âmes impatientes du devoir, et

[129] viennent des hommes qui ne pouvant forcer la révélation à

s'accorder avec leurs vices, se posent en réformateurs de la

morale. «Si Dieu a parlé, disent-ils, comme Rousseau, pourquoi

n'en ai-je rien entendu?»--Bientôt ils ajoutent: «Il a parlé,

mais c'est à moi;» ils l'ont rêvé, et ils finissent par le

croire. Ainsi commencent les sectaires, ces fauteurs d'anarchie

religieuse que nous ne voudrions pas voir livrer aux flammes,

mais qu'il faudrait enfermer comme des fous contagieux.

Ainsi se formèrent les écoles mystiques profanatrices de la

science. Nous avons vu par quels procédés les fakirs de l'Inde

arrivaient par des éréthismes nerveux et des congestions

cérébrales à ce qu'ils appelaient la _lumière incréée_. L'Egypte

eut aussi ses sorciers et ses enchanteurs, et la Thessalie en

Grèce fut pleine de conjurations et de maléfices. Se mettre

directement en rapport avec les démons et les dieux, c'est

supprimer le sacerdoce, c'est renverser la base du trône;

l'instinct anarchique des prétendus illuminés le savait bien.

Aussi est-ce par l'attrait de la licence qu'ils espéraient

recruter des disciples, et ils donnaient d'avance l'absolution à

tous les scandales des moeurs, se contentant de la rigidité dans

la révolte et de l'énergie dans la protestation contre la

légitimité sacerdotale.

Les bacchantes qui déchirèrent Orphée se croyaient inspirées d'un

dieu, et sacrifièrent le grand hiérophante à leur ivresse

divinisée. Les orgies de Bacchus étaient des excitations

mystiques, et toujours les sectaires de la folie procédèrent par

mouvements déréglés, excitations frénétiques et dégoûtantes

convulsions; depuis les prêtres efféminés de Bacchus jusqu'aux

gnostiques; depuis les derviches tourneurs jusqu'aux épileptiques

[130] de la tombe du diacre Pâris, le caractère de l'exaltation

superstitieuse et fanatique est toujours le même.

C'est toujours sous prétexte d'épurer le dogme, c'est au nom d'un

spiritualisme outré que les mystiques de tous les temps ont

matérialisé les signes du culte. Il en est de même des

profanateurs de la science des mages, car la haute magie, ne

l'oublions pas, c'est l'art sacerdotal primitif. Elle réprouve

tout ce qui se fait en dehors de la hiérarchie légitime et

applaudit non pas au supplice, mais à la condamnation des

sectaires et des sorciers.

Nous rapprochons à dessein ces deux qualifications, tous les

sectaires ont été des évocateurs d'esprits et de fantômes qu'ils

donnaient au monde pour des dieux; ils se flattaient tous

d'opérer des miracles à l'appui de leurs mensonges. A ces titres

donc ils étaient tous des goétiens, c'est-à-dire de véritables

opérateurs de magie noire.

L'anarchie étant le point de départ et le caractère distinctif du

mysticisme dissident, la concorde religieuse est impossible entre

sectaires, mais ils s'entendent à merveille sur un point: c'est

la haine de l'autorité hiérarchique et légitime. En cela donc

consiste réellement leur religion, puisque c'est le seul lien qui

les rattache les uns aux autres. C'est toujours le crime de Cham;

c'est le mépris du principe de la famille, et l'outrage infligé

au père, dont tous les dissidents proclament hautement l'ivresse,

dont ils découvrent avec des rires sacrilèges la nudité et le

sommeil.

Les mystiques anarchistes confondent tous la lumière,

intellectuelle avec la lumière astrale; ils adorent le serpent au

[131] lieu de révérer la sagesse obéissante et pure qui lui met le pied

sur la tête. Aussi s'enivrent-ils de vertiges et ne tardent-ils

pas à tomber dans l'abîme de la folie.

Les fous sont tous des visionnaires et souvent ils peuvent se

croire des thaumaturges, car l'hallucination étant contagieuse,

il se passe souvent ou il semble se passer autour des fous des

choses inexplicables. D'ailleurs les phénomènes de la lumière

astrale attirée ou projetée avec excès, sont eux-mêmes de nature

à déconcerter les demi-savants. En s'accumulant dans les corps,

elle leur donne, par la distension violente des molécules, une

telle élasticité, que les os peuvent se tordre, les muscles

s'allonger outre mesure. Il se forme des tourbillons et comme des

trombes de cette lumière, qui soulèvent les corps les plus

pesants et peuvent les soutenir en l'air pendant un temps

proportionnel à la force de projection. Les malades se sentent

alors comme prêts d'éclater, et sollicitent des secours par

compression et percussion. Les coups les plus violents et la

compression la plus forte étant alors équilibrés par la tension

fluidique, ne font ni contusions ni blessures, et soulagent le

patient au lieu de l'étouffer.

Les fous prennent les médecins en horreur et les mystiques

hallucinés détestent les sages, ils les fuient d'abord, ils les

persécutent ensuite fatalement et malgré eux; s'ils sont doux et

indulgents, c'est pour les vices; la raison soumise à l'autorité

les trouve implacables: les sectaires en apparence les plus doux

sont pris de fureur et de haine, lorsqu'on leur parle de

soumission et de hiérarchie. Toujours les hérésies ont occasionné

des troubles. Si un faux prophète ne pervertit pas, il faut qu'il

tue. Ils réclament à grands cris la tolérance pour eux, mais ils

se gardent bien d'en faire usage envers les autres. Les

[132] protestants déclamaient contre les bûchers de Rome à l'époque

même où Jean Calvin, de son autorité privée, faisait brûler

Michel Servet.

Ce sont les crimes des donatistes, des circoncellions et de tant

d'autres qui ont forcé les princes catholiques à sévir, et

l'Église même à leur abandonner les coupables. Ne dirait-on pas à

entendre les gémissements de l'irréligion que les vaudois, les

albigeois et les hussites étaient des agneaux? Étaient-ce des

innocents que ces sombres puritains d'Écosse et d'Angleterre qui

tenaient le poignard d'une main et la Bible de l'autre en

prêchant l'extermination des catholiques? Une seule église au

milieu de tant de représailles et d'horreurs à toujours posé et

maintenu en principe son horreur du sang: c'est l'église

hiérarchique et légitime.

L'Église, en admettant la possibilité et l'existence des miracles

diaboliques, reconnaît l'existence d'une force naturelle dont on

peut se servir, soit pour le bien, soit pour le mal. Aussi

a-t-elle sagement décidé que si la sainteté de la doctrine peut

légitimer le miracle, le miracle seul ne peut jamais autoriser

les nouveautés de la doctrine.

Dire que Dieu, dont les lois sont parfaites et ne se démentent

jamais, se sert d'un moyen naturel pour opérer les choses qui

nous semblent surnaturelles, c'est affirmer la raison suprême et

le pouvoir immuable de Dieu, c'est agrandir l'idée que nous avons

de sa providence; ce n'est point nier son intervention dans les

merveilles qui s'opèrent en faveur de la vérité, que les

catholiques sincères le comprennent bien.

Les faux miracles occasionnés par les congestions astrales ont

[133] toujours une tendance anarchique et immorale, parce que le

désordre appelle le désordre. Aussi les dieux et les génies des

sectaires sont-ils avides de sang et promettent-ils ordinairement

leur protection au prix du meurtre. Les idolâtres de la Syrie et

de la Judée se faisaient des oracles avec des têtes d'enfants

qu'ils arrachaient violemment du corps de ces pauvres petites

créatures. Ils faisaient sécher ces têtes, et après leur avoir

mis sous la langue une lame d'or avec des caractères inconnus,

ils les plaçaient dans des creux pratiqués dans la muraille, leur

faisaient un corps de plantes magiques environnées de

bandelettes, allumaient une lampe devant ces affreuses idoles,

leur offraient de l'encens et venaient religieusement les

consulter; ils croyaient entendre parler cette tête dont les

derniers cris d'angoisse avaient sans doute ébranlé leur

imagination. D'ailleurs nous avons dit que le sang attire les

larves. Dans les sacrifices infernaux, les anciens creusaient une

fosse et la remplissaient de sang tiède et fumant; ils voyaient

alors ramper, monter, descendre, accourir du creux de la terre,

de toutes les profondeurs de la nuit, des ombres débiles et

pâles. Ils traçaient avec la pointe de l'épée sanglante le cercle

des évocations, allumaient des feux de laurier, d'aulne et de

cyprès sur des autels couronnés d'asphodèle et de verveine, la

nuit alors semblait devenir plus froide et plus sombre, la lune

se cachait sous les nuages, et l'on entendait le faible frôlement

des fantômes qui se pressaient autour du cercle pendant que les

chiens hurlaient lamentablement dans toute la campagne.

Pour tout pouvoir, il faut tout oser, tel était le principe des

[134] enchantements et de leurs horreurs. Les faux magiciens se liaient

par le crime, et ils se croyaient capables de faire peur aux

autres quand ils étaient parvenus à s'épouvanter eux-mêmes. Les

rites de la magie noire sont restés horribles comme les cultes

impies qu'elle avait produits, soit dans les associations de

malfaiteurs conspirant contre les civilisations antiques, soit

chez les peuplades barbares. C'est toujours le même amour des

ténèbres, ce sont toujours les mêmes profanations, les mêmes

prescriptions sanglantes. La magie anarchique est le culte de

mort. Le sorcier s'abandonne à la fatalité, il abjure sa raison,

il renonce à l'espérance de l'immortalité et il immole des

enfants. Il renonce au mariage honnête et fait voeu de débauche

stérile. A ces conditions il jouit de la plénitude de sa folie,

il s'enivre de sa méchanceté au point de la croire

toute-puissante, et transformant en réalité ses hallucinations,

il se croit maître d'évoquer à son gré toute la tombe et tout

l'enfer.

Les mots barbares et les signes inconnus ou même absolument

insignifiants sont les meilleurs en magie noire. On s'hallucine

mieux avec des pratiques ridicules et des évocations imbéciles

que par des rites ou des formules capables de tenir

l'intelligence en éveil. M. Du Potet affirme avoir expérimenté la

puissance de certains signes sur les crisiaques, et les signes

qu'il trace de sa main dans son livre occulte, avec précaution et

mystère, sont analogues, sinon absolument semblables, aux

prétendues signatures diaboliques qui se trouvent dans les

anciennes éditions du grand grimoire. Les mêmes causes doivent

produire toujours les mêmes effets, et il n'y a rien de nouveau

sous la lune des sorciers, non plus que sous le soleil des sages.

[135] L'état d'hallucination permanent est une mort ou une abdication

de la conscience; on est alors livré à tous les hasards de la

fatalité des rêves. Chaque souvenir apporte son reflet, chaque

mauvais désir crée une image, chaque remords enfante un

cauchemar. La vie devient celle d'un animal, mais d'un animal

ombrageux et tourmenté. On n'a plus conscience ni de la morale ni

du temps. Les réalités n'existent plus, tout danse dans le

tourbillon des formes les plus insensées. Une heure semble

parfois durer des siècles; des années peuvent passer avec la

rapidité d'une heure.

Histoire de la magie · 第 9 / 38 段