Nous devons des chefs-d'oeuvre à ces faiblesses du dogme pour la

poésie, et nous ne sommes pas de ces initiés austères qui

voudraient comme Platon exiler les poètes, après les avoir

couronnés; les vrais poètes sont des envoyés de Dieu sur la

terre, et ceux qui les repoussent ne doivent pas être bénis du

Ciel.

Le grand initiateur de la Grèce et son premier civilisateur en

fut aussi le premier poète; car en admettant même qu'Orphée ne

fût qu'un personnage mystique ou fabuleux, il faudrait croire à

l'existence de Musée et lui attribuer les vers qui portent le nom

de son maître. Peu nous importe d'ailleurs qu'un des Argonautes

se soit ou non appelé Orphée, le personnage poétique a plus fait

que de vivre; il vit toujours, il est immortel! La fable d'Orphée

est tout un dogme, c'est une révélation des destinées

sacerdotales, c'est une idéal nouveau issu du culte de la beauté.

C'est déjà la régénération et la rédemption de l'amour. Orphée

descend aux enfers chercher Eurydice, et il faut qu'il la ramène

sans la regarder. Ainsi l'homme pur doit se créer une compagne,

il doit l'élever à lui en se dévouant à elle, et en ne la

convoitant pas. C'est en renonçant à l'objet de la passion qu'on

[91] mérite de posséder celui du véritable amour. Ici déjà on pressent

les rêves si chastes de la chevalerie chrétienne. Pour arracher

son Eurydice à l'enfer, il ne faut point la regarder!... Mais

l'hiérophante est encore un homme, il faiblit, il doute, il

regarde.

_Ah miseram Eurydicen!..._

Elle est perdue! la faute est faite, l'expiation commence; Orphée

est veuf, il reste chaste. Il est veuf sans avoir eu le temps de

connaître Eurydice, veuf d'une vierge il restera vierge, car le

poëte n'a pas deux coeurs, et les enfants de la race des dieux

aiment pour toujours. Aspirations éternelles, soupirs vers un

idéal qu'on retrouvera au delà du tombeau, veuvage consacré à la

muse sacrée. Quelle révélation avancée des inspirations à venir!

Orphée portant au coeur une blessure que la mort seule pourra

guérir, se fait médecin des âmes et des corps; il meurt, enfin,

victime de sa chasteté; il meurt de la mort des initiateurs et

des prophètes; il meurt après avoir proclamé l'unité de Dieu et

l'unité de l'amour, et tel fut plus tard le fond des mystères

dans l'initiation Orphique.

Après s'être montré si fort au-dessus de son époque, Orphée

devait laisser la réputation d'un sorcier et d'un enchanteur. On

lui attribue, comme à Salomon, la connaissance des simples et des

minéraux, la science de la médecine céleste et de la pierre

philosophale. Il savait tout cela, sans doute, puisqu'il

personnifie dans sa légende l'initiation primitive, la chute et

la réparation; c'est-à-dire les trois parties du grand oeuvre de

[92] l'humanité: voici en quels termes, suivant Ballanche, on peut

résumer l'initiation orphique:

«L'homme, après avoir subi l'influence des éléments, doit faire

subir aux éléments sa propre influence.

La création est l'acte d'un magisme divin continu et éternel.

Pour l'homme être réellement c'est se connaître.

La responsabilité est une conquête de l'homme, la peine même du

péché est un nouveau moyen de conquêtes.

Toute vie repose sur la mort.

La palingénésie est la loi réparatrice.

Le mariage est la reproduction dans l'humanité du grand mystère

cosmogonique. Il doit être un comme Dieu et la nature sont un.

Le mariage c'est l'unité de l'arbre de vie; la débauche c'est la

division et la mort.

L'arbre de vie étant unique, et les branches qui s'épanouissent

dans le ciel et fleurissent en étoiles correspondant aux racines

cachées dans la terre.

L'astrologie est une synthèse.

La connaissance des vertus, soit médicales, soit magiques des

plantes, des métaux, des corps, en qui réside plus ou moins la

vie, est une synthèse.

Les puissances de l'organisation, à ses divers degrés, sont

révélés par une synthèse.

Les agrégations et les affinités des métaux, comme l'âme

végétative des plantes, comme toutes les forces assimilatrices,

sont également révélées par une synthèse[5].»

[Note 5: Ballanche, _Orphée_, liv. VIII, p. 169, édit. 1833]

[93] On a dit que le beau est la splendeur du vrai. C'est donc à cette

grande lumière d'Orphée qu'il faut attribuer la beauté de la

forme révélée pour la première fois en Grèce. C'est à Orphée que

remonte l'école du divin Platon, ce père profane de la haute

philosophie chrétienne. C'est à lui que Pythagore et les

illuminés d'Alexandrie ont emprunté leurs mystères. L'initiation

ne change pas; nous la retrouvons toujours la même à travers les

âges. Les derniers disciples de Pascalis Martinez sont encore les

enfants d'Orphée, mais ils adorent le réalisateur de la

philosophie antique, le verbe incarné des chrétiens.

Nous avons dit que la première partie de la fable de la toison

d'or renferme les secrets de la magie orphique, et que la seconde

partie est consacrée à de sages avertissements contre les abus de

la goétie ou de la magie ténébreuse.

La goétie ou fausse magie, connue de nos jours sous le nom de

sorcellerie, ne saurait être une science; c'est l'empirisme de la

fatalité. Toute passion excessive produit une force factice dont

la volonté ne saurait être maîtresse, mais qui obéit au

despotisme de la passion. C'est pour cela qu'Albert le Grand

disait: «Ne maudissez personne lorsque vous êtes en colère.»

C'est l'histoire de la malédiction d'Hippolyte par Thésée. La

passion excessive est une véritable folie. Or la folie est une

ivresse ou congestion de lumière astrale. C'est pour cela que la

folie est contagieuse, et que les passions en général portent

avec elles un véritable maléfice. Les femmes, plus facilement

entraînées par l'ivresse passionnée, sont en général meilleures

[94] sorcières que les hommes ne peuvent être sorciers. Le mot

_sorcier_ désigne assez les victimes du sort et pour ainsi dire

les champignons vénéneux de la fatalité.

Les sorcières chez les Grecs, et spécialement en Thessalie,

pratiquaient d'horribles enseignements et s'abandonnaient à

d'abominables rites. C'étaient en général des femmes perdues de

désirs qu'elles ne pouvaient plus satisfaire, des courtisanes

devenues vieilles, des monstres d'immoralité et de laideur.

Jalouses de l'amour et de la vie, ces misérables femmes n'avaient

d'amants que dans les tombes, ou plutôt elles violaient les

sépultures pour dévorer d'affreuses caresses la chair glacée des

jeunes hommes. Elles volaient les enfants dont elles étouffaient

les cris en les pressant contre leurs mamelles pendantes. On les

appelait des _lamies_, des _stryges_, des _empuses_; les enfants,

ces objets de leur envie et par conséquent de leur haine, étaient

sacrifiés par elles; les unes, comme la Canidie dont parle

Horace, les enterraient jusqu'à la tête, et les laissaient mourir

de faim, en les entourant d'aliments auxquels ils ne pouvaient

atteindre; les autres leur coupaient la tête, les pieds et les

mains, et faisaient réduire leur graisse et leur chair dans des

bassins de cuivre, jusqu'à la consistance d'un onguent qu'elles

mêlaient aux sucs de la jusquiame, de la belladone et des pavots

noirs. Elles emplissaient de cet onguent l'organe sans cesse

irrité par leurs détestables désirs; elles s'en frottaient les

tempes et les aisselles, puis elles tombaient dans une léthargie

pleine de rêves effrénés et luxurieux. Il faut bien oser le dire:

voilà les origines et les traditions de la magie noire; voilà les

secrets qui se perpétuèrent jusque dans notre moyen âge; voilà,

[95] enfin, quelles victimes prétendues innocentes l'exécration

publique, bien plus que la sentence des inquisiteurs, condamnait

à mourir dans les flammes. C'est en Espagne, et en Italie

surtout, que pullulait encore la race des stryges, des lamies et

des empuses; et ceux qui en doutent peuvent consulter les plus

savants criminalistes de ces pays, résumés par François

Torreblanca, avocat royal à la chancellerie de Grenade, dans son

_Epitome delictorum_.

Médée et Circé sont les deux types de la magie malfaisante chez

les Grecs. Circé est la femme vicieuse qui fascine et dégrade ses

amants; Médée est l'empoisonneuse hardie qui ose tout, et qui

fait servir la nature même à ses crimes. Il est, en effet, des

êtres qui charment comme Circé, et près desquels on s'avilit; il

est des femmes dont l'amour dégrade les âmes; elles ne savent

inspirer que des passions brutales; elles vous énervent, puis

elles vous méprisent. Ces femmes, il faut comme Ulysse, les faire

obéir et les subjuguer par la crainte, puis savoir les quitter

sans regret. Ce sont des monstres de beauté; elles sont sans

coeur; la vanité seule les fait vivre. L'antiquité les

représentait encore sous la figure des sirènes.

Quant à Médée, c'est la créature perverse, qui veut le mal et qui

l'opère. Celle-ci est capable d'aimer et n'obéit pas à la

crainte, mais son amour est plus redoutable encore que la haine.

Elle est mauvaise mère et tueuse de petits enfants. Elle aime la

nuit et va cueillir au clair de la lune des herbes malfaisantes

pour on composer des poisons. Elle magnétise l'air, elle porte

malheur à la terre, elle infecte l'eau, elle empoisonne le feu.

[96] Les reptiles lui prêtent leur bave: elle murmure d'affreuses

paroles; des traces de sang la suivent, des membres découpés

tombent de ses mains. Ses conseils rendent fou, ses caresses font

horreur.

Voilà la femme qui a voulu se mettre au-dessus des devoirs de son

sexe, en s'initiant elle-même à des sciences défendues. Les

hommes se détournent et les enfants se cachent quand elle passe.

Elle est sans raison et sans amour, et les déceptions de la

nature révoltée contre elle sont le supplice toujours renaissant

de son orgueil.

CHAPITRE VI.

MAGIE MATHÉMATICIENNE DE PYTHAGORE.

SOMMAIRE.--Les Vers dorés et les symboles de ce maître.--Les

mystères cachés dans la vie et les instincts des animaux.--Loi

d'assimilation.--Secret des métamorphoses, ou comment on peut se

changer en loup.--Éternité de la vie dans la continuité de la

mémoire.--Le fleuve d'oubli.

Numa, dont nous avons indiqué les connaissances magiques, avait

eu pour initiateur un certain Tarchon, disciple d'un Chaldéen

nommé Tagès. La science alors avait ses apôtres, qui parcouraient

le monde pour y semer des prêtres et des rois. Souvent même la

persécution aidait à l'accomplissement des desseins de la

Providence, et c'est ainsi que vers la soixante-deuxième

olympiade, quatre générations après le règne de Numa, Pythagore,

de Samos, vint en Italie pour échapper à la tyrannie de

Polycrate.

[97] Le grand vulgarisateur de la philosophie des nombres avait alors

parcouru tous les sanctuaires du monde; il était venu en Judée,

où il s'était fait circoncire pour être admis aux secrets de la

kabbale, que lui communiquèrent, non sans une certaine réserve,

les prophètes Ézéchiel et Daniel. Puis, il s'était fait admettre,

non sans peine, à l'initiation égyptienne, sur la recommandation

du roi Amasis. La puissance de son génie suppléa aux

communications imparfaites des hiérophantes, et il devint

lui-même un maître et un révélateur.

Pythagore définissait Dieu: une vérité vivante et absolue revêtue

de lumière.

Il disait que le verbe était le nombre manifesté par la forme.

Il faisait tout descendre de la _tétractys_, c'est-à-dire du

quaternaire.

Dieu, disait-il encore, est la musique suprême dont la nature est

l'harmonie.

Suivant lui, l'expression la plus haute de la justice c'est le

culte; le plus parfait usage de la science c'est la médecine; le

beau c'est l'harmonie, la force c'est la raison, le bonheur c'est

la perfection, la vérité pratique c'est qu'il faut se méfier de

la faiblesse et de la perversité des hommes.

Lorsqu'il fut venu s'établir à Crotone, les magistrats de cette

ville, voyant quel empire il exerçait sur les esprits et sur les

coeurs, le craignirent d'abord, puis ensuite le consultèrent.

Pythagore leur conseilla de sacrifier aux muses et de conserver

entre eux la plus parfaite harmonie, car, leur disait-il, ce sont

[98] les conflits entre les maîtres qui révoltent les serviteurs; puis

il leur donna le grand précepte religieux, politique et social:

«Il n'y a aucun mal qui ne soit préférable à l'anarchie.»

Sentence d'une application universelle et d'une profondeur

presque infinie, mais que notre siècle même n'est pas encore

assez éclairé pour bien comprendre.

Il nous reste de Pythagore, outre les traditions de sa vie, ses

vers dorés et ses symboles; ses vers dorés sont devenus des lieux

communs de morale vulgaire, tant ils ont eu de succès à travers

les âges. En voici une traduction:

[Grec: Ekêta chrusa.]

Aux dieux, suivant les lois, rends de justes hommages;

Respecte le serment, les héros et les sages;

Honore tes parents, tes rois, tes bienfaiteurs;

Choisis pour tes amis les hommes les meilleurs.

Sois obligeant et doux, sois facile en affaires.

Ne hais pas ton ami pour des fautes légères;

Sers de tout ton pouvoir la cause du bon droit:

Qui fait tout ce qu'il peut fait toujours ce qu'il doit.

Mais sache réprimer comme un maître sévère,

L'appétit, le sommeil, Vénus et la colère.

Ne forfais à l'honneur ni de près ni de loin,

Et seul, sois pour toi-même un rigoureux témoin.

Sois juste en actions et non pas en paroles;

Ne donne pas au mal de prétextes frivoles.

Le sort nous enrichit, il peut nous appauvrir;

Mais, faibles ou puissants, nous devons tous mourir.

A ta part de douleurs ne sois point réfractaire;

Accepte le remède utile et salutaire,

Et sache que toujours les hommes vertueux,

Des mortels affligés sont les moins malheureux.

Aux injustes propos que ton coeur se résigne;

Laisse parler le monde et suis toujours ta ligne.

[99] Mais surtout ne fais rien par l'exemple emporté,

Qui soit sans rectitude et sans utilité.

Fais marcher devant toi le conseil qui t'éclaire,

Pour que l'absurdité ne vienne pas derrière.

La sottise est toujours le plus grand des malheurs,

Et l'homme sans conseil répond de ses erreurs.

N'agis point sans savoir, sois zélé pour apprendre:

Prête à l'étude un temps que le bonheur doit rendre.

Ne sois pas négligent du soin de ta santé;

Mais prends le nécessaire avec sobriété.

Tout ce qui ne peut nuire est permis dans la vie;

Sois élégant et pur sans exciter l'envie.

Fuis et la négligence et le faste insolent:

Le luxe le plus simple est le plus excellent.

N'agis point sans songer à ce que tu vas faire,

Et réfléchis, le soir, sur ta journée entière.

Qu'ai-je fait? qu'ai-je ouï? que dois-je regretter?

Vers la vertu divine ainsi tu peux monter.

Jusqu'ici les vers dorés ne semblent être que les leçons d'un

pédagogue. Ils ont pourtant une toute autre portée. Ce sont les

lois préliminaires de l'initiation magique, c'est la première

partie du grand oeuvre, c'est-à-dire la création de l'adepte

parfait. La suite le fait voir et le prouve:

Je t'en prends à témoin, Tétractys ineffable,

Des formes et du temps fontaine inépuisable;

Et toi qui sais prier, quand les dieux sont pour toi,

Achève leur ouvrage et travaille avec foi.

Tu parviendras bientôt et sans peine à connaître

D'où procède, où s'arrête, où retourne ton être;

Sans crainte et sans désirs tu sauras les secrets

Que la nature voile aux mortels indiscrets.

Tu fouleras aux pieds cette faiblesse humaine

Qu'au hasard et sans but la fatalité mène.

Tu sauras qui conduit l'avenir incertain,

Et quel démon caché tient les fils du destin.

[100] Tu monteras alors sur le char de lumière,

Esprit victorieux et roi de la matière.

Tu comprendras de Dieu le règne paternel,

Et tu pourras t'asseoir dans un calme éternel.

Pythagore disait: «De même qu'il y a trois notions divines et

trois régions intelligibles, il y a aussi un triple verbe, car

l'ordre hiérarchique se manifeste toujours par trois. Il y a la

parole simple, la parole hiéroglyphique et la parole symbolique;

en d'autres termes, il y a le verbe qui exprime, le verbe qui

cache, et le verbe qui signifie; toute l'intelligence hiératique

est dans la science parfaite de ces trois degrés.»

Il enveloppait donc la doctrine de symboles, mais il évitait avec

soin les personnifications et les images qui selon lui enfantent

tôt ou tard l'idolâtrie. On l'a accusé même de détester les

poëtes, mais c'était seulement aux mauvais poëtes que Pythagore

interdisait l'art des vers.

Ne chante point de vers, si tu n'as point de lyre,

dit-il dans ses symboles. Ce grand homme ne pouvait ignorer la

relation exacte qui existe entre les sublimes pensées et les

belles expressions figurées, ses symboles mêmes sont pleins de

poésie.

N'arrache point les fleurs qui forment des couronnes.

C'est ainsi qu'il recommande à ses disciples de n'amoindrir

jamais la gloire et de ne point flétrir ce que le monde semble

avoir besoin d'honorer.

Pythagore était chaste, mais loin de conseiller le célibat à ses

[101] disciples il se maria lui-même et eut des enfants. On cite une

belle parole de la femme de Pythagore; on lui demandait si la

femme qui vient d'avoir des relations avec un homme n'avait pas

besoin de quelques expiations, et combien de temps après elle

pouvait se croire assez pure pour s'approcher des choses

saintes.--Tout de suite, dit-elle, si c'est avec son mari; si

c'est avec un autre, jamais!

C'est par cette sévérité de principes, c'est avec cette pureté de

moeurs qu'on s'initiait dans l'école de Pythagore aux mystères de

la nature, et qu'on prenait assez d'empire sur soi-même pour

commander aux forces élémentaires. Pythagore possédait cette

faculté qu'on nomme chez nous seconde vue et qui s'appelait alors

divination. Un jour il était avec ses disciples sur le bord de la

mer. Un vaisseau se montre à l'horizon: «Maître lui dit un des

disciples, pensez-vous que je serais riche si l'on me donnait la

cargaison de ce vaisseau?--Elle vous serait bien inutile, dit

Pythagore.--Eh bien! je la garderais pour mes héritiers.--Vous

voudriez donc leur laisser deux cadavres?»

Le vaisseau entra dans le port un instant après; il rapportait le

corps d'un homme qui avait voulu être enseveli dans sa patrie.

On raconte que les animaux obéissaient à Pythagore. Un jour, au

milieu des jeux olympiques, il appela un aigle qui traversait le

ciel; l'aigle descendit en tournoyant et continua son vol à tire

d'aile quand le maître lui fit signe de s'en aller. Une ourse

monstrueuse ravageait l'Apulie, Pythagore la fit venir à ses

pieds et lui ordonna de quitter le pays; depuis elle ne reparut

[102] plus; et comme on lui demandait à quelle science il devait un

pouvoir aussi merveilleux:

--A la science de la lumière, répondait-il.

Les êtres animés, en effet, sont des incarnations de lumière; les

formes sortent des pénombres de la laideur pour arriver

progressivement aux splendeurs de la beauté, les instincts sont

proportionnels aux formes, et l'homme, qui est la synthèse de

cette lumière dont les animaux sont l'analyse, est créé pour leur

commander; mais parce qu'au lieu d'être leur maître, il s'est

fait leur persécuteur et leur bourreau, ils le craignent et se

révoltent contre lui. Ils doivent cependant sentir la puissance

d'une volonté exceptionnelle qui se montre pour eux bienveillante

et directrice, ils sont alors invinciblement magnétisés, et un

grand nombre de phénomènes modernes peuvent et doivent nous faire

comprendre la possibilité des miracles de Pythagore.

Les physionomistes ont remarqué que la plupart des hommes

rappellent par quelques traits de leur physionomie la

ressemblance de quelque animal. Cette ressemblance peut bien

n'être qu'imaginaire et se produire par l'impression que font sur

nous les diverses physionomies, en nous révélant les traits

saillants du caractère des personnes. Ainsi nous trouverons qu'un

homme bourru ressemble à un ours, un homme hypocrite à un chat et

ainsi des autres. Ces sortes de jugements s'exagèrent dans

l'imagination et se complètent dans les rêves, où souvent les

personnes qui nous ont péniblement impressionné pendant la

veille, se transforment en animaux et nous font éprouver toutes

les angoisses du cauchemar. Or les animaux sont comme nous et

[103] plus que nous sous l'empire de l'imagination, car ils n'ont pas

le jugement pour en rectifier les écarts. Aussi s'affectent-ils à

notre égard suivant leurs sympathies ou leurs antipathies

surexcitées par notre magnétisme. Ils n'ont d'ailleurs aucune

conscience de ce qui constitue la forme humaine et ne voient en

nous que d'autres animaux qui les dominent. Ainsi le chien prend

son maître pour un chien plus parfait que lui. C'est dans la

direction de cet instinct que consiste le secret de l'empire sur

les animaux. Nous avons vu un célèbre dompteur de bêtes féroces

fasciner ses lions en leur montrant un visage terrible et se

grimer lui-même en lion furieux; ici s'applique à la lettre le

proverbe populaire: «Il faut hurler avec les loups, et bêler avec

les agneaux.» D'ailleurs chaque forme animale représente un

instinct particulier, une aptitude ou un vice. Si nous faisons

prédominer en nous le caractère de la bête, nous en prenons de

plus en plus la forme extérieure, au point d'en imprimer l'image

parfaite dans la lumière astrale et de nous voir nous-mêmes, dans

l'état de rêve ou d'extase, tels que nous serions vus par des

somnambules ou des extatiques, et tels que nous apparaissons sans

doute aux animaux. Que la raison s'éteigne alors, que le rêve

persévérant se change en folie et nous voici changés en bêtes

comme le fut Nabuchodonosor. Ainsi s'expliquent les histoires de

loups-garoux dont quelques-unes ont été juridiquement constatées.

Les faits étaient constants, avérés, mais ce qu'on ignorait c'est

que les témoins n'étaient pas moins hallucinés que les

loups-garoux eux-mêmes.

Les faits de coïncidence et de correspondances des rêves ne sont

ni rares ni extraordinaires. Les extatiques se voient et se

[104] parlent d'un bout du monde à l'autre dans l'état d'extase. Nous

voyons une personne pour la première fois; et il nous semble que

nous la connaissons depuis longtemps, c'est que nous l'avons

souvent déjà rencontrée en rêve. La vie est pleine de ces

singularités, et pour ce qui est de la transformation des êtres

humains en animaux, nous en rencontrons des exemples à chaque

pas. Combien d'anciennes femmes galantes et gourmandes, réduites

à l'état d'idiotisme après avoir couru toutes les gouttières de

l'existence, ne sont plus que de vieilles chattes uniquement

éprises de leur matou!

Pythagore croyait par-dessus tout à l'immortalité de l'âme et à

l'éternité de la vie. La succession continuelle des étés et des

hivers, des jours et des nuits, du sommeil et du réveil, lui

expliquaient assez le phénomène de la mort. L'immortalité

spéciale de l'âme humaine consistait selon lui dans la

prolongation du souvenir. Il prétendait se rappeler, dit-on, ses

existences antérieures, et s'il est vrai qu'il le prétendait,

c'est qu'il trouvait, en effet, quelque chose de pareil dans ses

réminiscences, car un tel homme n'a pu être ni un charlatan ni un

fou. Mais il est probable qu'il croyait retrouver ces anciens

souvenirs dans ses rêves, et l'on aura pris pour une affirmation

positive ce qui n'était de sa part qu'une recherche et une

hypothèse; quoi qu'il en soit, sa pensée était grande et la vie

réelle de notre individualité ne consiste que dans la mémoire. Le

fleuve d'oubli des anciens était la vraie image philosophique de

la mort. La Bible semble donner à cette idée une sanction divine

lorsqu'elle dit au livre des Psaumes: «La vie du juste sera dans

l'éternité de la mémoire[6].»

[Note 6: _In memoria æterna erit justus._]

[Illustration: LE SEPHER JEZIRAH Pantacle des lettres

Kabbalistiques Clé du Tarot, du Sepher Jezirah et du Sohar.]

[105]

CHAPITRE VII.

LA SAINTE KABBALE.

SOMMAIRE.--Les noms divins.--Le tétragramme et ses quatre formes.

--Le mot unique qui opère toutes les transmutations.--Les

clavicules de Salomon perdues et retrouvées.--La chaîne des

esprits.--Le tabernacle et le temple.--L'ancien serpent.--Le

monde des esprits suivant le Sohar.--Quels sont les esprits qui

apparaissent.--Comment on peut se faire servir par les esprits

élémentaires.

Histoire de la magie · 第 7 / 38 段