poésie, et nous ne sommes pas de ces initiés austères qui
voudraient comme Platon exiler les poètes, après les avoir
couronnés; les vrais poètes sont des envoyés de Dieu sur la
terre, et ceux qui les repoussent ne doivent pas être bénis du
Ciel.
Le grand initiateur de la Grèce et son premier civilisateur en
fut aussi le premier poète; car en admettant même qu'Orphée ne
fût qu'un personnage mystique ou fabuleux, il faudrait croire à
l'existence de Musée et lui attribuer les vers qui portent le nom
de son maître. Peu nous importe d'ailleurs qu'un des Argonautes
se soit ou non appelé Orphée, le personnage poétique a plus fait
que de vivre; il vit toujours, il est immortel! La fable d'Orphée
est tout un dogme, c'est une révélation des destinées
sacerdotales, c'est une idéal nouveau issu du culte de la beauté.
C'est déjà la régénération et la rédemption de l'amour. Orphée
descend aux enfers chercher Eurydice, et il faut qu'il la ramène
sans la regarder. Ainsi l'homme pur doit se créer une compagne,
il doit l'élever à lui en se dévouant à elle, et en ne la
convoitant pas. C'est en renonçant à l'objet de la passion qu'on
[91] mérite de posséder celui du véritable amour. Ici déjà on pressent
les rêves si chastes de la chevalerie chrétienne. Pour arracher
son Eurydice à l'enfer, il ne faut point la regarder!... Mais
l'hiérophante est encore un homme, il faiblit, il doute, il
regarde.
_Ah miseram Eurydicen!..._
Elle est perdue! la faute est faite, l'expiation commence; Orphée
est veuf, il reste chaste. Il est veuf sans avoir eu le temps de
connaître Eurydice, veuf d'une vierge il restera vierge, car le
poëte n'a pas deux coeurs, et les enfants de la race des dieux
aiment pour toujours. Aspirations éternelles, soupirs vers un
idéal qu'on retrouvera au delà du tombeau, veuvage consacré à la
muse sacrée. Quelle révélation avancée des inspirations à venir!
Orphée portant au coeur une blessure que la mort seule pourra
guérir, se fait médecin des âmes et des corps; il meurt, enfin,
victime de sa chasteté; il meurt de la mort des initiateurs et
des prophètes; il meurt après avoir proclamé l'unité de Dieu et
l'unité de l'amour, et tel fut plus tard le fond des mystères
dans l'initiation Orphique.
Après s'être montré si fort au-dessus de son époque, Orphée
devait laisser la réputation d'un sorcier et d'un enchanteur. On
lui attribue, comme à Salomon, la connaissance des simples et des
minéraux, la science de la médecine céleste et de la pierre
philosophale. Il savait tout cela, sans doute, puisqu'il
personnifie dans sa légende l'initiation primitive, la chute et
la réparation; c'est-à-dire les trois parties du grand oeuvre de
[92] l'humanité: voici en quels termes, suivant Ballanche, on peut
résumer l'initiation orphique:
«L'homme, après avoir subi l'influence des éléments, doit faire
subir aux éléments sa propre influence.
La création est l'acte d'un magisme divin continu et éternel.
Pour l'homme être réellement c'est se connaître.
La responsabilité est une conquête de l'homme, la peine même du
péché est un nouveau moyen de conquêtes.
Toute vie repose sur la mort.
La palingénésie est la loi réparatrice.
Le mariage est la reproduction dans l'humanité du grand mystère
cosmogonique. Il doit être un comme Dieu et la nature sont un.
Le mariage c'est l'unité de l'arbre de vie; la débauche c'est la
division et la mort.
L'arbre de vie étant unique, et les branches qui s'épanouissent
dans le ciel et fleurissent en étoiles correspondant aux racines
cachées dans la terre.
L'astrologie est une synthèse.
La connaissance des vertus, soit médicales, soit magiques des
plantes, des métaux, des corps, en qui réside plus ou moins la
vie, est une synthèse.
Les puissances de l'organisation, à ses divers degrés, sont
révélés par une synthèse.
Les agrégations et les affinités des métaux, comme l'âme
végétative des plantes, comme toutes les forces assimilatrices,
sont également révélées par une synthèse[5].»
[Note 5: Ballanche, _Orphée_, liv. VIII, p. 169, édit. 1833]
[93] On a dit que le beau est la splendeur du vrai. C'est donc à cette
grande lumière d'Orphée qu'il faut attribuer la beauté de la
forme révélée pour la première fois en Grèce. C'est à Orphée que
remonte l'école du divin Platon, ce père profane de la haute
philosophie chrétienne. C'est à lui que Pythagore et les
illuminés d'Alexandrie ont emprunté leurs mystères. L'initiation
ne change pas; nous la retrouvons toujours la même à travers les
âges. Les derniers disciples de Pascalis Martinez sont encore les
enfants d'Orphée, mais ils adorent le réalisateur de la
philosophie antique, le verbe incarné des chrétiens.
Nous avons dit que la première partie de la fable de la toison
d'or renferme les secrets de la magie orphique, et que la seconde
partie est consacrée à de sages avertissements contre les abus de
la goétie ou de la magie ténébreuse.
La goétie ou fausse magie, connue de nos jours sous le nom de
sorcellerie, ne saurait être une science; c'est l'empirisme de la
fatalité. Toute passion excessive produit une force factice dont
la volonté ne saurait être maîtresse, mais qui obéit au
despotisme de la passion. C'est pour cela qu'Albert le Grand
disait: «Ne maudissez personne lorsque vous êtes en colère.»
C'est l'histoire de la malédiction d'Hippolyte par Thésée. La
passion excessive est une véritable folie. Or la folie est une
ivresse ou congestion de lumière astrale. C'est pour cela que la
folie est contagieuse, et que les passions en général portent
avec elles un véritable maléfice. Les femmes, plus facilement
entraînées par l'ivresse passionnée, sont en général meilleures
[94] sorcières que les hommes ne peuvent être sorciers. Le mot
_sorcier_ désigne assez les victimes du sort et pour ainsi dire
les champignons vénéneux de la fatalité.
Les sorcières chez les Grecs, et spécialement en Thessalie,
pratiquaient d'horribles enseignements et s'abandonnaient à
d'abominables rites. C'étaient en général des femmes perdues de
désirs qu'elles ne pouvaient plus satisfaire, des courtisanes
devenues vieilles, des monstres d'immoralité et de laideur.
Jalouses de l'amour et de la vie, ces misérables femmes n'avaient
d'amants que dans les tombes, ou plutôt elles violaient les
sépultures pour dévorer d'affreuses caresses la chair glacée des
jeunes hommes. Elles volaient les enfants dont elles étouffaient
les cris en les pressant contre leurs mamelles pendantes. On les
appelait des _lamies_, des _stryges_, des _empuses_; les enfants,
ces objets de leur envie et par conséquent de leur haine, étaient
sacrifiés par elles; les unes, comme la Canidie dont parle
Horace, les enterraient jusqu'à la tête, et les laissaient mourir
de faim, en les entourant d'aliments auxquels ils ne pouvaient
atteindre; les autres leur coupaient la tête, les pieds et les
mains, et faisaient réduire leur graisse et leur chair dans des
bassins de cuivre, jusqu'à la consistance d'un onguent qu'elles
mêlaient aux sucs de la jusquiame, de la belladone et des pavots
noirs. Elles emplissaient de cet onguent l'organe sans cesse
irrité par leurs détestables désirs; elles s'en frottaient les
tempes et les aisselles, puis elles tombaient dans une léthargie
pleine de rêves effrénés et luxurieux. Il faut bien oser le dire:
voilà les origines et les traditions de la magie noire; voilà les
secrets qui se perpétuèrent jusque dans notre moyen âge; voilà,
[95] enfin, quelles victimes prétendues innocentes l'exécration
publique, bien plus que la sentence des inquisiteurs, condamnait
à mourir dans les flammes. C'est en Espagne, et en Italie
surtout, que pullulait encore la race des stryges, des lamies et
des empuses; et ceux qui en doutent peuvent consulter les plus
savants criminalistes de ces pays, résumés par François
Torreblanca, avocat royal à la chancellerie de Grenade, dans son
_Epitome delictorum_.
Médée et Circé sont les deux types de la magie malfaisante chez
les Grecs. Circé est la femme vicieuse qui fascine et dégrade ses
amants; Médée est l'empoisonneuse hardie qui ose tout, et qui
fait servir la nature même à ses crimes. Il est, en effet, des
êtres qui charment comme Circé, et près desquels on s'avilit; il
est des femmes dont l'amour dégrade les âmes; elles ne savent
inspirer que des passions brutales; elles vous énervent, puis
elles vous méprisent. Ces femmes, il faut comme Ulysse, les faire
obéir et les subjuguer par la crainte, puis savoir les quitter
sans regret. Ce sont des monstres de beauté; elles sont sans
coeur; la vanité seule les fait vivre. L'antiquité les
représentait encore sous la figure des sirènes.
Quant à Médée, c'est la créature perverse, qui veut le mal et qui
l'opère. Celle-ci est capable d'aimer et n'obéit pas à la
crainte, mais son amour est plus redoutable encore que la haine.
Elle est mauvaise mère et tueuse de petits enfants. Elle aime la
nuit et va cueillir au clair de la lune des herbes malfaisantes
pour on composer des poisons. Elle magnétise l'air, elle porte
malheur à la terre, elle infecte l'eau, elle empoisonne le feu.
[96] Les reptiles lui prêtent leur bave: elle murmure d'affreuses
paroles; des traces de sang la suivent, des membres découpés
tombent de ses mains. Ses conseils rendent fou, ses caresses font
horreur.
Voilà la femme qui a voulu se mettre au-dessus des devoirs de son
sexe, en s'initiant elle-même à des sciences défendues. Les
hommes se détournent et les enfants se cachent quand elle passe.
Elle est sans raison et sans amour, et les déceptions de la
nature révoltée contre elle sont le supplice toujours renaissant
de son orgueil.
CHAPITRE VI.
MAGIE MATHÉMATICIENNE DE PYTHAGORE.
SOMMAIRE.--Les Vers dorés et les symboles de ce maître.--Les
mystères cachés dans la vie et les instincts des animaux.--Loi
d'assimilation.--Secret des métamorphoses, ou comment on peut se
changer en loup.--Éternité de la vie dans la continuité de la
mémoire.--Le fleuve d'oubli.
Numa, dont nous avons indiqué les connaissances magiques, avait
eu pour initiateur un certain Tarchon, disciple d'un Chaldéen
nommé Tagès. La science alors avait ses apôtres, qui parcouraient
le monde pour y semer des prêtres et des rois. Souvent même la
persécution aidait à l'accomplissement des desseins de la
Providence, et c'est ainsi que vers la soixante-deuxième
olympiade, quatre générations après le règne de Numa, Pythagore,
de Samos, vint en Italie pour échapper à la tyrannie de
Polycrate.
[97] Le grand vulgarisateur de la philosophie des nombres avait alors
parcouru tous les sanctuaires du monde; il était venu en Judée,
où il s'était fait circoncire pour être admis aux secrets de la
kabbale, que lui communiquèrent, non sans une certaine réserve,
les prophètes Ézéchiel et Daniel. Puis, il s'était fait admettre,
non sans peine, à l'initiation égyptienne, sur la recommandation
du roi Amasis. La puissance de son génie suppléa aux
communications imparfaites des hiérophantes, et il devint
lui-même un maître et un révélateur.
Pythagore définissait Dieu: une vérité vivante et absolue revêtue
de lumière.
Il disait que le verbe était le nombre manifesté par la forme.
Il faisait tout descendre de la _tétractys_, c'est-à-dire du
quaternaire.
Dieu, disait-il encore, est la musique suprême dont la nature est
l'harmonie.
Suivant lui, l'expression la plus haute de la justice c'est le
culte; le plus parfait usage de la science c'est la médecine; le
beau c'est l'harmonie, la force c'est la raison, le bonheur c'est
la perfection, la vérité pratique c'est qu'il faut se méfier de
la faiblesse et de la perversité des hommes.
Lorsqu'il fut venu s'établir à Crotone, les magistrats de cette
ville, voyant quel empire il exerçait sur les esprits et sur les
coeurs, le craignirent d'abord, puis ensuite le consultèrent.
Pythagore leur conseilla de sacrifier aux muses et de conserver
entre eux la plus parfaite harmonie, car, leur disait-il, ce sont
[98] les conflits entre les maîtres qui révoltent les serviteurs; puis
il leur donna le grand précepte religieux, politique et social:
«Il n'y a aucun mal qui ne soit préférable à l'anarchie.»
Sentence d'une application universelle et d'une profondeur
presque infinie, mais que notre siècle même n'est pas encore
assez éclairé pour bien comprendre.
Il nous reste de Pythagore, outre les traditions de sa vie, ses
vers dorés et ses symboles; ses vers dorés sont devenus des lieux
communs de morale vulgaire, tant ils ont eu de succès à travers
les âges. En voici une traduction:
[Grec: Ekêta chrusa.]
Aux dieux, suivant les lois, rends de justes hommages;
Respecte le serment, les héros et les sages;
Honore tes parents, tes rois, tes bienfaiteurs;
Choisis pour tes amis les hommes les meilleurs.
Sois obligeant et doux, sois facile en affaires.
Ne hais pas ton ami pour des fautes légères;
Sers de tout ton pouvoir la cause du bon droit:
Qui fait tout ce qu'il peut fait toujours ce qu'il doit.
Mais sache réprimer comme un maître sévère,
L'appétit, le sommeil, Vénus et la colère.
Ne forfais à l'honneur ni de près ni de loin,
Et seul, sois pour toi-même un rigoureux témoin.
Sois juste en actions et non pas en paroles;
Ne donne pas au mal de prétextes frivoles.
Le sort nous enrichit, il peut nous appauvrir;
Mais, faibles ou puissants, nous devons tous mourir.
A ta part de douleurs ne sois point réfractaire;
Accepte le remède utile et salutaire,
Et sache que toujours les hommes vertueux,
Des mortels affligés sont les moins malheureux.
Aux injustes propos que ton coeur se résigne;
Laisse parler le monde et suis toujours ta ligne.
[99] Mais surtout ne fais rien par l'exemple emporté,
Qui soit sans rectitude et sans utilité.
Fais marcher devant toi le conseil qui t'éclaire,
Pour que l'absurdité ne vienne pas derrière.
La sottise est toujours le plus grand des malheurs,
Et l'homme sans conseil répond de ses erreurs.
N'agis point sans savoir, sois zélé pour apprendre:
Prête à l'étude un temps que le bonheur doit rendre.
Ne sois pas négligent du soin de ta santé;
Mais prends le nécessaire avec sobriété.
Tout ce qui ne peut nuire est permis dans la vie;
Sois élégant et pur sans exciter l'envie.
Fuis et la négligence et le faste insolent:
Le luxe le plus simple est le plus excellent.
N'agis point sans songer à ce que tu vas faire,
Et réfléchis, le soir, sur ta journée entière.
Qu'ai-je fait? qu'ai-je ouï? que dois-je regretter?
Vers la vertu divine ainsi tu peux monter.
Jusqu'ici les vers dorés ne semblent être que les leçons d'un
pédagogue. Ils ont pourtant une toute autre portée. Ce sont les
lois préliminaires de l'initiation magique, c'est la première
partie du grand oeuvre, c'est-à-dire la création de l'adepte
parfait. La suite le fait voir et le prouve:
Je t'en prends à témoin, Tétractys ineffable,
Des formes et du temps fontaine inépuisable;
Et toi qui sais prier, quand les dieux sont pour toi,
Achève leur ouvrage et travaille avec foi.
Tu parviendras bientôt et sans peine à connaître
D'où procède, où s'arrête, où retourne ton être;
Sans crainte et sans désirs tu sauras les secrets
Que la nature voile aux mortels indiscrets.
Tu fouleras aux pieds cette faiblesse humaine
Qu'au hasard et sans but la fatalité mène.
Tu sauras qui conduit l'avenir incertain,
Et quel démon caché tient les fils du destin.
[100] Tu monteras alors sur le char de lumière,
Esprit victorieux et roi de la matière.
Tu comprendras de Dieu le règne paternel,
Et tu pourras t'asseoir dans un calme éternel.
Pythagore disait: «De même qu'il y a trois notions divines et
trois régions intelligibles, il y a aussi un triple verbe, car
l'ordre hiérarchique se manifeste toujours par trois. Il y a la
parole simple, la parole hiéroglyphique et la parole symbolique;
en d'autres termes, il y a le verbe qui exprime, le verbe qui
cache, et le verbe qui signifie; toute l'intelligence hiératique
est dans la science parfaite de ces trois degrés.»
Il enveloppait donc la doctrine de symboles, mais il évitait avec
soin les personnifications et les images qui selon lui enfantent
tôt ou tard l'idolâtrie. On l'a accusé même de détester les
poëtes, mais c'était seulement aux mauvais poëtes que Pythagore
interdisait l'art des vers.
Ne chante point de vers, si tu n'as point de lyre,
dit-il dans ses symboles. Ce grand homme ne pouvait ignorer la
relation exacte qui existe entre les sublimes pensées et les
belles expressions figurées, ses symboles mêmes sont pleins de
poésie.
N'arrache point les fleurs qui forment des couronnes.
C'est ainsi qu'il recommande à ses disciples de n'amoindrir
jamais la gloire et de ne point flétrir ce que le monde semble
avoir besoin d'honorer.
Pythagore était chaste, mais loin de conseiller le célibat à ses
[101] disciples il se maria lui-même et eut des enfants. On cite une
belle parole de la femme de Pythagore; on lui demandait si la
femme qui vient d'avoir des relations avec un homme n'avait pas
besoin de quelques expiations, et combien de temps après elle
pouvait se croire assez pure pour s'approcher des choses
saintes.--Tout de suite, dit-elle, si c'est avec son mari; si
c'est avec un autre, jamais!
C'est par cette sévérité de principes, c'est avec cette pureté de
moeurs qu'on s'initiait dans l'école de Pythagore aux mystères de
la nature, et qu'on prenait assez d'empire sur soi-même pour
commander aux forces élémentaires. Pythagore possédait cette
faculté qu'on nomme chez nous seconde vue et qui s'appelait alors
divination. Un jour il était avec ses disciples sur le bord de la
mer. Un vaisseau se montre à l'horizon: «Maître lui dit un des
disciples, pensez-vous que je serais riche si l'on me donnait la
cargaison de ce vaisseau?--Elle vous serait bien inutile, dit
Pythagore.--Eh bien! je la garderais pour mes héritiers.--Vous
voudriez donc leur laisser deux cadavres?»
Le vaisseau entra dans le port un instant après; il rapportait le
corps d'un homme qui avait voulu être enseveli dans sa patrie.
On raconte que les animaux obéissaient à Pythagore. Un jour, au
milieu des jeux olympiques, il appela un aigle qui traversait le
ciel; l'aigle descendit en tournoyant et continua son vol à tire
d'aile quand le maître lui fit signe de s'en aller. Une ourse
monstrueuse ravageait l'Apulie, Pythagore la fit venir à ses
pieds et lui ordonna de quitter le pays; depuis elle ne reparut
[102] plus; et comme on lui demandait à quelle science il devait un
pouvoir aussi merveilleux:
--A la science de la lumière, répondait-il.
Les êtres animés, en effet, sont des incarnations de lumière; les
formes sortent des pénombres de la laideur pour arriver
progressivement aux splendeurs de la beauté, les instincts sont
proportionnels aux formes, et l'homme, qui est la synthèse de
cette lumière dont les animaux sont l'analyse, est créé pour leur
commander; mais parce qu'au lieu d'être leur maître, il s'est
fait leur persécuteur et leur bourreau, ils le craignent et se
révoltent contre lui. Ils doivent cependant sentir la puissance
d'une volonté exceptionnelle qui se montre pour eux bienveillante
et directrice, ils sont alors invinciblement magnétisés, et un
grand nombre de phénomènes modernes peuvent et doivent nous faire
comprendre la possibilité des miracles de Pythagore.
Les physionomistes ont remarqué que la plupart des hommes
rappellent par quelques traits de leur physionomie la
ressemblance de quelque animal. Cette ressemblance peut bien
n'être qu'imaginaire et se produire par l'impression que font sur
nous les diverses physionomies, en nous révélant les traits
saillants du caractère des personnes. Ainsi nous trouverons qu'un
homme bourru ressemble à un ours, un homme hypocrite à un chat et
ainsi des autres. Ces sortes de jugements s'exagèrent dans
l'imagination et se complètent dans les rêves, où souvent les
personnes qui nous ont péniblement impressionné pendant la
veille, se transforment en animaux et nous font éprouver toutes
les angoisses du cauchemar. Or les animaux sont comme nous et
[103] plus que nous sous l'empire de l'imagination, car ils n'ont pas
le jugement pour en rectifier les écarts. Aussi s'affectent-ils à
notre égard suivant leurs sympathies ou leurs antipathies
surexcitées par notre magnétisme. Ils n'ont d'ailleurs aucune
conscience de ce qui constitue la forme humaine et ne voient en
nous que d'autres animaux qui les dominent. Ainsi le chien prend
son maître pour un chien plus parfait que lui. C'est dans la
direction de cet instinct que consiste le secret de l'empire sur
les animaux. Nous avons vu un célèbre dompteur de bêtes féroces
fasciner ses lions en leur montrant un visage terrible et se
grimer lui-même en lion furieux; ici s'applique à la lettre le
proverbe populaire: «Il faut hurler avec les loups, et bêler avec
les agneaux.» D'ailleurs chaque forme animale représente un
instinct particulier, une aptitude ou un vice. Si nous faisons
prédominer en nous le caractère de la bête, nous en prenons de
plus en plus la forme extérieure, au point d'en imprimer l'image
parfaite dans la lumière astrale et de nous voir nous-mêmes, dans
l'état de rêve ou d'extase, tels que nous serions vus par des
somnambules ou des extatiques, et tels que nous apparaissons sans
doute aux animaux. Que la raison s'éteigne alors, que le rêve
persévérant se change en folie et nous voici changés en bêtes
comme le fut Nabuchodonosor. Ainsi s'expliquent les histoires de
loups-garoux dont quelques-unes ont été juridiquement constatées.
Les faits étaient constants, avérés, mais ce qu'on ignorait c'est
que les témoins n'étaient pas moins hallucinés que les
loups-garoux eux-mêmes.
Les faits de coïncidence et de correspondances des rêves ne sont
ni rares ni extraordinaires. Les extatiques se voient et se
[104] parlent d'un bout du monde à l'autre dans l'état d'extase. Nous
voyons une personne pour la première fois; et il nous semble que
nous la connaissons depuis longtemps, c'est que nous l'avons
souvent déjà rencontrée en rêve. La vie est pleine de ces
singularités, et pour ce qui est de la transformation des êtres
humains en animaux, nous en rencontrons des exemples à chaque
pas. Combien d'anciennes femmes galantes et gourmandes, réduites
à l'état d'idiotisme après avoir couru toutes les gouttières de
l'existence, ne sont plus que de vieilles chattes uniquement
éprises de leur matou!
Pythagore croyait par-dessus tout à l'immortalité de l'âme et à
l'éternité de la vie. La succession continuelle des étés et des
hivers, des jours et des nuits, du sommeil et du réveil, lui
expliquaient assez le phénomène de la mort. L'immortalité
spéciale de l'âme humaine consistait selon lui dans la
prolongation du souvenir. Il prétendait se rappeler, dit-on, ses
existences antérieures, et s'il est vrai qu'il le prétendait,
c'est qu'il trouvait, en effet, quelque chose de pareil dans ses
réminiscences, car un tel homme n'a pu être ni un charlatan ni un
fou. Mais il est probable qu'il croyait retrouver ces anciens
souvenirs dans ses rêves, et l'on aura pris pour une affirmation
positive ce qui n'était de sa part qu'une recherche et une
hypothèse; quoi qu'il en soit, sa pensée était grande et la vie
réelle de notre individualité ne consiste que dans la mémoire. Le
fleuve d'oubli des anciens était la vraie image philosophique de
la mort. La Bible semble donner à cette idée une sanction divine
lorsqu'elle dit au livre des Psaumes: «La vie du juste sera dans
l'éternité de la mémoire[6].»
[Note 6: _In memoria æterna erit justus._]
[Illustration: LE SEPHER JEZIRAH Pantacle des lettres
Kabbalistiques Clé du Tarot, du Sepher Jezirah et du Sohar.]
[105]
CHAPITRE VII.
LA SAINTE KABBALE.
SOMMAIRE.--Les noms divins.--Le tétragramme et ses quatre formes.
--Le mot unique qui opère toutes les transmutations.--Les
clavicules de Salomon perdues et retrouvées.--La chaîne des
esprits.--Le tabernacle et le temple.--L'ancien serpent.--Le
monde des esprits suivant le Sohar.--Quels sont les esprits qui
apparaissent.--Comment on peut se faire servir par les esprits
élémentaires.