il en est un dernier que l'hiérophante ténébreux confie à ses
initiés, comme le grand et suprême arcane, et c'est, en effet,
l'ombre et l'inverse de ce grand secret de la haute magie.
Le grand arcane des vrais mages c'est l'absolu en morale, et par
conséquent eu direction des oeuvres et en liberté.
Le grand arcane de l'Oupnek'hat c'est l'absolu en immoralité, en
fatalité et en quiétisme mortel.
Voici comment s'exprime l'auteur du livre indien:
«Il est permis de mentir pour faciliter les mariages et pour
exalter les vertus d'un bramine ou les qualités d'une vache.
»Dieu s'appelle vérité, et en lui l'ombre et la lumière ne font
qu'un. Celui qui sait cela ne ment jamais, car s'il veut mentir
il fait de son mensonge une vérité.
[76] »Quelque péché qu'il commette, quelque mauvaise oeuvre qu'il
fasse, il n'est jamais coupable. Quand même il serait deux fois
parricide, quand même il tuerait un brahme initié aux mystères
des Védas, quelque chose qu'il commette enfin, sa lumière n'en
sera pas diminuée, car, dit Dieu, je suis l'âme universelle, en
moi sont le bien et le mal qui se corrigent l'un par l'autre.
Celui qui sait cela n'est jamais pécheur; il est universel comme
moi.» (_Oupnek'hat_, instruction 108, pages 35 et 92 du tome Ier
de la traduction d'Anquetil.)
De pareilles doctrines sont loin d'être civilisatrices, et
d'ailleurs l'Inde, en immobilisant sa hiérarchie sociale,
parquait l'anarchie dans les castes; la société ne vit que
d'échanges. Or l'échange est impossible quand tout appartient aux
uns et rien aux autres. A quoi servent les échelons sociaux dans
une prétendue civilisation où personne ne peut ni descendre ni
monter? Ici se montre enfin le châtiment tardif du fratricide,
châtiment qui enveloppe toute sa race et le condamne à mort.
Vienne une autre nation orgueilleuse et égoïste, elle sacrifiera
l'Inde, comme les légendes orientales racontent que Lamech a tué
Caïn. Malheur toutefois au meurtrier même de Caïn! disent les
oracles sacrés de la Bible.
[Illustration: YINX PANTOMORPHE. Vingt et unième Clé du Tuol
Égyptien primitif.]
[77]
CHAPITRE IV.
MAGIE HERMÉTIQUE.
SOMMAIRE.--Le dogme d'Hermès Trismégiste.--La magie
hermétique.--L'Égypte et ses merveilles.--Le patriarche Joseph et
sa politique.--Le Livre de Thot.--La table magique de Bembo.--La
clef des oracles.--L'éducation de Moïse.--Les magiciens de
Pharaon.--La pierre philosophale et le grand oeuvre.
C'est en Égypte que la magie se complète comme science
universelle et se formule en dogme parfait. Rien ne surpasse et
rien n'égale comme résumé de toutes les doctrines du vieux monde
les quelques sentences gravées sur une pierre précieuse par
Hermès et connues sous le nom de _table d'émeraude_; l'unité de
l'être et l'unité des harmonies, soit ascendantes, soit
descendantes, l'échelle progressive et proportionnelle du Verbe;
la loi immuable de l'équilibre et le progrès proportionnel des
analogies universelles, le rapport de l'idée au Verbe donnant la
mesure du rapport entre le créateur et le créé; les mathématiques
nécessaires de l'infini, prouvées par les mesures d'un seul coin
du fini; tout cela est exprimé par cette seule proposition du
grand hiérophante égyptien:
«Ce qui est supérieur est comme ce qui est inférieur, et ce qui
est en bas est comme ce qui est en haut pour former les
merveilles de la chose unique.»
Puis vient la révélation et la description savante de l'agent
créateur, du feu pantomorphe, du grand moyen de la puissance
occulte, de la lumière astrale en un mot.
[78] «Le soleil est son père, la lune est sa mère, le vent l'a porté
dans son ventre.»
Ainsi cette lumière est émanée du soleil, elle reçoit sa forme et
son mouvement régulier des influences de la lune, elle a
l'atmosphère pour réceptacle et pour prison.
«La terre est sa nourrice.»
C'est-à-dire qu'elle est équilibrée et mise en mouvement par la
chaleur centrale de la terre.
«C'est le principe universel, le TELESMA du monde.»
Hermès enseigne ensuite comment de cette lumière, qui est aussi
une force, on peut faire un levier et un dissolvant universel,
puis aussi un agent formateur et coagulateur.
Comment il faut tirer des corps où elle est latente, cette
lumière à l'état de feu, de mouvement, de splendeur, de gaz
lumineux, d'eau ardente, et enfin de terre ignée, pour imiter, à
l'aide de ces diverses substances, toutes les créations de la
nature.
La table d'émeraude, c'est toute la magie en une seule page.
Les autres ouvrages attribués à Hermès, tels que le _Pymandre_,
l'_Asclepius_, la _Minerve du monde_, etc., sont regardés
généralement par les critiques comme des productions de l'école
d'Alexandrie. Ils n'en contiennent pas moins les traditions
hermétiques conservées dans les sanctuaires de la théurgie. Les
doctrines d'Hermès ne sauraient être perdues pour qui connaît les
clefs du symbolisme. Les ruines de l'Égypte sont comme des pages
éparses avec lesquelles on peut encore, en les rassemblant,
reconstruire le livre entier, livre prodigieux dont les grandes
[79] lettres étaient des temples, dont les phrases étaient des Cités
toutes ponctuées d'obélisques et de sphinx!
La division même de l'Égypte était une synthèse magique; les noms
de ses provinces correspondaient aux figures des nombres sacrés:
le royaume de Sésostris se divisait en trois parties: la haute
Égypte ou la Thébaïde, figure du monde céleste et patrie des
extases; la basse Égypte, symbole de la terre; et l'Égypte
moyenne ou centrale, pays de la science et des hautes
initiations. Chacune de ces trois parties était divisée en dix
provinces appelées nomes, et placées sous la protection spéciale
d'un dieu. Ces dieux, au nombre de trente, groupés trois par
trois, exprimaient symboliquement toutes les conceptions du
ternaire dans la décade, c'est-à-dire la triple signification
naturelle, philosophique et religieuse des idées absolues
attachées primitivement aux nombres. Ainsi, la triple unité ou le
ternaire originel, le triple binaire ou le mirage du triangle,
qui forme l'étoile de Salomon; le triple ternaire ou l'idée tout
entière sous chacun de ses trois termes; le triple quaternaire,
c'est-à-dire le nombre cyclique des révolutions astrales, etc. La
géographie de l'Égypte, sous Sésostris, est donc un pantacle,
c'est-à-dire un résumé symbolique de tout le dogme magique de
Zoroastre, retrouvé et formulé d'une manière plus précise par
Hermès.
Ainsi, la terre égyptienne était un grand livre et les
enseignements de ce livre étaient répétés, traduits en peintures,
en sculpture, en architecture, dans toutes les villes et dans
tous les temples. Le désert même avait ses enseignements
éternels, et son Verbe de pierre s'asseyait carrément sur la base
[80] des pyramides, ces limites de l'intelligence humaine, devant
lesquelles médita pendant tant de siècles un sphinx colossal en
s'enfonçant lentement dans le sable. Maintenant sa tête, mutilée
par les âges, se dresse encore au-dessus de son tombeau, comme si
elle attendait pour disparaître qu'une voix humaine vienne
expliquer au monde nouveau le problème des pyramides.
L'Égypte est pour nous le berceau des sciences et de la sagesse;
car elle revêtit d'images, sinon plus riches, du moins plus
exactes et plus pures que celles de l'Inde, le dogme antique du
premier Zoroastre. L'art sacerdotal et l'art royal y formèrent
des adeptes par l'initiation, et l'initiation ne se renferma pas
dans les limites égoïstes des castes. On vit un esclave hébreu
s'initier lui-même et parvenir au rang de premier ministre, et
peut-être de grand hiérophante, car il épousa la fille d'un
prêtre égyptien, et l'on sait que le sacerdoce ne se mésalliait
jamais. Joseph réalisa en Égypte le rêve du communisme; il rendit
le sacerdoce et l'état seuls propriétaires, arbitres, par
conséquent, du travail et de la richesse. Il abolit ainsi la
misère, et fit de l'Égypte entière une famille patriarcale. On
sait que Joseph dut son élévation à sa science pour
l'interprétation des songes, science à laquelle les chrétiens de
nos jours, je dis même les chrétiens fidèles, refusent de croire,
tout en admettant que la Bible, où sont racontées les
merveilleuses divinations de Joseph, est la parole du
Saint-Esprit.
La science de Joseph n'était autre chose que l'intelligence des
rapports naturels qui existent entre les idées et les images,
entre le Verbe et ses figures. Il savait que pendant le sommeil,
[81] l'âme plongée dans la lumière astrale voit les reflets de ses
pensées les plus secrètes et même de ses pressentiments; il
savait que l'art de traduire les hiéroglyphes du sommeil est la
clef de la lucidité universelle; car tous les êtres intelligents
ont des révélations en songes.
La science hiéroglyphique absolue avait pour base un alphabet où
tous les dieux étaient des lettres, toutes les lettres des idées,
toutes les idées des nombres, tous les nombres des signes
parfaits.
Cet alphabet hiéroglyphique dont Moïse fit le grand secret de sa
kabbale, et qu'il reprit aux Égyptiens; car, suivant le Sepher
Jezirah, il venait d'Abraham: cet alphabet, disons-nous, est le
fameux livre de Thauth, soupçonné par Court de Gébelin de s'être
conservé jusqu'à nos jours sous la forme de ce jeu de cartes
bizarres qu'on appelle le _tarot_; mal deviné ensuite par
Eteilla, chez qui une persévérance de trente ans ne put suppléer
au bon sens et à la première éducation qui lui manquaient;
existant encore, en effet, parmi les débris des monuments
égyptiens, et dont la clef la plus curieuse et la plus complète
se trouve dans le grand ouvrage du père Kircher sur l'Égypte.
C'est la copie d'une table isiaque ayant appartenu au célèbre
cardinal Bembo. Cette table était de cuivre avec des figures
d'émail; elle a été malheureusement perdue; mais Kircher en donne
une copie exacte, et ce savant jésuite a deviné, sans pouvoir
toutefois pousser plus loin son explication, qu'elle contenait la
clef hiéroglyphique des alphabets sacrés.
Cette table est partagée en trois compartiments égaux; en haut
[82] les douze maisons célestes, en bas les douze stations laborieuses
de l'année, au centre les vingt et un signes sacrés correspondent
aux lettres.
Au milieu de la région centrale siége l'image d'IYNX,
pantomorphe, emblème de l'être universel correspondant au jod
hébraïque, la lettre unique dont se forment toutes les autres.
Autour d'IYNX on voit la triade ophionienne correspondant aux
trois lettres mères des alphabets égyptien et hébreu; à droite
les deux triades _ibimorphe_ et _sérapéenne_, à gauche la triade
_nephtéenne_ et celle d'_Hécate_, figures de l'actif et du
passif, du volatil et du fixe, du feu fécondant et de l'eau
génératrice. Chaque couple de triades, combiné avec le centre,
donne un septénaire; le centre lui-même en contient un. Ainsi les
trois septénaires donnent l'absolu numéral des trois mondes, et
le nombre complet des lettres primitives, auxquelles on ajoute un
signe complémentaire, comme aux neuf caractères des nombres, on
ajoute le zéro.
Les dix nombres et les vingt-deux lettres sont ce qu'on appelle
en kabbale les trente-deux voies de la science, et leur
description philosophique est le sujet du livre primitif et
révéré qu'on nomme le _Sepher Jezirah_, et qu'on peut trouver
dans la collection de Pistorius et ailleurs. L'alphabet de Thauth
n'est l'original de notre tarot que d'une manière détournée. Le
tarot que nous avons est d'origine juive et les types des figures
ne remontent pas plus haut que le règne de Charles VII. Le jeu de
cartes de Jacquemin Gringonneur est le premier tarot que nous
connaissions, mais les symboles qu'il reproduit sont de la plus
haute antiquité. Ce jeu fut un essai de quelque astrologue de ce
temps-là pour ramener le roi à la raison à l'aide de cette clef,
[83] des oracles dont les réponses, résultant de la combinaison variée
des signes, sont toujours exactes comme les mathématiques et
mesurées comme les harmonies de la nature. Mais il faut être déjà
bien raisonnable pour savoir se servir d'un instrument de science
et de raison; le pauvre roi, tombé en enfance, ne vit que des
jouets d'enfant dans les peintures de Gringonneur, et fit un jeu
de cartes des alphabets mystérieux de la kabbale.
[Illustration: Tableau explicatif de la table astronomique et
alphabétique dite de Bembo. (_Voir l'Ædipe de Kircher._)]
Moïse nous raconte qu'à leur sortie d'Égypte, les Israélites
emportèrent les vases sacrés des Égyptiens. Cette histoire est
allégorique, et le grand prophète n'eût pas encouragé son peuple
au vol. Ces vases sacrés, ce sont les secrets de la science
égyptienne que Moïse avait appris à la cour de Pharaon. Loin de
nous l'idée d'attribuer à la magie les miracles de cet homme
inspiré de Dieu; mais la Bible elle-même nous apprend que Jannès
et Mambrès, les magiciens de Pharaon, c'est-à-dire les grands
hiérophantes d'Égypte, accomplirent d'abord, par leur art, des
merveilles semblables aux siennes. Ainsi, ils changèrent des
baguettes en serpents et des serpents en baguettes, ce qui peut
s'expliquer par prestige ou fascination. Ils changèrent l'eau en
sang, ils firent paraître instantanément une grande quantité de
grenouilles, mais ils ne purent amener ni des mouches ni d'autres
insectes parasites, nous avons déjà dit pourquoi, et comment il
faut expliquer leur aveu lorsqu'ils se déclarèrent vaincus.
Moïse triompha et emmena les Israélites hors de la terre de
servitude. À cette époque, la vraie science se perdait en Égypte,
parce que les prêtres, abusant de la grande confiance du peuple,
[84] le laissaient croupir dans une abrutissante idolâtrie; là était
le grand écueil de l'ésotérisme. Il fallait voiler au peuple la
vérité sans la lui cacher; il fallait empêcher le symbolisme de
s'avilir en tombant dans l'absurde; il fallait entretenir dans
toute sa dignité et dans toute sa beauté première le voile sacré
d'Isis. C'est ce que le sacerdorce égyptien ne sut pas faire. Le
vulgaire imbécile prit pour des réalités vivantes les formes
hiéroglyphiques d'Osiris et d'Hermanubis. Osiris devint un boeuf,
et le savant Hermès un chien. Osiris, devenu boeuf, se promena
bientôt sous les oripeaux du boeuf Apis, et les prêtres
n'empêchèrent pas le peuple d'adorer une viande prédestinée à
leur cuisine.
Il était temps de sauver les saintes traditions. Moïse créa un
peuple nouveau, et lui défendit sévèrement le culte des images.
Malheureusement ce peuple avait déjà vécu avec les idolâtres, et
les souvenirs du boeuf Apis le poursuivaient dans le désert. On
sait l'histoire du veau d'or, que les enfants d'Israël ont
toujours adoré un peu. Moïse, cependant, ne voulut pas livrer à
l'oubli les hiéroglyphes sacrés, et il les sanctifia en les
consacrant au culte épuré du vrai Dieu. Nous verrons comment tous
les objets servant au culte de Jéhovah étaient symboliques, et
rappelaient les signes révérés de la révélation primitive.
Mais il faut en finir d'abord avec la gentilité et suivre, à
travers les civilisations païennes, l'histoire des hiéroglyphes
matérialisés et des anciens rites avilis.
[85]
CHAPITRE V.
MAGIE EN GRÈCE.
Sommaire.--La fable de la toison d'or.--Orphée, Amphion et
Cadmus.--Clef magique des poëmes d'Homère.--Eschyle révélateur
des mystères.--Dogme d'Orphée expliqué par la légende.--Les
oracles et les pythonisses.--Magie noire de Médée et de Circé.
Nous touchons à l'époque où les sciences exactes de la magie vont
se revêtir de leur forme naturelle: la beauté. Nous avons vu dans
le Sohar le prototype de l'homme se lever dans le ciel en se
mirant dans l'océan de l'Être. Cet homme idéal, cet ombre du Dieu
pantomorphe, ce fantôme viril de la forme parfaite ne restera pas
isolé. Une compagne va lui naître sous le doux ciel de
l'Héllénie. La Vénus céleste, Vénus chaste et féconde, la triple
mère des trois Grâces, sort à son tour, non plus des eaux
dormantes du chaos, mais des ondes vivantes et agitées de cet
archipel murmurateur de poésie où les îles pavoisées d'arbres
verts et de fleurs semblent être les vaisseaux des dieux.
Le septénaire magique des Chaldéens se change en musique sur les
sept cordes de la lyre d'Orphée. C'est l'harmonie qui défriche
les forêts et les déserts de la Grèce. Aux chants poétiques
d'Orphée, les rochers s'amollissent, les chênes se déracinent, et
les bêtes sauvages se soumettent à l'homme. C'est par une
semblable magie qu'Amphion bâtit les murs de Thèbes. La savante
Thèbes de Cadmus, la ville qui est un pantacle comme les sept
merveilles du monde, la cité de l'initiation. C'est Orphée qui a
[86] donné la vie aux nombres, c'est Cadmus qui a attaché la pensée
aux caractères. L'un a fait un peuple amoureux de toutes les
beautés, l'autre a donné à ce peuple une patrie digne de son
génie et de ses amours.
Dans les traditions de l'ancienne Grèce, nous voyons apparaître
Orphée parmi les héros de la toison d'or, ces conquérants
primitifs du grand oeuvre. La toison d'or, c'est la dépouille du
soleil, c'est la lumière appropriée aux usages de l'homme; c'est
le grand secret des oeuvres magiques, c'est l'initiation enfin,
que vont chercher en Asie les héros allégoriques de la toison
d'or. D'une autre part, Cadmus est un exilé volontaire de la
grande Thèbes d'Égypte. Il apporte en Grèce les lettres
primitives et l'harmonie qui les rassemble. Au mouvement de cette
harmonie, la ville typique, la ville savante, la nouvelle Thèbes
se bâtit d'elle-même, car la science est tout entière dans les
harmonies des caractères hiéroglyphiques, phonétiques et numéraux
qui se meuvent d'eux-mêmes suivant les lois des mathématiques
éternelles, Thèbes est circulaire et sa citadelle est carrée,
elle a sept portes comme le ciel magique et sa légende deviendra
bientôt l'épopée de l'occultisme et l'histoire prophétique, du
génie humain.
Toutes ces allégories mystérieuses, toutes ces traditions
savantes sont l'âme de la civilisation en Grèce, mais il ne faut
pas chercher l'histoire réelle des héros de ces poèmes ailleurs
que dans les transformations du symbolisme oriental apporté en
Grèce par des hiérophantes inconnus. Les grands hommes de ce
temps-là écrivaient seulement l'histoire des idées, et se
souciaient peu de nous initier aux misères humaines de
l'enfantement des empires. Homère aussi a marché dans cette voie;
[87] il met en oeuvre les dieux, c'est-à-dire les types immortels de
la pensée, et si le monde s'agite c'est une conséquence forcée du
froncement des sourcils de Jupiter. Si la Grèce porte le fer et
le feu en Asie, c'est pour venger les outrages de la science et
de la vertu sacrifiées à la volupté. C'est pour rendre l'empire
du monde à Minerve et à Junon, en dépit de cette molle Vénus qui
a perdu tous ceux qui l'ont trop aimée.
Telle est la sublime mission de la poésie: elle substitue les
dieux aux hommes, c'est-à-dire les causes aux effets et les
conceptions éternelles aux chétives incarnations des grandeurs
sur la terre. Ce sont les idées qui élèvent ou qui font tomber
les empires. Au fond de toute grandeur il y a une croyance, et
pour qu'une croyance soit poétique, c'est-à-dire créatrice, il
faut qu'elle relève d'une vérité. La véritable histoire digne
d'intéresser les sages, c'est celle de la lumière toujours
victorieuse des ténèbres. Une grande journée de ce soleil se
nomme une civilisation.
La fable de la toison d'or rattache la magie hermétique aux
initiations de la Grèce. Le bélier solaire dont il faut conquérir
la toison d'or pour être souverain du monde est la figure du
grand oeuvre. Le vaisseau des Argonautes construit avec les
planches des chênes prophétiques de Dodone, le vaisseau parlant,
c'est la barque des mystères d'Isis, l'arche des semences et de
la rénovation, le coffre d'Osiris, l'oeuf de la régénération
divine. Jason l'aventurier est l'initiable; ce n'est un héros que
par son audace, il a de l'humanité toutes les inconstances et
toutes les faiblesses, mais il emmène avec lui les
personnifications de toutes les forces. Hercule qui symbolise la
[88] force brutale ne doit point concourir à l'oeuvre, il s'égare en
chemin à la poursuite de ses indignes amours; les autres arrivent
au pays de l'initiation, dans la Colchide, où se conservaient
encore quelques-uns des secrets de Zoroastre; mais comment se
faire donner la clef de ces mystères? La science est encore une
fois trahie par une femme. Médée livre à Jason les arcanes du
grand oeuvre, elle livre le royaume et les jours de son père; car
c'est une loi fatale du sanctuaire occulte que la révélation des
secrets entraîne la mort de celui qui n'a pu les garder.
Médée apprend à Jason quels sont les monstres qu'il doit
combattre et de quelle manière il peut en triompher. C'est
d'abord le serpent ailé et terrestre, le fluide astral qu'il faut
surprendre et fixer; il faut lui arracher les dents et les semer
dans une plaine qu'on aura d'abord labourée en attelant à la
charrue les taureaux de Mars. Les dents du dragon sont les acides
qui doivent dissoudre la terre métallique préparée par un double
feu et par les forces magnétiques de la terre. Alors il se fait
une fermentation et comme un grand combat, l'impur est dévoré par
l'impur, et la toison brillante devient la récompense de
l'adepte.
Là se termine le roman magique de Jason; vient ensuite celui de
Médée, car dans cette histoire l'antiquité grecque a voulu
renfermer l'épopée des sciences occultes. Après la magie
hermétique vient la goétie, parricide, fratricide, infanticide,
sacrifiant tout à ses passions et ne jouissant jamais du fruit de
ses crimes. Médée trahit son père, comme Cham; assassine son
frère, comme Caïn. Elle poignarde ses enfants, elle empoisonne sa
[89] rivale et ne recueille que la haine de celui par qui elle voulait
être aimée. On peut s'étonner de voir que Jason maître de la
toison d'or n'en devienne pas plus sage, mais souvenons-nous
qu'il ne doit la découverte de ses secrets qu'à la trahison. Ce
n'est pas un adepte comme Orphée, c'est un ravisseur comme
Prométhée. Ce qu'il cherche ce n'est pas la science, c'est la
puissance et la richesse. Aussi mourra-t-il malheureusement, et
les propriétés inspiratrices et souveraines de la toison d'or ne
seront-elles jamais comprises que par les disciples d'Orphée.
Prométhée, la toison d'or, la Thébaïde, l'Iliade et l'Odyssée,
cinq grandes épopées toutes pleines des grands mystères de la
nature et des destinées humaines composent la Bible de l'ancienne
Grèce, monument immense, entassement de montagnes sur des
montagnes, de chefs-d'oeuvres sur des chefs-d'oeuvres, de formes
belles comme la lumière sur des pensées éternelles et grandes
comme la vérité!
Ce ne fut d'ailleurs qu'à leurs risques et périls que les
hiérophantes de la poésie initièrent les populations de la Grèce
à ces merveilleuses fictions conservatrices de la vérité. Eschyle
qui osa mettre en scène les luttes gigantesques, les plaintes
surhumaines et les espérances divines de Prométhée, le poète
terrible de la famille d'Oedipe, fut accusé d'avoir trahi et
profané les mystères, et n'échappa qu'avec peine à une sévère
condamnation. Nous ne pouvons maintenant comprendre toute
l'étendue de l'attentat du poëte. Son drame était une trilogie,
et l'on y voyait toute l'histoire symbolique de Prométhée.
Eschyle avait donc osé montrer au peuple assemblé Prométhée
délivré par Alcide et renversant Jupiter de son trône. La
[90] toute-puissance du génie qui a souffert et la victoire définitive
de la patience sur la force: c'était beau sans doute. Mais les
multitudes ne pouvaient-elles pas y voir les triomphes futurs de
l'impiété et de l'anarchie! Prométhée vainqueur de Jupiter ne
pouvait-il pas être pris pour le peuple affranchi un jour de ses
prêtres et de ses rois; et de coupables espérances
n'entraient-elles pas pour beaucoup dans les applaudissements
prodigués à l'imprudent révélateur?