Mais là ne s'arrêtent pas les secrets magiques de l'Oupnek'hat;

il en est un dernier que l'hiérophante ténébreux confie à ses

initiés, comme le grand et suprême arcane, et c'est, en effet,

l'ombre et l'inverse de ce grand secret de la haute magie.

Le grand arcane des vrais mages c'est l'absolu en morale, et par

conséquent eu direction des oeuvres et en liberté.

Le grand arcane de l'Oupnek'hat c'est l'absolu en immoralité, en

fatalité et en quiétisme mortel.

Voici comment s'exprime l'auteur du livre indien:

«Il est permis de mentir pour faciliter les mariages et pour

exalter les vertus d'un bramine ou les qualités d'une vache.

»Dieu s'appelle vérité, et en lui l'ombre et la lumière ne font

qu'un. Celui qui sait cela ne ment jamais, car s'il veut mentir

il fait de son mensonge une vérité.

[76] »Quelque péché qu'il commette, quelque mauvaise oeuvre qu'il

fasse, il n'est jamais coupable. Quand même il serait deux fois

parricide, quand même il tuerait un brahme initié aux mystères

des Védas, quelque chose qu'il commette enfin, sa lumière n'en

sera pas diminuée, car, dit Dieu, je suis l'âme universelle, en

moi sont le bien et le mal qui se corrigent l'un par l'autre.

Celui qui sait cela n'est jamais pécheur; il est universel comme

moi.» (_Oupnek'hat_, instruction 108, pages 35 et 92 du tome Ier

de la traduction d'Anquetil.)

De pareilles doctrines sont loin d'être civilisatrices, et

d'ailleurs l'Inde, en immobilisant sa hiérarchie sociale,

parquait l'anarchie dans les castes; la société ne vit que

d'échanges. Or l'échange est impossible quand tout appartient aux

uns et rien aux autres. A quoi servent les échelons sociaux dans

une prétendue civilisation où personne ne peut ni descendre ni

monter? Ici se montre enfin le châtiment tardif du fratricide,

châtiment qui enveloppe toute sa race et le condamne à mort.

Vienne une autre nation orgueilleuse et égoïste, elle sacrifiera

l'Inde, comme les légendes orientales racontent que Lamech a tué

Caïn. Malheur toutefois au meurtrier même de Caïn! disent les

oracles sacrés de la Bible.

[Illustration: YINX PANTOMORPHE. Vingt et unième Clé du Tuol

Égyptien primitif.]

[77]

CHAPITRE IV.

MAGIE HERMÉTIQUE.

SOMMAIRE.--Le dogme d'Hermès Trismégiste.--La magie

hermétique.--L'Égypte et ses merveilles.--Le patriarche Joseph et

sa politique.--Le Livre de Thot.--La table magique de Bembo.--La

clef des oracles.--L'éducation de Moïse.--Les magiciens de

Pharaon.--La pierre philosophale et le grand oeuvre.

C'est en Égypte que la magie se complète comme science

universelle et se formule en dogme parfait. Rien ne surpasse et

rien n'égale comme résumé de toutes les doctrines du vieux monde

les quelques sentences gravées sur une pierre précieuse par

Hermès et connues sous le nom de _table d'émeraude_; l'unité de

l'être et l'unité des harmonies, soit ascendantes, soit

descendantes, l'échelle progressive et proportionnelle du Verbe;

la loi immuable de l'équilibre et le progrès proportionnel des

analogies universelles, le rapport de l'idée au Verbe donnant la

mesure du rapport entre le créateur et le créé; les mathématiques

nécessaires de l'infini, prouvées par les mesures d'un seul coin

du fini; tout cela est exprimé par cette seule proposition du

grand hiérophante égyptien:

«Ce qui est supérieur est comme ce qui est inférieur, et ce qui

est en bas est comme ce qui est en haut pour former les

merveilles de la chose unique.»

Puis vient la révélation et la description savante de l'agent

créateur, du feu pantomorphe, du grand moyen de la puissance

occulte, de la lumière astrale en un mot.

[78] «Le soleil est son père, la lune est sa mère, le vent l'a porté

dans son ventre.»

Ainsi cette lumière est émanée du soleil, elle reçoit sa forme et

son mouvement régulier des influences de la lune, elle a

l'atmosphère pour réceptacle et pour prison.

«La terre est sa nourrice.»

C'est-à-dire qu'elle est équilibrée et mise en mouvement par la

chaleur centrale de la terre.

«C'est le principe universel, le TELESMA du monde.»

Hermès enseigne ensuite comment de cette lumière, qui est aussi

une force, on peut faire un levier et un dissolvant universel,

puis aussi un agent formateur et coagulateur.

Comment il faut tirer des corps où elle est latente, cette

lumière à l'état de feu, de mouvement, de splendeur, de gaz

lumineux, d'eau ardente, et enfin de terre ignée, pour imiter, à

l'aide de ces diverses substances, toutes les créations de la

nature.

La table d'émeraude, c'est toute la magie en une seule page.

Les autres ouvrages attribués à Hermès, tels que le _Pymandre_,

l'_Asclepius_, la _Minerve du monde_, etc., sont regardés

généralement par les critiques comme des productions de l'école

d'Alexandrie. Ils n'en contiennent pas moins les traditions

hermétiques conservées dans les sanctuaires de la théurgie. Les

doctrines d'Hermès ne sauraient être perdues pour qui connaît les

clefs du symbolisme. Les ruines de l'Égypte sont comme des pages

éparses avec lesquelles on peut encore, en les rassemblant,

reconstruire le livre entier, livre prodigieux dont les grandes

[79] lettres étaient des temples, dont les phrases étaient des Cités

toutes ponctuées d'obélisques et de sphinx!

La division même de l'Égypte était une synthèse magique; les noms

de ses provinces correspondaient aux figures des nombres sacrés:

le royaume de Sésostris se divisait en trois parties: la haute

Égypte ou la Thébaïde, figure du monde céleste et patrie des

extases; la basse Égypte, symbole de la terre; et l'Égypte

moyenne ou centrale, pays de la science et des hautes

initiations. Chacune de ces trois parties était divisée en dix

provinces appelées nomes, et placées sous la protection spéciale

d'un dieu. Ces dieux, au nombre de trente, groupés trois par

trois, exprimaient symboliquement toutes les conceptions du

ternaire dans la décade, c'est-à-dire la triple signification

naturelle, philosophique et religieuse des idées absolues

attachées primitivement aux nombres. Ainsi, la triple unité ou le

ternaire originel, le triple binaire ou le mirage du triangle,

qui forme l'étoile de Salomon; le triple ternaire ou l'idée tout

entière sous chacun de ses trois termes; le triple quaternaire,

c'est-à-dire le nombre cyclique des révolutions astrales, etc. La

géographie de l'Égypte, sous Sésostris, est donc un pantacle,

c'est-à-dire un résumé symbolique de tout le dogme magique de

Zoroastre, retrouvé et formulé d'une manière plus précise par

Hermès.

Ainsi, la terre égyptienne était un grand livre et les

enseignements de ce livre étaient répétés, traduits en peintures,

en sculpture, en architecture, dans toutes les villes et dans

tous les temples. Le désert même avait ses enseignements

éternels, et son Verbe de pierre s'asseyait carrément sur la base

[80] des pyramides, ces limites de l'intelligence humaine, devant

lesquelles médita pendant tant de siècles un sphinx colossal en

s'enfonçant lentement dans le sable. Maintenant sa tête, mutilée

par les âges, se dresse encore au-dessus de son tombeau, comme si

elle attendait pour disparaître qu'une voix humaine vienne

expliquer au monde nouveau le problème des pyramides.

L'Égypte est pour nous le berceau des sciences et de la sagesse;

car elle revêtit d'images, sinon plus riches, du moins plus

exactes et plus pures que celles de l'Inde, le dogme antique du

premier Zoroastre. L'art sacerdotal et l'art royal y formèrent

des adeptes par l'initiation, et l'initiation ne se renferma pas

dans les limites égoïstes des castes. On vit un esclave hébreu

s'initier lui-même et parvenir au rang de premier ministre, et

peut-être de grand hiérophante, car il épousa la fille d'un

prêtre égyptien, et l'on sait que le sacerdoce ne se mésalliait

jamais. Joseph réalisa en Égypte le rêve du communisme; il rendit

le sacerdoce et l'état seuls propriétaires, arbitres, par

conséquent, du travail et de la richesse. Il abolit ainsi la

misère, et fit de l'Égypte entière une famille patriarcale. On

sait que Joseph dut son élévation à sa science pour

l'interprétation des songes, science à laquelle les chrétiens de

nos jours, je dis même les chrétiens fidèles, refusent de croire,

tout en admettant que la Bible, où sont racontées les

merveilleuses divinations de Joseph, est la parole du

Saint-Esprit.

La science de Joseph n'était autre chose que l'intelligence des

rapports naturels qui existent entre les idées et les images,

entre le Verbe et ses figures. Il savait que pendant le sommeil,

[81] l'âme plongée dans la lumière astrale voit les reflets de ses

pensées les plus secrètes et même de ses pressentiments; il

savait que l'art de traduire les hiéroglyphes du sommeil est la

clef de la lucidité universelle; car tous les êtres intelligents

ont des révélations en songes.

La science hiéroglyphique absolue avait pour base un alphabet où

tous les dieux étaient des lettres, toutes les lettres des idées,

toutes les idées des nombres, tous les nombres des signes

parfaits.

Cet alphabet hiéroglyphique dont Moïse fit le grand secret de sa

kabbale, et qu'il reprit aux Égyptiens; car, suivant le Sepher

Jezirah, il venait d'Abraham: cet alphabet, disons-nous, est le

fameux livre de Thauth, soupçonné par Court de Gébelin de s'être

conservé jusqu'à nos jours sous la forme de ce jeu de cartes

bizarres qu'on appelle le _tarot_; mal deviné ensuite par

Eteilla, chez qui une persévérance de trente ans ne put suppléer

au bon sens et à la première éducation qui lui manquaient;

existant encore, en effet, parmi les débris des monuments

égyptiens, et dont la clef la plus curieuse et la plus complète

se trouve dans le grand ouvrage du père Kircher sur l'Égypte.

C'est la copie d'une table isiaque ayant appartenu au célèbre

cardinal Bembo. Cette table était de cuivre avec des figures

d'émail; elle a été malheureusement perdue; mais Kircher en donne

une copie exacte, et ce savant jésuite a deviné, sans pouvoir

toutefois pousser plus loin son explication, qu'elle contenait la

clef hiéroglyphique des alphabets sacrés.

Cette table est partagée en trois compartiments égaux; en haut

[82] les douze maisons célestes, en bas les douze stations laborieuses

de l'année, au centre les vingt et un signes sacrés correspondent

aux lettres.

Au milieu de la région centrale siége l'image d'IYNX,

pantomorphe, emblème de l'être universel correspondant au jod

hébraïque, la lettre unique dont se forment toutes les autres.

Autour d'IYNX on voit la triade ophionienne correspondant aux

trois lettres mères des alphabets égyptien et hébreu; à droite

les deux triades _ibimorphe_ et _sérapéenne_, à gauche la triade

_nephtéenne_ et celle d'_Hécate_, figures de l'actif et du

passif, du volatil et du fixe, du feu fécondant et de l'eau

génératrice. Chaque couple de triades, combiné avec le centre,

donne un septénaire; le centre lui-même en contient un. Ainsi les

trois septénaires donnent l'absolu numéral des trois mondes, et

le nombre complet des lettres primitives, auxquelles on ajoute un

signe complémentaire, comme aux neuf caractères des nombres, on

ajoute le zéro.

Les dix nombres et les vingt-deux lettres sont ce qu'on appelle

en kabbale les trente-deux voies de la science, et leur

description philosophique est le sujet du livre primitif et

révéré qu'on nomme le _Sepher Jezirah_, et qu'on peut trouver

dans la collection de Pistorius et ailleurs. L'alphabet de Thauth

n'est l'original de notre tarot que d'une manière détournée. Le

tarot que nous avons est d'origine juive et les types des figures

ne remontent pas plus haut que le règne de Charles VII. Le jeu de

cartes de Jacquemin Gringonneur est le premier tarot que nous

connaissions, mais les symboles qu'il reproduit sont de la plus

haute antiquité. Ce jeu fut un essai de quelque astrologue de ce

temps-là pour ramener le roi à la raison à l'aide de cette clef,

[83] des oracles dont les réponses, résultant de la combinaison variée

des signes, sont toujours exactes comme les mathématiques et

mesurées comme les harmonies de la nature. Mais il faut être déjà

bien raisonnable pour savoir se servir d'un instrument de science

et de raison; le pauvre roi, tombé en enfance, ne vit que des

jouets d'enfant dans les peintures de Gringonneur, et fit un jeu

de cartes des alphabets mystérieux de la kabbale.

[Illustration: Tableau explicatif de la table astronomique et

alphabétique dite de Bembo. (_Voir l'Ædipe de Kircher._)]

Moïse nous raconte qu'à leur sortie d'Égypte, les Israélites

emportèrent les vases sacrés des Égyptiens. Cette histoire est

allégorique, et le grand prophète n'eût pas encouragé son peuple

au vol. Ces vases sacrés, ce sont les secrets de la science

égyptienne que Moïse avait appris à la cour de Pharaon. Loin de

nous l'idée d'attribuer à la magie les miracles de cet homme

inspiré de Dieu; mais la Bible elle-même nous apprend que Jannès

et Mambrès, les magiciens de Pharaon, c'est-à-dire les grands

hiérophantes d'Égypte, accomplirent d'abord, par leur art, des

merveilles semblables aux siennes. Ainsi, ils changèrent des

baguettes en serpents et des serpents en baguettes, ce qui peut

s'expliquer par prestige ou fascination. Ils changèrent l'eau en

sang, ils firent paraître instantanément une grande quantité de

grenouilles, mais ils ne purent amener ni des mouches ni d'autres

insectes parasites, nous avons déjà dit pourquoi, et comment il

faut expliquer leur aveu lorsqu'ils se déclarèrent vaincus.

Moïse triompha et emmena les Israélites hors de la terre de

servitude. À cette époque, la vraie science se perdait en Égypte,

parce que les prêtres, abusant de la grande confiance du peuple,

[84] le laissaient croupir dans une abrutissante idolâtrie; là était

le grand écueil de l'ésotérisme. Il fallait voiler au peuple la

vérité sans la lui cacher; il fallait empêcher le symbolisme de

s'avilir en tombant dans l'absurde; il fallait entretenir dans

toute sa dignité et dans toute sa beauté première le voile sacré

d'Isis. C'est ce que le sacerdorce égyptien ne sut pas faire. Le

vulgaire imbécile prit pour des réalités vivantes les formes

hiéroglyphiques d'Osiris et d'Hermanubis. Osiris devint un boeuf,

et le savant Hermès un chien. Osiris, devenu boeuf, se promena

bientôt sous les oripeaux du boeuf Apis, et les prêtres

n'empêchèrent pas le peuple d'adorer une viande prédestinée à

leur cuisine.

Il était temps de sauver les saintes traditions. Moïse créa un

peuple nouveau, et lui défendit sévèrement le culte des images.

Malheureusement ce peuple avait déjà vécu avec les idolâtres, et

les souvenirs du boeuf Apis le poursuivaient dans le désert. On

sait l'histoire du veau d'or, que les enfants d'Israël ont

toujours adoré un peu. Moïse, cependant, ne voulut pas livrer à

l'oubli les hiéroglyphes sacrés, et il les sanctifia en les

consacrant au culte épuré du vrai Dieu. Nous verrons comment tous

les objets servant au culte de Jéhovah étaient symboliques, et

rappelaient les signes révérés de la révélation primitive.

Mais il faut en finir d'abord avec la gentilité et suivre, à

travers les civilisations païennes, l'histoire des hiéroglyphes

matérialisés et des anciens rites avilis.

[85]

CHAPITRE V.

MAGIE EN GRÈCE.

Sommaire.--La fable de la toison d'or.--Orphée, Amphion et

Cadmus.--Clef magique des poëmes d'Homère.--Eschyle révélateur

des mystères.--Dogme d'Orphée expliqué par la légende.--Les

oracles et les pythonisses.--Magie noire de Médée et de Circé.

Nous touchons à l'époque où les sciences exactes de la magie vont

se revêtir de leur forme naturelle: la beauté. Nous avons vu dans

le Sohar le prototype de l'homme se lever dans le ciel en se

mirant dans l'océan de l'Être. Cet homme idéal, cet ombre du Dieu

pantomorphe, ce fantôme viril de la forme parfaite ne restera pas

isolé. Une compagne va lui naître sous le doux ciel de

l'Héllénie. La Vénus céleste, Vénus chaste et féconde, la triple

mère des trois Grâces, sort à son tour, non plus des eaux

dormantes du chaos, mais des ondes vivantes et agitées de cet

archipel murmurateur de poésie où les îles pavoisées d'arbres

verts et de fleurs semblent être les vaisseaux des dieux.

Le septénaire magique des Chaldéens se change en musique sur les

sept cordes de la lyre d'Orphée. C'est l'harmonie qui défriche

les forêts et les déserts de la Grèce. Aux chants poétiques

d'Orphée, les rochers s'amollissent, les chênes se déracinent, et

les bêtes sauvages se soumettent à l'homme. C'est par une

semblable magie qu'Amphion bâtit les murs de Thèbes. La savante

Thèbes de Cadmus, la ville qui est un pantacle comme les sept

merveilles du monde, la cité de l'initiation. C'est Orphée qui a

[86] donné la vie aux nombres, c'est Cadmus qui a attaché la pensée

aux caractères. L'un a fait un peuple amoureux de toutes les

beautés, l'autre a donné à ce peuple une patrie digne de son

génie et de ses amours.

Dans les traditions de l'ancienne Grèce, nous voyons apparaître

Orphée parmi les héros de la toison d'or, ces conquérants

primitifs du grand oeuvre. La toison d'or, c'est la dépouille du

soleil, c'est la lumière appropriée aux usages de l'homme; c'est

le grand secret des oeuvres magiques, c'est l'initiation enfin,

que vont chercher en Asie les héros allégoriques de la toison

d'or. D'une autre part, Cadmus est un exilé volontaire de la

grande Thèbes d'Égypte. Il apporte en Grèce les lettres

primitives et l'harmonie qui les rassemble. Au mouvement de cette

harmonie, la ville typique, la ville savante, la nouvelle Thèbes

se bâtit d'elle-même, car la science est tout entière dans les

harmonies des caractères hiéroglyphiques, phonétiques et numéraux

qui se meuvent d'eux-mêmes suivant les lois des mathématiques

éternelles, Thèbes est circulaire et sa citadelle est carrée,

elle a sept portes comme le ciel magique et sa légende deviendra

bientôt l'épopée de l'occultisme et l'histoire prophétique, du

génie humain.

Toutes ces allégories mystérieuses, toutes ces traditions

savantes sont l'âme de la civilisation en Grèce, mais il ne faut

pas chercher l'histoire réelle des héros de ces poèmes ailleurs

que dans les transformations du symbolisme oriental apporté en

Grèce par des hiérophantes inconnus. Les grands hommes de ce

temps-là écrivaient seulement l'histoire des idées, et se

souciaient peu de nous initier aux misères humaines de

l'enfantement des empires. Homère aussi a marché dans cette voie;

[87] il met en oeuvre les dieux, c'est-à-dire les types immortels de

la pensée, et si le monde s'agite c'est une conséquence forcée du

froncement des sourcils de Jupiter. Si la Grèce porte le fer et

le feu en Asie, c'est pour venger les outrages de la science et

de la vertu sacrifiées à la volupté. C'est pour rendre l'empire

du monde à Minerve et à Junon, en dépit de cette molle Vénus qui

a perdu tous ceux qui l'ont trop aimée.

Telle est la sublime mission de la poésie: elle substitue les

dieux aux hommes, c'est-à-dire les causes aux effets et les

conceptions éternelles aux chétives incarnations des grandeurs

sur la terre. Ce sont les idées qui élèvent ou qui font tomber

les empires. Au fond de toute grandeur il y a une croyance, et

pour qu'une croyance soit poétique, c'est-à-dire créatrice, il

faut qu'elle relève d'une vérité. La véritable histoire digne

d'intéresser les sages, c'est celle de la lumière toujours

victorieuse des ténèbres. Une grande journée de ce soleil se

nomme une civilisation.

La fable de la toison d'or rattache la magie hermétique aux

initiations de la Grèce. Le bélier solaire dont il faut conquérir

la toison d'or pour être souverain du monde est la figure du

grand oeuvre. Le vaisseau des Argonautes construit avec les

planches des chênes prophétiques de Dodone, le vaisseau parlant,

c'est la barque des mystères d'Isis, l'arche des semences et de

la rénovation, le coffre d'Osiris, l'oeuf de la régénération

divine. Jason l'aventurier est l'initiable; ce n'est un héros que

par son audace, il a de l'humanité toutes les inconstances et

toutes les faiblesses, mais il emmène avec lui les

personnifications de toutes les forces. Hercule qui symbolise la

[88] force brutale ne doit point concourir à l'oeuvre, il s'égare en

chemin à la poursuite de ses indignes amours; les autres arrivent

au pays de l'initiation, dans la Colchide, où se conservaient

encore quelques-uns des secrets de Zoroastre; mais comment se

faire donner la clef de ces mystères? La science est encore une

fois trahie par une femme. Médée livre à Jason les arcanes du

grand oeuvre, elle livre le royaume et les jours de son père; car

c'est une loi fatale du sanctuaire occulte que la révélation des

secrets entraîne la mort de celui qui n'a pu les garder.

Médée apprend à Jason quels sont les monstres qu'il doit

combattre et de quelle manière il peut en triompher. C'est

d'abord le serpent ailé et terrestre, le fluide astral qu'il faut

surprendre et fixer; il faut lui arracher les dents et les semer

dans une plaine qu'on aura d'abord labourée en attelant à la

charrue les taureaux de Mars. Les dents du dragon sont les acides

qui doivent dissoudre la terre métallique préparée par un double

feu et par les forces magnétiques de la terre. Alors il se fait

une fermentation et comme un grand combat, l'impur est dévoré par

l'impur, et la toison brillante devient la récompense de

l'adepte.

Là se termine le roman magique de Jason; vient ensuite celui de

Médée, car dans cette histoire l'antiquité grecque a voulu

renfermer l'épopée des sciences occultes. Après la magie

hermétique vient la goétie, parricide, fratricide, infanticide,

sacrifiant tout à ses passions et ne jouissant jamais du fruit de

ses crimes. Médée trahit son père, comme Cham; assassine son

frère, comme Caïn. Elle poignarde ses enfants, elle empoisonne sa

[89] rivale et ne recueille que la haine de celui par qui elle voulait

être aimée. On peut s'étonner de voir que Jason maître de la

toison d'or n'en devienne pas plus sage, mais souvenons-nous

qu'il ne doit la découverte de ses secrets qu'à la trahison. Ce

n'est pas un adepte comme Orphée, c'est un ravisseur comme

Prométhée. Ce qu'il cherche ce n'est pas la science, c'est la

puissance et la richesse. Aussi mourra-t-il malheureusement, et

les propriétés inspiratrices et souveraines de la toison d'or ne

seront-elles jamais comprises que par les disciples d'Orphée.

Prométhée, la toison d'or, la Thébaïde, l'Iliade et l'Odyssée,

cinq grandes épopées toutes pleines des grands mystères de la

nature et des destinées humaines composent la Bible de l'ancienne

Grèce, monument immense, entassement de montagnes sur des

montagnes, de chefs-d'oeuvres sur des chefs-d'oeuvres, de formes

belles comme la lumière sur des pensées éternelles et grandes

comme la vérité!

Ce ne fut d'ailleurs qu'à leurs risques et périls que les

hiérophantes de la poésie initièrent les populations de la Grèce

à ces merveilleuses fictions conservatrices de la vérité. Eschyle

qui osa mettre en scène les luttes gigantesques, les plaintes

surhumaines et les espérances divines de Prométhée, le poète

terrible de la famille d'Oedipe, fut accusé d'avoir trahi et

profané les mystères, et n'échappa qu'avec peine à une sévère

condamnation. Nous ne pouvons maintenant comprendre toute

l'étendue de l'attentat du poëte. Son drame était une trilogie,

et l'on y voyait toute l'histoire symbolique de Prométhée.

Eschyle avait donc osé montrer au peuple assemblé Prométhée

délivré par Alcide et renversant Jupiter de son trône. La

[90] toute-puissance du génie qui a souffert et la victoire définitive

de la patience sur la force: c'était beau sans doute. Mais les

multitudes ne pouvaient-elles pas y voir les triomphes futurs de

l'impiété et de l'anarchie! Prométhée vainqueur de Jupiter ne

pouvait-il pas être pris pour le peuple affranchi un jour de ses

prêtres et de ses rois; et de coupables espérances

n'entraient-elles pas pour beaucoup dans les applaudissements

prodigués à l'imprudent révélateur?

Histoire de la magie · 第 6 / 38 段