dirigées;
4° L'instrument magnétique qui est le rhombus, espèce de jouet
d'enfant en bois creux qui tourne sur lui-même avec un ronflement
toujours croissant;
5° La raison des enchantements par les paroles et les noms
barbares;
6° La fin de l'oeuvre magique, qui est l'apaisement de
l'imagination et des sens, l'état de somnambulisme complet et la
parfaite lucidité.
Il résulte de cette révélation de l'ancien monde, que l'extase
[61] lucide est une application volontaire et immédiate de l'âme au
feu universel, ou plutôt à cette _lumière pleine d'images_ qui
_rayonne_, qui _parle_ et qui _s'enroule_ autour de tous les
objets et de tous les globes de l'univers.
Application qui s'opère par la persistance d'une volonté dégagée
des sens et affermie par une série d'épreuves.
C'était là le commencement de l'initiation magique.
L'adepte, parvenu à la lecture immédiate dans la lumière,
devenait voyant ou prophète; puis, ayant mis sa volonté en
communication avec cette lumière, il apprenait à la diriger comme
on dirige la pointe d'une flèche; il envoyait à son gré le
trouble ou la paix dans les âmes, communiquait à distance avec
les autres adeptes, s'emparait enfin de cette force représentée
par le lion céleste.
C'est ce que signifient ces grandes figures assyriennes qui
tiennent sous leurs bras des lions domptés.
C'est la lumière astrale qui est représentée par ces gigantesques
sphinx, ayant des corps de lions et des têtes de mages.
La lumière astrale, devenue l'instrument de la puissante magique,
est le glaive d'or de Mithra qui immole le taureau sacré.
C'est la flèche de Phoebus qui perce le serpent Python.
Reconstruisons maintenant en esprit ces grandes métropoles de
l'Assyrie, Babylone et Ninive, remettons à leur place ces
colosses de granit, rebâtissons ces temples massifs, portés par
des éléphants ou par des sphinx, relevons ces obélisques
au-dessus desquels planent des dragons aux yeux étincelants et
aux ailes étendues.
[62] Le temple et le palais dominent ces entassements de merveilles;
là se tiennent cachées en se révélant sans cesse par des miracles
les deux divinités visibles de la terre, le sacerdoce et la
royauté.
Le temple, au gré des prêtres, s'entoure de nuages ou brille de
clartés surhumaines; les ténèbres se font parfois pendant le
jour, parfois aussi la nuit s'illumine; les lampes du temple
s'allument d'elles-mêmes, les dieux rayonnent, on entend gronder
la foudre, et malheur à l'impie qui aurait attiré sur sa tête la
malédiction des initiés! Le temple protége le palais, et les
serviteurs du roi combattent pour la religion des mages; le roi
est sacré, c'est le dieu de la terre, on se prosterne lorsqu'il
passe, et l'insensé qui oserait sans ordre franchir le seuil de
son palais, serait immédiatement frappé de mort!
Frappé de mort sans massue et sans glaive, frappé par une main
invisible, tué par la foudre, terrassé par le feu du ciel! Quelle
religion et quelle puissance! quelles grandes ombres que celles
de Nemrod, de Bélus et de Sémiramis! Que pouvaient donc être
avant les cités presque fabuleuses, où ces immenses royautés
trônèrent autrefois, les capitales de ces géants, de ces
magiciens, que les traditions confondent avec les anges et
nomment encore les fils de Dieu et les princes du ciel! Quels
mystères dorment dans les tombeaux des nations; et ne sommes-nous
pas des enfants lorsque, sans prendre la peine d'évoquer ces
effrayants souvenirs, nous nous applaudissons de nos lumières et
de nos progrès!
Dans son _livre sur la magie_, M. Du Potet avance, avec une
certaine crainte, qu'on peut, par une puissante émission de
[63] fluide magnétique, foudroyer un être vivant[3].
[Note 3: Du Potet, _la Magie dévoilée_, ou Principes de science
occulte, 1852, 1 vol. in-4.]
La puissance magique s'étend plus loin, mais il ne s'agit pas
seulement du prétendu fluide magnétique. C'est la lumière astrale
tout entière, c'est l'élément de l'électricité et de la foudre,
qui peut être mise au service de la volonté humaine; et que
faut-il faire pour acquérir cette formidable puissance? Zoroastre
vient de nous le le dire: il faut connaître ces lois mystérieuses
de l'équilibre qui asservissent à l'empire du bien les puissances
mêmes du mal; il faut avoir purifié son corps par les saintes
épreuves, lutté contre les fantômes de l'hallucination et saisi
corps à corps la lumière, comme Jacob dans sa lutte avec l'ange;
il faut avoir dompté ces chiens fantastiques qui aboient dans les
rêves; il faut, en un mot, pour nous servir de l'expression si
énergique de l'oracle, avoir entendu parler la lumière. Alors on
est maître, alors on peut la diriger, comme Numa, contre les
ennemis des saints mystères; mais si l'on n'est pas parfaitement
pur, si la domination de quelque passion animale vous soumet
encore aux fatalités des tempêtes de la vie, on se brûle aux feux
qu'on allume, on est la proie du serpent qu'on déchaîne, et l'on
périra foudroyé comme Tullus Hostilius.
Il n'est pas conforme aux lois de la nature que l'homme puisse
être dévoré par les bêtes sauvages. Dieu l'a armé de puissance
pour leur résister; il peut les fasciner du regard, les
gourmander avec la voix, les arrêter d'un signe,... et nous
voyons, en effet, que les animaux les plus féroces redoutent la
[64] fixité du regard de l'homme, et semblent tressaillir à sa voix.
Les projections de la lumière astrale les paralysent et les
frappent de crainte. Lorsque Daniel fut accusé de fausse magie et
d'imposture, le roi de Babylone le soumit, ainsi que ses
accusateurs, à l'épreuve des lions. Les animaux n'attaquent
jamais que ceux qui les craignent ou ceux dont eux-mêmes ils ont
peur. Un homme intrépide et désarmé ferait certainement reculer
un tigre par le magnétisme de son regard.
Les mages se servaient de cet empire, et les souverains de
l'Assyrie avaient dans leurs jardins des tigres soumis, des
léopards dociles et des lions apprivoisés. On en nourrissait
d'autres dans les souterrains des temples pour servir aux
épreuves de l'initiation. Les bas-reliefs symboliques en font
foi; ce ne sont que luttes d'hommes et d'animaux, et toujours on
voit l'adepte couvert du vêtement sacerdotal les dominer du
regard et les arrêter d'un geste de la main. Plusieurs de ces
représentations sont symboliques sans doute, quand les animaux
reproduisent quelques-unes des formes du sphinx; mais il en est
d'autres où l'animal est représenté au naturel et où le combat
semble être la théorie d'un véritable enchantement.
La magie est une science dont on ne peut abuser sans la perdre et
sans se perdre soi-même. Les souverains et les prêtres du monde
assyrien étaient trop grands pour ne pas être exposés à se briser
si jamais ils tombaient; ils devinrent orgueilleux et ils
tombèrent. La grande époque magique de la Chaldée est antérieure
aux règnes de Sémiramis et de Ninus. A cette époque déjà la
religion se matérialise et l'idolâtrie commence à triompher. Le
[65] culte d'Astarté succède à celui de la Vénus céleste, la royauté
se fait adorer sous les noms de Baal et de Bel ou Bélus.
Sémiramis abaisse la religion au-dessous de la politique et des
conquêtes, et remplace les vieux temples mystérieux par de
fastueux et indiscrets monuments; l'idée magique toutefois domine
encore les sciences et les arts, et imprime aux merveilleuses
constructions de cette époque un caractère inimitable de force et
de grandeur. Le palais de Sémiramis était une synthèse bâtie et
sculptée de tout le dogme de Zoroastre. Nous en reparlerons
lorsque nous expliquerons le symbolisme de ces sept
chefs-d'oeuvre de l'antiquité, qu'on appela les merveilles du
monde.
Le sacerdoce s'était fait plus petit que l'empire, en voulant
matérialiser sa propre puissance; l'empire en tombant devait
l'écraser, et ce fut ce qui arriva sous l'efféminé Sardanapale.
Ce prince, amoureux de luxe et de mollesse, avait fait de la
science des mages une de ses prostituées. A quoi bon la puissance
d'opérer des merveilles si elle ne donne pas du plaisir?
Enchanteurs, forcez l'hiver à donner des roses; augmentez la
saveur du vin; employez votre empire sur la lumière à faire
resplendir la beauté des femmes comme celle des divinités! On
obéit et le roi s'enivre. Cependant la guerre se déclare,
l'ennemi s'avance.... Qu'importe l'ennemi au lâche qui jouit et
qui dort? Mais c'est la ruine, c'est l'infamie, c'est la mort!...
la mort! Sardanapale ne la craint pas, il croit que c'est un
sommeil sans fin; mais il saura bien se soustraire aux travaux et
aux affronts de la servitude... La nuit suprême est arrivée; le
vainqueur est aux portes, la ville ne peut plus résister; demain
c'en est fait du royaume d'Assyrie.... Le palais de Sardanapale
[66] s'illumine, et il rayonne de si merveilleuses splendeurs qu'il
éclaire toute la ville consternée. Sur des amas d'étoffes
précieuses, de pierreries et de vases d'or, le roi fait sa
dernière orgie. Ses femmes, ses favoris, ses complices, ses
prêtres avilis l'entourent; les clameurs de l'ivresse se mêlent
au bruit de mille instruments, les lions apprivoisés rugissent,
et une fumée de parfums sortant des souterrains du palais en
enveloppe déjà toutes les constructions d'un épais nuage. Des
langues de flamme percent déjà les lambris de cèdre;... les
chants d'ivresse vont faire place aux cris d'épouvante et aux
râles de l'agonie.... Mais la magie qui n'a pu, entre les mains
de ses adeptes dégradés, conserver l'empire de Ninus, va du moins
mêler ses merveilles aux terribles souvenirs de ce gigantesque
suicide. Une clarté immense et sinistre telle que n'en avaient
jamais vu les nuits de Babylone, semble repousser tout à coup et
élargir la voûte du ciel.... Un bruit semblable à celui de tous
les tonnerres éclatant ensemble ébranle la terre et secoue la
ville, dont les murailles tombent.... La nuit profonde redescend;
le palais de Sardanapale n'existe plus, et demain ses vainqueurs
ne trouveront plus rien de ses richesses, de son cadavre et de
ses plaisirs.
Ainsi finit le premier empire d'Assyrie et la civilisation faite
par le vrai Zoroastre. Ici finit la magie proprement dite, et
commence le règne de la kabbale. Abraham, en sortant de la
Chaldée, en a emporté les mystères. Le peuple de Dieu grandit en
silence, et nous trouverons bientôt Daniel aux prises avec les
misérables enchanteurs de Nabuchodonosor et de Balthazar[4].
[Note 4: Suivant Suldas, Cedrénus et la chronique d'Alexandrie,
ce fut Zoroastre lui-même qui, assiégé dans son palais, se fit
disparaître tout à coup avec tous ses secrets et toutes ses
richesses dans un immense éclat de tonnerre. En ce temps-là, tout
roi qui exerçait la puissance divine passait pour une incarnation
de Zoroastre, et Sardanapale se fit une apothéose de son bûcher.]
[Illustration: MYSTÈRE DE L'ÉQUILIBRE UNIVERSEL Suivant les
Mythologies Indienne et Japonaise]
[67]
CHAPITRE III.
MAGIE DANS L'INDE.
SOMAIRE.--Dogme des gymnosophistes.--La trimourti et les
Avatars.--Singulière manifestation de l'esprit
prophétique.--Influence du faux Zoroastre sur le mysticisme
indien.--Antiquités religieuses des Védas.--Magie des brahmes et
des faquirs.--Leurs livres et leurs oeuvres.
L'Inde, que la tradition kabbalistique nous dit avoir été peuplée
par les descendants de Caïn, et où se retirèrent plus tard les
enfants d'Abraham et de Céthurah, l'Inde est par excellence le
pays de la goétie et des prestiges. La magie noire s'y est
perpétuée avec les traditions originelles du fratricide rejeté
par les puissants sur les faibles, continué par les castes
oppressives et expié par les parias.
On peut dire de l'Inde qu'elle est la savante mère de toutes les
idolâtries. Les dogmes de ses gymnosophistes seraient les clefs
de la plus haute sagesse, si elles n'ouvraient encore mieux les
portes de l'abrutissement et de la mort. L'étonnante richesse du
symbolisme indien ferait presque supposer qu'il est antérieur à
tous les autres, tant il y a d'originalité primitive dans ses
poétiques conceptions; mais c'est un arbre dont le serpent
infernal semble avoir mordu la racine. La déification du diable
[68] contre laquelle nous avons déjà énergiquement protesté, s'y étale
dans toute son impudeur. La terrible trimourti des brahmes se
compose d'un créateur, d'un destructeur et d'un réparateur. Leur
Addha-Nari, qui figure la divinité mère ou la nature céleste, se
nomme aussi _Bowhanie_, et les tuggs ou étrangleurs lui offrent
des assassinats. Vichnou le réparateur ne s'incarne guère que
pour tuer un diable subalterne qui renaît toujours, puisqu'il est
favorisé par Rutrem ou Shiva, le dieu de la mort. On sent que
Shiva est l'apothéose de Caïn, mais rien dans toute cette
mythologie ne rappelle la douceur d'Abel. Ses mystères toutefois
sont d'une poésie grandiose, ses allégories d'une singulière
profondeur. C'est la kabbale profanée; aussi, loin de fortifier
l'âme en la rapprochant de la suprême sagesse, le brahmanisme la
pousse et la fait tomber avec des théories savantes dans les
gouffres de la folie.
C'est à la fausse kabbale de l'Inde que les gnostiques
empruntèrent leurs rêves tour à tour horribles et obscènes. C'est
la magie indienne qui, se présentant tout d'abord avec ses mille
difformités sur le seuil des sciences occultes, épouvante les
esprits raisonnables et provoque les anathèmes de toutes les
Églises sensées. C'est cette science fausse et dangereuse, qui,
trop souvent confondue par les ignorants et les demi-savants avec
la vraie science, leur a fait envelopper tout ce qui porte le nom
d'occultisme dans un anathème auquel celui même qui écrit ces
pages a souscrit énergiquement lorsqu'il n'avait pas trouvé
encore la clef du sanctuaire magique. Pour les théologiens des
Védas, Dieu ne se manifeste que dans la force. Tout progrès et
[69] toute révélation sont déterminés par une victoire. Vichnou
s'incarne dans les monstrueux léviathans de la mer et dans les
sangliers énormes qui façonnent la terre primitive à coup de
boutoirs.
C'est une merveilleuse genèse du panthéisme, et pourtant dans les
auteurs de ces fables, quel somnambulisme lucide! Le nombre dix
des Avatars correspond à celui des Séphirots de la kabbale.
Vichnou revêt successivement trois formes animales, les trois
formes élémentaires de la vie, puis il se fait sphinx, et
apparaît enfin sous la figure humaine; il est brahme alors et
sous les apparences d'une feinte humilité il envahit toute la
terre; bientôt il se fait enfant pour être l'ange consolateur des
patriarches, il devient guerrier pour combattre les oppresseurs
du monde, puis il incarne la politique pour l'opposer à la
violence, et semble quitter la forme humaine pour se donner
l'agilité du singe. La politique et la violence se sont usées
réciproquement, le monde attend un rédempteur intellectuel et
moral. Vichnou s'incarne dans Chrisna; il apparaît proscrit dans
son berceau près duquel veille un âne symbolique; on l'emporte
pour le soustraire à ses assassins, il grandit et prêche une
doctrine de miséricorde et de bonnes oeuvres. Puis il descend aux
enfers, enchaîne le serpent infernal et remonte glorieux au ciel;
sa fête annuelle est au mois d'août sous le signe de la Vierge.
Quelle étonnante intuition des mystères du christianisme! et
combien ne doit-elle pas sembler extraordinaire, si l'on pense
que les livres sacrés de l'Inde ont été écrits plusieurs siècles
avant l'ère chrétienne. A la révélation de Chrisna succède celle
de Bouddha, qui réunit ensemble la religion la plus pure et la
[70] plus parfaite philosophie. Alors le bonheur du monde est consommé
et les hommes n'ont plus à attendre que la dixième et dernière
incarnation, lorsque Vichnou reviendra sous sa propre figure
conduisant le cheval du dernier jugement, ce cheval terrible dont
le pied de devant est toujours levé et qui brisera le monde
lorsque ce pied s'abaissera.
Nous devons reconnaître ici les nombres sacrés et les calculs
prophétiques des mages. Les gymnosophistes et les initiés de
Zoroastre ont puisé aux mêmes sources,... mais c'est le faux
Zoroastre, le Zoroastre noir qui est resté le maître de la
théologie de l'Inde: les derniers secrets de cette doctrine
dégénérée, sont le panthéisme, et par suite le matérialisme
absolu, sous les apparences d'une négation absolue de la matière.
Mais qu'importe qu'on matérialise l'esprit ou qu'on spiritualise
la matière, dès qu'on affirme l'égalité et même l'identité de ces
deux termes? La conséquence de ce panthéisme est la destruction
de toute morale: il n'y a plus ni crimes ni vertus dans un monde
où tout est Dieu.
On doit comprendre d'après ces dogmes l'abrutissement progressif
des brahmes dans un quiétisme fanatique, mais ce n'est pas encore
assez; et leur grand rituel magique, le livre de l'occultisme
indien, l'_Oupnek'hat_, leur enseigne les moyens physiques et
moraux de consommer l'oeuvre de leur hébétement et d'arriver par
degrés à la folie furieuse que leurs sorciers appellent l'_état
divin_. Ce livre de l'Oupnek'hat est l'ancêtre de tous les
grimoires, et c'est le monument le plus curieux des antiquités de
la goétie.
Ce livre est divisé en _cinquante sections_: c'est une ombre
mêlée d'éclairs. On y trouve des sentences sublimes et des
[71] oracles de mensonge. Tantôt on croirait lire l'évangile de saint
Jean, lorsqu'on trouve, par exemple, dans les sections onzième et
quarante-huitième:
«L'ange du feu créateur est la parole de Dieu.
»La parole de Dieu a produit la terre et les végétaux qui en
sortent et la chaleur qui les mûrit.
»La parole du Créateur est elle-même le Créateur, et elle en est
le fils unique.»
Tantôt ce sont des rêveries dignes des hérésiarques les plus
extravagants:
«La matière n'étant qu'une apparence trompeuse, le soleil, les
astres, les éléments eux-mêmes sont des génies, les animaux sont
des démons et l'homme un pur esprit trompé par les apparences des
corps.»
Mais nous sommes suffisamment édifiés sur le dogme, venons au
rituel magique des enchanteurs indiens.
«Pour devenir Dieu il faut retenir son haleine.
»C'est-à-dire l'attirer aussi longtemps qu'on le pourra et s'en
gonfler pleinement.
»En second lieu, la garder aussi longtemps qu'on le pourra et
prononcer quarante fois en cet état le nom divin AUM.
»Troisièmement, expirer aussi longuement que possible en envoyant
mentalement son souffle à travers les cieux se rattacher à
l'éther universel.
»Dans cet exercice, il faut se rendre comme aveugle et sourd, et
immobile comme un morceau de bois.
»Il faut se poser sur les coudes et sur les genoux, le visage
tourné vers le nord.
»Avec un doigt on ferme une aile du nez, par l'autre on attire
l'air, puis on la ferme avec un doigt en pensant que Dieu est le
créateur, qu'il est dans tous les animaux, dans la fourmi comme
dans l'éléphant: on doit rester enfoncé dans ces pensées.
[72] »D'abord on dit _Aum_ douze fois; et pendant chaque aspiration il
faut dire _Aum_ quatre-vingts fois, puis autant de fois qu'il est
possible...
»Faites tout cela pendant trois mois, sans crainte, sans paresse,
mangeant et dormant peu; au quatrième mois les dévas se font voir
à vous; au cinquième vous aurez acquis toutes les qualités des
dévatas; au sixième vous serez sauvé, vous serez devenu Dieu.»
Il est évident qu'au sixième mois, le fanatique assez imbécile
pour persévérer dans une semblable pratique sera mort ou fou.
S'il résiste à cet exercice de soufflet mystique, l'Oupnek'hat,
qui ne veut pas le laisser en si beau chemin, va le faire passer
à d'autres exercices.
«Avec le talon bouchez l'anus, puis tirez l'air de bas en haut du
côté droit, faites-le tourner trois fois autour de la seconde
région du corps; de là faites-le parvenir au nombril, qui est la
troisième; puis à la quatrième, qui est le milieu du coeur; puis
à la cinquième, qui est la gorge; puis à la sixième, qui est
l'intérieur du nez, entre les deux sourcils; là retenez le vent:
il est devenu le souffle de l'âme universelle.»
Ceci nous semble être tout simplement une méthode de se
magnétiser soi-même et de se donner par la même occasion quelque
congestion cérébrale.
«Alors, continue l'auteur de l'Oupnek'hat, pensez au grand _Aum_,
qui est le nom du Créateur, qui est la voix universelle, la voix
[73] pure et indivisible qui remplit tout; cette voix est le Créateur
même; elle se fait entendre au contemplateur de dix manières. Le
premier son est comme la voix d'un petit moineau; le deuxième est
le double du premier; le troisième est comme le son d'une
cymbale; le quatrième comme le murmure d'un gros coquillage; le
cinquième est comme le chant de la vînâ (espèce de lyre
indienne); le sixième comme le son de l'instrument qu'on appelle
tal; le septième ressemble au son d'une flûte de bacabou posée
près de l'oreille; le huitième au son de l'instrument pakaoudj,
frappé avec la main; le neuvième au son d'une petite trompette,
et le dixième au son du nuage qui rugit et qui fait _dda, dda,
dda_!...
»À chacun de ces sons le contemplateur passe par différents
états, jusqu'au dixième où il devient Dieu.
»Au premier, les poils de tout son corps se dressent.
»Au second, ses membres sont engourdis.
»Au troisième, il ressent dans tous ses membres la fatigue qui
suit les jouissances de l'amour.
»Au quatrième, la tête lui tourne, il est comme ivre.
»Au cinquième, l'_eau de la vie_ reflue dans son cerveau.
»Au sixième, cette eau descend en lui et il s'en nourrit.
»Au septième, il devient maître de la vision, il voit au dedans
des coeurs, il entend les voix les plus éloignées.
»Au neuvième, il se sent assez subtil pour se transporter où il
veut, et, comme les anges, tout voir sans être vu.
»Au dixième, il devient la voix universelle et indivisible, il
[74] est le grand créateur, l'être éternel, exempt de tout, et, devenu
le repos parfait, il distribue le repos au monde.»
Il faut remarquer, dans cette page si curieuse, la description
complète des phénomènes du somnambulisme lucide mêlée à une
théorie complète de magnétisme solitaire. C'est l'art de se
mettre en extase par la tension de la volonté et la fatigue du
système nerveux.
Nous recommandons aux magnétistes l'étude approfondie des
mystères de l'Oupnek'hat.
L'emploi gradué des narcotiques et l'usage d'une gamme de disques
coloriés produit des effets analogues à ceux que décrit le
sorcier indien, et M. Ragon en a donné la recette dans son _Livre
de la maçonnerie occulte_, faisant suite à l'orthodoxie
maçonnique, page 499.
L'Oupnek'hat donne un moyen plus simple de perdre connaissance et
d'arriver à l'extase: c'est de regarder des deux yeux le bout de
son nez et de rester dans cette posture, ou plutôt dans cette
grimace, jusqu'à la convulsion du nerf optique.
Toutes ces pratiques sont douloureuses et dangereuses autant que
ridicules, et nous ne les conseillons à personne; mais nous ne
doutons pas qu'elles ne produisent effectivement, dans un espace
de temps plus ou moins long, suivant la sensibilité des sujets,
l'extase, la catalepsie, et même l'évanouissement léthargique.
Pour se procurer des visions, pour arriver aux phénomènes de la
seconde vue, il faut se mettre dans un état qui tient du sommeil,
de la mort et de la folie. C'est en cela surtout que les Indiens
sont habiles, et c'est à leurs secrets peut-être qu'il faut
rapporter les facultés étranges de certains _médiums_ américains.
[75] On pourrait définir la magie noire l'art de se procurer et de
procurer aux autres une folie artificielle. C'est aussi par
excellence la science des empoisonnements. Mais ce que tout le
monde ne sait pas, et ce que M. Dupotet, parmi nous, a le premier
découvert, c'est qu'on peut tuer par congestion ou par
soustraction subite de lumière astrale, lorsque, par une série
d'exercices presque impossibles, semblables à ceux que décrit le
sorcier indien, on a fait de son propre appareil nerveux assoupli
à toutes les tensions et à toutes les fatigues, une sorte de pile
galvanique vivante, capable de condenser et de projeter avec
force cette lumière qui enivre et qui foudroie.