Le roi Richard vint à Chambrais[881], où il dîna chez Jean

[1194 Le Roux, de là il se rendit, cette même nuit, à Laigle[882]. Le

lendemain il alla à Tubœuf[883], et, au mépris du roi de France, il fit

entrer dans Verneuil[884] des chevaliers, des sergents et des

arbalétriers, qui le défendirent vaillamment. Jusqu'à ce moment Verneuil

avait été défendu par sire Guillaume de Mortemer[885], qui s'y était

bravement comporté, étant nuit et jour aux créneaux, d'où il faisait

tirer des carreaux enflammés sur l'ost du roi de France. Sire Pierre de

la Rivière sortait souvent du château, et, monté sur un cheval de

Lombardie, allait à Tubœuf auprès du roi et savait rentrer au château

sans se laisser prendre [10490].

Le roi, qui était fort habile, fit tant qu'il ferma les passages par où

les vivres arrivaient au roi de France, et par suite celui-ci dut lever

le siège[886]. Il n'était pas encore bien loin que le roi Richard entra

dans Verneuil lance baissée. Jamais on ne vit joie comparable à celle

que firent les défenseurs du château et Richard lorsqu'ils se

rencontrèrent. Le roi ne cessait de les baiser un à un et de leur faire

des promesses. Son armée s'accrut alors à tel point que plus de vingt

mille de ses gens durent se loger hors la ville. Il divisa l'ost en deux

parties et se dirigea vers Beaumont-le-Roger[887] [10515].

Le comte Jean mit le siège devant Évreux, qu'il prit le lendemain de son

arrivée[888]. Quand Richard eut pris Beaumont, quis'était soulevé contre

lui, il fit brûler et abattre la tour[889]. Puis il se rendit à Évreux

[10525] et mit garnison dans le château. De là il s'en vint à

Pont-de-l'Arche, dont il fit promptement refaire le pont ; sous Elbeuf,

en aval, il fortifia la roche d'Orival[890]. Ensuite il alla à

Vaudreuil[891] [10534], où le roi de France vint d'un autre côté. Ils

convinrent d'une entrevue, mais les Français firent une chose indigne,

car, tandis que les rois conféraient, ils continuèrent à miner le

château jusqu'à ce qu'ils l'eurent abattu. Ce fut une trahison couarde.

Quand le roi entendit le mur s'écrouler, il jura « par les jambes Dieu »

qu'il y aurait encore à cette occasion des selles renversées[892]

[10546].

Le roi de France parti, Richard se mit à réparer le château. Il reçut de

nombreux renforts d'Angleterre, de Gascogne, de Poitou, du Maine,

d'Anjou et d'ailleurs. Alors commença la grande guerre où les Français

eurent le dessous. Il fit tant qu'il ne tarda pas à recouvrer une grande

partie de ses châteaux. Ce serait trop long à conter par le menu, mais

il est juste qu'on entende comment il fit à Portejoie[893] le pont par

lequel ses gens passèrent outre-Seine et comment il fortifia l'île

d'Andeli, d'où il commandait toute la marche[894], et comment les deux

armées se trouvèrent près l'une de l'autre à Vendôme[895] [10582]. Le

roi de France, ayant appris que le roi d'Angleterre se préparait à le

jeter hors de sa terre, s'empressa de s'en aller sans avertir ses gens.

Ceux-ci le voyant partir en firent autant. Nos gens s'armèrent et se

mirent à leur poursuite. Le roi Richard commanda au Maréchal de veiller

sur sa propre personne et d'empêcher les hommes de courir en

désordre[896]. Puis il chargea lui-même à la tête de ses escadrons. On

aurait peine à conter le riche butin dont les Français les gratifièrent,

pavillons, étoffes d'écarlate et de soie, vaisselle, argent monnayé,

chevaux, palefrois, etc. Mais je vous assure que le Maréchal ni les

siens ne songèrent pas au gain, s'occupant uniquement de garder l'ost. A

son retour de la poursuite, le roi rencontra le Maréchal, et l'engagea à

revenir sur ses pas. « Car, » dit-il, « je vois bien que ceux qui

fuient[897] n'ont pas envie de faire volte-face. — Je ne retournerai pas

encore, » répondit le Maréchal, « car nos gens sont encore en

chasse[898], et si nous retournions, les Français qui ne vous aiment

guère pourraient bien se jeter sur eux. » Il attendit donc que tous les

coureurs fussent revenus, et, les ayant fait mettre devant lui, il

chevaucha derrière eux, faisant l'arrière-garde [10662].

Le soir, chacun se vantait de son butin et de ses exploits. « Le

Maréchal l'a mieux fait que vous tous, » dit le roi. « C'est lui qui

nous eût secourus au besoin, et c'est pourquoi j'estime qu'il a fait

plus que nous tous. Quand on a une bonne réserve, on ne craint pas ses

ennemis » [10676].

Après ces événements, le roi partit de Normandie pour aller assiéger

Vierzon[899], où il fit un butin considérable. On sait qui y entra le

premier. Le Maréchal y fut avec lui. Le roi Richard l'envoya au comte de

Flandres[900], au comte Renaut de Boulogne, fils du comte de Dammartin,

qui devinrent ses hommes, ayant à se plaindre de l'orgueil du roi de

France[901].

Celui-ci en fut très affligé[902]. Il eut une entrevue avec le roi

d'Angleterre entre Vernon et Boutavant[903] [10703]. Le roi d'Angleterre

s'y rendit accompagné des comtes de Boulogne et de Flandre. Le roi de

France s'en montra fort irrité. « Sire, » dit-il à Richard, « où

menez-vous ces gens-là ? C'est avec vous seul que j'ai pris rendez-vous.

— Sire, » répondit le roi d'Angleterre, « vous leur enlevez leur terre

aussi bien qu'à moi. Ils sont mes empris[904], et sachez bien que vous

aurez la guerre tant que vous nous prendrez nos terres. » Le roi de

France partit plein de colère[905]. De leur côté, les deux comtes

prirent congé du roi Richard et s'en allèrent en leur terre, pour se

préparer à la guerre [10744].

Le roi d'Angleterre choisit parmi ses meilleurs chevaliers ceux qu'il

voulait envoyer aux comtes[906]. Il désigna en premier lieu Guillaume le

Maréchal, qui ne se faisait jamais prier quand ils'agissait d'une

entreprise utile, Pierre de Préaux[907] vaillant chevalier, sire Alain

Basset[908] et sire Jean le Maréchal[909] [10763]. Les comtes les

reçurent à grande joie. Le comte de Flandre se mit en marche à la tête

d'une grande armée, et menant avec lui ses fières communes, pour

reprendre un château[910] que lui avait en levé celui qui savait l'art

d'acquérir facilement les châteaux[911]. Le roi de France partit

aussitôt avec des troupes nombreuses pour aller au secours de la place.

Le comte tint conseil avec ses barons. Ceux du pays furent d'avis de

faire des lices avec les chars que les gens des communes avaient amenés

en grand nombre. On met trait au dedans les gens des communes, et les

chevaliers iraient au dehors jouter avec le roi de France à la grâce de

Dieu [1 081 0].

Le Maréchal fut d'un avis contraire. Il lui parut que ce serait

faiblesse d'agir ainsi. Par lui, il ne compterait ni sur les communes ni

sur aucune fortification, mais on irait livrer bataille en plein champ,

sans pensée de retraite. On rangerait les chars devant la ville pour

empêcher les assiégés de sortir et d'attaquer les communes, et le

lendemain on se présenterait en ordre de bataille pour attendre l'ennemi

en plein champ [10840].

Tous les hauts hommes qui se trouvaient là donnèrent leur assentiment à

l'avis du Maréchal et le louèrent grandement. Ce fut un grand honneur

pour lui, qui n'était pas de leur terre [10852]. Le lendemain, selon ce

qui avait été décidé sur l'avis du Maréchal, les chevaliers en armes et

les communes sortirent[912], prêts à livrer bataille. Le roi de France,

apprenant par ses espions que l'ost de Flandre lui offrait le combat, en

fut très ennuyé. Il rassembla son conseil et, suivant l'avis qui lui fut

donné, il battit en retraite en homme sage. Ce fut pour l'ost de Flandre

une grande joie. On délibéra en conseil d'envoyer des messagers au roi

d'Angleterre pour lui annoncer l'état des choses. On fit choix de Jean

le Maréchal, qu'on accompagna jusqu'à la mer[913]. Jean voyagea par mer

et par terre et finit par atteindre le roi Richard, qu'il trouva en la

marche de France le lendemain du jour où il avait pris Courcelles[914]

[10909]. On sait que cet événement eut lieu à la Saint-Pierre

engouleaoût[915]. Jean le Maréchal annonça au roi comment le roi de

France s'était retiré sans se faire prier. Le lendemain de la

Saint-Pierre[916], Richard apprit avec joie que le roi de France

chevauchait en hâte vers Gisors [10928]. Il s'empressa de monter à

cheval avec ses gens ; il passa la rivière[917] sous Dangu[918] et

envoya en reconnaissance Marcadé[919] et sire Hugue de Corni[920],

chevalier sage et hardi qui connaissait bien le pays, car il y était né

[10938].

Après un examen superficiel, Marcadé revint dire à Richard que le roi de

France chevauchait vers Gisors à la tête d'une armée considérable. Mais

Hugues de Corni dit qu'à son estime la troupe ennemie n'était pas

nombreuse, et il exhorta le roi à l'attaquer. Richard les fit retourner

vers le gué avec Jean de Préaux, homme preux et vaillant, et galopa vers

une hauteur, d'où il reconnut l'ost du roi de France. Il n'en fit pas

grand cas et appela ses hommes, qui se hâtèrent de venir à lui. Sans

attendre que tout son monde fût réuni, il commanda la charge, et

lui-même courut sur eux comme le lion affamé sur sa proie. Les Français

furent déconfits, mis en déroute et beaucoup restèrent prisonniers. Sans

la grande poussière qu'il faisait, car c'était en été, et sans le

destin, qui ne permet pas ce qui ne doit pas être[921], le roi de France

eût été pris. Il fut pour chassé jusqu'à Gisors, où il trouva un refuge

[11023].

Parmi les prisonniers, il y eut beaucoup des chevaliers français les

plus renommés. On sait assez ce qui arrive en pareil cas : quand arrive

la déconfiture, les plus vaillants sont derrière ; les autres, prenant

soin de leur propre personne, s'enfuient le cou tendu. Il arriva que le

roi de France tomba dans un gué. Un sien clerc, fils de Guillaume de

Mello[922], le releva, aidé d'autres, qui vinrent finalement à son

secours[923] [11038].

Une fois tiré de l'eau, le roi de France ne resta pas dans Gisors, bien

que ce fût un fort château, de peur d'y être assiégé. Quand le renard se

laisse terrer, il n'est pas sûr de pouvoirs'échapper. Aussi le roi

Philippe s'empressa-t-il de rentrer en France. Le roi Richard retourna

avec sa gent à la Roche-d'Andeli, menant avec lui comme prisonniers

quatre-vingt-onze des chevaliers du roi de France[924], sans parler des

gens de moindre importance. Depuis lors, en toutes les guerres, trente

des nôtres n'hésitaient pas à courir sur quarante Français, et il n'en

avait pas été ainsi auparavant[925] [11068]. C'est que les hommes qui

ont un bon seigneur gagnent en prouesse et en valeur. Le roi Richard

élevait les bons et rabaissait les mauvais. Puisse le roi Henri[926]

faire de même, inspirant aux siens vaillance et hardiesse, afin de

recouvrer un jour ce qui est sien et leur [11084] ! La guerre continua

après l'affaire de Gisors. Elle dura longtemps et dure encore, mais je

ne puis en conter toutes les aventures une à une, et ce n'est pas de mon

sujet. Le roi était à Gournai [11106]. Il donna ordre à ses hommes,

chevaliers, sergents, routiers de se rassembler à Gerberoi[927]. Puis il

chevaucha vers Milli[928] ; tandis que Marcadé se dirigeait sur

Semilli[929], Richard attaqua Milli à l'improviste. Les assiégés se

défendirent de leur mieux, repoussant les assaillants avec des pieux,

des carreaux, des fourches, des fléaux. Ils renversèrent dans le fossé

une échelle chargée de chevaliers et de sergents, qui presque tous

furent blessés ou estropiés. Un chevalier de Galles, sire Gautier de

Kidomore[930] [11152], y eut la cuisse brisée. Les assaillants

commencèrent à se retirer. Mais un chevalier flamand, sire Gui de la

Bruyère, était resté sur une échelle. Les défenseurs de la ville le

tenaient par le cou avec une fourche, de sorte qu'il ne pouvait s'aider

d'aucune de ses mains. Le Maréchal se tenait, tout armé, sur la douve du

fossé. Il fut saisi de pitié en voyant la pénible situation de ce

chevalier, et, sautant dans le fossé, il grimpa du côté opposé, l'épée à

la main. Arrivé à l'échelle, il se mit à frapper à droite et à gauche de

tels coups sur ceux qui tenaient le chevalier et voulaient le tuer

qu'ils s'enfuirent et lui abandonnèrent le créneau. Le roi, ayant vu le

Maréchal monter à l'assaut, voulut l'imiter, mais les hauts hommes qui

étaient présents l'en empêchèrent. Le Maréchal une fois entré, nos gens

reprirent ardeur et crièrent ensemble : « Le château est pris : courons

aider le Maréchal ! » et ils coururent assaillir les créneaux. Ce jeu ne

plut pas à sire Guillaume de Monceaux [11206], le connétable du château,

qui courut droit au Maréchal. Mais celui-ci, qui s'était délivré de ses

autres adversaires, lui donna un tel coup qu'il lui fendit le heaume et

la coiffe et lui entama la chair. Guillaume de Monceaux tomba tout

étourdi et incapable de se mouvoir. Le Maréchal, qui était lassé et

avait fait plus que sa part, s'assit sur lui pour le garder. Les autres

entrèrent à sa suite et le roi avec eux. Les assiégeants firent un butin

considérable et les assiégés perdirent tout. Le roi eut pour sa part,

comme il le devait, le château et l'approvisionnement. Le Maréchal vint

à lui, tenant par la main le chevalier qu'il avait pris. « Voici, » lui

dit-il, « un prisonnier que je vous amène[931]. — Sire Maréchal, »

ditleroi, « il ne convient pas à un homme de votre importance de se

risquer en de telles entreprises. Laissez cela aux jeunes bacheliers qui

ont à faire leur carrière. Quant au chevalier que vous avez pris, fût-il

d'une valeur cent fois plus grande, je vous le donne ; vous l'avez bien

mérité. Je vous en fais gardien et maître. » Le Maréchal l'en

remercia[932] [H264].

Sur ces entrefaites arriva Marcadé, qui avait eu la chance de prendre ce

jour-là l'évêque de Beauvais et avec lui sire Guillaume de Mello[933].

Il y avait nombre d'autres prisonniers que les routiers menaient liés

ensemble, la hartau cou, comme des levriers en laisse. Il y en avait

tant dans la ville qu'on ne savait où poser le pied. Marcadé présenta au

roi son évêque, qui lui avait fait une guerre acharnée et souvent lui

avait ravagé sa terre. Le roi en eut grande joie, car sachez que c'était

un des hommes qu'il haïssait le plus. Il le lui fit bien voir, car il le

mit en dure prison[934]. L'ost était dans la joie, tant pour les

prisonniers que pour la prise du château. Certains dirent que c'était

une faute de ne pas prendre Beauvais, maintenant sans défense[935]. Le

roi calma leur impatience et revint à Gournai, où il fit le partage de

ce butin [11305].

La guerre dura tant que le roi fut en vie[936]. Les Français lui

voulaient du mal, mais ils ne réussirent pas à prendre le des sus,

malgré leurs efforts répétés. La guerre dura si longtemps, avec des

chances diverses, que le roi de France se fatigua, car tout ce qu'il

dépensait était en pure perte. Le roi Richard le tenait si court qu'il

ne savait comment se retourner : toujours il le trouvait devant lui. Les

Français finirent par en avoir assez, et beaucoup se rendirent au roi

Richard, dont le roi de France eut grand ennui[937]. Finalement, il

manda secrètement ses barons pour prendre conseil. On lui dit : « Si

vous ne Irailez par l'intermédiaire de la cour de Rome, vous ne vous en

tirerez pas » [11354].

Le roi de France était fin et plus rusé qu'un renard. Il comprit bien

qu'il n'y avait rien autre à faire. Il appela un de ses clercs et lui

bailla les reliques sans lesquelles à Rome on ne réussit point, car

toujours il convient d'oindre les paumes à la cour de Rome. Il n'est pas

besoin d'y chanter d'autres psaumes. Les reliques de saint Rufin et de

saint Albin, qui sont des bons martyrs de Rome, y ont grande

puissance[938]. Autrement, tout ce que peuvent dire lois ni légistes ne

vaut une pomme. Telle est leur coutume, et quiconque n'est pas muni de

ce genre de reliques a de la peine à passer leur porte [11372].

Ils[939] décidèrent en consistoire de faire quelque chose pour le roi de

France : ils lui enverraient un cardinal qui lui ferait sa besogne bien

et sans délai. Celui qui vint eut nom maître Pierre[940] [11379] ;

c'était un homme rusé et trompeur et artificieux en son langage. Il

avait été à une école où on lui avait appris la manière de tourner les

choses sens devant derrière. A son arrivée en France, le cardinal fut

reçu avec grandes démonstrations de joie par le roi et par tous ses

barons, car on voyait que c'était un homme rusé et habile. Le roi lui

fit connaître l'état de ses affaires et se mit entièrement entre ses

mains. Le cardinal l'engagea à conclure la paix ou à prendre une longue

trêve. Le roi s'en tint à son avis, voyant bien qu'il le fallait

[11406].

Il envoya donc au roi d'Angleterre des messagers courtois et habiles

pour lui demander une entrevue entre le Goulet[941] et Vernon [11418].

Le roi Richard y consentit. Il se rendit au Goulet, accompagné de ses

barons, n'ayant aucune autre prétention que de ravoir sa terre [11424].

Le roi Philippe, le rusé, qui savait bien faire l'orgueilleux, ne daigna

pas venir à l'entrevue. Il s'en dispensa pour faire l'important. Le roi

Richard attendit longtemps et vit bien que Philippe, par outrecuidance,

ne viendrait pas. Mais le légat, qui était plein d'artifice et de

détours, y vint pour lui. Il était plus jaune que pied d'escoufle. Il

fit le saint homme, le bon apôtre, lorsqu'il fut en présence du roi

Richard. Il le salua au nom de Dieu et de la cour de Rome, qui avait

pour lui l'amour et l'estime dus à un fils de sainte Église, et le roi

Richard à son tour le salua respectueusement comme cardinal et père

spirituel. « Sire, » dit le cardinal, « jeviensdelapartduroide France,

qui est, ce me semble, plein de bon vouloir et désirerait vivement faire

la paix, si c'est aussi votre désir. — Comment faire une paix durable ?

Je réclame ce qui m'a été pris ; et quand le roi m'aura ressaisi de ma

terre, je l'en servirai loyalement et le tiendrai quitte des dommages

qu'il m'a causés et du serment qu'il n'a pas tenu de ne faire aucun mal

en ma terre ni à mes hommes, lorsqu'il serait revenu en France[942],

jusqu'au quarantième jour après mon retour. Je le tiendrai quitte de

tout cela et ne lui en parlerai jamais s'il a vraiment le désir de faire

paix. Mais autrement, beau sire, <t il n'y a pas de paix possible entre

nous [11486]. — Sire, » répondit maître Pierre, « je n'oserais pas vous

promettre cela. Personne ne pourrait le décider à rendre tout ce qu'il a

pris. Son conseil n'en est pas d'avis et ne l'y engagera jamais.

« — Alors, Dieu vous garde ! Il ne tiendra pas ma terre en paix tant que

je pourrai monter à cheval ; vous pouvez bien l'en assurer. — Ha !

sire, » dit le cardinal, « c'est grand péché qu'il y ait si grande

guerre entre vous deux. Ce sera la perte de la sainte terre de

Jérusalem. Pour Dieu ! soyez modéré, afin qu'elle soit reconquise, car,

si on n'agit pas, elle sera en mauvais point. Elle ne tardera pas à être

prise et dévastée, et la chrétienté sera perdue ! » Le roi s'inclina et

dit : « Si on avait laissé ma terre en paix, s'il ne m'avait u pas fallu

revenir, toute la terre des Syriens serait délivrée des païens[943].

Mais le roi de France a si mal agi envers moi ! C'est par son conseil

que j'ai été retenu en prison[944]. Il a cherché <t et cherche encore à

me dépouiller de mes biens héréditaires. Mais, s'il plait à Dieu, il n'y

réussira pas » [11524].

Le cardinal aborda un autre sujet : « Sire, écoutez-moi. Ce n serait un

grand bienfait si une longue trêve pouvait être prise entre vous deux,

dans de telles conditions que personne ne fût en perte. — Si on pouvait

faire la trêve de façon que je n'y o<perde rien, j'en serais très

désireux, et je la concéderais à tout jamais. Dites en quelle forme. —

Sire, » reprit le cardinal, « on ne peut pas avoir tout ce qu'on

voudrait. Que chacun garde ce qu'il a et que la trêve soit jurée dans

ces conditions. — Jamais ! » dit le roi, « qu'est-ce que vous dites ?

Vous revenez sur ce que vous m'avez dit. Il est laid pour un prud'homme

de se dédire, de mentir, de tricher. Est-ce que vous voulez me mettre

dedans[945] ? Il a mes châteaux et ma terre, et vous venez ici me

demander de les lui abandonner quillement ! Ce n'est pas de mon vivant

qu'une pareille trêve sera mise en écrit ! — Grâce ! pour Dieu, grâce !

beau sire, » reprit le cardinal ; « il devrait bien vous souvenir de la

terre d'outre-mer aujourd'hui sans défense. — Je l'aurais bien défendue,

■ quand celui qui maintenant fait ce qu'il peut pour me nuire m'a forcé

d'en revenir. Mais, pour que vous ne me croyiez pas trop exigeant,

j'accorderai la trêve pour cinq ans, à la condition qu'il aura mes

châteaux en gage, mais qu'en dehors il ne tiendra pas un pied de mon

héritage [H 575]. — Beau sire, je l'accepte dans ces conditions, car on

ne peut mieux dire. Mais actuellement la cour de Rome vous requiert de

lui rendre un sien homme que vous tenez en votre prison à grand tort et

contre droit. — Je le tiens ? certes non pas ! — Sire, ne vous en

défendez pas. C'est l'évêque de Beauvais qui est en la garde de Rome. Il

n'est pas permis de retenir ainsi un homme oint et sacré. — Par mon

chef ! il est bien plutôt désacré et faux chrétien, » dit le roi. « Ce

n'est pas comme évêque qu'il a été pris, mais comme chevalier, tout

armé, le heaume lacé. Est-ce pour cela que vous êtes venu ? Don

Couillard[946], vous n'êtes pas habile. Certes, si vous n'étiez chargé

d'un message, ce n'est pas la cour de Rome qui vous garantirait d'une

raclée que vous pourriez montrer au pape en souvenir de moi ! Le pape me

croit donc fou ? Je sais bien qu'il s'est moqué de moi, quand je le

priai de me venir en aide lorsque je fus fait prisonnier, étant au

service de Dieu. Il n'a pas daigné s'en occuper[947]. Et voilà qu'il me

réclame un brigand, un tyran, un incendiaire qui ne faisait que dévaster

ma terre nuit et jour ! Fuyez de ci, sire traître, menteur, tricheur,

simoniaque. Faites en sorte que je ne vous trouve plus jamais sur mon

chemin » [H622] !

Le légat partit sur-le-champ. Il lui lardait d'être dehors, et, pour sa

croix, il n'y serait pas retourné ; il aurait craint d'y laisser ses

génitoires[948]. Il remonta sur sa bête et courut sans s'arrêter

jusqu'au roi de France. Les Français furent tout sur pris de le voir

arriver si agité. Il dit au roi : « Il n'est pas débonnaire le roi à qui

vous avez à faire : il est plus fier qu'un lion. Et cependant je l'avais

amené à mes vues, car il avait accordé la trêve pour cinq ans, et il ne

restait qu'à <t échanger la poignée de mains, quand je lui réclamai

l'évêque de Beauvais : il devint aussitôt furieux, s'emporta contre moi

et me regarda avec de tels yeux que je m'attendais à le voir se jeter

sur moi. » Plusieurs des Français se mirent à rire et se dirent l'un à

l'autre : « Le roi Richard n'est pas une chèvre ; il ne s'effraie pas

aisément. Il compte bien venger ses pertes » [11654].

Le roi Richard entra dans sa chambre tout soufflant de colère, comme un

sanglier blessé, et fit fermer les huis. Personne n'eût osé frapper à sa

porte, lorsque le Maréchal survint, une baguette à la main. Il appela à

haute voix et on s'empressa de lui ouvrir. Il dit au roi : « Vous ne

devriez pas vous irriter pour si peu. 11 en faudrait plutôt rire, car

vous avez tout gagné. Vous voyez bien que le roi de France est à bout ;

qu'il en est réduit à vous demander paix ou trêve. Prenez donc la terre

qui nous appartient et laissez-lui les châteaux en gage jusqu'à un autre

passage[949]. Quand il ne pourra rien tirer de la terre et qu'il lui

faudra entretenir les châteaux à ses frais, cela lui semblera aussi dur

qu'une guerre. C'est ainsi que les choses se passeront. Je vous garantis

qu'ils reviendront demain » [11688].

Le légat fit savoir au roi de France qu'il pourrait obtenir une trêve à

condition de tenir les châteaux en gage, mais de laisser la terre au roi

Richard. Sinon c'était la guerre. Les barons de France furent d'avis que

cette trêve devait être acceptée. Ce fut aussi l'opinion du légat, qui

toutefois refusa énergiquement de retourner vers le roi d'Angleterre et

demanda qu'on envoyât quelque autre à sa place ; il ne voulait pas

mourir encore. Le bon archevêque de Reims[950] s'y rendit accompagné de

gens sages. Le roi était en sa chapelle où on lui chantait la messe de

la Trinité. Il alla au-devant de l'archevêque. Ils se firent

réciproquement bon accueil, et, par l'intervention de l'archevêque, la

trêve fut mise en écrit comme il avait été convenu, à la grande

satisfaction du roi de France et aussi des Français qui faisaient la

guerre contre leur gré[951] [11726].

En quittant le lieu de l'entrevue, le roi d'Angleterre manda Guillaume

le Queu[952] et ses routiers, et leur dit de serrer de près les

garnisons des châteaux et de les empêcher de rien prendre en son fief

hors des châteaux. Ils s'en acquittèrent si bien que les Français

n'osaient pas prendre de l'eau à la fontaine hors de Baudemont[953].

Guillaume cependant percevait devant Gisors les redevances accoutumées,

sans se soucier de la garnison du château [11744].

Ainsi resta la terre ; mais Fortune, qui abat également les bons et les

mauvais, ne voulut pas laisser longtemps les choses en cet état, et elle

causa au monde une perte irréparable. Le roi Richard se rendit en

Limousin, où le vicomte lui enlevait de vive force ses châteaux[954].

Plût à Dieu que tous ceux qui lui en donnèrent le conseil eussent été

écorchés vifs ! Il alla assiéger Nontron[955] [11759], mais il n'y fut

pas longtemps, car un satan, un traître, ministre du diable[956], lui

décocha du haut du château un carreau envenimé, et blessa mortellement

le meilleur prince du monde[957]. Je ne parlerai pas plus longtemps de

sa mort, dont le monde souffre encore : le sujet est trop douloureux.

Aussitôt qu'il se sentit frappé, il pensa qu'il n'y survivrait pas. Il

fil en voyer au Maréchal ses lettres munies d'un sceau pendant, lui

faisant connaître son état et le chargeant de garder la tour de Rouen et

son trésor qui y était enfermé. Il enjoignit au messager d'être prudent

et de ne faire connaître la nouvelle à personne, sinon à ceux vers qui

il était envoyé. Le messager se rendit droit à Vaudreuil où se trouvait

le Maréchal, avec d'autres hommes pour juger un débat entre

lingeugier[958] de Bohon et sire Raoul d'Ardene [1 1 799][959]. Le

messager communiqua les nouvelles au Maréchai seulement et à

l'archevêque [de Cantorbéry Trois jours après[960] on apprit la mort de

Richard, le roi preux, courtois, large, qui, s'il avait vécu, aurait

conquis tout le prix de ce monde, comme aussi la seigneurie des

Sarrasins et des Chrétiens. Aujourd'hui son pouvoir se serait étendu

partout, sauf sur le royaume de France, qu'il ne songeait pas à

abaisser, mais qu'il voulait laisser en paix. Thierri en apporta la

nouvelle la veille de Pâques fleuries[961] [11836]. Le Maréchal allait

se coucher ; il se faisait déchausser quand elle lui parvint. Il remonta

ses chausses, se rhabilla promptement et se rendit au Pré[962], chez

l'archevêque, qui s'étonna de cette visite tardive et se douta bien de

ce qu'il allait apprendre. « Ah ! » s'écria-t-il, « le roi est mort !

Quel espoir nous reste-t-il ? Aucun, car, après lui, je ne vois personne

qui puisse défendre le royaume. Je m'attends à voir les Français nous

courir sus, sans que personne puisse leur résister. — Il faudrait, » dit

le Maréchal, « nous hâter d'élire son successeur. — A mon avis, nous

devrions choisir Arthur. — Ha ! sire, » reprit le Maréchal, <tce serait

mal. Arthur « a de mauvais conseillers[963] ; il est ombrageux et

orgueilleux. Si nous le mettons à notre tête, il nous causera des

ennuis, car il n'aime pas les Anglais[964]. Mais voyez le comte Jean. En

conscience, c'est le plus prochain hoir de la terre de son père et de

son frère. » L'archevêque répondit : « Maréchal, le voulez-vous ainsi ?

— Oui, sire, car c'est raison ; le fils est plus près de la terre de son

père que le neveu[965]. — Maréchal, il en sera selon votre désir, mais

je vous dis que jamais d'aucune chose que vous ayez faite vous n'aurez

eu tant de repentir[966]. — Soit, mais toutefois c'est mon avis »

[11908].

Le Maréchal envoya en Angleterre pour saisir la terre[967]. Ce fut Jean

d'Erlée qu'il chargea de cette mission. L'archevêque resta en Normandie

avec le Maréchal, qui agissait d'accord avec lui, l'ayant toujours

trouvé loyal[968]. Le comte Jean vint les trouver, et, au plus tôt

qu'ils purent, ils le firent duc[969]. Les Normands le reconnurent, mais

il n'en fut pas de même des Gascons, des Limousins, des Poitevins, des

Angevins, des Bretons[970]. Le duc Jean vit bien qu'il n'était rien pour

eux. Il se rendit en cette région et leur fit de grandes concessions

pour se les attacher. Mais il eut à s'en repentir, car ils ne lui en

surent aucun gré et lui firent mainte fois de l'opposition [11940].

Jean passa la mer[971] et se fit couronner à Londres[972]. A cette

occasion il fut fait de riches présents. On le dit ; je n'y étais pas.

Puis, aussitôt qu'il le put, il revint arrière[973] et fil hommage au

roi de France, comme c'était son devoir[974]. Mais celui-ci ne lui fut

pas fidèle seigneur et lui fit du mal toute sa vie. Il se rendit ensuite

en Poitou. L'archevêque de Bordeaux vint au-devant de lui avec ses

barons. Là il se sépara de sa femme[975] [11 959]. Mais on dit que ce

divorce eut pour lui de funestes conséquences. Ce n'est pas le lieu de

dire comment. Il mena grand ost en Gascogne et y remporta des

succès[976]. Il y fit grand butin, et, s'il avait été sage, il en eût

été riche pour longtemps [11 968][977]. Le Maréchal dit : « Je me

réjouis du gain, dussé-je n'en pas profiter. Que je participe ou non au

vôtre, je veux que vous ayez part au mien, et je vous offre cinq cents

marcs qu'on m'a donnés en ce pays. Dieu veuille que j'en sois

récompensé ! — Vraiment, Maréchal, » reprit le roi, « vous n'êtes pas

intéressé. Vous serez bien récompensé de votre don. » C'est ainsi qu'il

le remercia, mais, quant à la récompense, je n'en ai pas entendu

parler[978] [11982].

C'est alors que la fille du comte d'Angoulême fut enlevée par celui-ci

au comte de la Marche[979]. La nouvelle en vint à la cour ; elle plut

aux uns et déplut aux autres. Le comte de la Marche se retira très

irrité avec les siens. On savait bien qu'il y avait à cette assemblée

des personnes qui avaient aidé à ce larcin. Je ne puis rendre un compte

détaillé de toutes les affaires, mais ce fut là l'origine de la guerre

dans laquelle le roi perdit la terre. Le roi prit la demoiselle,

l'épousa et la fit proclamer reine d'Angleterre. Elle fut couronnée à

Londres[980] [12004].

Le roi Jean revint ensuite en Normandie avec ses barons et la

reine[981]. Mais il ne se passa pas longtemps sans qu'il fût attaqué par

le roi Philippe. La guerre dura longtemps. Enfin ils eurent une

entrevue, où la paix fut conclue. Afin d'en assurer le maintien, il fut

convenu que Jean donnerait sa nièce, la fille du roi d'Espagne, à Louis*

[12018]. Ainsi fut fait, mais les prétentions du roi de France n'en

restèrent pas moins ce qu'elles étaient. Toujours il fit ce qu'il avait

en tête. Il serait trop long de vous conter les conventions qui eurent

lieu entre lui et le roi Jean. Plus celui-ci faisait de concessions et

plus l'autre se montrait intraitable. Je ne puis vous faire le compte

des sommes que par plusieurs fois il lui donna ; le roi de France le

récompensait en cherchant prétexte pour lui faire la guerre. Il lui fit

tout le mal qu'il put. Il mit le siège devant Arques[982], mais malgré

ses engins il ne put entamer la tour, vaillamment défendue par Guillaume

de Mortemer[983] et par ses compagnons. Si je voulais tout dire, il me

faudrait trop sortir de mon sujet [12058].

Il faut pourtant que je dise que le roi Jean se rendit avec de

nombreuses troupes à Mirebeau[984], où sa mère était assiégée. S'il

avait tardé, elle eût été prise. Il la délivra, et dans le combat

plusieurs de ses plus grands ennemis furent faits prisonniers[985].

Arthur, qui était venu là par mauvais conseil[986], y fut pris et tenu

en dure prison [12104]. Le roi eût alors mis fin à la guerre, sans le

mauvais destin et sans l'orgueil dont il ne se défit jamais et qui

toujours l'abaissa. Il fut très satisfait de son expédition : il avait

fait une si riche prise que l'orgueil des Poitevins, des Bretons et des

Angevins fut abattu. Un moine partit de là, et, voyageant nuit et jour,

parvint jusqu'au Maréchal qui était à Englesqueville[987], ayant auprès

de lui le bon comte de Salisbury[988], celui qui de largesse fait sa

mère et qui a prouesse pour porte-bannière, et le bon comte de

Varenne[989].

Le moine dit courtoisement son message, annonçant la prise d'Arthur, de

Geoffroi de Lusignan, du comte de la Marche, de Savari de Mauléon et des

autres hauts hommes qui tenaient pour Arthur[990] [12158J. Le Maréchal

se réjouit fort et dit au moine : « Vous irez porter cette nouvelle en

l'ost de France, au comte d'Eu[991], à Arques, pour lui faire plaisir. —

Sire, » dit le moine, « je vous demande grâce. Si j'y vais, il sera si

furieux qu'il pourrait bien me faire tuer. Envoyez un autre que moi. —

Moine, ne cherchez pas d'excuses : c'est vous qui irez. Il n'est pas

d'usage en ce pays-ci de tuer les messagers. Allez tôt ; vous le

trouverez en l'osl » [12182].

Le moine alla grand train à Arques et communiqua au comte d'Eu les

nouvelles de Poitou. Celui-ci, qui les attendait tout autres, changea de

couleur et demeura silencieux. Il alla se cou cher, tout soucieux, dans

sa tente, ne sachant que faire, car il ne voulait redire à personne ce

qu'il venait d'entendre [12205]. Tandis qu'il était ainsi plongé dans

ces pénibles réflexions, des lettres adressées au roi de France

apportèrent la nouvelle, qui bientôt se répandit dans tout l'ost. Le roi

fut très peiné et dit que jamais si grand malheur ne lui était arrivé.

Et, pourtant, son retour de Jérusalem avait été plus malheureux encore,

et on l'en avait assez blâmé ! Sans plus tarder, il fit détendre ses

tentes et mettre en pièces ses engins, à la grande joie des

assiégés[992]. Chevaliers et sergents s'armèrent et firent une belle

arrière-garde, comme s'ils avaient à craindre d'être poursuivis [12240].

Cependant, les comtes[993] apprirent par leurs espions la levée du

siège, ce qui leur fit grand plaisir. Ils se mirent aussitôt en route,

armés de leurs armures d'étoffe, pour épier l'ost qui s'en allait en

rangs serrés, car les Français, lorsqu'ils se voient obligés de battre

en retraite, le font avec beaucoup d'ordre. Les trois comtes, suivis

d'une troupe nombreuse, se hâtèrent et arrivèrent bientôt en vue de

l'ost. Les Français, qui avaient bonne arrière-garde, ne s'en

inquiétèrent point. On alla prévenir le roi. Celui-ci reconnut de loin

le Maréchal et les deux autres comtes. « Ils ne savent guère ce que je

pense, » dit-il, « mais bientôt ils le sauront, s'ils ne rebroussent

chemin. » Il fit venir Guillaume des Barres[994] et lui dit : « Prenez

avec vous trois cents chevaliers et suivez cette vallée, de façon à

n'être pas aperçus d'eux avant de les aborder. Si vous pouviez prendre

un des trois, nous aurions en échange quelqu'un de nos meilleurs amis »

[12288].

Le Barrois fit ce que le roi lui avait commandé. Il prit trois cents

chevaliers et chargea les comtes à l'improviste. Mais, ceux-ci, voyant

que, désarmés, ils ne pouvaient lutter contre des hommes armés,

tournèrent le dos et se dirigèrent vers Rouen, ayant acheminé devant eux

leurs hommes et leurs bagages, tandis que le Barrois retournait vers le

roi [12320]. Le bruit de la venue des trois comtes s'étant répandu dans

Rouen, les principaux habitants vinrent au-devant d'eux, à cheval.

« Seigneurs, » dit le Maréchal à ses compagnons, « si vous voulez avoir

ce soir un bon souper, laissez-moi parler le premier et vous l'aurez. »

Les citoyens de Rouen saluèrent en premier le Maréchal et les autres

après. « Sire, » dit Mathieu le Gros, qui était alors maire de

Rouen[995], « de quel côté s'en va le roi de France ? Nous avons craint

qu'il vint assiéger notre seigneur. — Le roi de France, » reprit le

Maréchal, a est près « d'ici. Nous ne voulons pas que la ville soit sans

défense, et c'est pourquoi nous sommes venus ici avec nos gens. » Les

bourgeois les remercièrent vivement et se mirent entièrement à leur

disposition. Les comtes entrèrent dans la ville, s'installèrent en un

hôtel et firent préparer leur repas. Alors, les bourgeois leur

envoyèrent de leurs meilleurs vins, qui giroffé, qui épicé, puis des

fruits, poires, pommes, noisettes. Le Maréchal ne s'était pas trompé

dans ses prévisions [12404].

C'est par le conseil de Guillaume des Roches que le roi Jean avait

entrepris de secourir Mirebeau, et c'est par lui qu'il y avait réussi.

Pour rien au monde il ne s'y fût décidé sans Guillaume des Roches, qui,

plus tard, n'eut pas à se louer de ce qu'il avait fait. Et, sachez-le

bien, quoi qu'on puisse vous dire, celui qui, dans l'une et l'autre

armée, fit le plus d'exploits chevaleresques, ce fut Guillaume des

Roches, car il eut, à la porte de Mirebeau, trois chevaux tués sous lui,

et, pourtant, il ne cessa pas de combattre, faisant dégager la voie

devant lui[996]. C'est par lui que furent pris ceux qui servaient pour

Arthur contre le roi Jean[997] [12436].

La victoire ayant été obtenue par le conseil et par l'action de

Guillaume des Roches, le roi Jean aurait dû lui en être reconnaissant,

mais il n'y pensa pas, ou peut-être ne le voulut-il pas. Guillaume le

prit à part et lui dit : « Sire, je vous rappelle les conventions qui

ont eu lieu entre nous, il y a déjà grand temps. Le roi Philippe avait

promis à ma dame[998], à son fils et à leurs amis et à moi, que, si nous

nous rangions de son côté, il donneraità mon seigneur[999] le Poitou, la

Gascogne, le Maine, l'Anjou. Sire, ainsi fut-il convenu, et par suite

nous embrassâmes son parti. Le roi de France vint à Ballon[1000] et

l'assiégea [1 2463]. t Quand le moment fut venu de le rendre à mon

seigneur, il nous fit savoir qu'il aimait mieux le garder pour lui.

Alors, je vis qu'il n'y avait aucun fond à faire sur les promesses du

roi de France. La nuit, je vins vous trouver à Bourg-le-Roi[1001], où

vous étiez en pauvre état et sans amis, et j'eus avec vous un entretien

seul à seul. Là, vous me promites et me jurâtes que, si je vous faisais

avoir l'Anjou, le Maine, le Poitou, et de plus mon seigneur et ma dame,

de façon que nous fussions tous bons amis, vous agiriez en tout par mon

conseil. — Oui, » reprit le roi, « je vous ai dit cela, mais Arthur

s'est si mal conduit envers moi, comme vous l'avez vu[1002] — Sire, vous

ne savez pas s'il l'a fait de lui-même ou par le conseil d'autrui.

Certes, il ne l'a pas fait de son propre mouvement. Mais laissez-moi

m'entremettre et j'espère arranger les choses à votre gré. — Vous dites

bien, je vous l'accorde. Venez à Chinon avec moi [12498]. » Messire

Guillaume l'en crut ety alla, mais l'orgueil qui aveuglait le roi ne

cessa de croître, il ne put entendre raison et en perdit l'affection des

barons du pays avant même d'être revenu en Angleterre. Et, quand il fut

à Chinon[1003], il tint ses prisonniers si laidement que ceux qui

étaient avec lui et qui assistaient à cette cruauté en eurent honte.

Sire Guillaume lui rappela les conventions. Le roi lui dit de ne pas

s'en offenser et de venir avec lui au Mans[1004]. Guillaume le crut,

mais l'orgueil du roi grandissait toujours et l'empêchait d'entendre

raison [12520]. Le roi ne tint aucune des promesses qu'il avait faites à

Guillaume des Roches. Celui-ci le lui fit payer, en se tournant du côté

du roi de France[1005]. Il en coûta à Jean de ne l'avoir pas cru. C'est

par Guillaume des Roches qu'il perdit plus tard l'Anjou, le Maine, le

Poitou. Les Poitevins cajolèrent si bien le roi, lui promettant d'être

avec lui et de le servir, qu'il consentit à prendre leurs fiances et

leurs otages. Mais ils ne tinrent guère leurs promesses. Quand le roi

accepta les sûretés et les otages de Geoffroi de Lusignan, il n'agit

point sagement. Il se laissa enjôler par leurs paroles, si bien que tous

les prisonniers furent délivrés, sauf Savari de Mauléon qu'il tint

longtemps en sa prison[1006] [12544].

Quand les Poitevins furent délivrés, ils firent aussitôt ce qu'ils

devaient faire. Et que devaient-ils faire ? Tromper leur seigneur et

s'attacher à des seigneuries étrangères. C'est ce qu'ils font

toujours[1007] [12550]. Le roi se rendit en Normandie[1008] et il trouva

sa terre en proie à la guerre. Les Français, nuit et jour, la

ravageaient avec la connivence des _tournés_ qui s'étaient ralliés à

eux. Chose _tournée_ est corrompue et propre à tout faire tourner. Par

suite, les _tournés_ doivent sentir le tourné. De cette corruption Dieu

a si bien gardé les nôtres[1009] que jamais il ne sera chanté une

mauvaise chanson[1010] de tournée qu'ils aient faite [12568].

Le roi allait par Normandie ; mais ne croyez pas qu'il suivit le droit

chemin : il avait trop peur des _tournés_. Quand il quittait Verneuil,

il passait par Laigle[1011], ou par Breteuil[1012], par Lisieux, par

Caen, par Bonneville[1013], pour aller à Rouen[1014]. Quand on ne sait

de qui on doit se défier, on se défie de tout le monde [1 2584]. Il

arriva en ce temps que la reine était à Chinon, en la marche des

Poitevins, des Bretons, des Angevins, qui, volontiers, l'eussent enlevée

du château. On le fit savoir au roi, qui se mit en marche à la tête

d'une troupe nombreuse en partie composée de routiers. Mais savez-vous

pourquoi il ne pouvait se concilier l'amour de ses gens ? C'est que

Louvrecaire[1015] les maltraitait, pillant comme en pays ennemi. Cela

n'est encore rien, mais, s'il leur enlevait leurs femmes ou leurs

filles, il n'y avait aucune réparation à attendre. Le roi se rendit de

Séez à Alençon[1016], où il ne séjourna que le temps de diner avec le

comte Robert[1017], qui, ce jour même, fit une grande honte, car, après

que le roi lui eut donné de l'argent et l'eut baisé sur la bouche, il

l'abandonna pour se donner au roi de France, à qui, en cette même

journée, il fît hommage[1018]. Puis il livra sa ville aux Français

[12619].

Le roi n'était pas encore arrivé au Mans qu'on lui annonça la trahison

du comte et l'entrée des Français dans Alençon. Il se répandit en

lamentations et on eut beaucoup de peine à le cal mer. On ne savait quel

conseil lui donner, car il ne se fiait en personne. En effet, la route

de Chinon et toute la contrée environnante étaient occupées par ses

ennemis, qui eussent été bien aises de mettre la main sur lui. N'osant

aller en avant, il se disposait à retourner sur ses pas, lorsque sire

Pierre de Préaux[1019], par un coup d'audace, amena la reine au Mans [1

2648]. Le roi lui en sut bon gré. Puis il quitta le Mans, satisfait, car

il avait ce qu'il désirait. Il ne s'en revint pas par Alençon. Il

n'aurait pu y passer sans lutte. Il chercha ailleurs un passage. C'est

par Mamers et par le Bellêmois[1020] qu'il revint à sa terre, à ses

châteaux, à ses cités, dont il avait encore assez pour être riche s'il

avait pu les tenir en paix, mais celui[1021] qui voulait tout tirer à

lui l'en empêcha. Le manque d'amis et d'argent a nui à bien du monde

[12672].

Le roi de France vint à Conches et l'assiégea[1022]. Le roi Jean lui

envoya le Maréchal avec mission de négocier la paix à tout prix. Mais le

roi Philippe, qui voulait tout avoir, souleva tant de difficultés que le

Maréchal vit bien qu'il n'y fallait pas songer. Il lui dit alors :

« Beau sire, je voudrais bien savoir, s'il vous plaisait de me le dire,

pourquoi les traîtres, qui, autrefois, en France, étaient traités

ignominieusement, brûlés, mis en pièces, traînés[1023], y sont

maintenant si enracinés qu'ils sont tous seigneurs et maîtres. — Par

foi ! » répondit le roi, « c'est bien naturel : c'est maintenant un

marchandage. Il en est d'eux comme des torchas qu'on jette dans les

latrines quand on s'en est servi. » Le Maréchal n'en demanda pas

davantage. Il prit congé du roi et se rendit à Falaise, où était le

roi[1024], àquiilren dit compte de sa mission [12704].

Le roi s'en revint droit à Rouen[1025]. Il arriva en ce temps que la

ville fut incendiée et que le feu prit à la tour[1026] et l'eût détruite

de fond en comble si Etienne de Longchamp[1027], qui y était emprisonné,

ne s'était mis à éteindre le feu. Elle fut sauvée grâce à lui. Un de ses

amis le dit au roi, qui lui en sut gré. On parla alors de sa délivrance

[12720]…5.

Le lendemain, le roi se fit conduire secrètement, en barque, au Pré,

chez les moines de Grandmont[1028] [12756]. Ses gens, ne le trouvant pas

dans sa chambre, montèrent à cheval, passèrent le pont, le suivirent

vers Bonneville[1029], par Trianon[1030], qu'il fit fer mer. Il eût

mieux fait de faire fortifier Beaumont, Brionne ou Montfort[1031]

[12769] ; le pays eût été plus fort, et par là il aurait donné à

entendre qu'il avait l'intention de se défendre. Il se rendit ensuite à

Lisieux, puis, faisant un détour, il alla à Breteuil[1032], en passant

par Chambrais[1033], de là à Verneuil[1034] et finalement il revint à

Rouen. Ce n'était pas le droit chemin, mais l'autre lui semblait

dangereux, car il y eût rencontré ses ennemis [12782]. Il séjourna peu à

Rouen et annonça son intention d'aller en Angleterre pour demander

conseil et aide à ses barons ; puis il reviendrait promplement. Mais,

comme il emmenait avec lui la reine, beaucoup craignaient qu'il y restât

trop longtemps. Il eut bientôt fait ses préparatifs, car il avait envoyé

d'avance et en secret son charroi. De Rouen, il alla coucher à

Bonneville[1035], dans le château, non pas dans le village, car il

redoutait une trahison [12800]. On l'avait, en effet, averti que la

plupart de ses barons s'étaient engagés par serment à le livrer au roi

de France. Il ne faisait pas semblant de le savoir, mais il se tenait

éloigné d'eux. Il dit au Maréchal et à ceux en qui il avait le plus de

confiance de se lever le matin avant le jour. Ainsi fut fait, et le roi

était parti sans prendre congé, quand on le croyait encore endormi.

Lorsqu'on s'aperçut de son départ, il était déjà à sept lieues de là. Il

se rendit à Bayeux, par Caen[1036], faisant ce jour-là plus de vingt

lieues, et des lieues bessinaises, plus longues que les lieues

françaises. Il se dirigea ensuite vers Barfleur[1037]. Là, plusieurs de

ceux qui l'avaient escorté prirent congé de lui[1038]. On voyait bien

qu'il n'y avait pas à compter sur un prompt retour [12828].

Il débarqua à Portsmouth. Quand il fut arrivé en Angleterre, ses hommes

le reçurent à grand honneur, comme il convenait. Mais je n'en dirai pas

davantage présentement, car je ne sais pas bien la matière et je dois

attendre qu'on me l'ait contée [12838].

Il avait confié Rouen à Pierre de Préaux, et les autres châteaux à qui

bon lui avait semblé. Mais il n'était pas en Angleterre depuis

longtemps, quand les gardiens de ses châteaux lui mandèrent de Normandie

qu'il eût à pourvoir à la défense de sa terre, car le roi de France

prenait tous les châteaux où il venait. Il n'y avait pas de temps à

perdre. Le roi envoya en Normandie l'archevêque de Cantorbéry, le

Maréchal et le comte Robert de Leicester[1039] [1 2857]. Ils arrivèrent

à Rouen et de là se transportèrent au Bec, où ils trouvèrent le roi de

France[1040]. Ils lui exposèrent courtoisement leur message, mais le roi

ne voulut consentir à rien de ce qu'ils lui demandaient et leur dit que

ceux qui lui feraient hommage à un terme fixé tiendraient leur terre de

lui. Par la suite, bien des larmes furent versées par ceux qui ne

s'étaient pas décidés à temps. Quand le comte de Leicester et le

Maréchal virent que le roi de France l'avait ainsi résolu, ils prirent

conseil entre eux et décidèrent qu'ils lui offriraient une forte somme

pour avoir répit jusqu'au jour où on saurait si la terre devait être

perdue ou gardée. Ils vinrent donc au roi et lui donnèrent chacun cinq

cents marcs d'argent pour avoir terme jusqu'à un an et un jour, sous

condition qu'ils lui feraient hommage[1041], si, dans l'année, le roi

Jean ne pouvait recouvrer la terre. Cette convention faite, ils

revinrent en Angleterre. C'est alors que le roi de France mit le siège

devant Rouen[1042], sur la rive opposée, comme vous l'avez oui et vu

[12904]. Sire Pierre de Préaux, qui voulait rester loyal, manda au roi,

en Angleterre, que, s'il ne secourait sa terre, il l'aurait bientôt

perdue[1043]. Qu'il sût bien que, de Bayeux à Anet[1044], il n'y avait

château ni cité dont les habitants ne fussent convenus avec le roi de

France de se rendre à lui dès qu'il aurait pris Rouen. Cette ville

perdue, il n'aurait plus rien en Normandie [12920].

Le roi eut vite pris son parti. Il fit sans retard convoquer son ost

pour aller droit à Portsmouth[1045]. Mais beaucoup de ceux qui étaient

appelés se firent attendre, alors qu'il n'y avait pas de temps à perdre.

Tandis que le cbien fait son affaire, le loup se sauve[1046]. Le roi de

France prit possession de Rouen. Les choses en restèrent là jusqu'au

carême. A ce moment le roi Jean envoya des messagers si secrètement que

l'archevêque[1047] ne sut rien du genre de paix qu'il projetait. Le

Maréchal fut chargé du message avec Hugues de Wells [12945], qui alors

portail le sceau du roi[1048]. Il dit au roi : « Sire, je n'ai point

sûreté de paix, et le terme qui m'a été accordé pour ma terre de

Normandie va échoir. Si je ne fais hommage au roi [de France], j'en

souffrirai grand dommage. Comment faire ? » — Le roi répondit : « Je

vous sais si loyal que vous ne pourriez, à aucun prix, éloigner votre

cœur de moi. Je veux bien que vous lui fassiez hommage. Je ne veux pas

faire que vous n'ayez pas de quoi me servir, car je sais bien que plus

vous aurez de terre et mieux vous me servirez » [12966].

Les messagers trouvèrent le roi de France à Compiègne 4et s'acquittèrent

de leur mission. Cette fois, le roi accepta leurs propositions et leur

donna rendez-vous de ce jour en huit, à Anet, car il avait rassemblé son

ost pour aller assiéger Caen. « Maréchal, » dit-il, « vous vous rappelez

la convention faite entre nous. Le terme approche. Vous pourriez avoir

dommage si avant vous ne me faites hommage. » Le Maréchal lui fil

hommage sur-le-champ[1049]. Puis ils se rendirent à Anet au jour

fixé[1050]. Mais l'accord ne fut pas conclu, par suite d'une opposition

peu justifiée [12994].

L'archevêque de Cantorbéry fut informé du message. Il fut irrité de ce

que le roi avait agi sans son conseil, et il ne lui fallut pas longtemps

pour détruire ce qui avait été fait. 11 manda au comte de

Boulogne[1051], par Raoul d'Ardene[1052], que les messagers n'avaient

nulle qualité pour faire la paix. Le comte Renaut transmit la nouvelle

au roi de France, qui, au lieu du rendezvous, dit au Maréchal :

« Maréchal, je m'étonne que vous m'ayez fait des ouvertures, quand vous

n'aviez aucun pouvoir pour traiter de la paix. » Ainsi furent rompues

les négociations. Les messagers revinrent en Angleterre tout déconfits.

Le roi, cependant, alla mettre le siège devant Caen[1053]. Raoul

d'Ardene, de son côté, prit les devants et arriva avant eux auprès du

roi d'Angleterre. Il lui dit que ses messagers avaient mal agi à son

égard et que le Maréchal avait fait hommage et juré fidélité au roi de

France contre lui [13038].

Voyez quelle indignité ! Celui qui avait, par sa trahison, empêché la

paix, s'arrangea de telle sorte que le roi le crut, tandis que ceux qui

auraient fait la paix, s'il ne les en avait empêchés, n'obtinrent aucune

créance. Quand les messagers revinrent, le roi leur fit mauvaise mine à

tort, car, s'ils avaient échoué dans leur mission, ce n'était point leur

faute. Le roi dit au Maréchal : « Je sais que vous avez fait hommage

lige au roi de France contre moi et à mon désavantage. — Sire, »

répondit le Maréchal, « qui vous a dit telles paroles en a menti. Je

n'ai rien fait contre vous, et ce que j'ai fait, je l'ai fait par votre

congé : vous-même m'avez dit de faire hommage au roi de France plutôt

que de perdre ma terre. — Par Dieu, » reprit le roi, « il n'en est rien.

Je vous en donne le démenti et je veux en avoir jugement de mes barons.

— Je ne refuse pas le jugement, sire ; au contraire, je le désire, car

je ne fus onques déloyal, et c'est mal se défendre que de décliner un

jugement loyal. » Par suite, le Maréchal fut longtemps mal vu du roi,

sans avoir rien fait pour le mériter [13090].

Peu après, le roi fit convoquer son armée. Ses hommes se rassemblèrent à

Portsmouth pour aller en Poitou[1054]. L'archevêque [de Cantorbéry] se

réjouit de voir la mine que le roi faisait au Maréchal, car il était

jaloux de lui. Il advint un jour que le roi, accompagné d'une suite

nombreuse, se rendit au havre et s'assit devant la grande mer[1055].

Puis il fit venir le Maréchal et lui demanda pourquoi il avait fait

alliance contre lui avec le roi de France. Le Maréchal fit la même

réponse que devant, et le roi lui infligea le même démenti. Le Maréchal

ùta son chapeau et dit : « Sire, je vous dis encore que j'ai agi avec

votre permission. » — Etleroidit : « Jevous en donneledémenti ; mais je

prendrai encore patience ; vous viendrez avec moi en Poitou, c'est ma

volonté, pour reconquérir mon héritage contre le roi de France, à qui

vous fites hommage. — Ah ! sire, » s'écria le Maréchal, « grâce pour

Dieu ! ce serait mal, puisque je suis son homme. — Or, entendez,

seigneurs, » dit le roi, « voilà une parole qu'il ne démentira pas. Vous

voyez se découvrir son œuvre, puisqu'il dit qu'il est homme du roi de

France et qu'il ne me suivra pas ! — Sire, je ne fus jamais faux ; et il

n'y a si vaillant homme en votre terre contre qui je ne sois prêt à me

défendre, s'il voulait prouver que j'aie jamais mal agi envers vous. —

Par les dents de Dieu ! ce que vous dites ne signifie rien. Je veux un

jugement rendu par mes barons. — Je ne refuse pas et n'ai jamais refusé

le jugement ; je suis prêt à l'entendre. » Alors il releva la tête, et,

mettant son doigt à son front, il dit : « Seigneurs, regardez-moi. Je

suis pour vous tous un exemple. Faites attention au roi : ce qu'il pense

faire de moi, il vous le fera à tous, et pis encore s'il le peut »

[13174]. Le roi s'irrita de plus en plus et jura qu'il voulait avoir

jugement des barons présents. Ceux-ci se regardèrent les uns les autres

et se retirèrent en arrière. « C'est assez, » dit le roi. « Par les

dents de Dieu ! je vois bien qu'aucun de mes barons n'est avec moi. Je

sais à quoi m'en tenir. Je m'entretiendrai en particulier de cette

trahison avec mes bacheliers[1056] » [13190].

Le roi s'éloigna et se tint à part. Le Maréchal, affligé, se leva pour

prendre conseil au sujet de cette affaire. Mais je vous dis en vérité

qu'il n'y eut baron assez hardi pour venir lui parler, sauf Henri Fils

Gerout[1057] et Jean d'Erlée. Le roi le remarqua et dit : « Les choses

vont à mon gré. Voilà le Maréchal richement accompagné ! De tous ceux

qu'il avait coutume d'avoir à son conseil[1058], il n'a plus que Henri

Fils Gerout et Jean le Rogneux[1059]. Maintenant, seigneurs bacheliers,

dites-moi, sans tarder, votre avis sur cette affaire. » Il y en eut qui

dirent : « Comment un homme qui refuse en pareille circonstance de venir

avec vous peut-il encore tenir terre de vous ? Nous disons qu'il ne le

peut pas. Il n'y a pas d'excuse possible. » Et Jean de

Bassingbourn[1060] [13229] dit : « Quiconque fait défaut à son seigneur

ne peut plus tenir terre. » Alors le bon Baudouin[1061] dit une parole

qui agréa au plus grand nombre : « Taia sez-vous, sire sans

héritage[1062]. Il n'appartient ni à vous ni à moi de juger en cour un

chevalier de la valeur du Maréchal. Il n'y a en tout ce champ homme

assez hardi pour prouver[1063] qu'il ait forfait envers le roi »

[13244].

Quand le roi vit qu'il ne pouvait faire la preuve ni par baron ni par

bachelier[1064], il se leva et alla se mettre à table. 11 réfléchit

ensuite aux moyens de nuire au Maréchal. Il essaya de trouver un homme

qui consentit à le défier, mais personne n'osa s'y risquer [1 3256].

Il y eut divers pourparlers dans lesquels l'archevêque s'opposa

énergiquement à l'expédition[1065]. Puis, quand le roi vit que, malgré

tous ses efforts, il ne pouvait nuire au Maréchal, il recommença à lui

faire bonne mine, comme s'il n'eût point de rancune. Mais toutefois il

voulut avoir en otage son fils aîné[1066]. Le Maréchal, qui n'avait

aucune mauvaise intention, y consentit. Comme dit le proverbe : « Qui

son doigt lie sain, sain le délie[1067] » [13278].

L'année suivante[1068], à la Pentecôte[1069], le roi s'occupa activement

de réunir une grande ost à Portsmouth. Il n'y séjourna que peu de temps

et passa en Poitou[1070], laissant sa terre en garde à ses meilleurs

chevaliers, parmi lesquels était le Maréchal, sur la loyauté de qui il

pouvait compter [13294].

En Poitou, il eut cette fois des succès, car il y reconquit nombre de

châteaux, de bourgs, de lieux fortifiés, et leva des

contributions[1071]. A la Saint-Michel[1072] il revint, fut bien

accueilli des siens et pendant longtemps parcourut toute l'Angleterre,

se livrant à la chasse dans ses grandes forêts[1073]. Il arriva ensuite

que le Maréchal lui demanda congé d'aller en Irlande, en ses vastes

terres qu'il n'avait jamais vues[1074]. Le roi n'y consentit qu'à

regret ; maintes fois déjà le Maréchal le lui avait demandé, et toujours

le roi avait refusé [13320].

Entretant le roi éprouva une perte dont il ne sentit pas tout d'abord la

gravité. L'archevêque [de Cantorbéry] mourut et aussi le bon comte de

Leicester Vers le même temps, le Maréchal maria sa fille avec Hugues,

fils du comte Roger Bigot[1075]. Ce fut un mariage dont les deux

familles eurent lieu de se réjouir [13348].

Vers le carême, après avoir marié sa fille, le Maréchal se dirigea vers

l'Irlande[1076]. Quand le roi vit qu'il partait, il se repentit de lui

avoir permis d'aller en Irlande. Il se mit à chercher comment il

pourrait l'en empêcher. Il donna ordre à Thomas de Samford[1077] d'aller

le trouver et de lui demander son second fils à titre d'otage. Thomas

rejoignit le Maréchal à Striguil[1078] [13371] et lui exposa son

message. Le Maréchal prit conseil avec la comtesse et avec ses barons,

qui l'engagèrent à ne point envoyer son fils. Le Maréchal fut d'un avis

contraire, et, prenant Thomas par la main, il lui dit : « Sire,

j'enverrai de bon gré tous mes enfants au roi s'il le désire. Mais, pour

l'amour de Dieu, qu'a-t-il contre moi ? » Sire Thomas répondit que le

roi ne désirait rien tant que l'empêcher d'aller en Irlande, et qu'il ne

lui en avait donné la permission qu'à contre-cœur. — « Par Dieu ! » dit

le Maréchal, « bon gré mal gré, j'irai en Irlande, puisqu'il m'en a

donné la permission. » Et, dès le lendemain, ayant envoyé au roi son

fils Richard, ils'embarqua [13420]. Quand il fut en sa terre, la plupart

de ses hommes l'accueillirent à grand honneur, mais il y eut tels qui

furent affligés de sa venue. En ce temps, l'office de justice royal

d'Irlande était tenu par Meilier[1079], l'un de ses hommes ; celui-là

fut très contrarié de la venue de son seigneur. Il manda au roi que,

s'il permettait au Maréchal de résider longtemps en Irlande, ce serait à

son détriment. Le roi envoya au Maréchal l'ordre de venir en Angleterre

et d'amener avec lui Meilier [13446].

Le Maréchal prit sur cette affaire le conseil de ses hommes, qui lui

firent part de leurs craintes. Ils pensaient que le roi le mandait pour

son mal plutôt que pour son bien. Le Maréchal était bien convaincu que,

lui parti, il y aurait discorde et guerre entre ses gens. Il confia à

Jourdain de Sauqueville[1080] la garde d'une grande partie de sa terre,

depuis le Pas de Baligauran[1081] jusqu'à Dublin [13471]. Puis il

chargea Jean d'Erlée de lui garder Ocancelei[1082] et Ossory[1083]. Jean

d'Erlée s'excusa, disant que c'était trop pour lui, mais qu'il aiderait

de tout son pouvoir celui à qui cette baillie serait confiée. « Vous la

prendrez, » dit le Maréchal, « et je laisserai avec vous Étienne d

Évreux, mon cousin[1084]. Je vous laisserai Reinfrei Fils Paien[1085] et

sept des chevaliers que j'ai amenés, car je n'emmènerai avec moi que le

seul Henri Huesé[1086]. Je vous commande d'agir en toutes choses selon

le conseil de Gaufrei Fils Robert[1087], de Gautier Porcel[1088] et de

Thomas[1089] Fils Antoine [13510]. Maillard, mon porte-enseigne, restera

aussi. » Jean d'Erlée lui conseilla de prendre otages de ses barons.

Mais le Maréchal s'y refusa énergiquement. 11 convoqua ses hommes, qui

s'empressèrent de répondre à son appel. Au jour dit, ils s'assemblèrent

à Kilkenni [1 3529]. Le Maréchal leur dit : « Seigneurs, voici la

comtesse, que je vous amène par la main, la fille du comte qui vous a

tous fieffés lorsqu'il eut conquis la terre[1090]. Elle reste parmi vous

enceinte. Jusqu'à tant que Dieu me ramène, je vous prie tous de la

garder fldèlement, car c'est votre dame, et je n'ai rien de la terre

sinon par elle. » Ils lui promirent de le bien faire, mais il y eut tels

qui manquèrent à leur parole [13548].

Le comte prit congé de ses hommes. Il se hàla de passer le bras de mer.

Il aborda le jour de la Saint-Michel[1091] et se hâta de se rendre en

Angleterre[1092]. Meilier, homme sans foi, traversa de son côté, mais

avant de partir il commanda à ses gens de faire tout le mal possible à

la terre du Maréchal, aussitôt après son départ. Ainsi firent-ils la

semaine qui suivit la fête[1093]. Le premier dimanche, ils incendièrent

les granges du comte à la Nouvelle ville[1094] et tuèrent vingt de ses

hommes. Puis ils poussèrent le butin devant eux. C'est ainsi que

commença la guerre [13574]. Cependant le Maréchal, qui ne connaissait

encore rien de la trahison préparée par Meilier, se présenta au roi, et

Meilier fit de même[1095]. Le roi fit bonne mine à celui-ci, et mauvaise

au Maréchal[1096]. C'est en ce temps que Guillaume de Briouze[1097],

jusque-là très bien vu du roi, eut une brouille avec lui. Un jour, après

dîner, le roi se trouvait en sa chambre avec Girard d'Athée[1098],

Meilier et ses principaux conseillers. On en vint à parler du Maréchal

et de Guillaume de Briouze, qui étaient liés d'amitié [13598]. Meilier

se mit en avant et dit que, si le roi lui permettait de retourner en

Irlande, il se faisait fort de les lui rendre prisonniers l'un et

l'autre à Londres. Il lui demandait seulement d'appeler en Angleterre

tous ceux qui tenaient terre de lui. Le roi donna aussitôt ordre à son

chancelier d'expédier à tous ses hommes d'Irlande, et nommément à Jean

d'Erlée, à Étienne d'Êvreux et à Jean de Sauqueville, des lettres

portant commandement de venir à lui dans les quinze jours suivant la

réception des dites lettres, sous peine de perdre leurs terres

d'Angleterre[1099] [13654].

Les lettres furent scellées et remises à Thomas Blouet[1100]. Puis

Meilier prit congé du roi pour s'en aller en Irlande. Le Maréchal

l'apprit. Il vint au roi et lui demanda la permission de partir. Le roi

refusa. Meilier eut bon vent ; il passa heureusement, et il se trouva

que, de la Saint-Michel à la Chandeleur, aucune nef, sauf la sienne, ne

réussit à faire la traversée[1101]. C'est ainsi que les mauvais sont

parfois plus favorisés que les bons. A son arrivée, Meilier trouva la

terre en tout autre état que ce qu'il attendait et apprit avec honte que

plusieurs de ses chevaliers étaient en prison par leur méfait [13692].

Alors Meilier réunit en parlement les hommes du comte[1102]. Là Thomas

Blonet leur bailla à chacun les lettres du roi. Lorsqu'elles eurent été

lues, ils se tirèrent à part et, les ayant fait relire, ils demeurèrent

convaincus que le roi cherchait à déshériter leur seigneur. Ils prirent

alors conseil entre eux et, sur l'avis de Jean d'Erlée et d'Étienne

d'Êvreux, ils décidèrent qu'ils resteraient en Irlande pour défendre la

terre du comte Maréchal. Jourdain de Sauqueville proposa d'avertir le

comte d'Ulster[1103] et Raoul Fils Paien[1104] [13749], et de leur

demander leur concours en faveur du Maréchal. Ces résolutions prises,

les uns et les autres se retirèrent du parlement le mieux qu'ils purent.

Quand Thomas Blouet leur demanda ce qu'ils avaient l'intention de faire

au sujet du mandement royal, ils répondirent qu'ils feraient pour le

mieux [13762].

Ensuite ils chargèrent Jourdain de Sauqueville d'aller demander au comte

d'Ulster son appui. Jourdain y alla, et le comtes'empressa de venir,

conduisant soixante-cinq chevaliers, deux cents sergents et mille hommes

de pied. Je ne veux pas raconter leurs exploits : qu'il suffise de dire

qu'ils firent à Meilier ce que celui-ci aurait voulu faire au Maréchal,

car ils dévastèrent ses terres [13786].

Le Maréchal cependant parcourait l'Angleterre en tous les sens à la

suite du roi[1105]. Il ne savait rien du tort que Meilier lui causait,

ni le roi non plus. Le roi lui faisait très mauvaise mine, à

l'étonnement de toute la cour, et par suite personne n'osait lui parler.

Un jour, le roi sortait de Guildford[1106] ; il appela à lui le Maréchal

qui marchait à sa suite et lui dit : « Maréchal, avez-vous de bonnes

nouvelles d'Irlande ? — Non, sire, » répondit le Maréchal. — « Je vous

en donnerai, » reprit le roi en riant. « La comtesse était à Kilkenni

[13810]. Jean d'Erlée sortit, au bruit d'une mêlée, avec Ëtienne

d'Êvreux et tous les chevaliers de la garnison, de sorte qu'il n'y resta

que des sergents. Lorsqu'ils se furent éloignés d'environ deux lieues,

Meilier survint et assiégea la comtesse. Celle-ci, se voyant en danger

d'être prise, fit descendre un homme par les créneaux pour annoncer à

Jean d'Erlée qu'elle était assiégée dans Kilkenni [1 3827]. Il était

près de nuit. Jean d'Erlée et les siens couchèrent à Odo[1107], et le

lendemain, de bon matin, ils s'armèrent et allèrent combattre Meilier,

qui fut pris avec plusieurs de ses chevaliers. Étienne d'Évreux fut tué

et Raoul Fils Paien aussi, et Jean d'Erlée fut blessé, m'a-t-on dit, et

mourut le jour même ; toutefois, l'honneur du combat vous est resté. »

Le Maréchal répondit : « Certes, beau sire, c'est grand dommage des

chevaliers. Ils étaient vos hommes, et cette affaire est d'autant plus

regrettable. — J'en penserai, » ditleroi [13852].

Le Maréchal se retira. Il réfléchit longuement et s'étonna que tout cela

fût arrivé sans qu'il en eût été informé. Le carême vint avant qu'on pût

passer d'Irlande en Angleterre. Quand enfin la traversée devint

possible, le roi reçut les nouvelles et apprit que son juge, vaincu et

fait prisonnier, avait été obligé de faire la paix avec la comtesse et

ses gens et de donner en otage son fils pour sauver sa terre, que

Philippe de Prendergast, se soumettant au jugement de la cour, avait

donné son fils en otage[1108], et que les autres avaient fait de même,

donnant fils ou frère en otage. Le roi fut très affligé de ces

nouvelles. Le Maréchal, qui les reçut en même temps, en fut au contraire

très joyeux, et il en rendit grâce à Dieu. Il se présenta au roi, sans

faire paraître en rien qu'il eût reçu d'aussi bonnes nouvelles. Le roi

l'appela, et, dissimulant ses sentiments, il lui fit meilleure mine

qu'avant. Puis il lui demanda s'il avait reçu des nouvelles d'Irlande

[13908]. — « Non, sire, » dit le Maréchal. — « Eh bien ! je vous en

donnerai, et de bonnes, car je veux que vous en ayez joie. La comtesse

et vos gens vont bien. » Et il lui conta point par point le succès de

ses hommes. Le Maréchal écouta, tout comme s'il n'avait rien su. Puis il

répondit sagement et avec mesure : « Sire, j'en remercie Dieu ; a mais

je ne croyais pas avoir d'ennemi en Irlande le jour que j'en suis

parti. » Dès lors, le roi lui fit bonne mine, et tous les hommes de la

cour le traitèrent avec amitié et honneur [13930].

Quand le Maréchal eut longuement suivi le roi et ses gens, il lui

demanda congé de retourner en Irlande[1109]. L'ayant obtenu, il partit.

C'est en ce carême que l'Angleterre fut mise en inter dit[1110], ce qui

mit le pays en grand trouble. Le Maréchal aborda à Glasscarrick[1111] un

lieu couvert de forêts. Ses gens vinrent au-devant de lui. Jean d'Erlée

se présenta vêtu d'un haubergeon. Le Maréchal s'en étonna. « Ne

sommes-nous pas en paix ? » demanda-t-il. — « Sire, tous ne l'observent

pas, » répondit-il finement. C'est ainsi que parla Renard[1112] [13960].

Ils cheminèrent, parlant ensemble. Jourdain de Sauqueville et Jean

d'Erlée lui contèrent la trahison. Sur ces entrefaites, ils virent venir

deux barons, Philippe de Prendergast et David de la Roche[1113]. Ils

saluèrent le comte comme hommes flatteurs qu'ils étaient, et il leur

rendit leur salut ironiquement, disant : « Dieu vous sauve, si c'est

droit. — Sire, c'est droit, car nous sommes deux de vos loyaux hommes. —

Ce n'est pas ce que vous avez montré, » dit le Maréchal, « on le sait au

bourg et à la campagne. — Non certes, » reprirent ensemble Jourdain de

Sauqueville et Jean d'Erlée [13985]. « Ils ont assez fait paraître leur

fausseté. » Ils demandèrent alors merci en pleurant, et le comte leur

pardonna. Le lendemain, nombre de gens se présentèrent au Maréchal qui

avaient agi contre lui. La comtesse vint aussi, très joyeuse de

retrouver son mari. Comme on allait se mettre à table, entra un

chevalier, Haï du Val [14027], qui avait fait beaucoup de mal, et qui

protesta de sa loyauté, invoquant le témoignage de Jean d'Erlée. « Cela

ne vous servira de rien, » répondit celui-ci, « carje puis dire en

vérité que, dans toute la terre, il n'y a pire traître que vous. » Les

chevaliers qui étaient là se mirent à rire, et le comte s'assit à table

en disant : « Sire Jean, celui-là a eu tort de s'en remettre à votre

jugement, car je vois bien qu'il n'a rien à y gagner » [14066],

Le comte Maréchal se rendit à Kilkenni avec la comtesse et les barons.

Il y eut grande joie par la contrée et plusieurs lui firent bon accueil,

qui, dans leur cœur, n'en pensaient rien. Ceux qui avaient méfait contre

lui se crurent perdus, et, tout tremblants et en larmes, vinrent lui

demander merci. Le Maréchal, qui était miséricordieux, en eut pitié et

leur rendit à tous leurs otages, sauf à Meilier, qui avait été la racine

de tout le mal. La comtesse n'en fut pas contente, car ils lui avaient

causé bien des tourments. Certes, si son époux l'en avait crue, il en

eût tiré cruelle vengeance [14100].

Le comte, qui était courtois et sage, remercia chaudement sa bonne gent

qui l'avait servi loyalement. Peu de temps après, le roi envoya en

Irlande l'évêque de Norwich comme grand juge[1114]. Meilier eut honte de

sa conduite et vint en pleurant implorer la merci du Maréchal. Il

transigea avec lui en lui abandonnant son château de Donmas, à litre

d'héritage, et. après son décès[1115], toute la terre qu'il possédait.

Certes, il pouvait bien le faire, car il n'avait nul héritier dont il

fût certain, n'ayant jamais eu d'épouse[1116] [14186].

Après cela, Fortune, qui se montre souvent cruelle envers ceux qu'elle a

favorisés, fit tourner un tour à sa roue et fit sentir sa rigueur à

Guillaume de Briouze [14148]. Le roi, qui si longtemps avait été

bienveillant pour lui, changea de conduite à son égard. Tout accord

devint impossible et ce prud'homme fut exilé. Ce fut grande douleur et

grand péché. Je ne sais quelle fut la cause de ce revirement, et, si je

le savais, il ne m'appartiendrait point de le dire[1117]. Il le prit en

telle haine que Guillaume ne put résister à la guerre qu'il lui faisait.

Il se réfugia quelque temps en Galles, mais, n'osant pas se fier à ses

gens, il dut se résigner à s'embarquer en plein hiver. Trois jours et

trois nuits il vogua avec sa femme et ses enfants. Il arriva, par une

tempête violente, près de la terre d'Irlande [141 72]. Ceux qui étaient

à terre s'attendaient à les voir se noyer. Son but était de joindre

Gautier de Laci, son gendre[1118], auprès de qui il espérait trouver un

refuge ; mais le flot le poussa jusqu'à Wicklowoù le comte Maréchal

séjournait alors [141 87]. Celui-ci, apprenant la venue de Guillaume,

alla au-devant de lui et le recueillit de bon cœur, lui, sa femme et ses

enfants. Pendant vingt jours il l'hébergea [14198].

Quand l'évêque, qui était grand juge et seigneur de la terre, l'apprit,

il lui manda sur un ton arrogant qu'il avait hébergé le traître du roi,

et lui enjoignit de le lui livrer sans délai. Le Maréchal répondit aux

messagers : « Je n'ai pas de traître ici. J'ai hébergé monseigneur

Guillaume comme je le devais, d'autant mieux que j'ignorais que le roi

eût aucun grief contre lui. Et, dès que je l'ai hébergé, je ferais une

trahison si je vous le livrais. Je le conduirai en sûreté jusqu'à ce

qu'il soit hors de ma terre. L'évêque ne doit pas me demander ce qui

serait pour moi une cause de reproche. » Il conduisit en effet Guillaume

de Briouze jusqu'à Gautier de Laci [14232].

L'évêque ressentit vivement le refus du Maréchal. Il s'empressa de faire

savoir ces nouvelles au roi, qui en fut très irrité, et manda aussitôt

au Maréchal de venir à lui. Celui-ci obéit. Peu après son arrivée, le

roi fit rassembler son ost pour passer en Irlande[1119]. A la

Pentecôte[1120], il vint à Pembroke, et, à la Saint-Jean après, il

arrivait à Kilkenni[1121], où on lui fit un riche accueil, car toute

l'ost vécut ce jour-là aux frais du comte. De là le roi se rendit à

Dublin[1122], puis il alla assiéger Carrickfergus[1123] [1 4270]. Le

château était fort et en état de défense. Toutefois, par peur, ceux qui

l'occupaient le rendirent. Le roi y mit une forte garnison et revint à

Dublin[1124]. Là, en présence des barons de la région, il accusa le

Maréchal, lui reprochant d'avoir donné asile à son ennemi mortel. Le

comte répondit sur-le-champ : « Sire, j'ai hébergé mon seigneur qui

avait abordé sous mon château. Si j'ai eu soin de lui quand il était

misérable, vous ne devez pas le prendre en mauvaise part. Je ne croyais

rien faire de mal, puisqu'il était mon ami et mon seigneur et que

j'ignorais que vous eussiez rien contre lui. Vous étiez bien ensemble

lorsque je partis d'Angleterre pour venir ici. Si maintenant personne,

sauf vous, veut dire qu'il y a plus, je suis prêt à me défendre selon le

jugement de votre cour. » Aucun des barons ne bougea ; autrement le roi

l'eût volontiers fait passer en jugement, bien qu'il n'eût rien fait

pour cela [14318].

Le roi, voyant qu'il ne pouvait pas faire plus, fut fort irrité. Il lui

demanda en otages Gaufrei Fils Robert, Jourdain de Sauqueville, Thomas

de Samford, Jean d'Erlée, Gautier Porcel et son château de Donmas[1125]

[14330]. Le comte répondit : « Vous <t avez mes fils en otages et tous

mes châteaux d'Angleterre. Si vous voulez mes châteaux et mes fertés

d'Irlande, je vous en baillerai autant que vous voudrez, comme aussi les

fils de mes vavasseurs. Ainsi peut agir qui n'a pas de mauvaises

intentions. » Le roi rentra dans sa chambre et rapporta ces paroles aux

siens. Ceux-ci lui représentèrent que l'offre du Maréchal était grande

et qu'assurément il ne pouvait pas avoir intention de mal faire. Le roi

prit avec lui l'évêque de Norwich, le comte de Winchester[1126], le

connétable de Chester[1127], Pierre Fils Herbert[1128], et fit savoir

par eux au Maréchal qu'il ne voulait pas avoir d'autres otages que les

hommes dont il lui avait parlé. De ceux-là le comte n'avait auprès de

lui que deux, Gautier Porcel et Jean d'Erlée [14366]. Il leur demanda

leur consentement qu'ils accordèrent sans hésiter. Le comte remit donc

au roi son château en gage et ses otages devant la cour assemblée. Mais

le roi, qui était insatiable dans ses demandes, exigea encore des

pleiges à prendre parmi les autres barons que le Maréchal avait amenés.

Ceux que le roi voulut avoir consentirent, excepté un seul, David de la

Roche [14402], qui refusa net, disant que le Maréchal avait eu des torts

envers lui et que par conséquent il n'était pas tenu de le pleiger. Le

Maréchal dit alors : « Pour Dieu ! sire, écoutez-moi. Demandez à ces

barons si jamais j'ai fait tort à David, qui, en cette circonstance,

refuse de me pleiger. » Et le roi le demanda aux barons. Ceux-ci

répondirent unanimement que jamais ils n'avaient oui dire que le

Maréchal lui eût en rien méfait. David fut couvert de confusion [14428].

Lors de la remise des otages, il arriva que sire Pierre Fils Herbert

cherchait une place pour s'asseoir. Ceux qui étaient près de David se

levèrent pour lui faire place. Mais il leur dit : « Seigneurs, pour rien

au monde je ne m'asseoirais auprès du traître qui a failli à son

seigneur. » Cette parole fut approuvée de la plupart de ceux qui

l'entendirent [14444].

Le roi mit séparément ses otages en garde : Jourdain à Gloucester,

Thomas à Winchester, Jean à Nottingham, où il eut à souffrir assez de

misères, Gaufrei à Hereford. Ce dernier tomba malade en sa prison et

n'en sortit que mort, Gautier Porcel fut confié en garde à Pierre Fils

Herbert, de qui il n'eut qu'à se louer. Pendant près d'un an les otages

furent en prison, bien à tort, car celui pour qui ils s'étaient mis en

cette situation n'avait rien fait de mal [14472].

C'est alors que commença la guerre entre le roi et Llewelyn[1129]. Le

roi manda alors le Maréchal envers qui il s'était montré si peu

bienveillant. Il lui rendit ses otages sans beaucoup se faire

prier[1130], car c'était sa coutume de tenir ses prud'hommes éloignés de

lui, jusqu'au moment où il avait besoin d'eux. Mais l'instant de la

délivrance arriva trop tard pour Gaufrei Fils Robert [1 4486]. La guerre

terminée, le Maréchal demanda congé d'aller en Irlande, et il l'obtint.

Tandis qu'il y séjournait, le roi de France fit préparer sa flotte pour

envahir l'Angleterre, à laquelle il portait envie et qui lui avait été

promise[1131]. A cette nouvelle, le roi Jean manda ses barons et leur

demanda conseil. Il n'y en eut aucun qui sût donner un bon avis. L'un

d'entre eux dit alors que l'homme le plus honnête et le plus capable de

donner conseil en cette circonstance n'était pas présent : c'était

Guillaume le Maréchal, et il serait à propos de l'envoyer quérir. Le roi

y consentit, et tout d'abord il jugea convenable de délivrer les deux

fils du comte qu'il avait depuis longtemps en otages[1132], ce qui fut

approuvé de tous [14532].

Le roi fit alors venir Jean d'Erlée à Londres et lui confia la garde des

deux fils du Maréchal qu'il avait eus jusque-là en otages[1133] ; de

plus il le nomma maréchal de son hôtel. Jean d'Erlée le remercia et lui

fit toutefois remarquer que ces deux baillies donneraient assez à faire

à deux prud'hommes. Sur quoi le roi se ravisant bailla l'un des enfants

à Thomas de Samford [14574].

Ensuite le roi envoya Jean d'Erlée en Irlande avec mission de faire

savoir au Maréchal qu'il eût à venir à lui sans aucun délai. Le

Maréchal, voyant qu'il s'agissait d'une affaire importante, s'empressa

de venir, comme prud'homme doit faire, et sans rancune, car toujours il

aima loyauté. Le roi, heureux de le voir, lui demanda conseil et le

Maréchal lui conseilla de convoquer tous ses hommes[1134] [14598].

Le roi fit aussitôt rassembler son ost sur le mont de Brandon[1135].

Puis il se rapprocha de Douvres[1136]. Alors, selon le conseil du

Maréchal, du comte de Boulogne, du comte de Salisbury, de Geoffroi fils

Pierre, le loyal juge[1137], une grande expédition fut entreprise. Il

prépara sa flotte en vue de détruire celle que le roi de France avait

rassemblée à Dam[1138] [14614]. Onques flotte n'éprouva un tel désastre

[que celle du roi de France]. Le comte de Salisbury l'incendia sous ses

yeux. Le roi de France éprouva une grande amertume quand il la vit ainsi

brûler. On eût dit que la mer était en flammes[1139] [14632].

Le comte de Salisbury et les siens emmenèrent avec eux un grand nombre

de navires chargés de vivres, malgré les Français. Onques il ne vint de

France en Angleterre si grand butin depuis le temps d'Arthur. Le roi

Philippe fit, dans son dépit, brûler le reste de sa flotte. Puis, sans

plus attendre, il s'en alla avec sa grande ost mise en déroute[1140]

[14648]. Le comte de Salisbury cingla vers Angleterre, mais, avant

d'aborder, il eut à souffrir une grande tempête. Les nefs n'arrivèrent

pas ensemble, mais, ballottées par la tourmente, elles furent entraînées

jusqu'en Northumberland[1141]. Mais, grâce à Dieu, ceux qui les

montaient échappèrent sains et saufs [14658].

Le roi d'Angleterre se réjouit de ces nouvelles et rendit grâce à Notre

Seigneur de l'honneur qu'il lui avait fait. S'il lui avait rendu la

pareille en bonnes actions, il eût agi sagement. Mais c'est ce qu'il ne

fit pas, et ce fut grand dommage. Le roi passa dans le pays l'été et

l'hiver, en joie et en paix, jusqu'au carême suivant. Alors le Maréchal

et les hauts hommes lui conseillèrent de faire une expédition en Poitou

[14675]. Il rassembla aussitôt son ost et s'embarqua[1142]. Il se

croyait assuré d'obtenir ce qu'il cherchait, car les comtes de Flandres

et de Boulogne étaient ses alliés[1143] [14690]. Il les mit ensemble et

leur adjoignit son frère le comte de Salisbury[1144]. Mais il ne faut

pas oublier de dire que, avant de s'embarquer, il laissa la terre sous

la garde du Maréchal et d'autres barons. Le Maréchal lui bailla autant

de ses chevaliers qu'il en voulut. Mais toujours la poche sent le

hareng[1145] et le bon vase garde l'odeur du bon vin[1146]. Le roi

voulut emmener avec lui Richard, le fils du Maréchal, bien que celui-ci

lui représentât que l'enfant était encore trop jeune pour aller en

lointain pays. Le roi ne voulut pas en démordre, mais ensuite il s'en

repentit, car Richard tomba malade et faillit mourir. C'eût été grand

dommage, mais enfin il guérit. Nous n'avons pas à conter les succès

qu'obtint le roi : ce n'est pas de notre sujet. Finalement il revint en

Angleterre[1147] [14732]. On sait comment les trois comtes de Flandres,

de Boulogne et de Salisbury firent une grande entreprise qui échoua,

mais non par leur faute. Ils allèrent au-devant de l'empereur, qui vint

en grande hâte, n'ayant pas avec lui le quart de son monde. Le roi de

France, apprenant son arrivée, fut inquiet. Il craignit d'être surpris.

Les Français n'avaient pas envie de se battre et se seraient volontiers

retirés pendant la nuit s'ils en avaient eu le loisir. On le fit savoir

à l'empereur. « S'ils s'en vont, » dit le comte de Boulogne, « je m'en

réjouis, car alors ils nous laissent la terre et nous aurons moins de

peine à la conquérir. Nous la rendrons à l'empereur et au roi

d'Angleterre notre seigneur. — Vous lui enlevez honneur et terre en nous

empêchant de combattre, » dit Hugues de Boves[1148]. « Il est plus

difficile d'agir que de parler[1149], Hugues de Boves, » reprit le

comte, « ce n'est pas vous qui prendrez place entre les vaillants quand

on en viendra aux mains. A ce moment-là vous saurez bien vous tirer

d'affaire, car vous êtes peureux, et moi je serai mort ou pris plutôt

que de lâcher pied vilainement[1150] » [14786].

On sait comment les alliés furent déconfits. Ils attaquèrent en trop

petit nombre, car ils n'avaient pas le quart des hommes qu'eurent les

Français ce jour-là. Si l'empereur avait attendu jusqu'au lendemain,

grand honneur lui serait advenu. Mais ce n'est pas mon sujet. Les trois

comtes y furent faits prisonniers, et l'empereur eût été pris ou tué si

le comte de Salisbury ne l'avait fait partir. Le comte lui-même fut

pris, comme aussi Thomas Malesmains[1151], qui, en ce jour, se conduisit

vaillamment [14820]. Je ne veux pas dire que ces événements se soient

passés après le retour du roi en Angleterre[1152] : j'avais oublié de

vous conter, mais Terreur n'est pas grande, que Robert de Dreux avait

été pris dans une charge au pont de Nantes[1153]. On sait qu'à la suite

de la défaite où les trois comtes avaient été faits prisonniers il fut

conclu une trêve[1154], qui autrement n'eût jamais été consentie. Le roi

Jean revint en Angleterre après la conclusion de la trêve. C'est alors

que commença, entre lui etles barons, une guerre qui dura jusqu'à sa

mort. Il avait fait tort à tels qui s'allièrent contre lui, et dont

l'exemple fut suivi par des barons à qui il n'avait en rien méfait.

Presque tous lui coururent sus. Mais ce n'est pas le lieu de parler de

ces querelles où des deux côtés il y eut excès. On ne pourrait se

figurer, si on ne l'avait ouï ou vu, le mal qui fut fait de part et

d'autre [14859].

Je veux parler présentement des enfants du Maréchal. Onques meilleurs

rejetons ne naquirent d' un chevalier et d'une dame. Je dirai leurs

noms, car cela est de mon sujet. Le premier dis eut nom Guillaume. Il

n'y eut onques en ce royaume personne qui ait eu autant à cœur de bien

faire. C'est lui qui, après son père, fut comte. Richard, qui vint après

[14883], eut en lui prouesse, sens, beauté, bonnes mœurs,

noblesse[1155]. Le troisième fut Gilbert, qui fut clerc et renommé pour

son sens et ses bonnes mœurs[1156]. Le quatrième eut nom Gautier

[14893], mais il n'était pas encore chevalier au temps où je fis ce

livre. On disait déjà que, s'il pouvait vivre, il serait homme de bien,

car il y mon trait de bonnes dispositions[1157]. Le cinquième des fils

fut appelé Ansel [14899]. Il était très bien fait de sa personne et

avenant en toutes choses. Dieu lui donne prospérité[1158] ! Voilà pour

les cinq fils : il serait trop long de dire les grandes qualités qui

furent en eux [14910]. Parlons maintenant des cinq filles dans l'ordre

de leur naissance. La première eut nom Mahaut [1491 7]. Dieu mit en elle

sens, largesse, beauté, noblesse et tout le bien qu'une gentille femme

doit avoir. Son père la maria à sire Hugues de Bigot, qui fut comte

après son père[1159]. Isabel, qui aurait pu s'appeler <t vis a

bel[1160] », épousa le comte de Gloucester[1161]. Puis vint Sibille, que

son père donna au fils du comte de Ferrières[1162]. Eve [14941] fut

donnée à Guillaume Fils Reinaut, seigneur de Briouze[1163]. La dernière,

Jeanne, restait à marier à la mort de son père. Ce fut son frère[1164]

qui la maria, et il s'en acquitta bien, car il la donna au seigneur de

Montchensi, Garin * [14956].

On voit par ce que je viens de dire que de bon arbre vient bon fruit.

Les enfants portent témoignage de la bonté de leurs parents.

Le père s'occupa de marier son fils aîné. Il savait que Baudouin, le

comte d'Aumale, avait une fille unique. Les deux pères en parlèrent

ensemble et le mariage fut décidé. Le comte Baudouin donnait à sa fille,

sous réserve de l'autorisation royale, toute sa terre soit en Angleterre

soit ailleurs [14980]. Ce mariage fut approuvé de tous. Quand les deux

comtes eurent terminé leurs arrangements, ils se rendirent auprès du roi

le priant de les ratifier et de leur en faire faire une charte. Le roi y

consentit, et tout ce qui avait été convenu fut mis en la charte

[15000][1165].

Ainsi fut conclu le mariage. Mais les deux époux ne vécurent pas

longtemps ensemble. La mort gloutonne qui tout dévore courut sus à la

dame et la prit. Elle mourut sans que rien pût lui venir en aide[1166]

[15012].

Il me faut passer rapidement sur la guerre qui éclata entre le roi et

ses barons, car il y eut trop de circonstances qui ne sont pas belles à

conter. Il pourrait m'en arriver mal. Les barons, s'étant ligués,

vinrent au roi et lui réclamèrent leurs franchises[1167]. Il refusa ;

alors ils lui firent savoir que, s'ils n'obtenaient pas leurs

franchises, ils se détacheraient de son service et lui feraient tout le

mal possible. Ils tinrent leur parole et se rendirent à Londres pour

agir contre lui[1168]. Mais sachez bien que le Maréchal ne prit aucune

part à ce mouvement. Il s'affligea des excès auxquels on s'était laissé

entraîner de part et d'autre et ne fut pour rien dans l'arrangement

conclu entre les barons et les citoyens de Londres[1169]. Les barons,

s'étant réunis à Londres, envoyèrent des messagers pour demander Louis,

fils du roi de France, qu'ils avaient l'intention de faire roi

d'Angleterre. C'était une folie. Avant que Louis fût venu, le roi

assiégea Rochester[1170] [15072]. Il y dépensa beaucoup d'argent avant

de s'en emparer. Il alla à Douvres par mer[1171]. Pourquoi par mer

plutôt que par terre, je n'ai pas à le dire, car ce n'est pas de mon

sujet. Alors il fit venir des Flamands, chevaliers et sergents, qui ne

pensaient qu'au butin et s'occupaient moins de l'aider en sa guerre que

de dévaster sa terre[1172]. En cinq semaines il eut dépensé tout son

trésor. C'est ce qui doit arriver : qui dépense sans rien gagner et

s'associe à de mauvaises gens est bientôt à sec. Finalement il prit

Rochester[1173] [15096].

Les Londoniens firent venir Louis, qui longtemps fut maître du

pays[1174]. Il prit Farnham, Winchester, Porchester, Southampton[1175].

Les ribauds de France y burent maint tonneau [de vin]. Ils disaient,

dans leur jactance, que l'Angleterre était à eux, et que les Anglais,

n'ayant aucun droit sur le pays, n'avaient qu'à l'évacuer. Ces vantances

furent sans effet. J'en vis par la suite manger aux chiens une centaine

que les Anglais tuèrent entre Winchester et Romsey[1176] [15112]. C'est

ainsi que ceuxlà gardèrent la terre. En plusieurs lieux d'Angleterre on

en fit autant ou pis, au témoignage de Willekin de Vaus[1177] [15116].

Quand le roi n'eut plus d'argent, la plupart de ceux qui le servaient

pour leurs gages s'en allèrent avec ce qu'ils avaient gagné. Le

Maréchal, toutefois, resta avec lui dans la mauvaise fortune, le servant

fidèlement comme son seigneur et son roi. Depuis ce moment jusqu'à sa

mort, il ne le quitta pas. Et, du reste, toujours il se comporta envers

le roi comme un homme loyal quoi que celui-ci lui pût faire [15138].

Cependant, la guerre se prolongeant, le roi perdit beaucoup de sa terre.

Finalement, il se dirigea vers Lindsey[1178]. En chemin il fut pris de

la maladie dont il mourut. Force lui fut des'arrêter à Newark[1179].

Avec lui étaient l'évêque de Winchester[1180], Jean de Monmouth[1181],

Gautier de Clifford[1182], sire Rogier[1183], Jean le Maréchal et nombre

d'autres hommes de haut rang. Tous furent profondément affligés [15166].

Sentant la maladie augmenter, le roi Jean manda ses Fidèles et leur

dit : « Seigneurs, il me faut mourir ; je ne puis résister à ce mal.

Pour Dieu, priez le Maréchal de me pardonner les torts que je lui ai

faits, et dont je me repens pleinement. Toujours il m'a servi

loyalement ; jamais il n'a agi contre moi, quoi que j'aie pu lui faire

ou lui dire. Pour Dieu, seigneurs, priez-le de me le pardonner ! Et

comme je suis plus sûr de sa loyauté que de celle d'aucun autre, je vous

prie de lui confier la garde de mon fils, qui ne réussira jamais à tenir

terre, sinon par lui[1184] » [15190].

Ainsi parle le roi. La mort impitoyable s'attaqua à lui si violemment

que bientôt elle l'eut réduit à l'impuissance. Du moins il mourut

repentant. Son corps fut porté à Worcester[1185] [15206]. Le Maréchal

fut affligé, quand il apprit la mort du roi. Il quitta Gloucester pour

aller au-devant du corps qu'on portait à Worcester. La bière était

escortée par le légat Gualon et par de nombreux clercs et chevaliers. On

fit un riche service, comme il convenait à un roi. Là fut accomplie la

prophétie de Merlin, disant qu'il reposerait entre les souverains. Et ce

fut la vérité, car il git entre saint Wulstan et un autre corps

saint[1186] [15228].

Le roi enterré, les hauts hommes se rendirent à Gloucester et y

convoquèrent le comte de Chester[1187] et les partisans du défunt roi.

S'étant réunis en conseil, ils délibérèrent d'envoyer Thomas de

Samford[1188] à Devizes[1189] pour en ramener le fils du roi et tous

ceux qui étaient avec lui. Le Maréchal se rendit au-devant d'eux et les

rejoignit en dehors de Malmesbury dans la plaine [15257]. Là était Raoul

de Saint-Sanson[1190], qui était le gouverneur du jeune prince et le

portait dans ses bras[1191]. L'enfant, bien appris, salua le Maréchal,

et lui dit : « Sire, soyez le bienvenu ! Je me rends à Dieu et à vous.

Puisse Dieu vous faire la grâce de nous bien garder ! » Le Maréchal

répondit : « Sire, sur mon âme, je ne négligerai rien pour vous servir

en bonne foi tant que j'en aurai la force. » Tous fondirent en larmes,

le Maréchal comme les autres. Puis ils se remirent en route pour

Gloucester [1 5286].

Là ils délibérèrent sur la question de savoir si on attendrait le comte

de Chester ou si on procéderait sans lui. Les uns furent d'avis

d'attendre, les autres conseillèrent de couronner le roi promptement,

car nul ne sait ce qui lui pend à l'œil. Ce dernier conseil

prévalut[1192]. Puis on se demanda qui ferait le roi chevalier.

« Qui ? » dit quelqu'un, « sinon celui qui entre mille mériterait plus

que tous cet honneur ? C'est Guillaume le Maréchal, celui qui a ceint

l'épée au jeune roi Nul de nous n'arrive à sa hauteur. C'est lui qui

doitceindrel'épéeàcelui-ci, et ainsi il aura fait deux rois

chevaliers. » Tous se rangèrent à cet avis. On revêtit l'enfant de

vêtements royaux faits à sa taille : ce fut un beau petit chevalier. Les

hauts hommes qui étaient présents le portèrent au moulier. De grands

dons furent distribués lorsqu'il fut oint et couronné. Le légat Gualon

chanta la messe et le couronna, assisté des évêques qui étaient là

réunis[1193] [15332].

Quand il fut oint et sacré et que le service fut achevé, les chevaliers

portèrent l'enfant en leurs bras, notamment Philippe d'Aubigni et

Richard de Ferrières[1194]. Plusieurs autres y tendirent les mains qui

ne furent pas d'un grand secours. On le porta dans sa chambre où on lui

mit d'autres vêtements moins lourds. A ce moment, comme on allait se

mettre à table, vint une mauvaise nouvelle. Un messager, plus fol que

sage, dit au Maréchal, devant tout le monde, que son château de

Goodrich[1195] avait été assiégé la veille [15356], et que son

connétable lui demandait du secours. Le Maréchal y envoya aussitôt des

chevaliers, des sergents, des arbalétriers. Plusieurs de ceux qui

étaient présents considérèrent que cet événement, le jour même du

couronnement, était de mauvais augure [15372].

Les hauts hommes vinrent au Maréchal et le prièrent de se charger de la

garde du roi. « Je ne puis, répondit-il. Je n'ai plus la force

nécessaire pour une telle baillie. Je suis trop vieux. Il faut donner

cette charge à un autre. Attendez que le comte de Chester soit arrivé. »

On s'en tint là pour cette nuit et chacun rentra chez soi [15400].

Le Maréchal, rentré au château[1196], appela en conseil Jean le

Maréchal[1197], Raoul Musart[1198] et Jean d'Erlée, et leur dit : « Ces

gens-là voudraient que je prisse la garde du roi et le gouvernement du

royaume. Mais c'est une lourde charge et je veux d'abord me régler sur

votre avis. » Jean le Maréchal et Raoul Musart lui conseillèrent

d'accepter. « Vous serez en état, » lui disait ce dernier, « d'avancer

vos hommes et d'autres encore, et nous qui sommes ici. » Jean d'Erlée,

au contraire, l'en dissuada, lui remontrant que c'était une lourde

charge pour un homme affaibli par l'âge ; que d'ailleurs le roi ayant

peu d'argent, c'est à lui Maréchal qu'on s'adresserait, et qu'il aurait

par suite beaucoup de peine et de tourment. « Attendons la venue du

comte [de Chester], » reprit le Maréchal ; « nous aurons meilleur

conseil, et allons nous coucher. Dieu y mette conseil et paix ! »

[15464].

Le lendemain, après la messe, le comte de Chester arriva. Il salua le

roi qui reçut son hommage et celui des autres barons. Plusieurs de ceux

qui vinrent avec le comte trouvèrent inconvenant qu'on ne l'eût pas

attendu pour couronner le roi. Mais le comte leur imposa silence, disant

qu'on avait bien fait de procéder au couronnement sans retard. On se

forma alors en conseil et on délibéra sur le choix de celui à qui serait

confiée la garde du roi etdu royaume. L'évèquede Winchester[1199]

demanda à Alain Basset[1200] son avis [15497]. « Par ma foi ! » répondit

celui-ci, « je ne vois que le Maréchal ou le comte de Chester. — Certes,

Seigneurs, » reprit le Maréchal, « je ne puis accepter une si haute

mission. Je suis trop faible. J'ai passé quatre-vingts ans. Mais vous,

comte de Chester, chargez-vous-en, et, tant que je vivrai, je vous serai

en aide de tout mon pouvoir. Vous ne me saurez rien commander que je ne

le fasse tant que Dieu m'en donnera la force. — Non certes, Maréchal, »

dit le comte, « cela ne se peut. Vous êtes si bon chevalier, si

prudhomme, si redouté, si aimé et si sage qu'on vous tient pour un des

meilleurs chevaliers du monde. Je vous le dis en toute loyauté, c'est

vous qui devez être choisi. Je vous servirai et j'accomplirai, selon mon

pouvoir, toutes les besognes que vous voudrez me commander » [15536].

Alors le légat prit à part en une chambre le Maréchal, avec le comte de

Ghester, l'évêque de Winchester et une partie des hauts hommes, et ils

recommencèrent à délibérer. Mais ils ne seraient point arrivés à vaincre

la résistance du Maréchal, si le légat ne l'avait prié de prendre la

baillie en rémission et en pardon de ses péchés. A cette condition, il

lui en donnait devant Dieu l'absolution. « Au nom de Dieu, » dit le

Maréchal, « sià ce prix je suis absous de mes péchés, cette baillie me

convient, et je la prendrai, bien qu'elle me pèse » [15558].

Le légat la lui remit, et le bon Maréchal reçut à la fois le roi et la

baillie[1201]. Il s'en acquitta bien tant qu'il vécut, mais nous le

perdîmes trop tôt pour le bonheur de l'Angleterre [15564]. Quand le

Maréchal eut pris la baillie du royaume, il parla ainsi[1202] :

« Seigneurs, voyez le roi jeune et tendre. Je ne pour- rais entreprendre

de le mener avec moi par la terre. Et je ne puis séjourner dans le même

lieu, car il me faudra aller par les marches du royaume, afin de les

garder. C'est pourquoi je vous demande de désigner un prudhomme à qui le

jeune roi sera confié. — Que ce soit à votre volonté, sire ! » dit le

légat, « vous saurez le remettre en bonnes mains. » Sur quoi le Maréchal

confia l'enfant à l'évêque de Winchester [15610]. Quand on apprit que le

Maréchal avait la garde du roi et celle du royaume, la joie fut

universelle. « Dieu nous protège, » disait-on, « car il n'est personne

en Angleterre qui soit capable de s'acquitter aussi bien de cette

charge » [1 5620].

Le Maréchal réunit en conseil les trois fidèles amis qu'il avait

consultés la veille, et leur dit : « Conseillez-moi, car par la foi que

je vous dois, je me vois entrer dans une mer sans fond ni rive. Puisse

Dieu me venir en aide ! On m'a confié un gouvernement presque désespéré.

L'enfant n'a pas d'argent, et moi je suis homme de grand âge. » En

disant ces paroles, les larmes lui vinrent aux yeux, et les autres

pleurèrent aussi, par pitié. « Oui, » dit Jean d'Erlée, qui avait

compris sa pensée, « vous avez entrepris une besogne qui doit être

accomplie à tout prix. Mais quand nous serons au bout, je vous dis que,

même en mettant les choses au pis, il n'en peut résulter que grand

honneur. Admettons que tous vos partisans passent à Louis, qu'ils lui

rendent tous les châteaux, à ce point que vous ne puissiez trouver

refuge nulle part en Angleterre et que, poursuivi par Louis, vous soyez

obligé de quitter le pays et de chercher un asile en Irlande : ce sera

encore un grand honneur. Et puisque la pire alternative est si

honorable, la plus favorable vous vaudra à la fois grand honneur et

grande joie. Jamais aucun homme n'aura conquis tel honneur en terre. —

Par le glaive Dieu ! » dit le comte, « ce conseil est vrai et bon ; il

me va si droit au cœur que si tous l'abandonnaient, savez-vous ce que je

ferai ? Je le porterais sur mes épaules, jambe deçà, jambe delà, d'île

en lie, de terre en terre, et je ne lui manquerais pas, si même il me

fallait men- dier mon pain ! — Vous ne pouvez mieux dire, et Dieu sera

avec vous, » répondirent ses amis. « Maintenant, » conclut le Maréchal,

« allons nous coucher, et que Dieu y mette conseil et aide, lui qui

vient au secours de ceux qui veulent faire le bien et se conduisent

loyalement » [15708].

Le roi et les siens quittèrent Gloucester et se rendirent à

Bristol[1203]. Là se trouvait Savari de Mauléon, qui se présenta au roi

et lui demanda la permission de se rendre en sa terre[1204]. En ce

temps-là, Louis tenait Hertford assiégé. Les défenseurs du château,

n'attendant aucun secours, demandèrent à Louis une trêve de vingt jours.

Il la leur accorda, à condition qu'on lui rendrait Berkhampstead et

Hertford[1205]. Il entra en possession de ces deux places. Peu après le

grand juge[1206] et sire Faukes[1207], avec de nombreux barons, se

rendirent auprès du roi à Bristol [15734].

La trêve expirée, ceux qui avaient la garde de Hertford en prirent une

autre de vingt jours sans consulter le Maréchal. Ce fut une faute. Ils

livrèrent deux forts châteaux : Norwich et Orford[1208], et ainsi Louis

se trouva saisi de quatre châteaux. Mais il n'observa pas la trêve comme

il s'y était engagé[1209]. Les Français, orgueilleux comme

toujours[1210], ne le lui permirent pas. Alors il prit conseil d'aller

en France[1211]. Quand le Maréchal vit qu'il n'observait pas la trêve,

il résolut de ne pas l'observer non plus [15760].

Le Maréchal rassembla tous les hommes loyaux qui tenaient pour le roi et

se rendit à Cherlsey[1212]. Louis, de son côté, se rendit à

Winchelsea[1213], où il n'eut pas la facilité de s'embarquer avec sa

suite, car il trouva la route de mer fermée. Le Maréchal, s'étant

consulté avec les siens, fit occuper la ville de Rye[1214] par Philippe

d'Aubigni et une troupe suffisante de chevaliers et de sergents [15790].

Puis il envoya par dehors[1215] une flotte bien équipée. Ensuite il

chevaucha vers Louis, et le tint si serré que celui-ci ne savait plus de

quel côté tourner, ayant d'un côté le Maréchal, de l'autre Philippe

d'Aubigni, qui lui tuait beaucoup de monde, et devant lui la

flotte[1216]. En outre, Willekin de Waus[1217] le harcelait et fil

couper la tête à beaucoup des siens [15808].

Ainsi serré de près, Louis perdit bien un millier des siens qui périrent

par l'épée, sans confession[1218]. La troupe des ribauds qui se

vantaient de conquérir l'Angleterre y fut presque détruite. Ce ne fut

pas dommage. Là furent pris deux riches vavasseurs qui avaient quitté

Louis pour retourner dans leur terre, un Guillaume de Pont -de

-l'Arche[1219] et Jean Fils Hugues[1220], et, avec eux, plusieurs autres

Anglais qui encore maintenant sont hais pour leur conduite. Louis aurait

été pris s'il n'avait été secouru par Fortune, qui est malveillante pour

les hoirs d'Angleterre, et leur enlève de force leur terre[1221] ! Oiez

comme Fortune est forte et comme elle soutient ceux pour qui elle a pris

parti ! Sur ces entrefaites arriva sire Hugues Tacon[1222] [15850], qui

était notre ennemi. Il amena une grande flotte au secours de Louis et,

forçant le passage, l'emmena en France. Mais tout d'abord nous devons

vous conter comment il détruisit notre flotte et comment Louis vint,

avec une nombreuse chevalerie, à Rye[1223] Les gens du roi qui

occupaient cette ville reconnurent qu'ils ne pouvaient la défendre,

leurs adversaires étant au nombre de plus de trois mille, et

l'évacuèrent. Louis poursuivit sa route vers Douvres, où il

s'embarqua[1224] [1 5867].

Quand le Maréchal sut que Louis était retourné en son pays, il se

dirigea vers Shoreham[1225], et y séjourna une nuit. Le lendemain, comme

il s'en éloignait, il rencontra en son chemin le jeune Maréchal[1226] et

Guillaume de Salisbury, qui s'aimaient comme frères[1227]. Ils se

rendirent tous ensemble à Knep[1228] qui se rendit aussitôt [15888].

Le lendemain, le jeune Maréchal et le comte de Salisbury allèrent à

Winchester, dont ils assiégèrent le château, tandis que le Maréchal père

allait, avec une partie des hauts hommes, mettre le siège à Farnham. Le

jeune Maréchal et le comte de Salisbury prirent leurs logements à La

Hyde[1229] et assiégèrent la cité de Winchester. Le premier jour ils

firent peu de besogne, mais le second jour ils donnèrent l'assaut. Ce

jour-là le Maréchal père leur fit dire de venir le rejoindre sans

retard[1230]. Ils y allèrent, mais ils rencontrèrent à Alresford[1231]

des messagers qui leur annoncèrent la prise du château[1232]. A cette

nouvelle, les deux comtes revinrent sur leurs pas en bon ordre,

recommandant à leurs gens de se bien garder, de peur d'être surpris par

les assiégés [15924].

Cependant, la garnison des châteaux [de Winchester] voyant l'ost des

Anglais partie, fit une sortie, pilla la ville et y mit le feu, parce

que les habitants avaient donné asile à leurs ennemis. Ils ne purent

cependant faire tout ce qu'ils voulaient, car l'ost revint si subitement

qu'ils furent obligés de rentrer dans leurs châteaux. Mais le malheur

fut que les habitants du faubourg"[1233] s'accordèrent avec la garnison

du château, ce qui leur coûta cher. Le comte de Salisbury assiégea et

prit le plus petit des deux châteaux. Le jeune Maréchal assiégea le plus

grand et, pendant huit jours, le serra de si près que les défenseurs

n'osaient ni se reposer ni se dégarnir de leurs armes [15954]. Le comte

de Salisbury ayant pris de force l'un des châteaux, il se hâta de venir

aider le jeune Maréchal, et tous deux firent de tels efforts que la

garnison ne tarda pas à se décourager. Sur ces entrefaites arriva le

Maréchal père avec si grand ost que la campagne et la ville en furent

remplies. Les défenseurs du château virent bien qu'ils ne pourraient

résister longtemps [15975].

Lorsque le Maréchal père fut arrivé, on tint conseil, et il fut décidé

que le jeune Maréchal et le comte de Salisbury iraient assiéger

Southampton[1234]. Winchester entretant se rendit, et on y fit un si

grand butin que les pauvres qui voulurent prendre devinrent riches de

l'avoir de leurs ennemis[1235]. De leur côté, les deux comtes ne

tardèrent pas à s'emparer du château [de Southampton], et, y ayant mis

un connétable, ils revinrent à Winchester [16002].

Alors le Maréchal envoya sire Philippe d'Aubigni prendre

Rochester[1236]. Ce fut bientôt fait, et Philippe revint à Winchester.

Peu après, le jeune Maréchal vint à son père et lui demanda la

permission d'aller assiéger Marlborough, ce qui lui fut accordé, le père

restant à Winchester [16026].

Selon l'écrit[1237], ce fut le premier vendredi après Pâques[1238] que

le jeune Maréchal mit le siège à Marlborough et réussit à le prendre,

mais ce ne fut pas sans peine [16033].

Après une absence de sept semaines et cinq jours, Louis revint en

Angleterre avec une nombreuse et fière armée[1239]. Avant ce moment, les

châtelains[1240], qui ne savaient rien de sa venue, se rendirent, la vie

sauve. Le Maréchal fut contrarié du retour de Louis. Il fit démanteler

tous les châteaux qu'il avait pris, sauf Farnham. Quand ceux qui avaient

rendu Marlborough apprirent l'arrivée de Louis, ils furent honteux de ce

qu'ils avaient fait [16054].

Lorsque Louis eut appris que les châteaux dont il se croyait maître

s'étaient rendus, il ne fut pas content. Ayant rassemblé un grand nombre

de charretiers, de sergents, d'arbalétriers et de ribauds, il passa par

Farnham, sans s'arrêter à en faire le siège[1241], et vint droit à

Winchester. En peu de temps, il eut remis en état la tour et les hauts

murs, à pierre et à chaux, et fait réparer les brèches. Il laissa dans

la place le comte de Nevers, qui était orgueilleux et cruel, avec une

forte garnison[1242]. Celui-ci commit par la suite divers excès qui lui

furent reprochés, mais je ne veux pas en parler [1 6084].

En quittant Winchester, Louis divisa sa grande armée en deux corps. Avec

l'un il alla assiéger Douvres, et il envoya l'autre à Montsorel, que les

comtes de Chester et de Ferrières tenaient assiégé[1243]. Ceux-ci,

croyant que Louis en personne venait sur eux, levèrent le siège et se

retirèrent à Nottinghatn Les Français, ayant délivré Montsorel, se

dirigèrent vers Lincoln, dont ils voulaient assiéger le château[1244]

[16114].

Quand le Maréchal sut que le siège de Montsorel était levé, il en fut

très affligé. Il ne fut pas moins contrarié d'apprendre que les Français

s'étaient rendus à Lincoln et que Louis n'était pas avec eux. Il se

trouvait à Northampton avec les Royaux l'avant-veille de la

Pentecôte[1245]. Dieu leur conseilla une merveilleuse entreprise, dont

il leur vint grand bien et honneur. Écoutez comment cela advint [16130].

Or, écoutez ; prêtez l'oreille ! Vous entendrez comment Dieu conseilla

le prudhomme qui avait été élu entre tous ! « Oiez francs chevaliers

loyaux ! » dit Guillaume le Maréchal. « Quand, pour maintenir notre

prix, pour défendre nous-mêmes, nos femmes, nos enfants, nos amis, notre

terre, pour conquérir haute honneur, pour la paix de sainte Église que

nos ennemis ont enfrainte, pour avoir pardon de nos péchés[1246], nous

sou ci tenons le faix des armes, veillez à ce qu'il n'y ait parmi vous

aucun lâche ! Une partie de nos ennemis se sont mis dans Lincoln pour

assiéger notre château[1247], mais ils n'y sont pas tous, et Louis est

ailleurs. Ses partisans ont fait une folie en venant ici. Nous serons

bien mous si nous ne prenons vengeance de ceux qui sont venus de France

pour nous dépouil1er de nos héritages. Ils veulent notre perte. Pour

Dieu, faisons un grand effort, car, si nous avons la victoire, nous

aurons accru notre honneur et défendu notre franchise et celle de notre

lignage. Dieu veut que nous nous défendions. Leur ost étant divisée,

nous la vaincrons plus facilement que si elle était réunie. Vous voyez

tous qu'il nous faut ouvrir la voie au fer et à l'acier. Plus de

menaces, mais courons leur sus ! Dieu nous donne l'occasion de nous

venger » [16191]. Ces paroles les enflammèrent, et, pleins d'ardeur, ils

se mirent en marche. Le mercredi de la Pentecôte[1248] ils chevauchèrent

jusqu'à Newark où ils passèrent la nuit[1249]. Le jeudi ils se

reposèrent. Les Normands de l'armée vinrent trouver le jeune Maréchal et

lui dirent : « Beau sire, vous êtes né en Normandie. Vous savez que les

Normands ont le droit de frapper les premiers coups en bataille ;

gardez-vous de le laisser périmer[1250]. » Mais le comte de Chester

déclara que, s'il n'avait pas la première bataille, il ne prendrait pas

part à l'action. Le Maréchal et les siens, pour éviter la discorde, lui

accordèrent ce qu'il demandait, sans préjudice du droit des Normands

[16224].

Cette affaire arrangée, le légat leur donna l'absolution et excommunia

les gens de France[1251]. Puis il se rendit à Nottingham. L'ost se mit

en marche pour Torksey[1252] où elle passa la nuit. Le lendemain, qui

était un samedi[1253], ils s'armèrent et ordonnèrent leurs batailles. Le

comte de Chester eut la première. Vint ensuite le Maréchal avec ses

fils. Le bon comte de Salisbury eut la troisième bataille et l'évêque de

Winchester la quatrième [16261]. Quand l'ost eut été comptée, on n'y

trouva que 406 chevaliers et 31 7 arbalétriers Mis étaient peu nombreux,

mais ils avaient belle contenance. Quand ils furent en ligne, le

Maréchal leur adressa une harangue en homme qui savait parler : « Ceux

qui saisissent nos terres et nos biens sont là en votre main. Ils sont à

nous, si cœur et hardiesse ne nous font défaut. Si nous mourons dans

cette entreprise, Dieu qui sait distinguer les bons nous mettra en son

paradis, et si nous remportons la victoire, nous aurons conquis une

gloire durable pour nous et nos lignages. Vous savez d'ailleurs qu'ils

sont excommuniés ; ceux d'entre eux qui succomberont iront droit en

enfer. C'est Dieu qui les a mis en notre pouvoir. Courons-leur sus ! Le

moment est venu » [16310].

Après avoir ainsi parlé, le Maréchal remit le commandement des

arbalétriers au bon évêque de Winchester, Pierre, qui s'y

entendait[1254], leur recommandant de 3 et de se tenir en ligne étendue

pour tuer les chevaux des Français lorsqu'ils charge raient[1255]. Il

commanda ensuite à deux cents sergents de se tenir prêts à tuer leurs

propres chevaux pour servir de barrières en cas de besoin. Tous ceux à

qui le comte parla ainsi manifestèrent une grande joie ; ils étaient

aussi gais que s'il s'était agi d'un tournoi [16334].

A Lincoln, les Français étaient au nombre de 611 chevaliers avec un

millier d'hommes de pied, sans parler des Anglais qui tenaient leur

parti. De là sortirent Simon de Poissi[1256], le comte du Perche et

celui de Winchester pour reconnaître l'armée royale. Ils revinrent ayant

constaté qu'elle avait belle apparence. Onques en nulle terre on n'avait

vu troupe mieux équipée ni mieux préparée à la guerre[1257] [16352].

D'après le rapport qui leur fut fait, les Français se renfermèrent dans

la ville et dirent que les Royaux n'étaient pas en état de les y

assaillir, malgré les airs qu'ils se donnaient, et qu'ils devraient

battre en retraite. Mais, ajoutaient-ils, les Royaux ne s'en iraient pas

tranquillement sans avoir affaire à eux, d'autant plus que leurs chevaux

étaient las de marcher nuit et jour. Sur ce dernier point, les Français

avaient raison, et toutefois l'armée royale se dirigea hardiement vers

la ville. Le Maréchal leur adressa une nouvelle harangue leur disant que

c'était pour eux un premier succès de voir les Français, ordinairement

les premiers au tournois, se cacher derrière les murs [16400].

Seigneurs, ici, je ne sais plus que dire, car ceux qui me fournissent la

matière ne sont pas d'accord, et je ne puis pas obéir à chacun. Je

perdrais la droite voie et mériterais moins d'être cru. Il ne faut pas

introduire de mensonges en vraie histoire. Quand le Maréchal sut que les

Français s'étaient retirés dans la ville, il donna ordre à Jean le

Maréchal, son neveu, d'aller au château s'informer de l'état des

assiégés. Sire Jeans'acquitta bien de sa mission, et, comme il

approchait du château, sire Geffrei de Seriant[1258] vint au-devant de

lui et lui montra une entrée par laquelle on pourrait passer sans

opposition[1259]. Jean se mit au retour, et, en son chemin, des Français

qui étaient aux aguets lui coururent sus. Il ne s'effraya pas et les

aborda avec tant de hardiesse qu'ils s'enfuirent. Les ayant ainsi

repoussés, il vint retrouver son oncle et lui conta ce qu'il avait fait

[16437].

L'histoire de Guillaume le Maréchal, T. 3 · 第 22 / 29 题