Ce jour-là, il ne chercha pas à faire des prisonniers, mais il garda son

seigneur si bien que deux fois il le délivra de ceux qui le tenaient par

le frein. Le jeune roi et sa troupe eurent le prix du tournoi. Les

Flamands y eurent du gain et de la perte. Bourguignons, Français,

Normands, Anglais s'y distinguèrent, mais, par une heureuse aventure, il

n'y eut déroute d'aucune part. On se sépara d'un commun accord. Tous

furent unanimes à louer la grande prouesse du Maréchal, à qui, des deux

parts, on donna le prix du tournoi [5592].

Avant de se séparer, les hauts barons se réunirent pour s'entretenir

ensemble. Le bon comte de Flandres dit au roi, qui était la beauté et la

fleur de tous les princes chrétiens et la fontaine de largesse : « Beau

cousin, quand on peut, à un prix quelconque, avoir un chevalier de la

valeur du Maréchal, ici présent, ce n'est sens ni prouesse de le laisser

partir. » Le roi garda le silence, rougissant de honte, et le Maréchal

aussi était honteux et contrarié. Le comte n'en parla plus. On se

sépara, chacun tirant de son côté. Lorsque le roi s'éloigna, aucune

parole ne fut échangée entre lui et le Maréchal. Ce der nier prit congé

de ses compagnons et s'en alla par un autre chemin, accompagné d'un ami

compatissant [5636].

Quand ses ennemis surent que le roi l'avait mandé à ce tournoi, ils

dirent qu'il ne pouvait se passer de lui. « Il s'en passera bien, »

reprit l'un d'eux. « Quand le père[613] saura cette affaire, il ne sera

pas tenté de rire. Honni soit qui ne la lui découvre ! a — Voire,

voire, » dirent-ils, « c'est ce qu'il nous faut faire. De la sorte, il

ne sera plus reçu à la cour ni aimé d'aucun des deux rois. » Ils

allèrent donc trouver le père du jeune roi à Rouen[614] et lui firent

connaître le grief que son fils avait contre le Maréchal. Lorsque son

père en fut informé, il n'en fut pas autrement fâché, sinon à cause de

la honte ; car, du reste, il trouvait que les compagnons de son fils

l'entraînaient à de grandes dépenses, et il eût bien voulu voir partir

les meilleurs d'entre eux [5668].

Les traîtres peuvent se réjouir. Ils croient que jamais le Maréchal ne

reviendra à la cour. Mais la vérité se fera jour, et ils seront honnis

et avilis, tandis que le Maréchal sera plus que jamais en faveur, comme

l'or qui brille davantage après avoir été passé au feu [5692].

A la Noël, le roi Henri tint à Caen la fête la plus brillante qu'il eût

jamais célébrée en Normandie[615]. On y vint de lointains pays. De

Saint-Mathieu[616] jusqu'à l'empire, d'Aix-la-Chapelle jusqu'en

Gascogne, d'Aiguës-Mortes[617] à Cologne la fête fut annoncée [5710].

Le Maréchal s'y rendit. Il voulait savoir si la vérité s'était fait

jour, si enfin son seigneur reconnaissait qu'on l'avait trompé. Il fut

accueilli avec joie par les hauts hommes qui se trouvaient là, mais sa

présence troubla ses ennemis, qui craignaient de voir leur trahison

découverte. Ils ne s'approchaient guère de lui, mais ils le faisaient

épier pour savoir ce qu'il dirait et s'il chercherait à se disculper

auprès du roi. C'est là ce qu'ils redoutaient le plus, sachant bien

qu'aucun d'eux ne serait disposé à accepter la bataille [5748].

Quand le Maréchal se fut assuré qu'ils avaient fait parvenir leurs

calomnies jusqu'au roi Henri le père, il voulut que tous fussent en état

de juger si ce dont on l'accusait était vérité ou mensonge. Plein de

courroux et de dépit, il se présenta au jeune roi son seigneur et lui

dit : <t Sire, qu'il vous plaise de m'en- « tendre. On vous a fait

croire que j'avais commis une laide trahison. En présence de mon

seigneur votre père, des comtes, des barons, des vicomtes, des

châtelains, des vavasseurs qui sont ici, je suis prêt à soutenir que je

ne me suis jamais rendu coupable d'aucune trahison envers vous. Entendez

comme je veux me défendre. Viennent vos garants. Avec l'aide de Dieu, je

suis prêt à combattre, moi seul contre les trois plus forts. La bataille

durera trois jours. Si du premier je ne puis me défendre, faites-moi

pendre sur-le-champ. Si je suis vainqueur, je veux que le lendemain on

me livre au second. Si j'ai le dessous, qu'on me pende ! et de même si

je suis vaincu par le troisième. » Le roi répondit : « Maréchal, je n'ai

cure de votre bataille ; je n'accepte pas votre escondit[618]. — Sire,

ceux qui m'ont accusé sont ici. D'où vient qu'aucun d'eux ne parle ? Ils

m'ont pourtant bien entendu ! Sire, écoutez une autre proposition.

Faites couper un des doigts de ma main droite, celui que vous voudrez,

et que le plus fort d'entre eux se désigne lui-même pour me combattre.

S'il peut me rendre recréant, faites de moi comme on fait d'un traître

prouvé. Vous pouvez bien voir maintenant, beau sire, que mauvaise langue

ose dire ce qu'elle ne saurait prouver. Quand je ne puis trouver merci,

alors que j'offre plus que raison, c'est que vous ne cherchez qu'un

prétexte pour m'éloigner. En présence de tous ces barons, il me faudra

prendre congé de vous. Je n'attendrai pas plus longtemps » [5814]. Puis,

se tournant vers le roi Henri le père : « Sire, je vous prie de faire

paraître à mon sujet la grande franchise que je crois être en vous. Je

vous demande un sauf-conduit, jusqu'à ce que je sois hors de votre

terre. Je ne veux pas vous demander davantage, car vous me faites bien

entendre que votre cour m'est hostile, contre raison et loi de

terre[619]. Il me faut aller chercher ailleurs un meilleur séjour où je

puisse vivre, quand ici je ne puis me délivrer de l'accusation fausse

dont on me charge, alors qu'aucun de mes accusateurs n'ose lever la

tête. Voilà ce qu'on permet pour me faire tort. Mais il me plaît,

puisqu'on me refuse le droit, que ce soit en présence d'une telle

assemblée » [5832].

Le vieux roi vit bien qu'il ne parlait point à mots couverts[620] ; il

lui donna un sauf-conduit pour se rendre, lui et les siens, en Perche, à

Mortagne [5840]. Il s'en va ; puisse Dieu le conduire ! Il n'avait pas

l'apparence d'un homme qui fuit ni d'un chevalier qui a peur. Tel

l'insulte aujourd'hui dont on ne tient guère compte. Mais le jour

viendra où tous ceux-là seront honnis à leur tour. Il est droit qu'ils

aient ce qu'ils ont cherché [5848].

Les traîtres sont arrivés à leurs fins. Ils se réjouissent dans la

pensée que le Maréchal est à tout jamais éloigné de la cour. Ils disent,

les mauvais, les faux : « Que fera-t-il ? Son prix <t sera bien abaissé.

Tout le gain ne sera plus pour lui. On n'entendra plus Henri le Norrois

s'écrier : Ça ! Dieu aide a au Maréchal ! » On ne parlait que de lui,

et, maintes fois, « nous en avons souffert. Maintenant, son orgueil et

sa présomption sont abattus » [5878].

Baudouin de Béthune, qui n'aimait guère leur clique, apprit comme ils se

réjouissaient ouvertement de leur succès, faisant ainsi apparaître leur

trahison aux yeux de tous, et il en éprouva une vive douleur. Il fit

rédiger en un bref toutes leurs paroles et le fit porter au Maréchal

[5905]. Celui-ci reçut la lettre, se la fit lire par un clerc et sourit

[5922].

Quand on apprit en France, en Champagne, en Flandre, l'in jure qui avait

été faite au Maréchal, et comme il avait en vain offert de se disculper,

il n'y eut comte ni haut baron qui nes'efforçât d'attirer à soi le

Maréchal. Le comte de Flandre, tout premier, le duc de Bourgogne,

l'avoué de Béthune'[621] et bien d'autres lui envoyèrent des messagers à

cet effet [5960].

Entre temps, il acheta à la foire de Lagni un cheval de prix qu'il ne

paya que trente livres. Il ne l'aurait pas revendu pour quarante ni

même, à ce que j'ai ouï dire, pour cinquante. Il eut alors deux bons

chevaux avec lesquels il pouvait se présenter partout [5972].

Vingt jours après la Noël, un nouveau tournoi fut assigné entre Ressons

et Gournai[622]. Les barons, qui avaient envoyé à la recherche du

Maréchal et ne l'avaient pas trouvé, étaient fort en peine de lui. Ils

le virent arriver au tournoi en riche appareil. On aurait eu peine à

estimer la valeur de son équipage. C'était chose à laquelle il mettait

volontiers cure. Le comte de Saint-Pol[623] l'aperçut et, l'ayant

reconnu à son écu, courut après lui. Ils se saluèrent et s'embrassèrent.

Le comte lui dit : « Je vous demande de me permettre d'être avec vous

dans ce tournoi. — Beau sire, » reprit le Maréchal, « ce n'est pas vous

qui serez avec moi, c'est moi qui serai avec vous, autant que j'en aurai

la force. — Cinq cents mercis, » fit le comte ; « vous ne sauriez mieux

dire » [6016]. Les Flamands furent avec les Picards, les Brabançons, les

Tiois[624], les Lorrains et le comte de Flandre. Le duc de Bourgogne

vint avec les Bourguignons, les Champenois, les Français, les Normands,

les Bretons, les Angevins. Le comte de Saint-Pol s'arma avec trente

chevaliers. Mais il se trouva qu'ayant distribué ses chevaux, il n'avait

plus sur quoi monter. Le Maréchal, l'ayant appris, lui dit : « Sire,

j'ai deux bons chevaux. Je vous prie comme faveur que vous veuillez bien

tournoier sur celui des deux qu'il vous plaira. » Le comte accepta, et

sachez qu'il ne prit pas le plus mauvais [6047].

Le tournoi commença, mais il ne ressembla point à celui qui précédemment

avait été tenu au même lieu, et jamais il n'y eut tant de fer et de bois

employés en une journée[625]. Les préliminaires[626] durèrent peu de

temps. Lorsque les escadrons s'entreheurtèrent, il y eut tant de lances

brisées que les chevaux avaient peine à avancer. On tournoya sur place,

et le fracas fut tel qu'on n'eût pas entendu Dieu tonner[627]. Le comte

de Saint-Pol fut pris par le frein, mais le Maréchal vint à la rescousse

et le délivra de plus de sept chevaliers qui l'emmenaient [6084]. On

aurait vu mainte bannière traîner dans la fange et fouler maint

chevalier abattu à terre. On dit que c'est entre les pieds des chevaux

qu'il faut chercher les braves. Certes, les couards ne se risqueront pas

dans la presse : ils auraient trop peur d'avoir du mal. Le comte de

Saint-Pol fut pris de nouveau ; ses gens ne savaient ce qu'il était

devenu, mais le Maréchal le délivra encore [6140]. Après le tournoi, les

hauts hommes s'assemblèrent sur le lieu de la rencontre. Le comte de

Flandre et le duc [de Bourgogne] envoyèrent chercher le Maréchal et

déclarèrent qu'il l'avait emporté sur tous ceux du tournoi [6154].

Chacun désire l'avoir. Le comte de Flandre et le duc [de Bourgogne] lui

offrent cinq cents livres de rente. L'avoué de Béthune veut lui donner

une ville et cinq cents livres de terre[628]. Jacques d'Avesnes lui

offre une ville, trois cents livres et la haute main sur tout ce qu'il

possède. Mais le Maréchal les remercia[629]. Il ne voulut pour le moment

accepter aucun engagement, ayant d'abord l'intention de se rendre en

pèlerinage aux Trois rois de Cologne. Jacques d'Avesnes s'offrit à

l'accompagner, et ils y allèrent ensemble à grande joie [6192].

La renommée apporta à la cour du jeune roi la nouvelle du tournoi de

Ressons. « Et qui l'a fait le mieux ? » demanda alors par rapport au

premier tournoi tenu au même endroit. Il n'est pourtant guère probable

que cette répétition soit l'œuvre du copiste.

Baudouin de Béthune à un jeune homme qui en venait. « Qui ? certes, tous

témoignèrent que le Maréchal l'emporta sur tous. — Je ne vous crois pas.

Dites-vous que ce fut le Maréchal ? — Mais certainement, ce fut le

jugement unanime. — Tu ne dis pas la vérité, » reprenait Baudouin,

« cenefutpasle Maréchal ; l'as-tu vu de tes yeux ? — Assurément. — Mais

n'as-tu pas vu Henri le Norrois le suivre et crier avant et arrière :

Ça ! Dieu aide au Maréchal ? » — Non, sire : il « n'y était pas. — Pas

possible ! Mais alors le Maréchal est donc capable de faire chevalerie

par lui-même ? — Hal sire, que dites-vous ? c'est un des meilleurs

chevaliers du monde » [6236]. Cette parole fut agréable à Baudouin. Il

fit appeler plusieurs des chevaliers qui se trouvaient là, de ceux même

qui n'aimaient pas le Maréchal, et fit raconter au jeune valet ce qu'il

avait vu. Survint alors un chevalier qui avait assisté au tournoi et qui

confirma de tout point le dire du jeune homme et le compléta. Il conta

les propositions qui avaient été faites au Maréchal, disant notamment

que l'avoué de Béthune lui avait offert mille livres de rente et sa

fille en mariage[630]. Baudouin dit alors : « Dieu ! quel honneur c'eût

été pour ma sœur de l'avoir pour mari ! Puisse Dieu, qui protège les

bons, le venger de ceux qui lui ont fait un mal immérité ! » Ces paroles

ne firent point plaisir aux ennemis du Maréchal, qui craignaient de le

voir revenir en honneur et en puissance grâce à son sens et à sa

prouesse [6298].

Le Maréchal passa ensuite quelque temps en France, les hauts hommes du

pays s'estimant heureux quand ils pouvaient l'avoir avec eux. Le carême

suivant, la brouille se mit entre les trois frères. Le jeune roi et

Geoffroi de Bretagne se séparèrent de leur père mécontents. Ils étaient

irrités de le voir soutenir leur frère le comte de Poitiers, qui

maltraitait les plus hauts hommes de la terre. Ceux-ci s'en plaignirent

au jeune roi, déclarant qu'ils aimaient mieux être avec lui qu'avec le

comte Richard, qui était pour eux un mauvais seigneur[631] [6328]. Le

jeune roi et le comte Geoffroi firent à leur père des observations au

sujet de la conduite de Richard. « Que nous importe ? » leur répondit le

roi. « Je lui ai donné la terre de tous ceux qui lui feront la guerre.

Je ne puis que l'approuver s'il réussit à rabaisser leur orgueil. — Ils

ont été longtemps mes hommes, » reprit le jeune roi, <t et je ne puis

souffrir qu'ils soient maltraités. « 11 est droit que je leur vienne en

aide. — Aidez-les donc, » dit le père, « je vous le permets[632]. »

C'est dans ces termes qu'ils se séparèrent [6346].

Ses fils se rendirent à Limoges[633], où ils rassemblèrent des troupes,

chevaliers, sergents, routiers. Les hauts barons du pays, qui

détestaient le comte de Poitiers, y affluèrent, désireux de le combattre

et d'abaisser son orgueil. Le père, voyant la guerre commencer entre les

frères, se hâta de rassembler une armée, à la tête de laquelle il

chevaucha vers Limoges[634]. Mais, avant qu'il arrivât, le jeune roi

avait eu le temps de mander son frère le comte de Bretagne[635], qui

avait une bonne compatance du roi Henri II, le jeune roi, à son tour,

avait refusé de le recevoir. Il est d'ailleurs exact que les seigneurs

poitevins avaient offert leur hommage au jeune roi, ayant gravement à se

plaindre de Richard : « Dicebant enim quod nullo modo amplius terram de

Ricardo tenere volef bant, imponentes ei quod ipse malus erat omnibus,

suis pejor, pessimus sibi. Mulieres namque et filias et cognatas

liberorum hominum f suorum vi rapiebat et concubinas illas faciebat ;

et, postquam in eis c libidinis suae ardorem extinxerat, tradebat eas

militibus suis ad meretricandum. His et multis aliis injuriis populum

suum afficiebat > (Ben. Peterb., I, 292). gnie de chevaliers, et, de son

côté, il fit venir ses hommes[636] d'Anjou, de France, de Normandie, de

Flandre. Ces derniers, étant arrivés à Limoges, se rendirent au château

avec leur seigneur. Ceux du dehors[637], les ayant vus entrer, leur

mirent le siège, faisant garder toutes issues. Le jeune roi tint alors

conseil avec trois des siens, le comte de Bretagne, le seigneur de

Lusignan[638] et Rogier de GaugH [6414].

Le comte de Bretagne dit à son frère qu'un seul homme était capable de

les conseiller, à savoir Guillaume le Maréchal. Geoffroi de Lusignan

ajouta que les accusations portées contre le Maréchal étaient

calomnieuses, offrant même de le prouver par le combat judiciaire. Et

pourtant, » dit-il en terminant, « le Maréchal ne m'aime guère, car il

croit que c'est moi qui ai tué son oncle, ce qui est tout à fait

faux[639] » [6458].

Voyez comme Dieu, qui veille sur les bons et à qui rien n'est caché, a

bientôt fait de découvrir la trahison ! Celui qui avait ourdi le complot

était alors sénéchal du roi et maître de son hôtel[640]. Il vint au roi,

qui tenait conseil, sans y avoir été appelé et lui dit : « Sire, le roi

votre père vous a assiégé en ce château. Je suis son homme-lige. Je

n'ose plus rester avec vous et je viens vous prier de me donner congé de

me rendre auprès de votre père, comme je le dois. — Voyez le traître, »

s'écria le roi, « il montre bien à la fin comme il a calomnié le

Maréchal, le meilleur de mes hommes ! » Et il allait le frapper de son

épée, lorsque son frère arrêta son bras : « Ne souil lez pas vos mains

du sang de ce traître, mais chassez-le. » Ce qui fut fait [651 2]. Le

roi, désormais convaincu de l'innocence du Maréchal, fit appeler Raoul,

fils de Godefroi, son chambellan[641], le plus fidèle de ses serviteurs,

et lui commanda de se mettre à la recherche du Maréchal et de

l'amener[642]. Raoul se mit en route : il parcourut maint pays sans

apprendre aucune nouvelle de celui qu'il cherchait. Il s'en revenait

tout fatigué lorsqu'il le rencontra [6561]. Ils s'embrassèrent, et Raoul

remplit son message. Le Maréchal fut heureux d'apprendre que la trahison

était dévoilée, et il en remercia Dieu. « J'arrive de Cologne, » dit-il,

« où j'ai accompli un pèlerinage aux Trois rois, afin que Dieu, par leur

mérite, voulût bien me délivrer du blâme qu'on faisait peser sur moi. »

Puis, ayant assuré Raoul qu'il viendrait le plus tôt qu'il pourrait, il

se rendit auprès du roi de France et lui conta que le jeune roi, ayant

reconnu son innocence, l'avait mandé auprès de lui [6618]. Le roi de

France s'en réjouit[643] et lui fit ses offres de service. Le Maréchal

le remercia et lui demanda de lui donner des lettres pour le roi Henri

le père, afin qu'il pût, sans encourir la malveillance de celui-ci, se

rendre auprès de son seigneur le jeune roi. « Vous les aurez, » dit le

roi Philippe, « et, si le roi d'Angleterre n'en tient pas compte, on

pourra croire que c'est lui qui a imaginé cette affaire pour vous

éloigner[644] » [6640].

Le Maréchal obtint les lettres qu'il désirait, non seulement du roi de

France, mais encore de l'archevêque de Reims[645] et du comte

Robert[646], du comte Thibaut[647]. Le roi d'Angleterre accorda

volontiers ce qu'on lui demandait et envoya au Maréchal des lettres pour

l'autoriser à se rendre auprès de son seigneur. J'ai même entendu dire

qu'il avait permis au Maréchal de lui faire la guerre, l'assurant de ne

pas lui en savoir mauvais gré [6664]. Les gens du jeune roi se rendirent

de toutes parts auprès de lui. Le Maréchal, Baudouin de Béthune et Hue

de Hamelincourt[648], tous trois compagnons, se donnèrent rendez-vous à

Montmirail en Brie, un mercredi [6676]. Comme le Maréchal se dirigeait

de ce côté, il lui prit envie de dormir. Il se coucha sur le bord de la

route, tandis que son écuyer, Eustache de Bertrimont[649], resté seul

avec lui, abattait les freins des chevaux et les laissait paître. Comme

le Maréchal dormait, vinrent à passer sur la route un homme et une

femme, tous deux de belle figure et montés sur de grands palefrois bien

ambiants. Ils avaient beaucoup de bagage troussé sur leurs palefrois et

allaient grand train. Au moment où ils passaient près du Maréchal, la

femme dit à voix basse : « Ah Dieu ! que je suis lasse ! » Le Maréchal

se réveilla et demanda ce que c'était : « Sire, » répondit Eustache,

« c'est un homme et une femme qui vont grande allure. Ils ont un riche

équipage. — Mets le frein, car je veux savoir d'où ils viennent, où ils

vont et qui ils sont. » Il monta aussitôt, mais, dans sa précipitation,

il oublia de prendre son épée. Ayant atteint les voyageurs, il prit

l'homme par la manche de sa chape et lui demanda qui il était. a Sire, »

répondit l'autre, que cette question ennuyait, « je suis un homme. — Par

ma tête, » dit le Maréchal, « je vois bien que vous n'êtes pas un

animal ! » L'autre se dégagea et mit la main à l'épée. « Vous cherchez

une querelle ? » dit le Maréchal, « vous l'aurez. Eustache, vite mon

épée ! » L'inconnu se hâta de gagner du terrain, mais le Maréchal le

rejoignit et le saisit par le chaperon, le tirant si brusquement qu'il

le décoiffa, et alors on vit que c'était le plus beau moine qu'on pût

trouver jusqu'à Cologne. « Ha ! » dit le Maréchal, « je vous cherchais.

Qui êtes-vous et qui est cette femme ? » Tout honteux, le moine avoua

que la femme était sa maîtresse, qu'il l'avait enlevée de son pays et

que, présentement, ils se rendaient à l'étranger. « Dites-moi, ma

belle, » dit le Maréchal, « qui êtes-vous et de quelle famille ? —

Sire, » répondit en pleurant la jeune femme, « je suis de Flandre, sœur

de monseigneur Raoul de Lens. — Belle, vous n'êtes pas raisonnable. Je

vous engage à laisser cette folie, et je vous réconcilierai avec votre

frère que je connais bien. — Sire, jamais plus on ne me verra dans un

pays où je sois connue. — Au moins, » dit le Maréchal, « puisque c'est

ainsi, avez-vous de l'argent pour vivre ? » Le moine leva le pan de sa

chape, en détacha une grosse ceinture : « Certes, » fit-il, « voici tout

notre argent. Il y a quarante-huit livres. — Et qu'en ferez-vous, bel

ami ? Comment comptez-vous vivre avec cet argent ? — Je vais vous le

dire. Je n'ai pas l'intention de les changer, mais je les placerai dans

quelque ville étrangère, et nous vivrons du revenu. — Ausure ! » ditle,

Maréchal. « Par le glaive Dieu ! cela ne se fera pas. Prenez les

deniers, Eustache ! Puisque vous ne voulez pas revenir au a bien,

allez : que le diable vous conduise ! » Le Maréchal vint à l'hôtel : il

y trouva le seigneur Baudouin et Hue^de Hamelincourt [6821], qui

accoururent au-devant de lui et lui firent joie, en disant : « Maréchal,

vous êtes en retard ; vous nous faites jeùner. — Seigneurs, ne le

regrettez pas. J'ai fait un gain dont vous aurez votre part. Eustache,

les deniers ! » Eustache jeta l'argent devant eux. Le Maréchal leur

dit : « Tenez, voilà pour acquitter vos gages* ! — Maréchal, d'où vient

cet argent ? t. Pour dégager les objets donnés en nantissement, pour

payer vos dettes.

— Prenez patience, je vous le dirai tout à l'heure. » On mangea

joyeusement ; on fit le compte des deniers, qui montèrent en effet à

quarante-huit livres. Alors le Maréchal leur narra de point en point

comment il avait eu cet argent. « Par la bouche Dieu, » s'exclama

messire Hue, « vous avez été trop bon de leur laisser leurs palefrois et

leur bagage. Ça, mon cheval ! car, par ma foi, je veux qu'ils aient

affaire à moi ! » Mais le Maréchal le retint [6864].

Ils arrivèrent enfin auprès du jeune roi[650], qui les reçut à grand

honneur. Mais la Fortune, qui est changeante, se tourna contre eux. Elle

mit oisiveté et paresse à la place de chevalerie. Largesse fut

délaissée[651], et le monde perdit sa lumière. Le jeune roi tomba

malade. Je vous parlerai de la bonne repentance qu'il manifesta au

moment de la mort. Après avoir fait son testament, il dit : « Maréchal,

vous m'avez toujours été loyal et fidèle. Je vous lègue ma croix, vous

priant de la porter au Saint Sépulcre. Vous acquitterez mon vœu envers

Dieu[652]. » Le Maréchal le lui promit. Le roi se pâma et on crut que

c'était fini. Mais la mort cruelle ne le tenait pas quitte. Il revint à

lui et demanda que son corps fût porté à Notre-Dame de Rouen[653]. Il

pria ceux qui l'entouraient d'implorer pour lui la merci de son père.

Puis, leur disant adieu, il mourut. Dieu ait son âme en garde ! [6984].

Il mourut à Martel[654]. Les barons le portèrent à son père.

Del'affliction que celui-ci éprouva, il n'est pas besoin de parler. Cœur

ne peut mentir[655], la nature s'y oppose. Quand le corps fut embaumé,

oint et enseveli, on le conduisit hors du château[656] [6999].

Sur ces entrefaites, il arriva que Sanche[657], un riche routier, à qui

le jeune roi devait beaucoup d'argent, s'avisa d'une ruse singulière

pour se faire payer. Il s'approcha du Maréchal et mit la main au frein

de son cheval. « Maréchal, » dit-il, « vous êtes pris. Je vous emmène. —

Pourquoi ? » répondit le Maréchal. — « Pourquoi ? c'est pour que vous me

rendiez l'argent que votre seigneur me devait. Je n'ai pas envie de le

perdre ; mais toutefois je vous ferai une concession, et, pour cent

marcs, vous en serez quitte. — Que dites-vous ? Ce serait amer pour moi,

qui suis un pauvre bachelier[658], sans un sillon de terre. Certes, je

ne saurais où les trouver. Mais je vous fiancerai loyalement de me

rendre en votre prison le jour que vous m'assignerez » [7037]. Sanche

accepta, et le Maréchal, accompagnant le corps du jeune roi, se rendit

auprès du père, à qui la nouvelle de la mort de son fils fut amère, car

c'était l'être qu'il aimait le plus. Mais il avait une telle énergie

que, quelle que fût la nouvelle, son visage ne trahissait point ses

impressions. Le Maréchal, plein de tristesse, lui conta la maladie de

son fils, son repentir et la résignation avec laquelle il avait accepté

ses souffrances. « Dieu veuille qu'il soit sauvé ! » dit le roi

simplement, dissimulant sa douleur. « Que ferai-je ? » reprit le

Maréchal. « Vous conduirez votre seigneur jusqu'à Rouen. — Sire, c'est

impossible. Je me suis engagé à me rendre prisonnier à Sanche, à qui

votre fils devait beaucoup d'argent. J'en serais quitte pour cent

marcs. » Le roi appela Joubert de Pressigni[659], qui avait sur lui

beaucoup d'influence, et lui ordonna d'aller trouver Sanche et de lui

dire d'accorder un répit au Maréchal. Joubert s'y rendit avec le

Maréchal. Celui-ci cependant était soucieux. Joubert lui en demanda la

cause. « J'ai bien raison d'être soucieux, » répondit le Maréchal,

« tant à cause de la mort de mon seigneur que pour cette dette que je ne

suis pas en état de payer. — Maréchal, celui qui vous délivrerait de

cette dette, lui en sauriez-vous gré ? — Bien certainement, si c'était

possible. — Remettez-vous-en à moi, » reprit Joubert. « Du moment que

vous n'avez pas reçu cet argent, il n'est pas juste de vous le faire

payer. Laissez-moi arranger l'affaire. » Joubert dit à Sanche que le roi

prenait la dette sur lui. « Très bien, » dit Sanche. « Me dites-vous

cela de la part du roi ? — Oui certes. — Eh bien, c'est convenu » [71

22]. Quelque temps après, Sanche se présenta au roi et lui demanda ses

cent marcs. Le roi crut que c'était une erreur. « Quels cent marcs ? »

dit-il. « Ceux que vous vous êtes engagé à me rendre pour le Maréchal. —

Onvousatrompé, » ditleroi ; « jen'airienditde tel ; j'ai seulement

demandé un répit. » Sanche, contrarié, rapporta les paroles de Joubert.

On fit venir Joubert. Celui-ci prétendit avoir compris que le roi avait

consenti à se charger de la dette. « Soit ! » dit le roi, « je

l'accorde. Mon fils m'en a coûté bien d'autres, et plût à Dieu qu'il me

coûtât encore ! » Et les larmes lui coulaient des yeux [7155].

En se rendant à Rouen, le cortège s'arrêta au Mans. Les chanoines de

l'église[660] s'emparèrent du corps et l'enterrèrent dans leur église.

Ceux de Rouen eurent grand'peine à en obtenir la restilution[661]. On

fit dans la haute église de Rouen le service convenable[662]. Il fut, à

bon droit, regretté. Le comte de Flandres en mena grand deuil [7174].

Ainsi va le monde. Il fallut que les jeunes hommes qui voulaient

acquérir honneur se remissent à courir le pays. Le Maréchal se rendit,

avec Baudouin de Béthune et Hue de Hamelincourt, à un tournoi qui avait

lieu en Normandie, près de Saint-Pierre-sur-Dive. Ils venaient de se

mettre à table lorsque ceux du parti opposé commencèrent le tournoi et

refoulèrent les nôtres[663] jusque dans le village. Il arriva qu'au

retour l'un des leurs fit une chute et ne put se relever, car il s'était

cassé un membre. Le Maréchal sortit, le prit vigoureusement dans ses

bras et le porta tout armé à l'hôtel, disant aux siens : « Tenez, c'est

pour acquitter vos gages[664] ! » On obligea le prisonnier à donner

fiance [7232].

Le Maréchal était croisé. Par suite on lui donnait, plus volontiers qu'à

aucun autre, de riches dons et de l'argent[665]. C'était bien raison.

Désireux de ne pas retarder plus longtemps son pèlerinage, il alla

prendre congé du roi. Le roi le lui donna, mais en lui recommandant de

se hâter de revenir, car il voulait le retenir à son service. En même

temps, comme garantie, il prit de lui deux bons chevaux. Le Maréchal y

consentit et le roi lui fit donner cent livres d'angevins pour son

pèlerinage. Mais chacun de ses chevaux valait déjà les cent livres

[7258].

Le Maréchal se rendit en Angleterre pour prendre congé de ses amis, de

ses sœurs[666], de toute sa famille. Quand il vint chez Robert de

Pont-de-1' Arche[667], sa sœur lui dit : « J'ai cinq filles à marier.

Qui leur viendra en aide ? — Sœur, si ce n'était pour elle et pour mes

autres amis, jamais je ne serais venu au pays[668] » [7274].

Le Maréchal demeura deux ans en Syrie. Il y fit tant de prouesses

qu'aucun homme, même en sept ans, n'en fit autant. On les conte et on

les contera encore en maint lieu devant les honnêtes gens. Je ne vous en

ai dit que la somme[669], parce que je n'en ai pas été témoin et je n'ai

pu trouver personne qui ait su m'en dire seulement la moitié [7287].

En quittant la Terre sainte, il alla prendre congé du roi Gui[670], de

ses gens, du Temple et de l'Hôpital. Ils furent tous affligés de son

départ. Je ne vous dirai rien de son retour ni des lieux où il s'arrêta,

car personne n'a su m'en rien dire et ce n'est pas de mon sujet. 11

trouva le roi à Lyons[671]. Celui-ci fut heureux de le voir revenir sain

et sauf. Il le retint dans sa megnieet le mit au nombre de ses

conseillers. Puis il lui donna la demoiselle de Lancaslre[672], qui

était fort riche, avec son fief. Le Maréchal la tint en grand honneur et

la garda de déshonneur, comme sa chère amie, sauf qu'il ne l'épousa

pas[673] [7318]. Peu après arriva la nouvelle que la vraie croix était

perdue[674], en même temps que la terre où Dieu s'incarna en la Vierge.

Les deux rois[675] eurent une entrevue, et, s'étant embrassés en signe

de concorde, ils se croisèrent. La croisade fut si grande qu'il n'y eut

en France, en Normandie, en Bretagne, en Angleterre, en Flandre, dans

les Pays-Bas, en Bourgogne, en Poitou, en Gascogne, en Anjou, homme de

valeur qui n'abandonnât femme et enfants pour se croiser [7339]. Le roi

se rendit en Angleterre[676] pour préparer son départ, mais trahison et

envie l'en empêchèrent, car le roi de France l'attaqua. Je ne veux point

m'étendre sur cette matière, je dirai seulement qu'il prit

Châteauroux[677]. Il ne pouvait se rassasier de lui faire du mal. Les

héritiers s'en ressentent encore [7358].

A cette nouvelle, le roi Henri d'Angleterre réunit une armée

considérable et passa en Normandie[678]. Alors commença une grande

guerre et le pays fut ravagé. Enfin, une entrevue des deux rois eut lieu

à Gisors[679] [7369]. Je ne sais ce qu'ils se dirent, car ils ne

m'appelèrent pas à leur conseil, mais, ce que j'ai oui conter, c'est

qu'ils ne purent arriver à s'accorder. On allait se séparer, chacun

demeurant libre d'agir au mieux de ses intérêts[680], quand un chevalier

proposa, pour éviter l'effusion du sang[681], de vider la querelle par

un combat auquel prendraient part de chaque côté quatre chevaliers.

L'idée fut agréée, car ceux qui s'étaient vantés le plus fort[682]

gardaient le silence [7408].

Il arriva sur ces entrefaites qu'un chevalier de France peu courtois se

mit à tourner les Gallois[683] en ridicule. L'un d'eux perdit patience

et lui envoya une flèche dans la tête. Celui-ci, ayant encore le trait

dans la plaie, vint se plaindre au roi de France. Le roi fut très irrité

et s'éloigna, avec les siens, jusqu'à Chaumont[684] [7436]. Puis, le

lendemain, il revint à Gisors avec ses barons et ses communes armées,

tous le heaume en tête et en ordre de bataille [7446].

Le roi d'Angleterre fit alors armer ses gens dans Gisors, puis il sortit

de la ville, la laissant sous bonne garde, et vint se placer en face les

Français ; la rivière[685] séparait les deux armées. Le roi de France

commanda à Guillaume de Garlande[686] et à Dreu de Mello[687] d'aller

trouver le roi d'Angleterre et de lui dire qu'il était prêt à accepter

la bataille dans les conditions proposées. Les deux chevaliers furent

introduits auprès du roi d'Angleterre et lui dirent : « Sire, le roi

vous mande qu'il veut avoir la bataille. Les quatre chevaliers qui

combattront contre les vôtres sont le comte de Flandre, le comte de

Clermont[688], le comte Robert de Dreux[689] et enfin moi-même, Dreu de

Mello. Présentement je nommerai vos quatre champions. Ce seront

Guillaume fils Raoul[690], Guillaume de La Mare[691], Richard de

Villequier[692] et Richard d'Argences* » [7528].

Quand le roi Henri vit que le roi de France se moquait de lui, il fut

très irrité, et cependant, comme un homme sage, il répondit aux

messagers : « Seigneurs, j'en parlerai à mes barons et je ferai ce

qu'ils me conseilleront, mais il se peut que leur avis ne soit pas

conforme au vôtre. » Puis il demanda conseil à ses hommes. Il y avait là

de hauts barons ; personne ne dit mot. Le roi répéta sa demande sans

plus de succès. Il finit par s'irriter. « Par les yeux de Dieu[693], »

s'écria-t-il, « je n'ai jamais vu chose pareille. Vous êtes mes

conseillers et vous me refusez vos conseils ! » Le Maréchal vit que le

roi était courroucé ; il lui parla ainsi, comme homme sage : « Sire, »

dit-il, « s'il vous plaisait, et si cela ne déplaisait pas aux hommes de

haut rang qui sont ici, je dirais ce que je ferais. — Parlez, » dit le

roi, « puisque les autres ne veulent pas s'en mêler. — Sire, volontiers.

Sauf votre approbation et celle de vos autres hommes, dès que le roi de

France propose la bataille, il faut l'accepter. Mais demandez-lui en

quelle cour elle aura lieu, car si c'était en la vôtre, et si nous

apercevions que les nôtres eussent le dessous, nous ne manquerions pas

de venir à leur aide. Il en serait de même si la bataille était en la

sienne : les parents et amis de ses chevaliers, qui sont des hauts

hommes de France, les secourraient, et ainsi le droit serait

faussé[694]. Mais que la bataille ait lieu dans la cour de l'empereur ou

dans celle du roi de Navarre ou du roi d'Aragon. Quant à choisir vos

chevaliers, ce n'est point son affaire, vous les choisirez vous-même.

Guillaume fils Raoul est preux et sage, mais il a passé lage, Guillaume

de la Mare est mal portant, Richard de Villequier goutteux et Richard d'

Argences a la Fièvre quarte. Mais c'est à vous, et non à lui, de choisir

vos champions. Vous prendrez le bon comte Guillaume de Mandeville[695],

puis moi, puis Jean de Fresnail ?)[696] et Osbert de Rouvrai[697]

[7616]. — Maréchal, vous avez bien parlé, » dit le roi. Le comte de

Poitiers réclama, prêt à s'offenser d'avoir été laissé de côté. Mais le

Maréchal fit justement observer qu'il serait excessif d'engager dans

cette affaire l'héritier du royaume. Le roi approuva le Maréchal et le

chargea, lui et Guillaume de Mandeville, de porter ses propositions au

roi de France [7644]. Les chevaliers français venus comme messagers les

conduisirent. Ils traversèrent la ville et allèrent jusqu'à la

barbacane. Là, Dreu de Mello les pria d'attendre un peu, jusqu'à ce

qu'il eût parlé au roi de France et appris s'il consentirait à les

recevoir. Celui-ci, en effet, refusa de les voir et envoya le comte

Thibaut et les comtes de Dreux et de Flandre pour conférer avec eux et

savoir quel message ils apportaient [7680]. Le Maréchal leur dit :

« Nous n'avons pas à vous dire notre message. C'est au roi, et non à

vous, que nous sommes envoyés. » Toutefois, sur l'invitation de

Guillaume de Mandeville, il consentit à parler. Quand il eut fini, le

comte de Flandre sourit et dit : « Par la bouche de Dieu[698], Maréchal,

je ne suis pas assez fou pour me battre avec vous, quoi qu'on puisse me

dire, car je ne fais pas le métier de champion. — Sire, » répondit le

Maréchal, « je désire savoir ce que le roi de France dira de nos

propositions et quelle réponse nous devrons rapporter à notre

seigneur. » Les comtes allèrent trouver le roi qui repoussa les

propositions avec colère[699] [7724].

Le comte de Mandeville et le Maréchal revinrent auprès du roi Henri et

lui rendirent compte de leur message[700]. Le roi de France, qui était

irrité, donna ordre à ses gens d'aller à la barbacane et de repousser à

l'intérieur ceux qui se tenaient, par bravade, en dehors. Robert de

Dreux et les siens les chargèrent aussitôt lances baissées. Mais il y

avait là de bons sergents qui les reçurent à la pointe des épieux. Les

assaillants y perdirent beaucoup de leurs chevaux. Guillaume des Barres

y fut pris par le frein et retenu longtemps, mais enfin il fut délivré

par ses hommes[701]. Nombre de ribauds qui faisaient les fiers restèrent

sur le terrain meurtris et moulus. Par deux fois les Français revinrent

à la charge, mais les nôtres leur tinrent tête, sans subir aucune perte

[7762].

Le roi de France se retira, fort irrité, avec ses troupes. Hors la ville

il y avait un orme rond, verdoyant et beau qui donnait en été un ombrage

agréable. Les hommes du roi, par stupidité, le découpèrent pièce à

pièce. C'est ainsi qu'ils prouvèrent leur prouesse[702]. Le roi de

France en eut déplaisir ; il dit tout haut que c'était une honte pour la

couronne de France. « Suis-je donc venu, » disait-il, « pour faire le

bûcheron ? » [7778].

Le roi de France s'éloigna. Il rentra en France et licencia son armée.

Lorsque le Maréchal l'apprit, il alla trouver le roi Henri et lui dit :

« Sire, le roi de France a congédié ses troupes, qui maintenant se

dispersent. Je vous engage à faire de même, mais en même temps

dites-leur secrètement de revenir vers nous à une date que vous leur

fixerez. Vous ferez une telle chevauchée sur la terre du roi de France

qu'il en aura plus de dommage que nous de notre arbre[703]. — Par les

yeux de Dieu ! » répondit le roi, « Maréchal, vous me donnez un bon

conseil. Ainsi sera-t-il fait » [7802]. Il commanda à ses gens de se

rassembler à Paci[704] un jour spécifié. Ils obéirent, et au jour fixé

le roi Henri se mit en marche avec une nombreuse chevalerie et de bons

sergents disposés à tout ravager. Ils brûlèrent tout le pays jusqu'à

Mantes, par Tordre du roi[705]. Le roi de France était à Mantes. Il lui

fut douloureux de voir détruire sa terre, d'au tant plus qu'il n'avait

que peu de monde. Il sortit cependant ; il y eut de bonnes rencontres où

chacun fit de son mieux. Il y eut des chevaliers abattus et pris,

d'autres furent contusionnés[706]. Mais je neveux pas dire ceux qui,

parmi les chevaliers de France, furent pris. Le roi d'Angleterre

détruisit, du côté de Breval[707], tout ce qu'il put atteindre. Puis, le

soir, il alla coucher à Ivri[708], ayant fait beaucoup de butin. Le

lendemain, il dit à son fils, le comte de Poitiers : « Richard, nous

avons bien vengé notre orme. Tout cela je l'ai fait par le conseil du

Maréchal » [7852]. Le comte de Poitiers conseilla à son père de rester

en Normandie à guerroyer, tandis que lui-même se dirigerait vers

Poitiers et vers Chàteauroux, pour attirer de ce côté le roi de France.

Ainsi fut fait. Ils continuèrent à batailler jusque vers l'hiver, alors

que la froidure tombe de l'air et que les Français haïssent la guerre.

Le roi d'Angleterre se rendit à Chinon[709], qui tire son nom de QueH

[7878]. Là une maladie le prit, qui le tint longtemps. Il appela son

sénéchal[710] et Guillaume le Maréchal, et leur donna l'ordre de

chevaucher vers Montmirail[711], dévastant et brûlant tout sur leur

passage. Le Maréchal partit avec le sénéchal ; ils arrivèrent près de

Montmirail en une nuit et un jour, ravageant les environs. Au nombre de

près de deux mille, tant chevaliers que sergents, ils assiégèrent la

ville. Ils ne tardèrent pas à y entrer de vive force, ceux qui la

défendaient se retirant dans le château. Sire Richard de Clifford[712]

vint au Maréchal et lui dit : « Beau sire, que faites-vous ici ? Il y a

là-dedans un bel engagement ; vous ne devriez pas y manquer. » Le

Maréchal demanda son écu, que Jean d'Erlée[713] lui apporta, et entra

dans la ville [7954]. Mais ceux du parti opposé étaient partis et

s'étaient retirés dans le château. Dix d'entre eux à pied et un à cheval

s'étaient arrêtés de front sur le pontqui était en pente raide à la

montée et à la descente[714]. Le fossé, taillé dans le roc, était

profond de dix toises. Celui qui y serait tombé une fois n'y serait pas

tombé une seconde. Le Maréchal n'y fit point attention, il se lança au

galop sur la montée du pont. Ceux qui le défendaient l'attendirent de

pied ferme, et, présentant leurs épieux, en frappèrent le cheval au

poitrail. Le cheval tourna sur place et redescendit la pente sans plus

de dommage. Les hommes du Maréchal, qui étaient dans la rue, en eurent

grande joie, car si le cheval avait dévié de deux doigts il serait tombé

de toute la hauteur dans le fossé[715]. Hue de Hardeincourt* et Baudouin

de Béthune coururent à lui encore tout émus et le blâmèrent de sa

témérité. « Vous ne savez pas, » leur dit-il, < pourquoi j'ai agi

ainsi : parmi eux se trouvait un chevalier « monté, et, si j'avais pu le

saisir par le frein, je l'aurais emmené avec moi bon gré mal gré, car, à

la descente du pont, il n'aurait pu revenir en arrière. — Eh bienl »

reprit Baudouin, « je suis bien sûr qu'Etienne de Marçai, le sénéchal

d'Anjou[716], ne se serait pas risqué de la sorte pour si peu. — Non,

certes, » fit Hue de Hardeincourt, « pas même pour le fief d'Angers. »

Plusieurs s'avancèrent jnsqu'à la tête du pont, mais ils trouvèrent de

la résistance. Des hommes et des chevaux furent blessés, mais, Dieu

merci, le Maréchal n'eut rien. La nuit, ils couchèrent à Chàteaudun

[8032]. Jean d'Erlée était alors écuyer du Maréchal ; il découvrit le

cheval[717] et vit les blessures faites par les épieux. On compta

jusqu'à sept plaies, mais c'étaient des blessures légères. Ils revinrent

auprès du roi Henri qui les félicita de leur chevauchée [8048].

Je ne puis pas conter tous les événements par le menu : je craindrais

d'ennuyer. Je puis dire toutefois qu'on conclut une trêve qui dura tout

l'hiver. Le Maréchal se donna beaucoup de peine pour amener la paix,

mais ni lui ni ceux qui s'en mêlèrent n'y réussirent. Cet hiver le roi

Henri fut malade. Il séjourna longtemps au Mans[718], jusqu'au moment où

ils prirent un parlement, à l'octave de Pâques, entre Moulins et

Soligni[719] [8070]. Entre temps, Convoitise, qui attise tous les autres

vices, inspira au roi de France une vilaine entreprise qui fut par la

suite nuisible à tous les héritiers de la couronne d'Angleterre, car par

cela il leur enleva leur terre. Le roi de France fît savoir au comte de

Poitiers que, s'il se rangeait de son côté, il lui donnerait en

propre>la Touraine, l'Anjou, le Maine. Celui-ci l'en crut, pour son

malheur, et de ce fait devint son homme. Mais le roi de France ne tint

pas sa promesse, et c'est ainsi qu'il servit tous les fils du roi

d'Angleterre à tour de rôle. L'un après l'autre il les

engeignatellementque le pèreetles trois fils et enfin le quatrième

périrent par son engin[720]. Mais ce n'est pas ici le moment d'en

parler ; on le verra bien dans la suite pour chacun d'eux [8114].

Présentement, il me faut parler de l'entrevue qui eut lieu entre Soligni

et Moulins, tout près de Bonmoulins[721]. Le roi d'Angleterre, s'y étant

rendu, vit arriver son fils Richard avec le roi de France. 11 sut bien

alors qu'il était trahi. Toutefois, il ne le laissa pas paraître ; mais

il dit à son fils : « Richard, d'où venez-vous ? — Beau sire, j'avais

rejoint sur la route le roi de France. Il me parut qu'il était mal, dès

que j'étais si près de lui, de l'éviter. C'est en vue de la paix que je

suis venu jusqu'ici avec lui. — C'est bien, Richard, s'il en est

ainsi, » fit le père, « mais je ne le crois pas. Prenez garde qu'il y

ait autre chose » [8146].

Les deux rois et leurs conseillers délibérèrent ensemble. Ils étaient

près de s'entendre sur les conditions de la paix, quand le roi de France

prit à part notre roi et lui demanda de céder à Richard, avec le Poitou,

la Touraine, le Maine et l'Anjou. « Est-ce là le conseil que vous me

donnez ? » dit le roi Henri. — Oui vraiment. — Je vois que vous désirez

son avancement ; « mais c'est que je ne suis pas prêt d'accorder[722].

Surceles deux rois se séparèrent. Tels y eut que cette rupture affligea,

mais ceux qui haïssent la paix et aiment la guerre s'en réjouirent.

Ainsi se termina la conférence ; ainsi recommença la guerre qui de

longtemps ne prit fin [8188].

Richard, le comte de Poitiers, partit, sans prendre congé, à l'insu de

son père[723]. Le roi Henri en fut peiné : Oh ! » dit-il, « je m'y

attendais. Mes enfants ne feront jamais rien de bien. Ils causeront ma

perte et la leur. Toujours ils m'ont fait du mal. » Il appela le

Maréchal et ceux de ses hommes en qui il avait le plus de confiance, et

leur demanda conseil. Le Maréchal fut d'avis d'envoyer à la recherche de

Richard et de le mettre en demeure de revenir aussitôt, ou de dire

pourquoi il était ainsi parti sans en faire savoir le motif.

« Maréchal, » reprit le roi, « vous et Bertrand de Verdun[724] vous

accomplirez * ce message » [8227]. Le Maréchal se mit en route avec

Bertrand de Verdun, qui fut toujours plein de loyauté et de droiture. A

midi, ils arrivèrent à Amboise, où le comte avait passé la nuit. Mais il

était trop tard. Ils apprirent de l'hôte que Richard et les siens

étaient partis dès le matin et que ce serait peine perdue d'essayer de

le rejoindre. Pendant la nuit, il avait fait faire au moins 200 lettres.

On ne l'avait jamais vu si anxieux de convoquer ses adhérents par toute

sa terre [8254].

Le Maréchal fil prévenir aussitôt le père de la trahison que son fils

préparait contre lui, puis il alla attendre à Tours le roi, qui

s'empressa de l'y rejoindre[725]. Le roi Henri se plaignit amèrement,

devant ses barons, de la conduite de Richard et envoya demander du

secours en Angleterre. Il donna ordre écrit à Raoul de Glanville[726],

qui était justice d'Angleterre, de convoquer nominativement ses hauts

hommes et ses barons et de tâcher de venir à lui avec le trésor [8284].

Après cela, le roi chevaucha avec beaucoup de peine jusqu'au Dorât[727],

où il ne séjourna pas longtemps. Puis, n'y ayant rien fait, il se rendit

à Chinon, d'où il revint au Mans[728]. Là, il fut pris d'une maladie qui

lui dura tout le carême[729]. C'est là que vinrent le rejoindre

"

les hauts barons qui avaient été mandés. Hubert Gautier[730], qui était

clerc de Raoul de Glanville, y vint à la place de son seigneur, qui

était malade[731]. C'est alors que le roi promit au Maréchal la pucelle

de Striguil[732] pour le récompenser de ses services, ordonnant à Hubert

Gautier de le faire entrer en possession de la dame et de la terre dès

son retour en Angleterre [8309]. Quand le roi fut rétabli, il fit venir

le Maréchal et l'archidiacre de Hereford[733], et leur dit de se rendre

auprès du roi de France 9 avril) que la maladie se déclara, au

témoignage de Giraud de Barri (III, xiii) : « Elapsa igitur hieme,

martio sequente rex Anglorum apostemate, quod ei circa pudenda ex acutis

humoribus intumuerat et jam c in fistulam conversum fuerat, Cenomaanis

graviter accubuiti (Opera, VIII, 259). avec des propositions de

paix[734] [8321]. Ces deux messagers allèrent à Paris, où ils trouvèrent

le roi de France. Mais le comte de Poitiers les avait prévenus, en

envoyant à Philippe des hommes habiles qui les entravèrent et les

empêchèrent de rien conclure avec le roi. Guillaume de Longchamps, qui

était si rusé[735], se trouvait là. Ils revinrent auprès du roi

d'Angleterre et lui rendirent compte de leur mission. Le roi vit bien

alors qu'il n'y avait plus qu'à se battre. Il demanda conseil à ses

barons, mais nul ne sut lui dire ce qu'il y avait à faire. Il fit alors

fortifier la cité du Mans, réparer et redresser les fossés et abattre

les maisons qui étaient placées trop près des portes et nuisaient à

l'établissement des fossés. Les choses allèrent ainsi jusqu'à la

Pentecôte[736] [8344]. A cette époque, le roi de France, voulant tromper

le roi Henri et lui nuire, prit avec lui un rendez-vous entre la

Ferté-Bernard et Nogent-le-Rotrou[737]. Des deux parts, on s'y rendit à

cheval et en armes. Les Français y eurent une attitude hautaine ; le

comte de Poitiers y vint en force, et se rangea, avec le roi de France,

contre son père. Cette conférence n'aboutit point ; on se sépara sans

avoir rien décidé. Le roi d'Angleterre partit de la Ferté très

mécontent. Il y laissa, en qualité de connétable, Roger Torel, homme

vaillant[738] [8360]. Puis il se rendit à Balon[739], tandis que le roi

de France assiégeait la Perté, qu'il prit. Roger Torel fit ce qu'il put

pour défendre le château, mais il y fut fait prisonnier de vive

force[740], ce qui fut considéré comme fort honorable pour lui. Le roi

Henri quitta Balon, suivi de près par le roi de France, qui occupa la

place sans résistance, y séjourna quatre jours et de là se rendit à

Montfort-le-Rotrou[741], qui ne fut pas défendu [8380].

Le roi d'Angleterre était au Mans, se voyant avec douleur enlever sa

terre. Il appela à lui le Maréchal, Gaufroi de Brulon[742], Pierre

Fils-Gui[743] et sire Robert de Souville [8389], qui était maréchal de

l'hôtel[744], et les chargea d'aller reconnaître l'armée du roi de

France. Ils se revêtirent le lendemain matin de leur armure de

linge[745] pour être plus légers, et passèrent l'Huisne[746]. Il faisait

un brouillard épais qui gênait la reconnaissance qu'ils avaient à Faire.

Ils allèrent jusqu'au moment où ils se rencontrèrent avec les coureurs

ennemis. La partie ne leur parut pas égale. Ils montèrent sur leurs

chevaux[747], prirent leurs écus et leurs lances et se mirent en

retraite au pas. Robert de Souville dit alors au Maréchal : Sire, si

vous le voulez bien, j'irai faire savoir au roi avec quelles forces le

roi de France marche contre lui. — Non, » dit le Maréchal, « cela ne

servirait à rien. Mais je vais aller voir avec Gaufroi de Brulon quels

gens ce sont là et comment ils se comportent » [8426]. Et, ayant gravi

un tertre, ils virent toute l'ost du roi de France passer si près qu'on

aurait pu l'atteindre d'un trait d'arbalète. Ils revinrent vers les

leurs, et alors Robert de Souville offrit de nouveau d'aller annoncer au

roi ce qu'ils avaient vu ; mais le Maréchal s'y opposa encore. « Ah ! »

dit alors Gaufroi de Brulon, « quel dommage qu'Eumenidus n'ait pas eu un

messager tel que vous. Vous lui auriez été bien utile[748] ! » Les

chevaliers se mirent à rire [8450]. Gaufroi de Brulon proposa au Maré

chai de charger les coureurs, qui étaient tout près. « Avant qu'ils

puissent être secourus, » dit-il, « nous leur prendrions leurs

roncins[749]. » Le Maréchal fut d'un avis contraire, faisant remarquer

qu'il ne fallait pas fatiguer inutilement les chevaux pour gagner vingt

ou trente roncins dont on n'avait pas besoin. Ils revinrent au Mans et

rapportèrent au roi ce qu'ils avaient vu [8478].

Le roi sortit de la ville avec ses barons. Il fit rompre le pont de

l'Huisne et enfoncer des pieux dans les gués pour qu'on ne pût y passer

ni à pied ni à cheval. Il ne croyait pas qu'il y eût aucun autre gué.

Sur ces entrefaites ils aperçurent de l'autre côté de l'eau le roi de

France qui s'avançait à la tête de toutes ses forces. Il fit tendre les

pavillons près d'un bois appelé le Parc[750], à un trait d'arc de la

rivière, pour passer la nuit [8500]. Le Maréchal conseilla au roi de

rentrer, pour faire reposer les chevaux. Ce qui fut fait. Ils allèrent

en ville et il fut décidé que, si le roi de France venait de ce côté, on

incendierait les faubourgs [8515]. Le lendemain, on fît chanter la messe

de bon matin, car on redoutait la grande ost du roi de France. Le

Maréchal s'arma. Le roi, au contraire, sortit désarmé par une porte en

aval, du côté de la Maison-Dieu[751] [8523]. Il dit au Maréchal :

« Désarmez-vous ; pourquoi êtes-vous armé ? — S'il vous plaît, »

répondit le Maréchal, « je préfère être ainsi. Mes armes ne me gênent

pas et je ne veux pas les quitter avant de savoir quel faix nous aurons

à supporter aujourd'hui. Nous ne savons pas ce qu'ils voudront faire. —

S'il en est ainsi, » reprit le roi, « vous ne viendrez pas avec moi ! »

Il fit désarmer son fils le comte Jean, en qui il avait toute confiance,

ainsi que Girard Talebot[752], Robert de Tresgoz[753] et Gaufroi de

Brulon[754]. Ils dépassèrent la Maison- Dieu et là tinrent conseil. Ils

virent bientôt l'avant-garde du roi de France chevauchant dans la

direction du pont que l'on avait rompu. On ne croyait pas qu'il y eût un

gué à cet endroit, mais, ayant sondé avec leurs lances, les Français

trouvèrent le meilleur gué du monde[755]. Cela déconcerta nos gens.

« Sire, » dit Robert de Tresgoz [8564], « voici venir leurs

chevaliers. » Girard Talebot courut sur un chevalier qui galopait en

avant des autres et lui brisa sa lance sur l'écu. Richard

Fils-Herbert[756] fit de même avec un autre chevalier [8584].

Le Maréchal, aussitôt, demanda son heaume à Jean d'Erlée, disant que

ceux qui étaient désarmés devaient bien le regretter. Jean lui ayant

lacé son heaume, le Maréchal se mit en défense devant la porte, si bien

que les Français qui vinrent le frapper ne purent rien gagner sur lui.

Ceux qui se trouvaient sur la porte et sur la bretèche criaient : « Çà,

Dieu, aide au Maréchal ! » Alors vinrent à la rescousse Baudouin de

Béthune, Hue de Malaunoi[757], Renaut de Dammartin, qui devint comte de

Boulogne[758], Hue de Hamelincourt[759], Eustache de Neuville[760],

Eustache de Canteleu[761] °, Raoul de Plomquet* 1, Pierre Mauvesin* 1 1.

Voirp.59, n.3. 2. Voirp.60, n.4.

[8628]. Ils sortirent par la porte et une forte mêlée commença. André de

Chauvigni[762], l'un des plus renommés chevaliers du comte de Poitiers,

se dirige vers les nôtres. Là, vous auriez vu grand bris de lances,

grand choc des épées d'acier sur les heaumes. Nos gens furent ramenés en

arrière. Hue de Malaunoi fut abattu avec son cheval dans le fossé de la

ville. Mais le Maréchal, avec Baudouin et Renaut de Dammartin [8652],

les repoussèrent d'un trait d'arc. Dans la mêlée, le Maréchal fit

prisonnier sire André de Chauvigni et l'amena jusqu'à la porte. Mais,

là, une pierre jetée du haut de la bretèche atteignit sire André et lui

brisa le bras. En même temps, une autre pierre frappa son cheval, qui se

cabra, se dégagea de son frein et s'en fuit avec sire André, blessé mais

délivré. Le Maréchal rentra dans la mêlée et prit deux chevaliers, dont

il tint les freins d'une main ; mais ceux-ci détachèrent les freins et

lui échappèrent. Jean d'Erlée, à qui les freins furent remis par le

Maréchal, en porte témoignage [8694].

Il arriva que le cheval du Maréchal se blessa en posant le pied sur un

des morceaux de lances qui gisaient à terre. Le Maréchal prit aussitôt

par le frein un des chevaliers du comte de Poitiers, Heimeri Odart, né

de Loudun [8710], qu'il emmena de force jusqu'à la porte. Il rencontra

le roi d'Angleterre tout désarmé qui lui dit : « Maréchal, votre bonne

chevalerie pourrait nous nuire aujourd'hui, car aucune de nos autres

portes n'est si bien défendue que celle-ci[763]. Nous pourrions y avoir

dommage.

« — Sire, » répondit le Maréchal, « s'ils entraient, ce serait fâcheux.

Il sera fait selon votre plaisir, mais, pour le moment, voici un

chevalier prisonnier que je vous amène. — Maréchal, prenez soin

vous-même de le faire désarmer et garder » [8732].

Le Maréchal mit pied à terre et monta sur le cheval qu'il avait pris

avec le chevalier, et il envoya ce dernier à son hôtel. Puis il alla

avec le roi, qui fit mettre le feu au faubourg, en dehors de la

cité[764]. Le roi de France fit tendre des pavillons de l'autre côté de

la rivière[765], se réjouissant de voir le faubourg en feu [8748]. Le

roi se retira par la cité avec le Maréchal. Ils virent une femme qui

pleurait amèrement en tirant ses meubles hors de sa maison en flammes.

Le Maréchal fit descendre ses écuyers pour l'aider, et lui-même mit pied

à terre pour la secourir, étant compatissant par nature. Il prit une

couette de plume qui était enflammée par dessous ; il en sortit une

fumée épaisse qui pénétra dans son heaume, et l'incommoda tellement

qu'il fut obligé de l'enlever [8772].

Quand le roi vint en la cité, l'incendie y entra avec lui La ville prit

feu en trois ou quatre endroits, tellement que ceux qui étaient avec lui

ne purent l'éteindre. Ils y renoncèrent et s'en allèrent. Le roi envoya

dans le faubourg chercher le comte de Mandeville [8782]. On prit conseil

et la retraite fut décidée. Tous s'acheminèrent vers Presnai[766]. Le

Maréchal sortit du faubourg avec eux, cheminant seul[767], tout désarmé,

car il n'avait que son pourpoint[768]. Lorsque les gens de l'ost [de

France] virent que le roi [d'Angleterre] abandonnait la ville, ils s'en

réjouirent et leur donnèrent la chasse [8801]. Le comte de Poitiers

monta à cheval, n'ayant d'autre armure que son pourpoint. Un chapeau de

1189) fer sur la tête, il se mit à la poursuite des fuyards. Il les

atteignit, mais d'autres les joignirent avant lui, car Philippe de

Colombiers[769], l'un des hommes de sa megnie, renommé pour les armes,

alla frapper violemment en l'écu un chevalier. A cette vue, Guillaume

des Roches[770], qui s'en allait avec le roi, revint en arrière et brisa

une lance avec Philippe. Le comte de Poitiers accourut, s'écriant :

« Guillaume, c'est folie de vous arrè- <t ter. Vous perdez votre temps ;

reprenez votre chemin ! » Le Maréchal se dirigea aussitôt vers le comte

Richard, qui, le voyant approcher, lui cria : « Par les jambes

Dieu[771] ! Maréchal, ne me tuez pas ; ce serait mal : je suis tout

désarmé. — Non, que le Diable vous tue ! » répondit le Maréchal, « car

moi je ne vous tuerai point ; » et, frappant de sa lance le cheval, il

l'abattit mort, et le comte tomba à terre [8849]. Ce fut un beaucoup et

qui sauva ceux qui battaient en retraite, car autrement ils eussent été

pris ou tués[772]. Déjà chevaliers et sergents accouraient, lorsque le

comte Richard se releva en disant : « Arrêtez ! ou vous êtes tous

perdus. » Ils s'arrêtèrent subitement.

En cette poursuite, Philippe de Colombiers fut fait prisonnier par

Baudouin de Vernon, l'un des hommes du roi [8869].

Tandis que le roi s'en allait à Fresnai, le roi de France entrait dans

la cité du Mans et assiégeait la tour. Il y prit sire Guillaume de

Silli, qui se défendit vaillamment, mais vainement, sinon que son prix

s'en accrut[773]. Le roi [d'Angleterre] coucha cette nuit à Fresnai

[8887]. Ses gens, qui, pleins de terreur, s'en allèrent à qui mieux à

Alençon[774]. Le Maréchal eut ordre d'y aller[775] avec le connétable.

Il avait bien avec lui cinquante compagnons ou plus. Il trouva là les

barons de Normandie qui venaient droit au roi, mais que la grande force

de l'ost du roi de France faisait hésiter à pousser plus avant. Le roi

alla ensuite coucher à Sainte-Suzanne[776] [8907], mais sa maladie, qui

augmentait de jour en jour, ne lui laissait aucun repos. De là, ils'en

alla à Chinon[777], où on lui apporta la nouvelle que le roi de France

était à Tours, dont il s'était emparé[778]. Il manda alors par lettre au

Maréchal de venir à lui avec les hommes de sa bannière, sans amener les

autres. Le Maréchal obéit. On lui fit grande fête à son arrivée.

« Maréchal, avez-vous entendu dire que le roi de France a pris Tours ? —

Oui, sire, c'est la vérité. L'orgueil de France vous cause un grand

dommage » [8934]. Sur ces entrefaites, un messager vint au roi, de la

part du comte de Flandre, de l'archevêque de Reims et d'autres amis

qu'il avait à la cour de France, lui faisant savoir que le roi Phi lippe

désirait avoir une entrevue avec lui entre Tours et Azai[779]. Le roi

demanda conseil au Maréchal, qui l'engagea à s'en rapporter à l'opinion

de ses barons. Ceux-ci lui conseillèrent d'y aller. Il s'y rendit au

jour fixé, et y arriva avant le roi de France. Il descendit chez les

Templiers [8957], et, là, attendit le roi Philippe[780]. La maladie

s'aggrava et lui causa d'intolérables douleurs : « Maréchal, » dit-il,

« un mal cruel m'a pris d'abord au talon, puis il a gagné les pieds, et

ensuite les jambes. Maintenant, il a envahi tout le corps et me cause

des cuissons partout. » Le Maréchal vit que le roi, par la force du mal,

devenait rouge et puis noir[781]. Il en fut dolent et l'engagea à se

reposer un peu. On le coucha dans un lit [8984].

Le roi de France, étant arrivé, demanda ce qu'était devenu le roi Henri.

On lui répondit qu'il était très malade, qu'il avait perdu l'appétit et

devait rester couché, ne pouvant se tenir ni debout ni assis. Le comte

Richard, loin de le plaindre, disait que c'était une feinte[782]. Ses

amis lui mandèrent derechef de venir à tout prix. Il fit un effort et se

mit en route, disant au Maréchal : « Maréchal, si vous pouvez me tirer

d'ici, faites-le. Je ferai, quoi qu'il m'en coûte, toutes les

concessions possibles pour pouvoir m'en aller. Mais je vous dis

certainement qu'ensuite, si je vis assez, je les rassasierai de ma

guerre, et la terre me restera. — Sire, » répondit le Maréchal, « j'y

ferai mon possible » [9012].

Les deux rois s'assemblèrent[783]. Les hauts hommes qui étaient là

virent bien que le roi Henri était très souffrant. Le roi de France s'en

aperçut aussi, et, ayant demandé une chape, l'invita à s'asseoir[784].

Mais le roi d'Angleterre refusa, disant qu'il ne s'assiérait pas, mais

qu'il voulait savoir ce qu'on lui réclamait et pourquoi on lui prenait

sa terre. J'ignore quelles furent les paroles échangées[785]. Mais, à la

fin, ils prirent trêve et se séparèrent. Ils ne devaient plus se revoir.

Je ne sais quelles conventions furent faites, sinon qu'au sujet des

empris[786] ils décidèrent que chacun communiquerait en secret à l'autre

la liste des siens [9038].

Le roi Henri se rendit à Chinon[787], où il tomba pour ne plus se

relever. Il voulut avoir les noms de ceux qui s'étaient engagés contre

lui. Il envoya donc maître Roger Malchael*, qui alors était son garde du

sceau, au roi de France, à Tours, pour lui demander la liste promise.

Maître Roger se rendit à Tours, quelques kilomètres à l'ouest de Ballan.

L'entrevue eut lieu le 4 juillet (voy. Eyton, p. 296-7 ; Rigord, éd. de

la Soc. de l'hist. de Fr., I, 96, note 2). 1. On sait qu'on s'asseyait

souvent, à défaut de sièges, sur un manteau plié. et il écrivit les noms

de tous ceux qui s'étaient engagés à aider le roi de France dans sa

guerre contre le roi d'Angleterre. A son retour, le roi Henri lui

demanda les noms : « Sire, » répondit-il en soupirant, « le premier qui

est ici inscrit, c'est le comte Jean, votre fils » [9078].

Quand le roi Henri entendit que l'être qu'il aimait le mieux au monde le

trahissait, il ne put que dire : « Vous en avez dit assez[788] ! » Il se

retourna dans son lit ; il eut le frisson, le sang se troubla, son teint

noircit. La douleur lui fit perdre la mémoire, l'ouïe et la vue. Il

souffrit ainsi jusqu'au troisième jour. Il parlait, mais on ne pouvait

bien comprendre ce qu'il disait. Le sang lui figea sur le cœur[789].

Finalement, la mort lui creva le cœur, et un jet de sang coagulé lui

sortit par le nez et par la bouche. Sa mort causa une grande douleur à

tous ceux qui étaient avec lui. Je vous dirai brièvement qu'il lui

avint, à sa mort, ce qui jamais n'était arrivé à si haut homme : c'est

qu'on n'eut pas de quoi le couvrir. Il demeura si pauvre, si délaissé,

qu'il n'eut sur lui ni linge ni laine[790] [9112].

C'est ainsi que Fortune fit tomber de si haut si bas un homme si

puissant, un roi si honoré, si redouté. On a bien raison de dire que

« mort n'a ami[791]. » Ceux qui étaient autour de lui et qui devaient le

garder, quand ils le virent mort, prirent chacun pour soi ce qu'ils

avaient en garde. Bien fol est celui qui, sentant la mort approcher, se

fie en la canaille pour garder son bien : mieux vaut le distribuer, de

façon que Dieu y ait part, avant d'être saisi par la mort [9137]. Quand

les pillards eurent pillé ses habits, ses joyaux, son argent, le roi

d'Angleterre resta aussi nu qu'au moment de sa naissance, sauf qu'il

garda ses braies et sa chemise. Lorsque la nouvelle de sa fin se fut

répandue, les hauts hommes se réunirent autour de son corps, et parmi

eux le Maréchal. Ils furent grandement affligés de sa mort, et eurent

honte de le voir ainsi dépouillé. Faux et cruels furent ceux qui ne lui

laissèrent pas même une couverture. Messire Guillaume Trihan[792] arriva

l'un des premiers : il eut honte de ce qu'il vit et couvrit le roi de

son manteau de biffe[793] [9161]. Le Maréchal fit venir les prud'hommes

et les clercs. Alors le défunt fut enseveli comme roi. Pendant la nuit,

il fut veillé honorablement. Le lendemain, les barons qui tenaient terre

de lui arrivèrent. Au bout du pont[794], se tenaient quantité de

pauvres, qui attendaient qu'on leur fit quelque aumône. Mais il n'y

avait pas d'argent. Le Maréchal, incontinent, dit à Ëtienne de Marçai

[9178] : « Sénéchal, il faut se procurer des deniers. Voici le roi

d'Angleterre mort, il serait juste de donner à ces pauvres gens quelque

chose de ce qu'il possédait. Il n'a plus besoin de rien autre. » Étienne

répondit : « Beau sire cher, je n'ai, en vérité, pas un denier à lui. —

Sire, » reprit le Maréchal, « si vous n'avez pas de ses deniers, vous en

avez assez des vôtres, que vous avez amassés à son service. Par lui vous

avez eu mainte richesse et maint bien. — Maréchal, cela n'est rien ; je

n'ai souvenir d'avoir aucun argent à lui ou à moi. Croyez-m'en. » Il

fallut en passer par là, car celui qui répondait ainsi avait caché

l'argent[795] [9204]. C'est ainsi que celui qui, de son vivant,

possédait tout, se trouva dans le dénuement. Les pauvres, qui étaient

venus de maints villages des environs, furent déçus dans leur attente,

car il est d'usage à la mort des rois de faire de larges aumônes [9214].

Le corps du roi, revêtu des ornements royaux, fut porté, par le Maréchal

et les barons, de Chinon à Fontevrault[796]. Dieu, qui peut tout, rend à

chacun selon ses mérites. Vous le verrez tout à l'heure[797]. Quand le

corps fut arrivé à Fontevrault, les dames du monastère vinrent au-devant

en grande procession et le reçurent comme leur seigneur, qui leur avait

fait maint honneur, et comme doit être reçu un si haut roi. Elles le

veillèrent la nuit, et plusieurs d'entre elles pleuraient à chaudes

larmes, priant Dieu d'avoir merci du roi Henri [9244].

Entre-tant, on manda au comte de Poitiers que le roi, son père, était

mort. Je n'ai pas cherché à savoir s'il en fut affligé ou s'il s'en

réjouit. Les barons, restés fidèles au roi Henri, s'assemblèrent et

dirent : « Le comte va bientôt venir. Nous sera-t-il favorable ou non, à

nous qui avons soutenu son père contre lui ? Il pourra nous en garder

rancune. — Il fera comme il lui plaira, » dirent les plus nombreux.

« Certes, ce n'est pas pour lui que Dieu, qui protège les bons, nous

fera défaut. Et, d'ailleurs, le monde ne lui appartient pas tout entier.

Nous saurons bien sortir de ses domaines. S'il nous faut changer de

seigneur, Dieu nous conduira. Mais nous craignons pour le Maréchal, qui

lui a tué son cheval sous lui.

« Il peut savoir toutefois qu'aussi longtemps que nous aurons des

chevaux, des armes, des vêtements, des deniers, il y en aura pour lui,

et largement. — Seigneurs, » dit le Maréchal, « je lui ai tué son

cheval, c'est la vérité, et je ne le regrette pas. Pour vos offres, je

vous en remercie, mais il me serait pénible de prendre vos dons, si je

n'étais sûr de pouvoir vous les rendre. Depuis que j'ai été fait

chevalier, Dieu, par sa merci, m'a fait de si grands biens, que j'ai

confiance en lui pour l'avenir. Il en sera à sa volonté » [9290].

Tandis qu'ils parlaient ainsi, ils virent venir le comte de

Poitiers[798]. Je vous affirme qu'en sa démarche on ne voyait paraître

rien qui témoignât s'il éprouvait joie ou tristesse, chagrin, courroux

ou satisfaction. Il s'arrêta devant le corps, puis alla du côté de la

tête et demeura longuement pensif, sans mot dire[799]. Ensuite, il fit

venir le Maréchal et monseigneur Maurice de Craon[800], ces deux-là

seulement entre ceux qui avaient soutenu son père. Ils vinrent à lui

près du corps. Il leur dit : « Montez[801], allons dehors. » Et ils

sortirent ensemble. Une fois dehors, ils se groupèrent, et le comte

dit : « Maréchal, l'autre jour vous avez voulu me tuer, et vous l'auriez

fait si je n'avais, de mon bras, détourné votre lance. — Sire, je n'ai

jamais eu l'intention de vous tuer ni n'y ai mis mon effort, car je suis

encore assez fort pour diriger ma lance étant armé, à plus forte raison

alors que j'étais désarmé[802], et il m'eût été aussi facile de frapper

votre corps que celui de votre cheval. Si je l'ai tué, je ne crois pas

avoir mal fait, et je ne m'en repens point. — Maréchal, » reprit le

comte, « je vous le pardonne et ne vous en garde pas rancune [9341]. —

Grand merci, beau doux sire ; mais je n'ai jamais voulu votre mort. »

Ainsi répondit le Maréchal, qui onques ne voulut mentir. Puis le comte

dit : « Je veux que vous et Gilebert Pipart[803] alliez aussitôt en

Angleterre et veilliez à la garde de ma terre et à mes autres affaires

ainsi qu'il convient, de sorte que nous ayons lieu d'être satisfaits

lorsque nous nous y rendrons. Je m'en vais. Demain je reviendrai et

ferai ensevelir le roi mon père avec les honneurs qui sont dus à un si

haut homme » [9360]. Le chancelier rappela alors au comte que le roi

avait donné au Maréchal la demoiselle de Striguil[804]. « Par les jambes

Dieu ! » dit le comte, « il ne la lui a pas donnée, il la lui a

seulement promise, mais je la lui donne gratuitement, elle et la

terre. » Tous l'en remercièrent. Puis le chancelier déclara que le roi

avait donné l'héritière de Châteauroux à Baudouin de Béthune, celle de

Lancastre, que le Maréchal avait en garde, à Gilebert fils

Rainfroi[805] ; celle qu'avait ce dernier à Renaut fils Herbert[806] ;

enfin il avait donné Lillebonne à Renaut de Dammartin[807]. Le comte

répondit : « J'ai donné à André de Chauvigni Chàteauroux et

l'héritière[808] ; mais que Baudouin soit sans inquiétude, je lui

donnerai telle chose dont il sera satisfait. Pour Renaut de Dammartin et

Gilebert fils Rainfroi [9401], je confirme les dons qui leur ont été

faits par mon père ; de même pour Renaut fils Herbert, à qui je ferai

plus de bien encore que mon père ne lui en a fait. » Sur ce, ils se

séparèrent. Le lendemain, le roi d'Angleterre fut mis en terre avec

honneur. Mais il se trouva, lorsqu'on l'eut revêtu des insignes royaux,

qu'il n'eut pas une couronne aussi riche qu'il convenait. On n'avait pas

non plus d'anneau à lui passer au doigt[809]. Mais Hue de Samford[810],

qui était son valet, apporta un précieux anneau, disant que le roi le

lui avait donné à garder récemment et que c'était tout ce qu'il avait de

lui [9432].

Quand les obsèques furent terminées, chacun rentra chez soi ou se rendit

à ses affaires. Le Maréchal et Gilebert Pipart allèrent coucher à

Mouliherne[811], et de là, à grandes journées, se dirigèrent vers

l'Angleterre. Le comte de Poitiers alla coucher à Saumur [9446].

Le Maréchal et les siens s'acheminèrent par le Maine, par la Normandie,

jusque dans le pays de Caux, pour saisir la terre et l'héritière que le

roi lui avait données[812]. Ils couchèrent à Equiqueville[813], d'où il

envoya retenir son passage à Dieppe. Après dîner, ils se hâtèrent

d'aller au lieu d'embarquement. Ils sautèrent sur le pont [du bateau], à

qui mieux mieux, avec tant de précipitation que le pont céda sous eux.

Plusieurs se blessèrent en tombant ; il y eut des membres brisés.

Messire Gilebert Pipart y eut le bras cassé. Le Maréchal réussit à se

retenir à un des supports du pont. Il se fit cependant à la jambe une

blessure dont il souffrit longtemps. Il resta suspendu jusqu'à ce qu'on

vint le tirer de cette position, et il put continuer son voyage, tandis

que Gilebert était obligé de rester, fort contrarié de la blessure et de

ce contretemps [9502].

Le Maréchal s'acquitta bien de la mission que le comte de Poitiers lui

avait confiée. Il trouva la reine Alienor[814] en liberté, à Winchester,

et plus heureuse que devant[815]. Puis il se fit livrer la demoiselle de

Striguil, que Raoul de Glanville gardait à Londres. Mais ce ne fut pas

sans peine qu'il l'obtint. Dès qu'il en fut saisi, il dit qu'il irait

dans les terres de la demoiselle et que là il l'épouserait. Sur quoi son

hôte, Richard fils Reinier[816], lui dit : « Par mon chef ! sire, vous

ne l'épouserez point ailleurs qu'ici. Vos noces auront lieu céans, et

tout se passera si bien qu'il n'y aura rien à redire. — Mais, » dit le

Maréchal, « je ne m'en suis point pourvu. — J'ai tout ce qu'il faut, »

dit l'hôte ; « Dieu merci, nous sommes assez riches pour que vous n'ayez

point à y rien mettre du vôtre » [9536].

Sans plus tarder, le Maréchal épousa la belle, la bonne, la sage dame de

haute naissance, de qui sont issus les enfants que Dieu a protégés,

comme on voit[817]. Les noces faites, le Maréchal emmena la dame chez

sire Angueran d'Abernon à Stokes[818], en un lieu paisible et agréable

[9550].

Le comte Richard se rendit en Normandie. A Rouen, il ceignit l'épée

ducale[819]. Il y eut là une riche assemblée de barons et de comtes. Le

duc passa ensuite en Angleterre, où il fut reçu à grand honneur, comme

devait l'être un si haut homme, car jamais depuis l'Angleterre n'eut si

bon maître. Il fut fait roi[820] à l'Assomption[821]. On le reçut en

grande procession à Saint-Paul. Les Juifs furent alors livrés à

martyre[822] [9572].

Le roi passa tout l'hiver en Angleterre. Il combla son frère Jean de

bienfaits, qui ne lui furent pas rendus ; il lui donna quatre comtés et

d'autres terres encore[823]. A cette occasion, le Maréchal vint au roi

et le pria de lui faire rendre par son frère Jean sa terre d'Irlande ;

et c'était justice, car elle avait été conquise par son ancêtre[824]. Le

roi en parla à son frère, mais celui-ci ne se montra pas disposé à

rendre la terre. Le roi insista, disant que c'était sa volonté. Jean

consentit, mais il voulut imposer comme condition que les terres qu'il

avait concédées à ses hommes leur seraient maintenues. « C'est

impossible ! » reprit le roi ; « que lui resterait-il donc ? vous avez

donné toutes les terres à vos hommes. » Jean insista pour qu'au moins la

terre qu'il avait donnée au bouteiller Thibaut[825] lui fût laissée. Le

roi y consentit, mais à condition que cette terre serait tenue en

chef[826] du Maréchal [9615].

Les choses étant ainsi réglées, le Maréchal envoya en Irlande Renaut de

Kedeville, un fourbe qui justifiait son nom, car toujours il le

trompa[827] [9624]. Le Maréchal ordonna à Renaut d'aller en Irlande pour

prendre saisine de ses tènements. Renaut obéit. Dieu lui soit en aide

s'il s'acquitta bien de sa mission ! J'ai une meilleure matière à

traiter. Il me faut dire comment le roi Richard, du temps qu'il était en

Angleterre, prépara sa flotte pour aller en Terre sainte [9640].

C'étaient de grandes nefs, à bords protégés, si bien garnies de bonne

gent qu'elles ne redoutaient point les galées ennemies. Il y fit mettre

en abondance or et argent, vair et gris, ustensiles, précieux vêtements,

armes de toute sorte, des provisions telles que bacons, vin, froment,

farine, biscuit, poivre, cumin, cire, épices, électuaire, boissons

variées, galantines, sirops. Sire Robert de Sablé[828] et Girart de

Canville[829] furent les chefs de cette flotte [9672]. Quand la flotte

fut préparée, et avant qu'elle mît à la voile, le roi Richard donna

rendez-vous au roi de France à Vézelay. Entre-tant, il institua justice

en Angleterre, à tort ou à raison, Guillaume de Longchamp[830], lui

associant comme conseillers le Maréchal, Geoffroi fils Pierre, Hue

Bardou et Guillaume Brieguerre[831]. Les trois derniers s'étaient

croisés, mais, par ordre du roi, ils restèrent en Angleterre pour être

les conseillers du chancelier, mais celui-ci ne voulut pas de leurs

conseils [9698]. Le Maréchal n'était point croisé, ayant déjà été en

Terre sainte pour son seigneur le jeune roi[832]. Le roi laissa en

Normandie, comme sénéchal, Guillaume fils Raoul[833], qui, par sa

prudence, dépassa ses successeurs. Il n'en fut pas de même du

chancelier, car, depuis le départ du roi, il ne se conforma en rien aux

conseils du Maréchal et des autres barons que je vous ai nommés [9720].

Les rois s'assemblèrent à Vézelay au terme fixé pour régler leurs

affaires[834]. Je n'ai pas à vous conter leur voyage. Le roi

d'Angleterre se rendit à Marseille, où il attendit sa (flotte[835]. De

là, il cingla sur Messine, où il passa tout l'hiver. Le roi de France y

vint après lui[836]. Il lui tint pauvre compagnie. Mais ce n'est pas le

lieu d'en parler. Je reviens à ma matière [9742]. Le chancelier, qui

était en même temps grand juge, eut des visées trop hautes. Il faisait

des dépenses exagérées et s'entourait d'étrangers[837]. Il ne tendait

qu'à être le seigneur reconnu de l'Angleterre. Finalement, les barons

dévoués au roi s'assemblèrent et désapprouvèrent sa conduite. « Vous

perdez votre temps, » leur répondit-il, « je ne ferai rien par votre

conseil. » Le comte Jean en prit offense et cessa toutes relations avec

lui [9762].

Les barons, revenus de Vézelay, où ils avaient accompagné le roi,

s'aperçurent aussitôt des excès du chancelier, qui agissait à la fois

comme chancelier, comme grand juge, comme légat[838] et comme roi. Il

imposait partout ses lois, épuisait le trésor royal et grevait les

abbayes où il se faisait recevoir comme seigneur[839]. Les barons

envoyèrent à ce propos un mémoire au roi, à Messine. Le chancelier,

informé par ses espions, manda de son côté au roi que son frère Jean,

avec l'aide des barons, cherchait à le dépouiller en trahison[840]

[9788].

L'an suivant, les deux rois passèrent en Syrie, mais le roi de France

arriva le premier devant Acre, tandis que le roi d'Angleterre faisait la

conquête de Cypre[841]. Après la prise d'Acre, le roi de France tomba

malade et fut obligé de revenir en sa terre. On pense toutefois que

c'était un prétexte et qu'il s'éloigna de Richard afin de lui nuire. Le

roi d'Angleterre, qui était capable de grandes choses, aurait bien

conquis la Terre sainte, si on l'y eût laissé, et les Sarrazins eussent

été domptés. Mais la reine Alienor et le chancelier lui mandèrent que

son frère Jean s'était allié contre lui avec le roi de France et qu'il

risquait de perdre sa terre s'il ne s'en revenait promptement. Il

conclut une trêve[842] et se mit en route. Mais, pendant le voyage, il

fut pris[843]. La nouvelle de sa captivité parvint en Angleterre. Ce

fut, pour la reine Alienor, une grande douleur, mais non pas pour son

frère Jean [9822].

J'avais oublié de vous dire que, du temps que le roi était en Syrie, le

chancelier lui manda qu'il perdait sa terre, que le comte Jean la

voulait avoir, et que tous les barons s'y accordaient[844].

« Comment ! » dit le roi, « sont-ils tous devenus ses hommes ? Je crois

cependant que, parmi eux, il en est d'honnêtes. Abbé, vous qui

m'apportez ce message, nommez-moi les principaux de ceux qui se sont

alliés à mon frère. — Sire, on cite le Maréchal et plusieurs autres. —

Le Maréchal ! Par les jambes Dieu ! je pensais en vérité que le Maréchal

était le plus loyal chevalier de tout mon royaume. Je m'en fie à votre

loyauté. — Sire, » répondit l'abbé, « je me rétracte. Je vous ai dit ce

qu'on m'a commandé de dire. — Par les jambes Dieu ! je crois bien que le

Maréchal n'a jamais été fourbe » [9858].

Entretant, les hauts hommes d'Angleterre avaient chassé du pays le

chancelier, par commun conseil, et nommé à sa place l'archevêque de

Rouen Gautier[845]. Celui-ci, élu grand juge, gouverna la terre plus à

droit que n'avait fait le chancelier. Il se conduisit sagement, par les

conseils du Maréchal, des autres barons et de la reine. Le comte Jean

aurait aussi voulu se faire écouter, mais l'archevêque s'y refusa.

Pourquoi ? parce qu'il se défiait de lui, voyant bien à quoi il

tendait[846] [9882].

Le comte Jean, sachant son frère prisonnier en Allemagne, s'efforça

d'usurper la terre. On sait bien comment il prit Nottingham[847] et

fortifia Windsor[848]. L'archevêque et les barons qui tenaient pour le

roi décidèrent d'assiéger cette ville. Ils mandèrent au Maréchal de se

rendre au siège, et il y vint sans délai, accompagné des seigneurs de la

marche de Galles[849], qui relevaient de lui et étaient dévoués au roi.

Le grand juge et tous les barons allèrent, en grande procession, à sa

rencontre et le reçurent avec joie. La reine Alienor lui fit également

bon accueil [9914]. Ils lui dirent qu'ils avaient juré de tenir la ville

assiégée et l'invitèrent à prêter le même serment. Mais il s'en

défendit. « Car, si le comte nous savait attachés à ce siège, il

chevaucherait par la terre et la ravagerait. Le mieux, à mon avis, est

que je reste ici avec mes gens jusqu'à ce que le château soit pris ou

rendu. Pendant ce temps, vous irez à la poursuite du comte, et, s'il

cause du désordre dans le pays, vous n'aurez pas de peine à rabattre son

orgueil, car il n'a pas assez de monde pour se défendre contre vous, et

vous serez soutenu par les habitants. Ou, si vous le préférez, mes

hommes et moi nous marcherons contre lui, et je le combattrai et le

mènerai de telle sorte qu'il quittera le pays. » Son avis prévalut, mais

entretant, la garnison se rendit, sous condition d'avoir la vie et les

membres saufs. Les assiégeants y placèrent un connétable, puis se

rendirent à Marlborough, dont les défenseurs ne tardèrent pas à se

rendre[850] [9964].

Cependant, la nouvelle se répandit que le roi allait être délivré

moyennant rançon[851]. Ses ennemis s'en affligèrent et ses amis s'en

réjouirent. Il en coûta plus de cent mille livres avant que le roi fût

délivré. Les hauts hommes du pays s'imposèrent de grandes charges et

s'engagèrent personnellement [9984]. En Angleterre, et par tout le reste

du royaume, on prit le cinquième des biens-meubles. On prit aussi les

calices d'or et d'argent[852]. Ceux-là donnèrent une grande preuve de

leur dévouement qui envoyèrent leurs enfants comme otages pour tirer le

roi de prison. Il leur en sut grand gré. Il envoya à son peuple, en

Normandie et en Angleterre, et particulièrement au Maréchal, des lettres

contenant le témoignage de sa reconnaissance.

Il manda à l'archevêque de Rouen de faire nommer à l'évéché d'Exeter

Henri, le frère du bon Maréchal, qui s'était montré si loyal envers

lui[853] [10008].

On envoya [en Allemagne] les otages et la moitié de la rançon, et le roi

revint dans son royaume, où il était si vivement désiré[854]. Le

Maréchal était alors à Striguil. En ce temps même, on lui fit savoir que

monseigneur Jean, son frère[855], était mort. Il en eut telle douleur

que peu s'en fallut que le cœur ne lui éclatât. Mais, Dieu merci, il

reçut en même temps une nouvelle qui lui fut bien agréable, c'est que le

roi d'Angleterre était arrivé en sa terre, libre et en bonne santé. On

lui eût donné dix mille livres qu'il n'eût pas été aussi réconforté de

la douleur qui l'oppressait. « A l'aide de Dieu ! » s'écria-t-il,

« jamais je n'eus douleur aussi grande que de la mort de mon frère, mais

la venue de mon seigneur m'apporte la plus efficace des consolations. Je

rends grâce à Dieu de l'adversité comme de la prospérité qui me sont

échues en si peu de temps. > Il envoya ses chevaliers à Marlborough[856]

pour chercher le corps de son frère. Ils le portèrent à

Girencester[857], où ils se rencontrèrent avec le Maréchal qui, de

douleur, faillit se trouver mal. L'épouse du défunt, la fille de sire

Adam de Port[858], était venue accompagner le corps. Le service fut fait

magnifiquement dans l'église. Sur ces entrefaites, les messagers du roi

vinrent chercher le Maréchal, qui ne put accompagner son frère à

Bradenstokes[859] où le corps fut inhumé honorablement là où sont les

tombeaux de ses ancêtres [1 0076].

Le Maréchal se rendit auprès du roi, menant avec lui trois seulement de

ses chevaliers, car les autres accompagnèrent le corps de son frère. 11

rencontra à Huntingdon son seigneur [le roi], qui l'accueillit avec

honneur et lui fit plus d'amitiés qu'à aucun autre. Après manger, en

présence de ses barons, le roi le remercia chaleureusement de ce qu'il

avait fait pour lui garder son royaume. Il ajoute que Baudouin de

Béthune avait contribué plus que personne à le faire sortir de

prison[860] [10130]. Sire, » dit le Maréchal, « Baudouin est loyal, et

je vous promets sur ma tête qu'il vous servira toujours sans mollesse. —

Maréchal, » reprit alors Guillaume de l'Étang[861], « vous pouvez bien y

mettre votre tête, car mainte fois il a engagé i la sienne pour votre

service, contre ceux qui médisaient de vous. Quand ils venaient vous

décrier devant mon seigneur[862], il mettait sa tête en gage qu'ils

mentaient » [10148].

Quand le comte Jean sut que son frère était délivré et qu'il revenait en

sa terre, il n'osa point l'attendre, mais il mit des garnisons dans les

châteaux qu'il avait dégarnis, puis se rendit auprès du roi de

France[863]. Celui-ci le retint auprès de lui, mais il ne put ou ne

voulut tenir aucun de ses engagements et lui témoigna peu d'intérêt, se

refusant à lui porter secours. Il se joua de lui de toute façon[864]. Je

reviens à ma matière [10172]. Le roi partit de Marlborough[865] à la

tête d'une nombreuse armée et chevaucha droit à Nottingham, où les

Norrois[866] avaient mis le siège depuis peu. A la nouvelle de l'arrivée

du roi, ils se rendirent au-devant de lui et lui firent grand accueil.

Richard se logea dans la maison la plus rapprochée du château pour

inspirer plus de crainte aux assiégés. Aussitôt qu'il eut mangé, il fit

commencer l'attaque. Vêtu d'un simple jaseran[867], un chapeau de fer

sur la tête, il s'avança jusqu'à la porte du château, précédé de gens

qui portaient devant lui des targes fortes et larges. Il occupa la

première enceinte, et, bientôt après, la barbacane. Il y eut de nombreux

blessés parmi les défenseurs du château. A la nuit on se sépara. La

garnison mit le feu à la porte et à la barbacane[868]. Quand le roi

l'apprit, il s'en réjouit [10234].

Le lendemain, nos gens parlementèrent avec les défenseurs et leur dirent

que c'était folie de tenir contre le roi d'Angleterre. Ceux-ci

répondirent qu'ils ne pouvaient croire que le roi fût revenu. Ils

demandèrent à s'en assurer, ce qui leur fut accordé. Ils envoyèrent donc

un chevalier appelé sire Foucher de Grendon[869] et avec lui Henri

Rossel [10255]. Ceux-ci reconnurent le roi, et par suite, le château fut

rendu[870]. Les prisonniers furent mieux traités que ce qu'ils

espéraient, car ils avaient peur pour leurs membres. Mais le roi se

montra plein de miséricorde et se contenta de les mettre à rançon[871]

[10288J.

Le lendemain, après la messe, le chancelier « demanda à Gautier de

Lacy[872] de faire hommage au roi pour sa terre d'Irlande. Gaulier

obéit. Puis le chancelier demanda au Maréchal de faire de même. Mais

celui-ci refusa. Ce serait félonie, » dit-il au roi. « J'ai fait hommage

à votre frère pour la terre que je tiens de lui[873]. — Le Maréchal a

raison, » dit le roi, et tous les barons l'approuvèrent. Le chancelier

répondit avec mauvaise humeur : « Vous plantez vigne[874]. — Plantez

vigne ou jardin, si vous le voulez, » reprit le Maréchal, « mais je vous

dis que si un homme quel qu'il fût voulait avoir l'Irlande, j'irais me

ranger du côté de celui à qui j'ai fait hommage. J'ai servi loyalement

mon seigneur le roi, ici présent, de la terre que je tiens de lui, de

sorte que je suis sans crainte » [10340].

De là le roi se rendit à Winchester, où il voulut se faire

couronner[875]. Puis il se prépara à passer en Normandie. Il s'embarqua

à Portsmouth[876] et aborda à Barfleur, en Cotentin. Il se dirigea sur

Caen, par Bayeux, pressé d'arriver à Verneuil[877] que le roi de France

tenait assiégé[878]. Il s'arrêta pour manger et cou cher à Lisieux, chez

Jean d'Alençon [10366][879]. Après le repas, il voulut reposer un peu,

mais le souci que lui donnait le siège de Verneuil l'en empêcha. Voici

qu'entre Jean d'Alençon, l'air affligé et préoccupé. « Pourquoi fais-tu

cette mine ? » lui dit le roi. « Tu as vu mon frère Jean ; ne mens pas.

Il a tort d'avoir peur. Qu'il vienne sans crainte. Il est mon frère.

S'il est vrai qu'il a agi follement, je ne le lui reprocherai pas. Mais

quant à ceux qui l'ont poussé, ils ont déjà eu leur récompense ou ils

l'auront plus tard. » Jean fut amené. Il se jeta aux pieds de son frère,

qui le releva avec bonté en lui disant : « Jean, n'ayez crainte, vous

êtes un enfant, vous avez été en mauvaise garde. Ceux qui vous ont

conseillé le paieront. Levez-vous, allez manger. » Et, s'adressant à

Jean d'Alençon : « Qu'y a-t-il à manger ? » demanda-t-il. A ce moment on

lui apporta un saumon comme présent. Il le fit aussitôt mettre à cuire

pour son frère[880] [10419].

Mais j'avais oublié de vous conter quelle fête on fit de toute part au

roi lorsqu'il arriva en Normandie. Il ne pouvait avancer sans qu'il y

eût autour de lui si grande presse de gens manifestant leur joie par des

danses et des rondes, qu'on n'aurait pu jeter une pomme sans qu'elle fût

tombée sur quelqu'un avant de toucher la terre. Partout sonnaient les

cloches. Vieux et jeunes venaient en longues processions, chantant :

« Dieu est venu avec sa puissance. Bientôt s'en ira le roi de France »

[10452].

L'histoire de Guillaume le Maréchal, T. 3 · 第 21 / 29 题