Ferrières. Ajouter Ferrières, le comte de —, 16094-5. »

Freschiennes. Ajouter « Fresquienne, Seine-Inférieure, arr. de Rouen,

cant. de Pavilli. »

Gaufrei Fils Robert. Supprimer le renvoi au v. 14610 et le transporter à

l'article de Geoffroi Fils Pierre.

Touraine, lire 8094 au lieu de 8904. 1. Des traces de ce mur (Roman

wall) sont indiquées sur le plan de

Lincoln qui est inséré en regard de la p. xiii des _Memoirs relative of_

the History and Antiquities of the County and City of Lincoln (London,

1850). Nogent-le-Rotrou, imprimerie Daupeley-Gocvbrnbur.

L'HISTOIRE DE GUILLAUME LE MARÉCHAL

(TRADUCTION ABRÉGÉE)

Au temps du roi Êtlenne, qui tint avec peine l'Angleterre et mollement

la Normandie, jusqu'au jour où il la perdit par sa folie[367], vivait un

chevalier preux et loyal, appelé sire Jean le Maréchal. Entreprenant,

actif, généreux, il avait rallié autour de lui nombre de braves gens. Il

n'était ni comte ni riche baron, mais telle était sa largesse que tout

le monde s'en émerveillait. Même ceux qui ne l'aimaient point et à qui

il inspirait de la jalousie étaient forcés de dire du bien de lui. Il

fut sénéchal d'Angleterre. Mais, en son temps, il y eut grande guerre

entre l'impératrice[368] et le roi[369]. Finalement, Étienne eut le

dessous, car le bon Maréchal se rangea du côté de l'héritière légitime,

l'impératrice Mathilde. Pour elle, il prit part à mainte bataille et

souffrit mainte peine avant qu'un accord intervint. Le franc chevalier

eut à sa solde une troupe de trois cents chevaliers, en homme qui savait

attirer à lui et retenir les vaillants [58]. Il avait épousé une femme

de haut parage, belle et bonne, agréable, bien élevée. Ils vécurent

heureux ensemble pendant de longues années et eurent deux fils : jusqu'à

Saint-Jacques [de Composlelle], on n'eût trouvé si beaux enfants. L'un

eut nom Gillebert, l'autre Gautier. Lorsqu'ils furent en âge, ils

devinrent chevaliers. Ils avaient bien commencé, mais la mort, qui porte

envie aux bons, ne souffrit pas qu'ils vécussent longtemps [88]. Il

arriva que l'un d'eux tomba malade à Salisbury. Rien ne put le sauver.

Ce fut une grande douleur. Son frère jouait aux échecs lorsqu'il vit

venir à lui un valet[370]. « Sais-tu des nouvelles de mon frère ? » lui

demanda-t-il en hâte. — « S'il plaît à Dieu, il sera sauvé[371]. —

Oh ! » dit le jeune homme, « mon frère est mort ! » Puis il tomba dans

une telle douleur qu'il refusa toute nourriture et mourut de

chagrin[372] [U*].

Je ne pourrais vous conter tous les exploits du bon maréchal Jean, car

je ne les connais pas tous. Qu'il suffise de dire qu'en son temps

Angleterre fut en guerre et en discorde ; car certains des barons se

rangèrent du côté d'Étienne, parce qu'il était roi et sacré ; les autres

disaient au contraire que l'héritier en ligne masculine devait avoir la

couronne [139]. A l'occasion de cette guerre, le comte Patrice de

Salisbury[373] guerroya fort le Maréchal. Ils se firent mutuellement

beaucoup de mal. A ce jeu, l'un perd et l'autre gagne. Il y eut mainte

lance brisée, mainte large mise en pièces, maint chevalier tué ou fait

prisonnier, et mainte femme veuve ou fille orpheline allèrent à honte,

par faute de mariage [166].

L'impératrice assiégeait Winchester[374]. Avec elle étaient le Maréchal

et de nombreux barons qui pensaient bien prendre la ville. Mais il y

avait pour la défendre de vaillants chevaliers, qui chaque jour

faisaient des sorties contre les assiégeants. Du côté opposé, Philippe

de Colombiers[375], jeune et preux, était toujours là l'un des premiers,

et les repoussait [1 82].

Le roi s'empressa de rassembler une nombreuse armée pour secourir

Winchester. Quand l'impératrice apprit que le roi marchait contre elle à

la tête de forces dix fois plus nombreuses que celles dont elle

disposait, elle se trouva fort en peine. Personne ne sut la conseiller,

sinon Jean le Maréchal, qui la dirigea aussitôt sur Ludgershall[376]. Ce

fut une dure journée : le roi et son ost les poursuivaient vivement, et

ceux qui accompagnaient la dame leur faisaient souvent face, et, dans

ces rencontres, il y eut bien des selles tournées, bien des chevaliers

désarçonnés et pris [207].

Les partisans de l'impératrice, n'étant pas en force, battirent en

retraite au mieux qu'ils purent. Ils arrivèrent à force d'éperons jusque

sous Wherwell[377]. Mais l'impératrice les retardait, chevauchant

assise, comme font les femmes[378]. Cela ne parut pas à propos au

Maréchal, qui lui dit : « Dame, on ne peut pas éperonner quand on est

assis. Il vous faut passer la jambe par-dessus l'arçon. » Elle le fit

bon gré mal gré, car leurs ennemis les serraient de près [224][379].

Le Maréchal se trouva fort en peine, ne voyant aucun espoir de secours.

Il confia la dame à la garde de Brien de Wallingford[380] et lui

enjoignit de ne point faire halte, quoi qu'il arrivât, jusqu'à

Ludgershall. Le Maréchal s'arrêta au gué[381] et tint tête de son mieux

à l'ennemi. Toute l'ost fondit sur lui. Ne pouvant résister plus

longtemps, il se réfugia en un moutier[382] n'ayant avec lui qu'un seul

chevalier. Les royaux crièrent aussitôt : « Le feu ! le traître ne nous

échappera pas ! » Jean se mit dans fugientem, milites episcopi (l'ëvéque

de Winchester) persequeutes, cum exinde nullo modo expellere valuissent,

in ipsa die festivitatis exaltationis Sanctae Crucis, immisso igne,

ipsam ecclesiam Sanclae Crucis cum sanctimonialum rebus et domibus

cremaverunt, indumentis earum et libris cum ornamentis inclementer

ablatis, sanguine quoque plurimo, coram sancto altari, humano

horribililer effoso ; pradictum tamen Johannem nec capere nec expellere

potuerunt. » (Omis dans Bouquet ; Thorpe, II, 135.) L'auteur des Gesta

Stephani présente les faits autrement. Selon lui, Wberwell aurait été

fortifié et muni d'une garnison par les partisans de l'impératrice, afin

d'assurer le ravitaillement des troupes qui assiégeaient l'évêque de

Winchester. Attaquée à ('improviste, la garnison aurait été taillée en

pièces, quelques-uns seulement de ceux qui la composaient réussissant à

se réfugier dans l'église d'où ils auraient été délogés par l'incendie :

« Sed regales… subito et insperate cum intolerabili multitudine

Werwellam advenerunt, fortiterque in eos undique irruentes, captis et

inter emplis plurimis, cedere tandem reliquos et in templum se recipere

compulcrunt. Cumque vice castelli ad se defendendos templo uterentur,

alii, facibus undique injectis, semiustulatos eos e templo prodire, et

ad votum suum se sibi subdere coegerunt. » (Du Chesne, p. 956 d ;

Sewell, p. 83 ; Howlett, p. 81.)

Cet échec aurait décidé, selon le même historien, l'impératrice et ses

partisans à évacuer Winchester. Il en est tout autrement, on l'a vu,

dans le poème et dans la continuation de Florenz, où la défense de

Wherwell est présentée comme un simple épisode de la fuite de

l'impératrice. — Enfin, Jean de Hexham, de même que l'auteur des Gesta

Stephani, fait du combat de Wherwell la cause de la retraite de

l'impératrice. Il raconte que Robert de Gloucester et Jean le Maréchal

furent attaqués et mis en déroute alors qu'ils escortaient un convoi de

vivres destiné aux troupes de l'impératrice, à Winchester, mais il ne

dit rien de l'incendie du monastère :

« Cumque obsidio in dies protraheretur, fame afflicta est multitudo.

Emissi sunt autem ducenti milites cum Rodberto filio Edae et Henrici

regis notho, et Johanne Marascaldo ut conducerent in urbem eos qui

comportabant victualia in ministerium imperatricis et eorum qui obsessi

erant : quos persecuti sunt Willelmus d'Ipre et pars exercitus usque ad

Warewella ubi est congregatio sanctimonialium, et milites et omnem

apparatum qui erat copiosus abduxerunt. » (Twysden, Historiæ anglicanæ

scriptores, X, col. 270.)

L'objection à faire à ce récit, c'est qu'il est isolé, et par conséquent

ne peut guère se soutenir en présence des témoignages, concordants en

même temps qu'indépendants, du poème et du continuateur de Florenz. la

vis de la tour. Le chevalier qui l'accompagnait lui dit : « Nous allons

brûler ; rendons-nous, ce sera sagesse. — N'en parlez plus ! » répondit

Jean, « ou je vous tue de ma main. » Le plomb de la tour fondit, par

l'ardeur du feu ; il en tomba sur le visage du Maréchal, qui perdit

ainsi un œil. Il échappa cependant, grâce à Dieu. Les royaux, le croyant

mort et brûlé, retournèrent à Winchester. Lui, de son côté, sortit et,

quoique blessé, se rendit à pied à Marlborough[383], où il fut accueilli

avec joie. Ensuite il assembla de grandes troupes avec lesquelles il fil

beaucoup de mal au roi et à ses partisans [282].

Il était à Ludgershall avec ses troupes, lorsque le roi[384], qui

l'avait fait épier, lui fit savoir que, s'il le voulait attendre, il se

rencontrerait avec lui le lendemain. Le Maréchal n'accepta pas la

proposition. Il lui manda qu'il ne l'attendrait pas. Il avait un autre

plan. Les royaux, ayant reçu sa réponse, se réjouirent follement, disant

que le lendemain ils le prendraient de force [298]. Cependant Jean et

les siens s'armèrent et chevauchèrent jusqu'au point du jour. Ils

s'embusquèrent en un vallon, où ils attendirent les royaux. A l'aube, le

roi et sa grande ost sortirent de Winchester, n'ayant pas eu la prudence

de se revêtir de leurs armures. Ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient

plus près d'eux qu'ils ne croyaient. Jean et les siens, qui étaient

armés, coururent sur leurs adversaires désarmés comme le lion sur sa

proie. On n'échangea aucune parole de menace ni de défi. Des deux parts

on se rencontra au fer des glaives et des lances sans s'épargner. Il y

eut beaucoup de morts et de blessés. On vit courir par les champs maint

destrier que personne ne songeait à prendre. Les royaux durent battre en

retraite, et qui voulut faire des prisonniers n'eut qu'à avancer la

main, car ils étaient sans défense [341]. Le comte Patrice de Salisbury

y perdit ses meilleurs compagnons, dont je saurais bien dire les noms,

si je ne craignais d'allonger mon récit. Les hommes du Maréchal

emportèrent un riche butin, qui leur fut distribué largement ; si bien

qu'ils eurent lieu de se tenir pour satisfaits de cette expédition[385]

[354].

Fortune a bientôt fait de tourner de haut en bas maint homme qui ne s'en

donne garde. Le comte Patrice, par le conseil et avec l'aide du roi,

rassembla une nombreuse armée et dirigea mainte attaque contre le

Maréchal. Celui-ci avait là un trop fort voisin ; il perdait à ce jeu.

Il se laissa persuader de divorcer d'avec sa femme et prit damoiselle

Sibile, la sœur du comte Patrice. Il le fit de bon gré pour mettre fin à

la discorde. Dès lors, il y eut entre eux amour et concorde tout le

temps qu'ils vécurent[386]. Parlons maintenant des enfants qu'il eut de

cette dame [380]. Le premier eut nom Jean[387], comme son père, le

second Guillaume, et je vous affirme qu'en ce royaume ni à vingt

journées à la ronde il n'y eut homme aussi preux en son temps[388]. Le

troisième fut appelé Ansel, homme de bien et de belle figure ; le

quatrième Henri, renommé pour ses grandes qualités. Ce fut un clerc

instruit ; il mena la vie qui convient à un homme de noble naissance,

puis devint évêque d'Exeter[389]. Ils eurent deux sœurs, demoiselles

courtoises et belles, qui furent richement mariées[390] [398].

Après cela, le roi assiégea Newbury avec une grande ost[391]. Il le fit

par surprise, de sorte que ceux qui avaient la garde du château ne

furent avertis que lorsqu'ils virent les avant-coureurs de l'ost

ennemie, bientôt suivis de l'ost entière qui vint camper autour de la

ville. Cette surprise leur déplut fort, car ils avaient peu de garnison.

Le roi fit demander au connétables'il était disposé à rendre le château.

Celui-ci répondit sans hésiter qu'il entendait bien se défendre. Le roi

s'irrita et jura par la naissance de Dieu qu'il saurait se venger de ces

vilains. Il commanda aussitôt l'assaut. Les écuyers s'élancent vers les

fossés et les terre-pleins, et ceux du dedans se défendent vaillamment,

leur jetant des carreaux, des pieux pointus, de grandes pièces de bois.

Les assaillants eurent le dessous, et l'attaque cessa. Le roi furieux

jura qu'il ne s'en irait pas avant d'avoir pris la tour et justicié ceux

qui la défendaient. Ceux-ci, toutefois, résolurent de demander une

trêve, pendant laquelle ils feraient savoir à leur seigneur leur

position [466].

Ils demandèrent la trêve et l'obtinrent pour un jour. Au plus tôt, ils

mandèrent à leur seigneur de les délivrer si possible, car ils n'avaient

pas de vivres. Le Maréchal prit les mesures nécessaires ; il fit

demander au roi, par lettre, de lui donner trêve tant qu'il se fût

entendu avec sa dame l'impératrice. Le roi, se défiant de lui, n'y eût

pas consenti pour une simple parole ou pour un gage ; mais il fit savoir

que, si on lui donnait des otages, il accorderait la trêve. Il fut donc

convenu qu'il aurait en otage l'un des fils du Maréchal : ce ne fut pas

le premier, mais le second, Guillaume, de qui on pourra désormais ouïr

mainte belle aventure. Cette convention eut pour résultat que le siège

fut levé et que le Maréchal en profita pour regarnir son château. Il y

mit de bons chevaliers, de bons sergents, de bons archers, disposés à se

bien défendre. L'enfant fut en aventure. Le roi vit bien qu'il était

joué. Quand le terme fixé fut arrivé, il ne fut plus question de rendre

le château [508].

Alors vinrent les losengiers[392], qui conseillèrent de faire pendre

l'enfant. On le fit savoir au père, mais il répondit qu'il ne s'en

souciait, car il avait encore les enclumes et les marteaux dont 11 en

forgerait de plus beaux. Quand le roi apprit cette réponse, il en fut

très irrité et commanda de mener l'enfant aux fourches pour le pendre ;

il s'y rendit lui-même avec une forte escorte, redoutant des embûches

[524].

L'enfant, que l'on portait et qui ne se doutait pas du sort qu'on lui

réservait, vit le comte d'Arundel[393] qui tenait un beau javelot. Il

lui dit naïvement : « Sire, donnez-moi ce javelot. » Quand le roi

entendit cette parole enfantine, pour tout l'or de France il ne l'aurait

laissé pendre ce jour-là ; mais, entraîné par la douceur dont son cœur

était plein[394], il prit l'enfant entre ses bras, disant : « Je vous

fais grâce de ce supplice ; vous ne mourrez pas aujourd'hui. » Ils

retournèrent à l'ost. A ce moment, on préparait la pierrière pour tirer

sur la tour et sur les murs voisins. Les mêmes conseillers revinrent à

la charge et proposèrent au roi de mettre l'enfant dans la fronde de la

pierrière et de le lancer aux assiégés, pour les épouvanter. L'enfant,

peu avisé, fut mené vers la pierrière. Il vit la fronde, et, se retirant

un peu en arrière : « Dieu ! quelle balançoire ! » dit-il, « il faut

bien que je m'y balance ! » Il s'était accoté près de la fronde, lorsque

le roi cria : « Otez ! ôtez ! Certes, il aurait le cœur bien cruel,

celui qui pourrait souffrir qu'il fût ainsi martyrisé. Il parle trop

gentiment ! » A un autre moment, on faisait un _cleier_* pour attaquer

la porte. Un valet apporta l'enfant et dit à haute voix : « Connétable !

faites-vous voir ! voici le fils de votre seigneur, qui mourra

misérablement, car il va être mis sur le cleier. — Est-ce là ce que vous

dites ? » fait le connétable. « — Oui. — Par mon chef ! il mourra, car

il sera écrasé comme un laberaut[395]. » Et il fit pendre en dehors, aux

créneaux, une grande meule de moulin. Alors l'enfant demanda quel jeu ce

pouvait être qu'on pendait à la fenêtre. Quand le roi l'entendit parler

ainsi, il se mit à rire et lui dit : « Guillaume, un jeu comme celui-là

ne vaudrait rien pour vous. » Et il déclara qu'il ne lui serait fait

aucun mal [594].

Un jour, le roi était assis en son pavillon jonché d'herbes et de

fleurs. Guillaume cueillait les chevaliers[396] du plantain lancéolé à

la feuille large et pointue. Quand il en eut cueilli assez, il dit au

roi : « Beau sire cher, voulez-vous jouer aux chevaliers ? — Oui, beau

doux ami. » Et Guillaume de mettre entre les mains du roi une part de

ses chevaliers, en lui disant : « A qui de commencer ? — A vous, »

répondit le roi. Chacun prit alors son chevalier, mais il arriva dans la

rencontre que celui du roi perdit la tête. Guillaume en fit grande fête.

Tandis qu'ils jouaient ainsi, Guillaume aperçut par une fente un valet

de la chambre de sa mère qui était venu pour épier ce qu'on faisait de

Guillaume. « Soyez le bienvenu, ami Wilekin, » lui dit l'enfant sans

méfiance ; « que fait ma mère, que font mes sœurs et mes frères ? » Le

valet se retira précipitamment en arrière et s'enfuit par une étroite

allée. Le roi le fit vainement chercher [650].

Ces enfances n'eurent pas lieu en un jour ni en deux. Elles s'espacèrent

sur plus de deux mois. Tandis que le roi tenait le siège, l'évêque de

Winchester Henri[397] s'entremit pour la paix, car il ne pouvait plus

endurer la guerre cruelle qui dévastait la terre. Les habitants

périssaient ; toute joie s'était évanouie ; la perte remplaçait le gain,

la pauvreté la richesse. Et, quand les pauvres gens ne récoltent rien et

ne peuvent payer leurs rentes, force leur est de quitter la terre et

d'aller chercher ailleurs leur pain. Les seigneurs deviennent pauvres,

et tout le monde est dans la misère. Les conditions de l'accord furent

que chacun garderait ce qu'il avait et qu'on ferait l'oubli sur le passé

[678].

Cette paix eut lieu à la suite de la prise de Lincoln, où le roi fut

pris. Il y perdit beaucoup de son prestige, et il ne lui resta que la

couronne. Roi qui ne peut ni prendre ni donner, et qui ne gagne ni ne

perd, n'est bon à rien. Son sceau n'eut plus cours ; toute sa puissance

tomba, et de la royauté il ne garda plus que le titre [690].

C'est à Shrewsbury qu'eut lieu le parlement où cette paix fut conclue.

Le roi fut échangé contre le comte de Gloucester. Les otages furent

tenus quittes, les prisonniers délivrés de prison et Guillaume rendu à

sa famille, qui avait eu pour lui de grandes inquiétudes[398]. Mais, à

qui Dieu veut aider, rien ne peut nuire [714].

En peu de temps, Guillaume grandit. Il était si bien formé que, si on

l'avait sculpté, il n'aurait pas eu de plus beaux membres. Je le vis, et

il m'en souvient bien. Il avait la chevelure brune et beau visage. Sa

prestance était celle qui aurait convenu à un empereur de Rome. Il avait

l'enfourchure large et était d'aussi belle stature qu'un gentilhomme

peut être. Celui qui le fit était un artiste [736].

Tandis que Guillaume faisait sa croissance, le roi Étienne mourut[399],

et on couronna le roi Henri[400], qui était preux et courtois et avait

déjà femme et enfants[401]. Jean le Maréchal résolut d'envoyer Guillaume

à Tancarville, au Chambellan[402], son cousin germain. Il fit préparer

l'équipage de Guillaume comme il convient de faire pour un gentilhomme

qui va chercher fortune à l'étranger [754].

Guillaume se mit en route, ne menant avec lui pour toute suite qu'un

valet et un garçon[403]. Le monde n'était pas alors aussi orgueilleux

que de nos jours. Un fils de roi chevauchait, sa chape troussée[404],

sans plus d'équipage ; présentement, il n'y a guère écuyer qui ne

veuille avoir une bête de somme [768]. Je ne veux pas m'arrèter à faire

l'histoire des années pendant lesquelles Guillaume fut écuyer. On dit

qu'il resta bien huit ans entiers dans cette position[405]. On trouvait

qu'il ne faisait que boire, manger et dormir. « De quoi nous sert ici ce

Guillaume gâte-viande[406] ? » se demandait-on l'un à l'autre. Le

Chambellan le savait bien, et ces paroles ne lui plaisaient guère. Il

les écoutait en souriant et disait après un instant de silence : « 11

saura bien tirer fève de pot[407] ! c'est mon neveu et mon ami. Vous ne

< savez pas qui je nourris là. » Il était d'ailleurs plein de bonté pour

lui, ce qui excitait la jalousie des autres. Lui, toutefois, se taisait.

Il était si doux et débonnaire qu'il ne faisait pas semblant d'entendre

le mal qu'on disait de lui [804].

En ce temps, le roi Henri fut en guerre avec le roi [de France] Louis.

Ce fut une guerre cruelle. On fortifia les marches. De Bonsmoulins[408]

à Arques[409], il n'y eut château qui ne fût bien garni. Le Chambellan

était à Drincourt[410], où il tint une riche cour. Là fut fait chevalier

Guillaume le Maréchal. Le Chambellan lui ceignit l'épée, dont par la

suite il donna maint coup. Dieu lui accorda telle grâce que, dans toutes

les affaires aux quelles il prit part, il se distingua par ses exploits

[826].

Avec le comte d'Eu[411] il y eut une partie des chevaliers de Normandie

et aussi le connétable, mais il s'éloigna de la ville (Drincourt) dès

qu'il eut appris que le comte de Flandre arrivait, avec le comte Mathieu

de Boulogne[412], le comte de Ponthieu[413] et Bernard de

Saint-Valeri[414]. On cria : « Aux armes ! aux armes !

« 0001161, que fais-tu, que tu ne t'armes ? Ils sont plus de deux mille

qui descendent pour brûler cette ville[415]. » Ils s'arment au plus vite

et montent à cheval. Ils virent dévaler le Chambellan à la tête de

vingt-huit chevaliers. Et, quand il fut arrivé en bas, il rencontra le

connétable et lui dit : « Sire, ce sera grande honte si on laisse brûler

cette ville. » Le connétable répondit : « Vous dites vrai, Chambellan,

et, puisque c'est votre idée, allez la défendre. — Volontiers, sire ; je

ferai de mon mieux. » Sur ce, il entra dans la ville et trouva sur le

pont Guillaume de Mandeville, qui fut plus tard comte[416]. Il descendit

sur le pont[417], pour le défendre à la tête de nombreux chevaliers. Le

Maréchal s'avança de telle sorte qu'il se trouva chevaucher côte à côte

avec lui. « Guillaume, » lui dit le Chambellan, « retirez-vous en

arrière ; ne soyez pas si primesautier. Laissez passer ces chevaliers. »

Guillaume se retira tout honteux, car il se croyait bien chevalier. Il

en laissa passer trois devant lui, puis éperonna et se retrouva au

premier rang de ceux qui passaient le pont [886].

Ils se rencontrèrent avec leurs ennemis, qui entraient par force en la

ville. Les deux troupes se heurtèrent au galop. Tel fut le choc qu'on

n'eût pas entendu Dieu tonner[418]. Le Maréchal, ayant brisé sa lance,

mit l'épée à la main et inspira tant de hardiesse à ses compagnons

qu'ils firent repasser la porte à l'ennemi, et le reconduisirent

jusqu'au pont de la chaussée[419]. Mais ils étaient trop peu nombreux.

Des forces supérieures fondirent sur eux par la chaussée d'Eu, et ils

furent contraints de battre en retraite, ce qu'ils firent en combattant.

Ils furent ainsi ramenés de force jusqu'à la tête du maître pont[420].

Nouveaux exploits de Guillaume. Il y avait aux fenêtres des dames, des

chevaliers, des bourgeois, des bourgeoises, qui s'écrièrent ?

« Seigneurs normands, venez en aide au Maréchal. Nous souffrons de le

voir combattre avec tel désavantage. » Les hérauts et les ménestrels se

mettent à sa suite et proclament sa vaillance[421]. Les Normands,

revenant à la charge, repoussèrent leurs adversaires. La bataille eût

été gagnée, lorsque le comte Mathieu de Boulogne survint à la tête de

troupes fraîches [1020]. La lutte recommença. Quatre fois les Normands

ramenèrent leurs ennemis jusqu'au pont de la chaussée. C'est vérité que

les défenseurs l'emportèrent sur les assaillants. Le Maréchal rentrait

chez lui[422] lorsque des sergents flamands l'accrochèrent par l'épaule

avec un croc de fer. Ils s'y mirent plus de treize pour l'abattre de son

cheval ; il réussit toutefois à se dégager, mais son cheval avait reçu

tant de blessures qu'il en mourut [1082].

Les bourgeois, voyant la prouesse du Maréchal, reprirent courage : ils

courent s'armer ; les femmes sortent des maisons avec des haches, des

bâtons, des massues, et achèvent la déroute de leurs ennemis. Quand la

ville eut été ainsi délivrée par le seigneur de Tancarville et par les

siens, tous furent unanimes à déclarer que l'honneur de la journée

devait être attribué au Maréchal. Les Français en rendirent témoignage,

eux qui auparavant faisaient peu de cas de lui [1106].

Ce jour-là, le Chambellan tint grande cour. On fit un festin magnifique

où tout le monde fut admis. Chacun porta honneur au Chambellan, sans qui

la ville eût été rendue et brûlée, car le connétable, en l'abandonnant

vilainement, l'avait livrée au pillage. On se racontait ce qu'on avait

vu en cette journée, et on disait que le Maréchal avait tenu tête à tous

ses adversaires, combattant pour délivrer la ville et non pour

gagner[423]. Sur ce, Guillaume de Mandeville, qui n'était pas encore

comte[424], dit : « Maréchal, donnez-moi un don. — Volontiers, quoi ? —

Une croupière, ou, à défaut, un vieux collier. — Mais jamais je n'en eus

de ma vie, » répondit le Maréchal. — « Maréchal, que dites-vous ? Vous

en avez bien eu quarante ou soixante, et vous me refusez pour si peu ! »

Tous se mirent à rire, comprenant ce que le seigneur de Mandeville

voulait dire[425] [1160]. Les barons s'interposèrent entre les deux rois

et réussirent à rétablir la paix[426]. Le Chambellan et sa mesnie

revinrent à Tancarville. Il fut convenu que les chevaliers iraient

chercher fortune où bon leur semblerait. Cela ne convenait guère au

Maréchal, qui avait eu son cheval tué sous lui, et à qui il ne restait

plus que son palefroi. Le Chambellan se montra peu généreux envers lui.

Il fut réduit à vendre un manteau qu'il avait eu quand il fut armé

chevalier. Il n'eu put tirer que vingt-deux sous de monnaie angevine,

avec lesquels il acheta un roncin B, qu'il employa à porter ses armes.

Et ce fut le premier roncin qui fut employé à cet usage [1200].

La nouvelle se répandit partout qu'on allait donner une quintaine[427]

entre Saint-Jame et Valennes[428]. Ou annonça quinze jours d'avance que

les Angevins, les Manceaux, les Poitevins, les Bretons tournoieraient ce

jour-là contre les Français, les Normands et les Anglais. Lorsque la

nouvelle fut parvenue à Tancarville, le Chambellan se prépara à porter

les armes à cette occasion [1217].

La salle se remplit de chevaliers qui se disposaient à aller au tournoi,

mais le Maréchal n'avait aucun moyen de s'y rendre. Il en devint pensif.

Le seigneur de Tancarville lui dit : « A quoi pensez-vous, Maréchal ? —

Sire, je n'ai point de cheval. — Ne vous tourmentez pas, vous en

aurez. » Le Maréchal, se fiant à sa parole, le remercia. Toute la nuit,

les chevaliers font rouler leurs hauberts, frotter leurs chausses,

préparer leurs armures et l'équipement de leurs chevaux. Le lendemain

matin, ils se mirent en mouvement et se groupèrent sur la place. Le

Chambellan y fit mener de bons destriers pour donner à ses chevaliers.

La distribution se fit, et le Maréchal fut oublié. Il en fit la

remarque. Le Chambellan lui exprima ses regrets et l'assura qu'à tout

prix il lui procurerait un cheval. Il restait en effet un cheval grand,

fort et rapide, mais qui était si indomptable qu'on ne pouvait pas le

brider. On l'amena ; le Maréchal le monta sans s'appuyer du coude et lui

donna de l'éperon. Le cheval partit plus vite qu'un émerillon.

Impossible de le retenir. On lui aurait mis quinze freins qu'on ne l'eût

pas arrêté. Le Maréchal s'avisa de lui allonger de trois bons doigts la

bride, de façon que le mors lui descendit jusque sur les dents. Il s'en

trouva bien. Le cheval ainsi bridé se laissait tourner en une demi-acre

de terre[429] comme l'animal le plus doux du monde [1302].

Le jour du tournoi, les chevaliers se tinrent devant leurs refuges[430]

jusqu'au moment où ils furent armés, puis ils chevauchèrent par

pelotons, en rangs serrés et sans désordre. Et sachez que devant les

lices on ne fit pas de joutes avec conventions[431]. La chance était de

tout perdre ou de tout gagner. Le Chambellan se tint en arrière.

Quarante chevaliers ou plus suivaient sa bannière. Le roi d'Écosse était

présent avec une suite nombreuse[432]. Le Maréchal se lança sur sire

Philippe de Valognes[433], chevalier bel et élancé, le saisit par le

frein et l'entraîna de force hors du tournoi. Puis, ayant pris sa

fiance, il rentra dans la mêlée et fit successivement deux nouveaux

prisonniers. Comme il faisait descendre de cheval le second, un

chevaliers'approcha de lui, disant : « Puisque je suis à la prise, je

dois avoir part au cheval. » Le Maréchal y consentit. Il le regretta

ensuite, mais ne s'en démentit pas [1362].

Dieu est sage et courtois[434]. Il a bientôt fait de venir en aide à

ceux qui se fient en lui. Ce matin, le Maréchal était pauvre en deniers

et en chevaux. Le voilà maintenant bien pourvu de palefrois, de roncins,

de sommiers. Le tournoi fini, tous félicitèrent le Maréchal et lui

firent meilleure mine que devant : « Tant as, tant vaus et tant je

t'aime[435] » [1380].

Peu après se répandit la nouvelle d'un tournoi entre Saint-Brice et

Bouere[436]. Le Chambellan n'y alla point. Le Maréchal, toutefois, lui

demanda congé de s'y rendre. « Vous n'y arriverez pas à temps, » lui dit

celui-ci. « Songez qu'il y a trois grandes journées de chemin. — S'il

plaît à Dieu, j'y arriverai bien, sans vous causer aucun dérangement. —

Allez, et que Dieu vous conduise ! Ce n'est pas moi qui vous en

empêcherai. » Le Maréchal arriva au moment où les chevaliers s'armaient.

Il descendit en hâte, se fit armer et remonta. Il eut bientôt fait

d'abattre un chevalier. Mais à ce moment survinrent cinq chevaliers qui

le saisirent au frein. Ils eurent beau le tirer et le frapper, il

réussit à se délivrer d'eux, mais ils lui tournèrent son heaume sens

devant derrière, de telle façon qu'il ne put l'arracher qu'en brisant un

des lacs[437]. Comme il se donnait un peu d'air, vinrent à passer deux

chevaliers de marque qui l'avaient vu à l'œuvre, sire Bon-Abbé de

Rougé[438]* et Jean de Subligni[439]. « Messire Jean, » dit le premier,

« qui est ce chevalier qui se sert si bien de ses armes ? — C'est

Guillaume le Maréchal. Il n'y a pas d'homme plus loyal. Son écu est de

Tancarville. — Certes, » reprit Bon-Abbé, « la troupe dont il est le

chef doit gagner en valeur et en hardiesse » [1482]. Le Maréchal, qui

les entendit, se réjouit en son cœur. Il remit son heaume et rentra dans

la mêlée, où il fit de tels exploits qu'on lui donna sans conteste le

prix du tournoi [l 500]. Puis il mena si belle vie que plusieurs furent

jaloux de lui. Il erra[440] en tournois et en guerres, par tous les pays

où un chevalier peut conquérir honneur. Sa renommée se répandit en

France, dans le Pays d'aval, en Hainaut, en Flandre. Il n'y a, en

Bretagne et en Normandie, prud'homme qui ne parle de lui avec éloge. Sa

vaillance est réputée en Anjou, dans le Maine, en Aquitaine. Le désir

lui vint de retourner en Angleterre, où il était né, pour revoir sa

famille. Lorsque le vent fut favorable, il prit congé du Chambellan

[1532]. En le lui accordant, celui-ci l'engagea à revenir au plus tôt,

car l'Angleterre n'était un bon pays que pour des vavasseurs ou pour des

gens quin'ont cure d'errer. Mais, ceux qui aimaient la vie de chevalier

errant et les tournois, on avait coutume de les envoyer en Bretagne ou

en Normandie[441], ou partout où on fait des tournois. Voilà comme il

faut faire quand on veut acquérir le prix des armes. Le Maréchal sut

reconnaître que le Chambellan avait raison [1550].

Il eut bon vent pour passer la mer. Il traversa Surrey et le Hampshire

et demanda des nouvelles du bon comte de Salisbury. On lui apprit qu'il

était à Salisbury, de retour de la cour. Il se rendit auprès de lui et

fut bien accueilli parce qu'il était homme vaillant et fils de sa sœur.

Je ne sais combien il y séjourna, mais le roi Henri se hâta de traverser

la mer, parce que les Poitevins s'étaient révoltés contre lui et

ravageaient sa terre, détruisant tout ce qu'ils trouvaient en dehors des

châteaux[442]. De tout temps, les Poitevins furent rebelles envers leurs

seigneurs : on le voit encore de nos jours[443] [1580]. Le roi manda par

brefs ses comtes, ses vicomtes, ses barons, ses châtelains et leur

confia la garde de sa terre. Ceux-ci lui furent fidèles. Il partit,

emmenant avec lui sa femme et des barons choisis, entre lesquels le

comte Patrice. Ce fut grand deuil et grand dommage. Le lignage du comte

en pleure encore. Guillaume le Maréchal suivit son oncle qui le

chérissait et repassa la mer avec lui [1600].

Le roi débarqua à Barfleur[444], en Normandie, se rendit à Caen, à

Lisieux, à Rouen, puis, en traversant le Maine et l'Anjou, il arriva en

Poitou pour y poursuivre ses ennemis qui lui avaient pris et dévasté sa

terre. Il mit la reine sous la garde du comte Patrice et des siens. Le

comte accepta ; mais il n'avait pas de sauf-conduit. Les Poitevins lui

tendirent un guet-apens. Geoffroi de Lusignan était le sire de cette

race qui jamais ne consentit à garder foi ni hommage à aucun seigneur ni

à supporter aucun joug. Toujours il y eut du poil du loup[445] [1288].

Quand le comte Patrice vit la troupe de Geoffroi armée, tandis que ses

hommes étaient sans armes[446], il comprit que la partie n'était pas

égale. Pourtant il ne voulut pas fuir. Il envoya la reine au

château[447] * et demanda son cheval[448] ; mais celui-ci était trop

loin : il ne put ni Pavoir quand il en avait tant besoin ni être armé à

temps. Désarmé, il leur courait sus, monté sur son palefroi, quand son

cheval arriva. Ses compagnons ne le suivirent pas, car ils étaient en

train de s'armer. C'est chose trop pénible à conter. Comme il montait

sur son cheval, avant qu'il fût bien assis entre les arçons, un traître,

un assassin, le frappa d'un épieu par derrière à travers le corps. Il

mourut sur place, pour le malheur des siens[449] [1652].

Quand le Maréchal vit tomber son oncle, il pensa perdre le sens, de

n'avoir pu être à temps sur celui qui avait tué le comte. Armé seulement

d'un haubert[450], il courut sus ; d'un épieu il frappa le premier qu'il

rencontra et le porta à terre. Jamais lion affamé ne fut plus acharné à

sa proie. Tous ceux qu'il rencontre devant lui, il les met à honte. Il

eût tiré de la mort du comte une vengeance éclatante, mais ils

l'attaquèrent avec leurs épieux, tuant son cheval sous lui. Une fois à

terre, il ne perdit pas courage : comme il n'avait plus moyen de leur

échapper, ils se mirent plus de soixante sur lui, cherchant à le

prendre. Mais lui, ne s'effrayant pas, s'adossa à une haie, de façon à

n'avoir à se garder que par devant, et il leur dit : « Vienne avant qui

voudra essayer sa force ! » Chacun s'efforce de le tuer ou de le

prendre, et lui plus encore de se défendre. Il fit si bien qu'il tua six

de leurs chevaux [1690].

Il y eut grande bataille devant Guillaume, qui leur tenait tête comme le

sanglier aux chiens. On ne fût pas arrivé à le prendre, si un chevalier

n'eût franchi la haie et ne l'eût frappé par derrière, au travers de la

haie, d'un épieu à la cuisse. Alors ils s'emparèrent de sa personne, et,

s'ils avaient su qui il était, le moins qu'ils lui eussent fait eût été

de le tuer. Le sang jaillit avec force lorsqu'on eut retiré l'épieu de

la blessure. La terre en fut ensanglantée au point qu'on pouvait le

suivre à la trace. On le monta sur une jument qui allait le trot. Ceux

qui l'avaient pris étaient de si méchantes gens qu'ils se souciaient peu

de ses aises. Au contraire, ils préféraient qu'il souffrit. Pourquoi ?

Pour qu'il fût plus disposé à se racheter. Voilà comme sont traités les

prisonniers quand ils sont tombés en mauvaises mains. N'ayant pas de

quoi bander ses plaies, il prit les cordons de ses braies et s'en banda

comme il put. Il se procura un peu d'étoupe pour panser ses plaies. Mais

ses braies furent bientôt remplies de sang, et, personne ne venant à son

aide, il lui fallut les laver [1737].

Personne ne s'occupait de lui. Ceux qui l'avaient fait prisonnier le

menaient à sauts et à cahots par des pays couverts, comme gens défiants,

car, là où ils passaient la nuit, ils n'avaient pas de sauf-conduit, et

dès l'aube ils repartaient sans retard. Ils savaient bien que, si le roi

avait pu les prendre, tout l'or du monde ne l'aurait pas empêché de les

justicier. Une nuit qu'ils étaient logés chez un de leurs meilleurs

amis, une dame regarda Guillaume et demanda qui il était. On lui conta

la mésaventure du comte Patrice, et on lui dit que la chose dont le

blessé avait le plus besoin c'était des étoupes pour ses plaies. La dame

prit un pain, en enleva la mie, le remplit de bonnes étoupes de lin et

le lui envoya. Guillaume dut alors faire le chirurgien, car Hippocrate

et Galien, qui surent faire de bons emplâtres, ne lui vinrent point en

aide [1 792].

Une nuit, ceux qui le menaient ainsi de lieu en lieu s'étaient réfugiés

en un endroit où étaient réunis beaucoup de chevaliers et d'écuyers qui

se livraient à divers jeux. Plusieurs jetaient la pierre[451].

Guillaume, prié de s'y essayer, consent à prendre part à ce jeu, malgré

sa blessure. Il lance la pierre un pied et demi plus loin que le plus

fort de tous. Mais, de l'effort qu'il fît, ses plaies, nouvellement

fermées, crevèrent. Il eut d'autant plus de peine à guérir qu'il était

contraint de chevaucher nuit et jour sans repos. Il lui fallut monter

tantôt une jument, tantôt un âne, tantôt un cheval écorché. Cependant il

ne tarda pas à guérir [1858]. Je n'en finirais pas si je voulais vous

conter la guerre de Geoffroi de Lusignan et du roi. Qu'il suffise dedire

que la reine (Aliénor) donna, quand elle le put, des otages pour le

Maréchal, qui avait tant souffert prisonnier. Quand il eut été délivré

et livré à la reine, il se trouva bien heureux. La reine, en femme

vaillante et courtoise qu'elle était, lui fit donner chevaux, armes et

deniers et riches vêtements. Lui de son côté ne se laissa pas aller à la

paresse, mais il se rendit en divers pays pour chercher aventure.

Souvent il s'en revenait riche, mais il n'était pas avare, et il savait

si bien dépenser ce qu'il avait gagné[452] que tous ceux qui venaient à

lui se tenaient pour satisfaits. Sa prouesse, sa valeur, sa largesse

grandirent tellement que rois, reines, ducs, comtes l'avaient en grande

estime [1 904].

Vers ce temps, le roi, ayant terminé sa guerre en Poitou, revint en

Angleterre[453]. Il fit couronner son fils [Henri] à Londres[454]. Je ne

parlerai ni de ses barons qui assistèrent au couronnement, ni des dons

qui furent distribués en ce jour, car ce n'est pas de mon sujet. Je

dirai seulement que le roi n'eut pas une heureuse idée lorsqu'il

contraignit ses barons à prêter hommage à son fils[455]. Il vint un jour

où volontiers il eût défait ce qu'il avait fait. Mais souvent on fait

chose dont on se repent. Nul ne sait ce qui lui pend à l'œil [1934].

Le roi choisit à son fils pour compagnons les chevaliers les plus

éprouvés du royaume, entre autres le Maréchal, qu'il chargea

spécialement de le garder et de le former[456]. Le jeune roi crût

rapidement en prix et en honneur. Il fut réputé le plus beau entre tous

les princes chrétiens ou païens. En ce temps, il n'y avait point de

guerre. Guillaume mena le jeune roi en mainte terre, là où il y avait

des tournois, et lui apprit le métier des armes. On voyagea beaucoup et

on dépensa de même. Quand le jeune prince se vit sans argent, il le fit

savoir à son père. Celui-ci trouva que son fils était trop dépensier. Il

ne manqua pas de gens pour dire au roi que son fils, mal dirigé par les

gens de son entourage, finirait par le ruiner. Henri II crut les

mauvaises langues qui abondent dans les cours et manda à son fils qu'il

ne pouvait subvenir plus longtemps à ses largesses. Le jeune roi fut

très surpris. Plusieurs lui conseillèrent de se déclarer contre son père

et de le contraindre par la force à lui accorder ce qu'il demandait.

D'autres essayèrent de l'en détourner, lui remontrant que ce serait mal.

Le diable suscita des paroles amères entre le fils et le père, si bien

qu'ils se brouillèrent. La guerre s'ensuivit, dont maints gentilshommes

moururent, maints châteaux et maintes terres furent ruinés[457] [2016].

Un grand nombre de comtes et de barons se rallièrent au jeune roi, dont

ils étaient les hommes liges. Henri II cependant chevaucha, avec une

armée nombreuse, contre son fils et vint à Tours. Là il apprit qui

étaient ceux qui avaient pris le parti de son fils[458]. De Bayonne à

Chinon, il n'y avait haut homme qui ne fût du nombre. Le roi en fut très

irrité et demanda où était son fils. On lui répondit qu'il était vers la

frontière d'Anjou, soit à Vendôme, soit à Troo[459] [2036].

Lorsque le jeune roi apprit que son père venait pour le sur prendre et

qu'il allait l'assiéger[460], il prit conseil de ses hommes. Les lâches

conseillèrent la fuite, les prud'hommes furent d'un avis contraire. Ils

remontrèrent qu'il serait honteux de battre en retraite sans s'être

défendus. Tous se tinrent à ce conseil. On invite ensuite le jeune roi à

se faire armer chevalier. Il y consentit, disant qu'il choisirait pour

lui ceindre l'épée le meilleur chevalier qui onques fût. Lorsque l'épée

lui eut été apportée, il la présenta au Maréchal, lui disant : « Beau

sire, je veux recevoir cet honneur de Dieu et de vous. » Le Maréchal lui

ceignit l'épée de grand cœur et le baisa, priant Dieu de le main tenir

en grande prouesse et en honneur, comme il fit en effet [2096].

Seigneurs, tel fut le grand honneur que Dieu fit en ce jour au Maréchal.

En présence de comtes, de barons, de chevaliers portant les plus hauts

noms, il ceignit l'épée au roi d'Angleterre[461]. Et pourtant il ne

possédait pas un sillon de terre ni rien autre que sa chevalerie.

Beaucoup en conçurent de l'envie, mais ils n'osèrent pas le manifester.

Cependant le père ne se montra pas. Le fils alla trouver le roi de

France et lui mit sous les yeux sa misère, comme il avait déjà fait

auparavant. Je vous expliquerai comment il fut roi avant d'être

chevalier. Le père, voulant honorer son fils, aurait désiré que le roi

de France le fit chevalier. Quand le roi de France connut l'embarras où

se trouvait le jeune Henri, il lui envoya plusieurs des plus renommés

chevaliers français[462], entre autres le preux comte de Clermont[463],

Pierre de Courtenai, le frère du roi de France[464], le bon Barrois *,

le seigneur de Montmorency[465] ' [21 39]. Il serait fastidieux de les

nommer tous, mais je veux vous dire pourquoi j'ai fait mention ici de

ces chevaliers d'élite qui furent présents à la chevalerie du jeune

roi : c'est parce qu'ils envièrent au Maréchal l'honneur qui lui fut

fait en ce jour [2150].

Mais je m'aperçois que j'ai oublié de vous conter un trait du comte de

Nantes[466], qui avait tant de bonnes qualités. Quand la nouvelle se fut

répandue que le roi s'avançait contre son fils, chacun, ne voulant pas

se laisser surprendre, s'empressa des'armer. Mais le bon comte se mit en

selle tout désarmé, et, sans aide de personne, endossa son haubert. On

lui demanda pourquoi il ne s'était pas armé avant de monter : « C'est

que, » dit-il, « celui qui, en cas de surprise, est revêtu de ses armes

a plus de chances d'être pris, si son cheval n'est pas tout près de lui,

que s'il est monté, et j'ai vu maint homme tué ou fait prisonnier en ces

circonstances » [2187].

Je reviens à ma matière. La guerre du fils et du père fut si cruelle et

si désastreuse que les partisans du jeune roi en furent honnis : ils y

perdirent leurs héritages. Maints châteaux, maintes cités furent ruinés,

maints prud'hommes qui n'y étaient pour rien furent par suite tués,

exilés ou réduits à la misère pour cette maudite faction. On voit encore

en plusieurs lieux les traces de la guerre. En Normandie, en

Angleterre[467], en Anjou, en Poitou, dans le Maine, dans le duché

d'Aquitaine, il y a des châteaux ruinés qui ne furent et ne seront

jamais relevés. Ainsi passe l'orgueil du monde [2222].

Le fils eut l'appui du roi de France, et néanmoins ni lui ni ses

partisans ne réussirent à gagner plein pied de terre sur le roi

d'Angleterre. Il y eut beaucoup de paroles orgueilleuses et de

vanteries, mais à la fin les partisans du jeune roi se trouvèrent en si

mauvais point que, pour la plupart, ils n'auraient pas eu de quoi

donnera un mendiant. Ils firent des dettes qu'ils ne purent payer. Quand

l'argent manque, l'orgueil tombe. Quis'est élevé par la richesse est

honni quand il devient pauvre. Bientôt il leur fallut engager ou vendre

leurs armes, leurs chevaux, leurs bêtes de somme. Ils n'avaient pas

d'autre ressource, et ils n'auraient pas trouvé un ami pour leur donner

asile une seule nuit. Et sachez que les plus hauts barons de France leur

tournaient le dos, gagnés par le roi d'Angleterre, qui leur oignait les

paumes[468]. Nous avons su et vu nous-mêmes que le roi de France, sur

qui le fils comptait, finit par se lasser de tant de dépenses, et ne

voulut plus s'engager autant qu'il avait fait. Les oreilles lui en

cornèrent, car il ne manquait pas de gens pour lui reprocher son

entreprise. Il avait assiégé Rouen, mais sans succès [2290]. Il avait

été à Verneuil, mais n'en avait obtenu ni hommage ni aucun

avantage[469]. On lui remontra que cette guerre était sans profit pour

personne et qu'il n'y pouvait gagner que le blâme. Il consentit,

d'accord avec le jeune roi, à faire à Henri II des ouvertures de paix.

On envoya donc au vieux roi l'archevêque de Reims, accompagné d'un

évêque, d'un abbé et d'un templier[470]. Ces sages personnes trouvèrent

le roi d'Angleterre entre Conches et Verneuil [2327]. Après échange de

salutations, ils exposèrent brièvement leur message. « Mais, » dit le

roi, « qui réparera les dommages qu'on m'a causés dans cette guerre ? —

Sire, vous ne devez pas faire sentir votre colère à votre fils ni à ceux

qui étaient avec lui, mais le châtiment doit porter sur ceux qui l'ont

conseillé. — Par mon chef ! ainsi sera-t-il, » reprit le roi ; « eux et

leurs héritiers s'en ressentiront à tout jamais. » Je ne sais ce qui se

passa dans le conseil ; toujours est-il que la paix fut faite, le fils

rentrant en grâce auprès de son père[471]. Il fut convenu que les

partisans du jeune roi seraient tenus quittes[472]. Ils étaient

d'ailleurs ruinés[473]. Ils pouvaient sans inconvénient plaider en cour,

n'ayant plus rien à perdre. Ceux qui avaient fait naître la querelle

purent bien se vanter d'avoir trouvé ce qu'ils cherchaient. Dès lors ils

furent mal vus en cour : on les y tenait à l'écart quand ils y avaient à

faire [2384].

La guerre finie, le roi Henri revint en Angleterre avec son fils[474].

Pendant près d'un an[475] ils s'y reposèrent, passant le temps en

plaids[476], en chasses ou en tournois. Le jeune roi se lassa bientôt de

cette vie. Lui et ses compagnons auraient préféré voyager. Long repos

pour un jeune homme, c'est la honte[477]. Il alla trouver son père et

lui fit connaître son désir. Le roi l'approuva, lui donna congé, et le

recommanda tout particulièrement à Guillaume le Maréchal. Le jeune roi

et sa suite se dirigèrent vers Douvres et, s'étant embarqués, abordèrent

à Wissant[478] [2438]. Ils y passèrent la nuit et s'informèrent du comte

de Flandre. On leur dit qu'il était à Arras. Ils l ' y trouvèrent en

effet. Le comte fit bon accueil au jeune roi, comme li convenait,

puisqu'ils étaient cousins[479]. Il le mena par ses châteaux, par ses

cités, et lui fit rendre des honneurs royaux. Ils apprirent alors qu'il

devait y avoir un grand tournoi entre Gournai et Ressons[480] [2473]. Le

jeune roi fut heureux de cette nouvelle et dit que, s'il pouvait se

procurer des armes et des chevaux, li se rendrait volontiers à ce

tournoi. Le comte lui ditqulil se ferait un plaisir de lui fournir ce

qui serait nécessaire[481]. Quand le roi arriva au lieu du tournoi, li

était i s richement équipé qu'on aurait eu peine à apprécier la valeur

de son armure et de son attirail. Et sachez qu'il n'avait pas l'air

emprunté [2496].

De notre côté, les pelotons se tinrent serrés en bataille ; ceux du côté

opposé, au contraire, dédaigneux de se former, vinrent en désordre

jusque sur la bataille du jeune roi. Ils furent reçus chaudement : il y

eut échange de coups de massues et d'épées, et les assaillants, qui

avaient attaqué orgueilleusement, sans se tenir ensemble, furent

repoussés. Le Maréchal, laissant le roi, se jeta sur un peloton qui se

retirait au pas, et, frappant dans le tas, désarçonna un chevalier ;

puis il reconduisit les autres à grands coups. Toutefois, une troupe

fondit sur lui et l'obligea de se rabattre sur la bataille du jeune roi,

qui lui fit des reproches de l'avoir quitté. « Sire, » reprit le

Maréchal, « je ne savais pas que vous vouliez être meilleur chevalier

que vos ancêtres. Puisque c'est à cela que vous visez, désormais je

m'efforcerai de vous y aider » [2562].

Le jeune roi erra bien ainsi un an et demi avec sa suite, mais il eut

cette mauvaise chance que dans tous les tournois auxquels il prit part

il eut le dessous, et que ses hommes furent battus et repoussés.

Pourtant il avait une troupe choisie et désireuse de bien faire. Tout le

monde s'en étonnait. Un jour ils arrivèrent en un lieu où Normands et

Anglais étaient groupés pour tournoier contre les Français. Ces derniers

les regardèrent et manifestèrent grande joie, comme s'ils les tenaient

déjà. Les hommes du jeune roi tinrent conseil et résolurent de se bien

défendre. D'avance, dans leurs logis, les Français se partageaient les

harnais et les esterlins des Anglais. Mais ils ne les avaient pas encore

[2606]. Le Maréchal se tenait aux côtés du jeune roi, prêt à le

défendre, de sorte que, par crainte des grands coups qu'il savait

donner, personne n'osait approcher. Cette fois, les hommes du jeune roi

ne perdirent rien, mais gagnèrent sur leurs adversaires. Et depuis lors

il en fut de même dans toutes les rencontres. Le Maréchal eut la

récompense que méritait son courage. Il devint sire et maître de son

seigneur. Et c'était bien légitime, puisqu'il l'élevait dans la prouesse

[2636].

Ce fut le jeune roi qui raviva la chevalerie, qui était morte ou peu

s'en faut. Il fut l'huis, l'entrée, la porte par où elle revint ; il fut

son porte -bannière. En ce temps, les hauts hommes ne faisaient rien

pour les jeunes gens ; il donna l'exemple de retenir à soi les bons. Et,

quand les hauts hommes le virent s'attacher tous les bons, ils

admirèrent sa sagesse, et se mirent à son exemple à retenir les bons

chevaliers pour remettre en son droit point chevalerie qui n'y était

plus. Le comte de Flandre [2667] fit de même, et ainsi on donnait aux

jeunes hommes vaillants des chevaux, des armes, de l'argent, des terres,

de bons revenus. Actuellement, au contraire, les hauts hommes nous ont

de nouveau emprisonné chevalerie et largesse, si bien que la vie de

chevalier errant et les tournois sont abandonnés pour les plaids. Mais,

s'il plaît à Dieu, le roi Henri[482] redonnera au monde la joie et le

rire [2695]. Puisse Dieu confondre ceux qui lui donnèrent mauvais

conseils ! C'est par lui que nous espérons retirer largesse de sa

prison. Et Dieu nous donne de voir se réaliser les prophéties de Merlin

annonçant ce qui devait avenir des rois d'Angleterre, ainsi que je le

trouve écrit dans le _Brut_ *. Dieu veuille que le roi d'Angleterre

recouvre la terre qu'il doit avoir et qui a été vendue par

trahison[483]. Mais, s'il plaît à Dieu, elle ne sera pas perdue [271 2].

Revenons maintenant à notre histoire. Parlons encore du comte Philippe

de Flandre, qui, par son sens, s'élevait au-dessus de tous ses

contemporains. Toutes les fois que le jeune roi entrait en un tournoi

avec une troupe nombreuse rangée sous sa bannière, le comte se tenait à

l'écart, attendant que les combattants fussent lassés et en désordre.

Quand il voyait son avantage, il se jetait à la traverse. Là il y avait

maint chevalier abattu, pris ou fait prisonnier sur parole. C'est ainsi

qu'il servait le roi. Celui-ci s'en aperçut. Un jour, il feignit de ne

pas prendre part au tournoi. Puis, quand on s'y attendait le moins, il

s'écria :

« A eux ! Dieu aide ! » et les royaux coururent sus aux gens du comte de

Flandre. Ceux-ci ne purent se défendre et n'osèrent pas les attendre. On

vit alors gonfanons et bannières choir dans la boue et maints chevaux

fuir à l'aventure. C'est ainsi que les royaux les mirent en fuite,

faisant beaucoup de gain[484]. Cette attaque fut faite par le conseil du

Maréchal. Depuis lors, le jeune roi eut toujours recours à cette ruse

[2772].

Ensuite, un tournoi eut lieu entre Anet et Sorel[485]. Il n'y eut

chevalier errant, pourvu qu'il en fût informé, qui ne se mit en devoir

d'y venir. Tous les chevaliers de France, de Flandre, de Brie, de

Champagne, s'y rendirent ; d'autre part, les Normands avec les Bretons,

les Anglais, les Manceaux, les Angevins et aussi les Poitevins avec leur

seigneur le jeune roi, qui avait su leur inspirer une telle confiance

qu'ils ne redoutaient personne. Les Français vinrent en grand désordre

et avec tant d'impétuosité que leurs pelotons s'entre-heurtèrent. Les

royaux, à ce moment, les chargèrent si durement qu'ils percèrent leur

ligne. Quand la bataille du roi arriva, ils étaient déjà en fuite. La

poursuite fut si vive que le roi resta seul en arrière avec le Maréchal.

Ils trouvèrent dans une rue monseigneur Simon de Neauphle[486], qui leur

barrait le passage avec trois cents sergents de pied armés d'arcs, de

piques, de guisarmes [2831]. « Nous n'y passerons pas, » dit le roi,

« et il ne faut pas songer à revenir sur nos pas. — 11 n'y a qu'à leur

courir sus, » répondit le Maréchal. Les sergents, les voyant arriver,

ouvrirent leurs rangs, n'osant pas les attendre, et le Maréchal saisit

Simon par la bride. Il l'emmena, le roi le suivant par derrière. Le

Maréchal ne regardait pas derrière lui, quand, une gouttière basse

s'étant trouvée sur le passage, le chevalier s'y tint suspendu. Le roi

le vit, mais ne dit mot. Le Maréchal arriva au lieu où étaient les

bagages, tenant toujours en main le cheval. « Prenez ce chevalier, »

dit-il à un écuyer. « Quel chevalier ? » fit le roi. « Quel chevalier ?

mais celui que je mène. — Mais vous ne l'avez pas. — Où donc est-il ? —

Il est resté pendant à une gouttière. » Le Maréchal se retourna et rit

beaucoup de ce bon tour. On en parla longtemps [2874].

Peu après, on annonça un tournoi à Pleurs[487]. Le jeune roi n'y alla

pas, à cause de la distance, màis, avec sa permission, le Maréchal s'y

rendit, accompagné d'un seul chevalier. Parmi les hauts hommes qui

assistèrent à ce tournoi, on cite le duc de Bourgogne[488], Philippe, le

bon comte de Flandre[489], les comtes de Clermont et de Beaumont[490] *,

Jacques d'Avesnes[491], le comte Thibaut[492], le bon Barrois[493], Gui

de Chàtillon » [2921]. Du reste, il n'y eut, en toute France, en

Flandres, dans les Pays-Bas, homme désireux de gagner le prix des armes

qui ne se fût rendu à ce tournoi. Le pays fourmillait de monde. C'est là

que vous auriez vu éperonner par la campagne des chevaux de Lombardie et

de Sicile ! On aurait peine à décrire les riches armures des chevaliers

des deux parties [2940].

Le Maréchal excita l'admiration de tous par la force et l'adresse qu'il

déploya dans ce tournoi. Il ne se préoccupait pas de gain, mais, ce qui

vaut mieux, il acquit honneur[494] [3012].

Tandis que les chevaliers étaient encore réunis, après le tournoi, les

uns demandant des nouvelles de leurs parents ou amis qui avaient été

faits prisonniers, les autres cherchant l'argent de leur rançon ou des

répondants, une dame de haut prix fit présenter un magnifique brochet au

duc de Bourgogne. Celui-ci, pour honorer la dame, le fit porter au comte

de Flandre qui à son tour l'envoya au comte de Clermont, lequel l'offrit

au comte Thibaut [3061]. Et ainsi chacun de ceux qui le recevaient

l'adressait à un autre. Finalement le comte de Flandre, qui avait

par-dessus tous le renom de courtoisie et de sagesse, proposa de

l'adresser au plus preux des chevaliers, à Guillaume le Maréchal[495],

ce qui fut accepté avec empressement. On députa deux chevaliers pour le

lui présenter. Ils se mirent en route, un écuyer marchant devant eux

avec le brochet. Ils le trouvèrent à la forge, la tête sur l'enclume,

tandis que le forgeron, à l'aide de ses tenailles et de ses marteaux,

lui arrachait son heaume, faussé et enfoncé jusqu'au col. Quand le

heaume eut été à grand'peine retiré, les chevaliers prirent la parole et

présentèrent le brochet. Le Maréchal le reçut avec modestie, protestant

qu'il devait cet honneur non à son mérite, mais à la bienveillance

naturelle de ceux qui le lui avaient fait. Les deux chevaliers, ayant

accompli leur mission, contèrent en quelle situation ils avaient trouvé

le Maréchal, ce qui excita une grande admiration [3164].

Cette histoire est difficile à conter. Personne n'aurait assez de

mémoire pour la dire tout entière ; dix même n'en viendraient pas à

bout. Pour moi, je ne m'en fais pas maître ; je conte ce que j'en ai

appris [3173].

Il y eut à Eu, en Normandie, un riche tournoi, dont la nouvelle fut

portée en France, en Hainaut, en Flandre, en Bourgogne, en Poitou, en

Touraine, en Anjou, en Normandie, en Bretagne. Les jeunes gens qui

ambitionnaient le prix des armes s'y rendirent de toutes parts [3194].

Le jeune roi s'y trouva avec au moins cent des meilleurs chevaliers

qu'on pût trouver. Il ne regardait point à la dépense quand il

s'agissait d'un chevalier vaillant. Aussi avait-il, par sa largesse et

ses autres qualités, surpassé tous les princes de son temps. Du côté

opposé étaient les Français, les Bourguignons, les Flamands, les

Hainuyers [3212]. Au premier engagement, le Maréchal abattit Mathieu de

Walincourt[496] et lui prit son cheval. Mathieu vint prier le jeune roi,

qui s'armait, de le lui faire rendre. Le jeune roi, qui ne savait

refuser personne, dit au Maréchal de le lui rendre ; ce qu'il fit. Mais,

dans la même journée, il le regagna [3238].

Ce grand tournoi eut lieu devant le château, près des lices. Le comte de

Flandre avait par-devers lui, outre les chevaliers, de nombreux sergents

qui eussent écrasé nos gens s'ils n'avaient eu leur refuge* près d'eux

et n'avaient su se bien garder. Mathieu de Walincourt s'y présenta de

nouveau et y rencontra le Maréchal, qui l'abattit à terre et lui reprit

le cheval, qu'il gagna ainsi pour la seconde fois dans la même journée.

Il rentra ensuite dans la mêlée. A la fin de la journée, ceux qui

avaient gagné firent conduire leurs prises chez eux, et ceux qui avaient

perdu cherchèrent des cautions ou donnèrent des gages [3300]. Une fois

désarmés, les hauts hommes se groupèrent autour du jeune roi pour

converser, selon l'usage. Survint Mathieu de Walincourt, qui dans ses

deux rencontres avec le Maréchal avait eu le dessous. Ayant salué le

roi, il le pria de lui faire rendre son cheval. Le roi, étonné, fait

venir le Maréchal et lui reproche d'avoir tant tardé à lui obéir.

« Sire, » dit le Maréchal, « je lui ai rendu son cheval dès ce matin. —

C'est vrai, » reprend Mathieu, « mais depuis vous me l'avez repris et

vous l'avez. — Vous ne savez pas, » dit le Maréchal, « si je l'ai encore

ou si je l'ai donné. Mais vous serez récompensé de ce que vous m'avez

fait jadis à un tournoi. Vous aviez gagné sur moi un cheval[497]. De

hauts hommes vous prièrent de me le rendre ; vous n'y consentîtes point.

Actuellement je vous rends la pareille. — Sire, » répondit Mathieu,

« vous n'aviez pas encore la réputation que vous avez maintenant. — Eh

bien ! si j'étais alors méprisé, vous êtes maintenant en moindre prix

qu'autrefois. D'après votre propre jugement, je ne dois pas vous rendre

votre cheval. » On rit beaucoup de cette repartie, et le Maréchal emmena

son cheval [3366].

Ce ne fut pas tout : le même jour, le Maréchal prit de ses mains dix

chevaliers et gagna douze chevaux, dont un (celui de Mathieu) par deux

fois. A cette époque, un chevalier de la mesnie du jeune roi, qu'on

appelait Roger de Gaugi[498], lui demanda d'être son compagnon[499].

C'était un homme preux, hardi, entreprenant, adroit, mais un peu trop

porté au gain. Le Maréchal, sachant qu'il était bon chevalier, lui

accorda sa compagnie. Pendant deux ans ils coururent les tournois,

faisant à eux deux plus de gain que six ou huit des autres. Je ne parle

point en l'air ; je me fonde sur les écritures des clercs [3416].

Wigain, le clerc de la cuisine[500] et d'autres ont prouvé par écrit

qu'entre la Pentecôteet le carême[501] ils prirent cent trois

chevaliers, sans parler des chevaux et des équipements que les

comptables n'inscrivaient pas [3424].

Peu après eut lieu un tournoi à Joigni. Le jeune roi ne s'y rendit

point, mais le Maréchal y alla. Une fois arrivés, les chevaliers

s'armèrent et se rendirent dans un lieu voisin de la ville, où ils

mirent pied à terre en attendant leurs adversaires. La comtesse[502],

accompagnée de dames et de demoiselles, vint les y rejoindre. On se mita

danser au son d'une chanson que chanta le Maréchal. Lorsqu'il eut fini,

un jeune ménestrel, nouvellement fait héraut d'armes, se mit à chanter

une chanson nouvelle, dont le refrain était : « Maréchal, donnez-moi un

bon cheval ! » A ce moment, les plus pressés des chevaliers du parti

opposé commençaient à arriver. Sans dire un mot à personne, le Maréchal

sortit de la ronde, monta à cheval, et, s'étant dirigé vers eux, li

désarçonna le premier qu'il rencontra et donna son cheval au petit

héraut. Celui-ci revint à la danse en disant à tous : « Voyez quel

cheval ! c'est le Maréchal qui me l'a donné ! » Plusieurs s'en

émerveillèrent, qui le croyaient encore dans la ronde. Tous, chevaliers

et dames, dirent que c'était le plus bel exploit qu'on eût jamais vu

dans un tournoi [3520].

Les chevaliers remirent le heaume et lacèrent la ventaille lorsqu'ils

virent leurs adversaires s'avancer en ligne. Ils combattirent en rangs

serrés et eurent l'avantage. Le Maréchal eut le prix du tournoi, et li

eut aussi sa part du gain, mais l il a distribua largement aux croisés

et aux prisonniers, et tint pour quittes plusieurs des chevaliers qu'il

avait pris, ce qui fut hautement apprécié [3562].

Le Maréchal revint auprès de son seigneur le jeune roi. Celui-ci n'avait

pas son pareil pour les prouesses et pour la libéralité. Artus ni

Alexandre ne firent pas autant de bien en si peu de temps. Si Dieu avait

permis qu'il vécût, il les eût dépassés en prouesse et en valeur. Il

avait su grouper autour de lui tant de vaillants chevaliers que ni

empereur, ni roi, ni comte n'en eut autant[503]. Il eut le choix entre

les jeunes hommes de France, de Flandres, de Champagne. Il ne

marchandait pas avec eux, mais il savait si bien faire qu'ils devenaient

siens. Dans les tournois, il chargeait si puissamment avec sa troupe que

ceux de l'autre part, fussent-ils supérieurs en nombre, étaient bientôt

mis en désordre. Il arrivait souvent que les hommes du premier rang

avaient tout balayé devant eux, de sorte que le roi n'avait plus où

férir. Il allait alors se jeter dans quelque troupe étrangère dont il

avait grand'peine à se dépêtrer. Mais le Maréchal était toujours là pour

le tirer d'affaire au moment où on allait le faire prisonnier. C'est par

de tels services qu'il s'était rendu cher au roi [3642].

Aux octaves de la Pentecôte, un grand tournoi eut lieu entre

Maintenon[504] et Nogent[505]. Le jeune roi s'y rendit, comme aussi le

comte Philippe de Flandre, le comte de Boulogne[506] et le comte de

Clermont[507] [8695]. Le* jeunes commencèrent la lutte dès la veille du

tournoi. Les hauts barons ne parurent pas à ces vêpres, mais y

envoyèrent de leurs hommes. Il arriva que sire Renaut de Nevers[508]

prit deux des compagnons du roi [3721]. On pria le roi de les réclamer.

Celui-ci y consentit, non sans hésitation, car li avait refusé

d'admettre Renaut de Nevers au nombre de ses chevaliers, et à son tour

li craignait un refus. En effet, Renaut lui fit répondre qu'il

continuerait à prendre sur lui tout ce qu'il pourrait, et qu'il

l'engageait à agir de même à son égard. Le jeune roi fut irrité et pria

ses chevaliers de faire tous leurs efforts pour prendre Renaut de

Nevers. Plusieurs aussitôt jurèrent que le lendemain Renaut serait pris.

« Et vous, Maréchal, » demanda le roi, « qu'en dites-vous ? — Sire, »

reprit le Maréchal, qui n'était pas vantard, « puisqu'il a dit qu'il

prendrait sur nous tout ce qu'il pourrait, j e m'estimerai heureux i s j

e puis sauver de lui mon cheval et mon harnais » [3776].

Le tournoi eut lieu le lendemain. Le comte de Clermont fut abattu, et ce

fut à grand'peine qu'on parvint à le tirer de la presse. Le Maréchal

chercha dans la foule jusqu'à ce qu'il eût trouvé Renaut de Nevers : l

il e saisit, et, le tirant avec force, l il e fit passer par-dessus le

col de son cheval et, bon gré mal gré, l'emporta jusqu'au roi. « Sire, »

dit-il, « voici messire Renaut que j e vous donne. — Votre merci, » dit

le roi ; « maintenant j e ne suis plus inquiet d'avoir mes hommes et

encore du sien. Vous m'avez servi cette fois et mainte autre à mon

gré ! » [3843].

Notre histoire me conduit à parler d'un tournoi qui eut lieu entre Anet

et Sorel[509], et que j e ne devrais pas oublier, car j el e vis, et li

m'en souvient bien. Je crois qu'il n'y eut onques plus grand. Du Poitou

jusqu'au Pays d'aval[510], li n'y eut chevalier désireux d'accroître son

prix qui n'y vint. Toutefois le jeune roi n'y alla pas, mais sa mesnie

s'y rendit avec le Maréchal.

Avant leur arrivée, les Français étaient les plus forts ; mais, lorsque

les gens du roi furent entrés en ligne, il leur fallut tourner le dos.

Plusieurs d'entre eux se réfugièrent sur une vieille motte fermée d'un

hérisson tout à l'entour. Ils firent monter leurs chevaux après eux et

les attachèrent au hérisson, n'ayant pas le loisir de les faire entrer.

Le Maréchal fit une grande prouesse. Il mit pied à terre et donna son

cheval à garder, monta à la motte, prit deux chevaux et les fit

descendre jusque dans le fossé, au pied de la motte, puis leur fit

remonter la contre-escarpe. A ce moment survinrent deux chevaliers, qui,

le voyant lassé, crurent avoir trouvé une bonne aubaine et lui

enlevèrent de force les deux chevaux. Il ne se défendit pas beaucoup,

parce qu'il les connaissait bien et savait qu'il rentrerait en

possession de son bien malgré eux. Mais, s'il avait été à cheval, les

choses se fussent passées autrement. L'un était Pierre de

Leschans[511] ; quant à l'autre, j'ignore son nom [3983]. Le Maréchal,

s'étant remis en selle, se dirigea vers une grange où plusieurs

chevaliers étaient assiégés par des adversaires en nombre supérieur. Se

voyant sur le point d'être pris, ils offrirent au Maréchal de se rendre

à lui. — « Qui êtes-vous ? » leur demanda-t-il. — « Nous sommes des

chevaliers formant compagnie. — Vos noms ? — Florent de Hangest[512] et

Louis d'Arcelles[513] [4017]. Nous sommes quinze chevaliers ;

recevez-nous pour prisonniers. Nous aimons mieux, puisque nous en sommes

réduits là, que ce que nous possédons soit à vous qu'à ceux qui nous

tiennent assiégés. » Le Maréchal accepta ; mais ceux qui comptaient les

prendre ne l'entendirent pas ainsi et dirent qu'ils ne leur

échapperaient pas et que le Maréchal commettait une grande inconvenance.

Mais celui-ci leur répondit de telle sorte que, ne se souciant pas de se

battre avec lui, ils se retirèrent. Les chevaliers assiégés sortirent

sans dommage, grâce au Maréchal, à qui ils offrirent, comme ils le

devaient, de se rendre prisonniers. Le Maréchal n'accepta point et les

déclara quittes. Ils le remercièrent et l'assurèrent qu'ils seraient en

tout lieu à sa disposition [4074].

Le Maréchal rentra chez lui, se fit désarmer, monta sur un palefroi et

se rendit à l'hôtel du Barrais[514], qui était l'oncle de ce Pierre de

Leschans dont il avait à se plaindre. A son arrivée, tout le monde lui

fit bon accueil, et messire Guillaume lui-même se leva pour le recevoir.

Le Maréchal lui exposa sa plainte. Le Barrois fut très surpris. « Qui

vous a traité ainsi ? un homme de rien ! Si c'était un autre qui me

l'eût conté, je ne l'eusse pas cru, mais je le crois dès que vous me le

dites. » On manda aussitôt Pierre de Leschans, qui se fût bien dispensé

de venir, s'il avait pu. Son oncle lui fit de vifs reproches. Il

commença par nier. Mais Guillaume des Barres, sans tenir compte de ses

dénégations, lui donna l'ordre de rendre le cheval. Alors Pierre fit

venir une bête de somme à lui, dont le poil était semblable à celui du

cheval pris au Maréchal ; mais pour le reste c'était une vieille bête,

maigre, fourbue et tout écorchée. « Maréchal, » dit le Barrais, a est-ce

là votre cheval ? le reconnaissez- « vous ? — Je le connais bien, mais

ce n'est pas le mien ; voyez, c'est un vieux sommier qu'il a eu pendant

plus de cinq ans ! » Le Barrois s'irrita et menaça son neveu de se

séparer de lui. Celui-ci se décida alors à rendre le cheval qu'il avait

pris. Sur ce, quelques amis de Pierre de Leschans prièrent le Maréchal

de lui faire don de la moitié du cheval. Le Maréchal y consentit. Un

autre proposa alors de le jouer aux dés, ce qui fut encore accepté.

Pierre jeta neuf, le Maréchal onze, et le cheval lui resta [4196].

On pria le Maréchal de rester, mais il voulait recouvrer son autre

cheval. Il se remit donc en route et se dirigea vers la demeure de celui

qui l'avait. C'était un chevalier de la suite d'un haut baron de France

dont j'ignore le nom. Lorsque le Maréchal entra, tout le monde lui fit

grand accueil, sauf celui qui avait pris le cheval. Il fit sa

réclamation, et ce seigneur lui fil rendre immédiatement son bien.

C'était une bête superbe, qui valait bien plus de trente livres. On pria

le Maréchal d'offrir la moitié du cheval à celui qui l'avait pris ou de

le jouer aux dés. 11 répondit qu'il ferait comme on voudrait. Mais

l'autre, qui venait d'apprendre l'heureux coup de dés du Maréchal,

préféra le partage. « Voulez-vous, » dit-il, « que d'abord je l'estime ?

— Faites, » dit le Maréchal. — « Le cheval vaut quatorze livres. — Soit.

Alors le cheval est à moi ; voici vos sept livres. » Celui qui avait

estimé faussement fut bien attrapé, car il ne pensait pas que le

Maréchal fût pourvu d'argent comptant. Le cheval valait bien quarante

livres. Ce fut très bien fait. Qui tout convoite tout perd[515] [4274].

Après ce tournoi, il y en eut un autre à Épernon[516]. Les hauts hommes

s'y rendirent de mainte terre, car, ainsi que je vous l'ai dit[517], à

l'exemple du jeune roi, chacun travaillait à faire fleurir la

chevalerie, qui actuellement est presque morte, car les chiens, les

oiseaux[518], les plaids[519] font tant qu'elle ne peut plus se

maintenir. Avarice pousse les seigneurs à garder leur argent. Je n'ose

dire ce que j'en pense, mais nous verrons encore le temps, si le roi

Henri[520] peut tenir sa terre en paix, où chevale rie, prouesse,

vaillance, largesse sortiront par sa porte[521]. Alors avarice sera

morte [431 8].

Le Maréchal se rendit à Épernon, mais le jeune roi n'y vint pas. Quant

aux autres, j'ignore leurs noms, ne les ayant pas trouvés dans

l'histoire. Les hauts hommes venus pour le tournoi étaient logés par la

ville. Selon la coutume, ils allaient le soir se visiter les uns les

autres. C'est un bel usage, digne de gens sages et courtois. Le Maréchal

alla chez le comte Thibaut[522], monté sur un cheval de prix, mais il

n'avait amené personne pour le garder. Il le confia à un jeune garçon

qu'il rencontra là. Il descendit, et le garçon monta à sa place. Lorsque

le Maréchal entra, on lui fit tous les honneurs, et on ne tint plus

compte des autres, tant il était renommé. Comme les valets apportaient

le vin, un vagabond s'approcha du cheval et tira à terre le garçon en le

frappant. Celui-ci cria aussitôt : « Maréchal, on m'enlève votre

cheval ! » Le Maréchal aussitôt quitta la compagnie sans prendre congé

et courut à l'endroit où il avait laissé son cheval. Il le trouva parti.

On ne voyait goutte, mais il put suivre le voleur au bruit que faisaient

les sabots du cheval sur la pierre dure. Le vagabond tourna dans une rue

de traverse et se cacha dans l'ombre d'une charrette chargée de

branchages. Tant que le cheval resta tranquille, le Maréchal,

n'entendant plus rien, ne sut où le chercher, mais bientôt l'animal se

mit à gratter du pied doucement. Guillaume se dirigea de ce côté, et,

frappant le vagabond d'un bâton qu'il tenait, il lui fit sauter un œil

hors de la tête. On accourut au bruit, et on voulut pendre le larron.

Mais le Maréchal s'y opposa. « Par mon chef, » dit-il, « mon cheval ne

sera pas cause de sa mort. Il a assez de mal, car il a l'un des sourcils

cassé et un œil hors de la tête. Je ne veux pas lui en faire davantage »

[4430].

Je ne parlerai pas plus longuement de ce tournoi, parce que celui qui

m'a fourni la matière ne m'en a pas dit plus. Mais voici qu'une autre

tâche m'est imposée, qui allonge mon œuvre et en augmente la difficulté.

Aussi me faut-il abréger ça et là, de peur que l'histoire ennuie ceux

qui l'entendent conter. Il n'y a clerc, d'ici à Montoire[523], qui ne se

sentit en peine d'avoir à mettre en rime tous les noms qu'il faut

énumérer [4449].

A Lagni-sur-Marne fut pris un tournoi tel qu'on n'en vit jamais, ni

avant ni après [4459]. Le jeune roi et le comte de Flandres s'y

rendirent. Avec ce dernier étaient les Flamands, les Hainuyers, ceux du

pays d'aval[524] et les Tiois[525]. Il n'y avait si bon chevalier

jusqu'aux montagnes de Mont-Joux[526] qu'il n'eût cherché à avoir

[4472]. Le jeune roi avait sa mesnie, dont grand était le renom. Je vais

vous dire les noms de ceux qui en faisaient partie, comme ils m'ont été

nommés par des témoins oculaires[527] [4480].

Je nommerai d'abord les Français. Il est juste qu'ils aient la première

place, pour leur valeur et pour l'honneur de leur pays[528]. Je

commencerai par ceux qui portaient bannière.

Il y eut le comte Robert de Dreux[529] ; sire Simon de Rocbefort[530] ;

Guillaume des Barres, le premier[531]. Ceux-là portaient bannière.

Ensuite Guillaume, fis du premier Guillaume des Barres ; Simon, son

frère[532] ; Pierre de Leschans[533] ; Amauri de Meulan[534] ; Milon de

Châlons et son frère Macaire[535] ; Adam de Melun[536] ; Eude du

Plessis3[45n] ; Thibaut de Vallangoujard[537] ; Guillaume de

Bouri[538] ; Herman de Brie[539] ; Ëtienne de la Tour[540] [4525] ; le

pauvre Wanchier[541] ; Corin de Saint-Servin ; Geoffroi de Vienne[542] ;

Robert de Bouvresse[543]. Le comte de Soissons[544] y vint aussi. Il

aurait dû être nommé en premier lieu, car il portait bannière. Je l'ai

nommé en dernier parce que je l'ai trouvé ainsi dans l'écrit. J'ai

énuméré les Français, maintenant je passe aux Flamands [4542].

Baudouin de Béthune[545] ; Guillaume de Caieu[546] ; Aleaume de

Fontaine[547] ; Eustache de Neuville[548] ; Eustachede Canteleu[549] ;

Engerran de Fiennes[550] [4563]. Ceux-là portèrent bannière. Voici les

autres : Hue de Malaunoi[551] ; Raoul de Plomquet[552] ; Baudouin de

Caron[553] ; Hue de Hamelincourt[554] ; Cardon de Fresseneville[555] ;

Euslache de Campagne[556] ; Rogier de Gaugi[557] ; Robert de

Beaurain[558] ; Baudouin d'Etrepi[559] ; Baudouin de Wartemberge ;

Rogier de Hardeincourt[560] ; Guillaume de Poternes[561] ; Guizelin de

Wartemberge [4605].

Présentement nous nommerons les Anglais. Et d'abord Guillaume le

Maréchal, puis Robert Fils-Gautier[562] ; le comte David, portant

bannière[563] ; Robert de Londres[564] ; Simon de Mares[565] ; Robert de

Wanci ; Walter d'Ely[566] ; Guillaume Fils-Roger[567] ; Roger de la

Borne ; Guillaume Revel ; Ansel le Maréchal[568] ; Richard de

Berkeley[569] ; Jean de Saint-Michel ; Robert le Breton[570]. Voilà pour

les Anglais [4644].

C'est maintenant le tour des Normands, qui n'étaient pas endormis au

temps du jeune roi. Ils étaient grain alors, et maintenant ils sont

paille. Depuis la mort du roi Richard aucune seigneurie ne leur a

profité. Parlons d'abord des chevaliers bannerets. Le comte d'Eu, Henri,

qui malheureusement vécut peu[571] ; Robert d' Estouteville* ; Jean de

Préaux et ses frères 1. Le ms. porte Ricart, en abrégé (v. 4639), mais

il faut probablement corriger Rogier : il y eut en effet plusieurs

Rogiers de Berkeley, depuis le temps de la Conquête, dont l'un vivait au

temps de Henri II et de Richard (Dugdale, Baronage of England, I, 350),

tandis qu'on ne connaît aucun Richard de Berkeley.

Pierre, Roger, Guillaume, Engerran[572] ; Reinaud de Vassonville[573] ;

Girard Talebot[574] ; les deux frères Guillaume et Robert de

Touberville[575] ; Adam d'Iquebeuf[576], Jean Male-Herbe[577] ; Robert

de Tresgoz[578] ; Henri de Longchamps[579] ; Thomas et Hue de

Coulonces[580] ; Raoul de Hamars[581] ; Robert Chaperon ; Guillaume de

Dive[582] ; Robert de Buisson[583] ; Robert de la Mare[584] ; Guillaume

le Gras[585] ; Roger et Pierre de Boudeville[586] ; Alexandre

d'Arsic[587] ; Alexandre Malconduit [4723].

Voici maintenant les Angevins : Jaquelin de Maillé ; Hardouin de

Fougeré[588] ; Gaufroi de Brulon[589] ; Robert de Bloc[590] ; Guillaume

de Tinteniac[591] ; Geofroi Fils-Hamon[592] [4747].

Les chevaliers du jeune roi, à Lagni, furent au nombre de quatre-vingts.

En réalité, le jeune roi en avait bien davantage à sa solde, car chaque

chevalier portant bannière recevait vingtcinq sous par jour pour chacun

des hommes qu'il menait avec lui[593]. On se demande où on pouvait

trouver tout cet argent. Et, comme il y avait quinze bannerets, je puis

vous garantir qu'ils étaient bien deux cents chevaliers et plus qui

vivaient du jeune roi [4776].

Outre le jeune roi, on vit à ce tournoi dix-neuf comtes et le duc de

Bourgogne. On estima à trois mille ou environ le nombre des chevaliers

qui s'y rendirent. La plaine disparaissait sous les combattants. Les

troupes chevauchèrent les unes contre les autres ; les lances brisées

tombaient à terre en si grand nombre que les chevaux pouvaient à peine

charger. Le tournoi fut très bon, avant même que le roi ni le comte y

prissent part[594] [4819].

La terre trembla lorsque le jeune roi donna l'ordre de charger. Le comte

se tint à part, attendant un moment favorable. Les hommes du jeune roi

chargèrent avec tant d'impétuosité que celui-ci se trouva seul en

arrière tandis que le parti opposé fuyait en désordre à travers les

vignes[595] Voyant sur la droite une bataille de quarante chevaliers

environ, il leur courut sus et brisa sa lance dans le choc. Il fut

aussitôt entouré, lorsque le Maréchal, qui le suivait toujours de près,

vint à la rescousse avec Guillaume de Préaux. Celui-ci avait été fait

prisonnier[596] le jour même et s'était séparé de sa troupe ; il avait

toutefois revêtu un haubert sous sa cotte et portait un chapeau de fer,

sans autres armes. Tous deux saisirent le cheval du roi et réussirent à

le tirer de la mêlée. Tandis que le roi couvrait de son bouclier

Guillaume de Préaux, le Maréchal frappait de grands coups. Toutefois le

roi perdit son heaume, qui lui fut arraché de force [4906].

Le comte de Flandres se réjouit lorsqu'il entendit crier dans la mêlée

la bannière du jeune roi. Il courut sur sa troupe déjà fatiguée. Au

premier choc, il la mit en déroute et lui donna la chasse. Le comte

Geoffroi couvrit la retraite, faisant volte-face à diverses reprises et

désarçonnant plusieurs de ceux qui le poursuivaient, mais personne ne le

secondait, de sorte qu'il ne pouvait se maintenir en place [4926].

Mais avant la déconfiture se produisit un incident que je vais rapporter

comme je le trouve écrit. Comme le roi se retirait, messire Herlin de

Vanci, sénéchal du comte de Flandres[597], qui avait avec lui en réserve

bien trente chevaliers, fut informé que le jeune roi se trouvait dans

une position critique et pouvait être pris facilement. Aussitôt lui et

les siens se mirent à sa poursuite. Mais le Maréchal se porta contre

eux. Il y brisa sa lance et faillit être désarçonné[598]. Toutefois, il

se défendit si bien qu'il échappa et le roi aussi. Ceux qui furent

présents à cette affaire dirent que jamais chevaliers n'avaient mieux

combattu [4970].

Je ne sais point par le menu ce qui arriva dans tous les tournois qui

eurent lieu, et il serait malaisé de le savoir, car on tournoiait

presque chaque quinzaine, mais je veux vous parler d'un tournoi qui fut

tenu à Épernon[599] après celui de Lagni. Flamands, Français,

Bourguignons, Champenois, Normands, Bretons, Angevins, Poitevins s'y

rendirent. Le jeune roi n'y fut pas ; mais beaucoup de ses chevaliers y

vinrent. Il n'y eut pas de longs préliminaires. Aussitôt qu'on fut

arrivé au lieu désigné, on se courut sus, les lances baissées. Le

Maréchal et Pierre de Préaux[600] attaquèrent vivement les Bourguignons,

qui étaient nombreux. Il y en eut plus de quatre qui s'acharnèrent sur

le Maréchal, espérant le prendre. Mais celui-ci savait se défendre. Son

cheval ne bougeait pas, malgré les coups : il eût fallu lui donner de

l'éperon pour le faire marcher. Guillaume Mauvesin[601] [5019],

prisonnier depuis le matin, leur dit qu'ils perdaient leur peine, que le

Maréchal était de force à se défendre indéfiniment contre eux tous.

Enfin une troupe de Normands vint à la rescousse, et les Bourguignons

eurent le dessous [5039]. Le Maréchal revint auprès de son seigneur qui

l'aimait de grand amour. Le jeune roi continua à errer par mainte terre

pour conquérir honneur et prix. Il ne se lassait pas de donner. Il ne

savait rien refuser. En lui s'unissaient toutes les qualités qui forment

gentillesse. Vous savez bien que Gentillesse fut élevée dans l'hôtel de

Largesse. — Et où demeure Largesse ? — Où ? dans le cœur du jeune roi.

C'est là qu'elle demeura tant qu'il vécut. Mais à sa mortelle perdit son

héritage et resta veuve sans douaire. Il est certain que le jeune roi

faisait par tout où il venait de telles dépenses qu'au départ il ne

savait comment en sortir[602]. On faisait le compte des dettes et on

disait : « Monseigneur n'a pas d'argent ici, mais vous aurez la somme

avant un mois. — Par ma foi ! » disaient les bourgeois, « si le Maréchal

nous donne sa garantie, c'est comme si nous étions payés » [5094].

Voyez quel honneur et quelle grâce Dieu fit au Maréchal. On ne tenait

nul compte en ces circonstances des comtes, des barons ni des

vavasseurs, et lui, qui n'avait ni terre ni rente, pouvait tout

arranger, grâce à sa bonne réputation. Mais Envie, qui mettrait le feu à

sa maison pour brûler celle de son voisin, qui a chassé Adam du Paradis,

qui a fait tuer Abel par Cain, Envies'attaqua au Maréchal. Ceux à qui il

avait fait le plus de bien et qu'il avait introduits à la cour

imaginèrent une mortelle calomnie pour le faire haïr du jeune roi

[5141]. Je sais bien qui furent les auteurs de cette trahison, mais tous

ne peuvent être nommés ici : il y a encore des personnes de leur lignée

qui m'en sauraient mauvais gré. Adam d'iquebeuf'2 fut un de ceux qui con

trouvèrent ces dires mensongers et infâmes. De mauvais vase, mauvais

boire. Thomas de Coulonces[603], qui n'était bon qu'à cette cuisine, y

mit bien deux onces de son sel. Ils furent cinq à cette affaire. Je me

suis gardé de nommer trois d'entre eux ; leurs noms se retrouveront plus

loin[604] [5162].

Ils n'osèrent pas présenter eux-mêmes l'accusation traîtresse qu'ils

avaient inventée : ils savaient bien qu'on ne les en eût pas crus. Aussi

résolurent-ils d'employer un intermédiaire. Ils s'adressèrent à Raoul de

Hamars[605], qui voyait fréquemment le roi et qu'ils savaient n'être pas

en bons termes avec le Maréchal. L'un d'eux lui parla ainsi :

« Entendez-moi, sire Raoul. Nous ne pouvons assez nous étonner de la

renommée de Guillaume le Maréchal, qui se donne pour si preux et si

vaillant qu'il s'est placé au-dessus de tous les chevaliers de l'hôtel

du roi. Il n'y a céans comte ni baron qui puisse se mettre à côté de lui

ni que le roi consente à écouter. Nous sommes tous humiliés de voir un

Anglais s'élever au-dessus de nous. En France, en Normandie et partout,

il n'est question que de lui. Et savez-vous d'où vient tout ce fracas ?

Simplement de ce que Henri le Norrois[606], dès que le roi

éperonne[607], se met à crier : Ça ! Dieu aide au Maréchal ! » [5226].

Chacun se serre autour « de lui, et il y a une telle presse que personne

ne peut étendre la main ; tandis que lui, pour prendre chevaux et

chevaliers, il < lui suffit d'ouvrir les mains et de saisir ceux qui

sont devant lui. Dès que Henri crie, personne ne fait plus attention au

roi. Voilà d'où vient sa chevalerie ; voilà comment il gagne l'argent

avec lequel il se fait tant de bons amis, tandis que nous sommes mis

arrière. Ce n'est pas encore cela qui nous courrouce le plus. Mais c'est

pure vérité qu'il est l'amant de la reine[608]. C'est grand malheur et

grand dommage. Si le roi le savait, nous serions bientôt vengés de lui ;

mais nous ne savons personne qui puisse mieux que vous le dire. C'est

pourquoi nous vous prions, beau sire, de lui faire connaître cet

outrage » [5252].

Quand Raoul vit où tendait ce langage, il repoussa avec indignation la

proposition qui lui était faite. Les traîtres affectèrent de sourire,

prétendant n'avoir aucune mauvaise intention à l'égard du Maréchal, et

prièrent Raoul de Hamars de leur garder le secret. Celui-ci le leur

promit. Toutefois, Pierre de Préaux eut vent de la trahison [5295]. Il

en parla au Maréchal, sans toutefois lui nommer les traîtres,

l'engageant à prévenir le roi. Guillaume répondit qu'il aurait honte de

se défendre d'une pareille imputation ; il préférait garder le silence,

persuadé que la vérité finirait par se découvrir [5326].

Pierre se tut. Mais les traîtres ne renoncèrent pas à leur projet. Ils

s'adressèrent à un jeune homme appelé Raoul Farci [5367], qui jouissait

de la faveur du roi, et le décidèrent, après l'avoir fait boire, à

porter leur dénonciation au roi, s'engageant à l'appuyer de leur

témoignage. Le roi, d'abord, se montra incrédule ; mais le valet lui

dit : « Sire, je trouverai cinq chevaliers qui en porteront témoignage »

[5418]. Les chevaliers furent mandés et confirmèrent le dire du jeune

homme. Le roi fut profondément troublé et ne parla plus au Maréchal

[5426]. Le Maréchal comprit alors que Pierre de Préaux lui avait dit

vrai. Le roi lui fit bien voir qu'il le haïssait de tout son cœur. On ne

tarda pas à s'apercevoir que le Maréchal n'était plus aussi en faveur

que par le passé, mais personne ne savait, sauf le roi, lui et les

traîtres, la cause de ce refroidissement. Les hommes sages en étaient

peinés, et leur confiance en le roi en était ébranlée [5448].

Le Maréchal souffrait de la mine que lui faisait le roi, sans qu'il y

eût faute de sa part ; mais il se fiait en Dieu qui délivre ceux que

l'on afflige à tort. Il en supportait mieux sa peine. Il lui souvenait

de sainte Suzanne[609], de Daniel mis, sans jugement, dans la fosse aux

lions [5463], des trois rois que Dieu avertit de retourner dans leur

pays sans revoir Hérode[610], le félon roi qui fit massacrer les

Innocents par milliers. Il s'éloigna de son seigneur, mais il n'y perdit

pas. Dieu merci ! il trouva assez de personnes disposées à l'accueillir

et à lui faire honneur. Sur ces entrefaites, on annonça un tournoi entre

Gournai et Ressons[611]. Le jeune roi se prépara pour y aller, mais il

fut surpris de l'absence du Maréchal. Il le fit chercher et lui envoya

l'ordre de se rendre à Gournai [5506]. Le Maréchal obéit. Ce tournoi eut

lieu tout près de l'Avent[612]. De toutes parts, on s'y rendit. Le jeune

roi venait d'arriver avec sa bannière. Il était encore auprès des lices

lorsqu'il vit venir le Maréchal, tout armé, le heaume lacé. Il n'avait

pas l'air d'un homme qu'on poursuit ou qui songe à la fuite ; on voyait

qu'il était capable de faire un grand effort en bataille. Et il le

montra bien, comme l'histoire le conte. Quand le roi entra dans la

mêlée, la lutte s'enforça de son côté. C'est qu'en effet lui et sa gent

se comportaient vaillamment, tellement que les autres se pelotonnaient

devant eux. Quant au Maréchal, il excitait l'admiration de tous. Ses

amis s'en réjouissaient, mais cela ne plaisait point à ceux qui, par

envie, l'avaient brouillé avec le jeune roi [5560].

L'histoire de Guillaume le Maréchal, T. 3 · 第 20 / 29 题