III. Examen du poème au point de vue historique.

La valeur de l'Histoire de Guillaume le Maréchal, en tant que source

historique, est considérable pour la période qui s'étend de 1186 environ

à 1219, date de la mort du héros. C'est la période pour laquelle Jean

d'Erlée a pu fournir un témoignage de première main ; pour la partie

antérieure, qui du reste est de moindre étendue, les données du poème

sont moins sûres et appellent un contrôle constant. Je diviserai cet

examen en six paragraphes, intitulés respectivement : 1° Jean le

Maréchal et l'enfance de son fils Guillaume ; 2° Guillaume le Maréchal

depuis sa chevalerie jusqu'à la mort du jeune roi (1183) ; 3° Guillaume

depuis la mort du jeune roi jusqu'à l'avènement de Richard Ier (1189) ;

4° Guillaume sous le règne de Richard Ier (1189-1199) ; 5° Guillaume

sous le règne de Jean (1199-1216) ; 6° Guillaume régent d'Angleterre

(1216-1219).

§ 1. Jean le Maréchal et l'enfance de son fils Guillaume (v. 1-714). —

Cette partie du poème est confuse. Elle se compose de récits décousus.

L'auteur, qui est mal informé et qui en a conscience, relie ces divers

épisodes par des transitions qu'il fait aussi insignifiantes que

possible, de peur de se compromettre en avançant des faits incertains.

Il est bien probable que les traditions relatives à Jean le Maréchal, à

son fils Guillaume, à l'impératrice Mathilde, au roi Etienne, remontent

à des conversations de Guillaume le Maréchal avec les hommes de son

entourage, particulièrement avec Jean d'Erlée ; mais, ces souvenirs qui

avaient probablement subi, dans la mémoire du Maréchal, un commencement

de transformation, n'ont pas été recueillis en ordre chronologique, et

l'auteur du poème, n'ayant pas les moyens de les classer convenablement,

les a reproduits d'une façon incohérente. Mieux informés que lui, nous

sommes en état de remettre chaque fait à sa place, et par suite nous

pourrons tirer de ses récits certains éléments véritablement

historiques.

Il convient de distinguer dans les 714 premiers vers du poème trois

groupes de traditions : 1°, v. 23-119 et 370-398, Jean le Maréchal et

ses deux mariages. 2°, v. 120-369, Jean le Maréchal partisan de

l'impératrice Mathilde ; siège de Winchester ; retraite de l'impératrice

sur Ludgershall ; guerre avec le comte Patrice. 3°, v. 399-714, siège de

Newbury.

1° Jean le Maréchal, ou, comme il est appelé ailleurs, Jean Fils

Gilbert[20], était, selon notre poème, un baron plus renommé par sa

largesse que par sa puissance. Nous savons d'ailleurs qu'il avait

succédé à son père Gilbert dans l'office de Maréchal, concédé à celui-ci

par Henri Ier[21]. Cet office était héréditaire dans sa famille, en

ordre de primogéniture, et devint un nom patronymique pour tous ses

descendants. On ignorait qu'il eût été marié deux fois. Le poème nous

apprend que de sa première femme, laquelle n'est pas nommée, il eut deux

fils, Gilbert[22] et Gautier. L'un d'eux mourut de maladie à Salisbury

(v. 91) ; le second succomba à la douleur que lui causa la mort de son

frère. La seconde femme de Jean était sœur du comte Patrice de

Salisbury, celui qui fut tué en 1168 dans un guet-apens préparé par les

Poitevins. Les circonstances qui amenèrent ce second mariage sont

d'ordre politique. Le comte Patrice tenait pour le roi Etienne. Il fit

une rude guerre au Maréchal (v. 147). Une fois au moins il eut le

dessous (v. 344), mais plus tard ce fut Jean qui eut « le pire jeu

parti » (v. 369). Que fit Jean ? Il répudia sa femme et épousa dame

Sibile, sœur du comte Patrice. Il le fit, dit le poète, pour mettre fin

à la guerre, et, depuis lors, l'amour et la concorde régnèrent entre eux

tout le temps qu'ils vécurent (v. 375-7). Tous ces faits sont nouveaux

et paraissent assurés. Ils nous montrent qu'au milieu du xii* siècle des

motifs de pur intérêt suffisaient à l'obtention du divorce, et que les

adhérents de partis opposés ne se faisaient pas scrupule de conclure

entre eux des arrangements particuliers, au détriment même de la cause

qu'ils avaient jusque-là défendue. On ne savait rien du second mariage

de Jean, mais on savait que Patrice avait été élevé à la dignité de

comte de Salisbury par l'impératrice Mathilde[23]. La faveur dont il fut

l'objet de la part de celle qu'il avait énergiquement combattue

s'explique maintenant de la façon la plus naturelle.

2° Il est bien évident que notre auteur ne se rendait pas un compte bien

exact des causes de la querelle entre l'impératrice Mathilde, fille de

Henri Ier, et le comte Etienne de Blois, et qu'il en connaissait très

mal les péripéties. Mais il ne cherche pas à nous faire illusion : au

contraire, il con fesse très franchement qu'il ne sait pas toutes les

_emprises_ du Maréchal (v. 124). Toutefois, il se montre assez renseigné

sur un des épisodes importants de la guerre, la levée du siège de

Winchester par l'impératrice et la retraite de celle-ci vers

Ludgershall. C'est que Jean le Maréchal avait joué dans cette affaire un

rôle important, protégeant, au risque de sa vie, la fuite de Mathilde.

Le souvenir de ses exploits devait s'être conservé dans la famille. Si

l'on retranche de son récit quelques erreurs, qui portent sur des

circonstances accessoires*, on trouvera qu'il est, en somme, fort exact,

puisqu'il ne fait que confirmer, par un témoignage tout à fait

indépendant, et compléter des notions que nous possédions déjà par les

chroniqueurs du temps. Sur un point, les causes de la levée du siège, où

ces chroniqueurs sont en désaccord, notre poème se rapproche de l'un

d'eux, le continuateur de Florenz de Worcester[24].

3° Le siège de Newbury ne nous était connu que par deux lignes de Henri

de Huntingdon qui ont le mérite de fixer la date de cet événement. Notre

auteur nous offre un récit complètement nouveau où le héros du poème,

Guillaume le Maréchal, fait son entrée dans l'histoire. Afin d'obtenir

une trêve, qui lui permettra de ravitailler la place assiégée, Jean le

Maréchal livre en otage au roi Etienne, non pas son fils aîné (appelé

Jean comme son père), mais son second fils, Guillaume, dont la vie

paraissait moins précieuse. La ville une fois remise en état de défense,

il ne fut plus question de la rendre. Le roi vit qu'il était joué, et la

vie du jeune Guillaume fut en aventure. On le fit savoir au père.

Celui-ci répondit qu'il se souciait peu de l'enfant, « car il avait

encore les enclumes et les marteaux dont il forgerait de plus beaux »

(v. 513-6). Il faut voir la suite dans le poème, comment le roi, cédant

aux sollicitations de ses partisans, permit par deux fois que l'enfant

fût mené au supplice, et comment à chaque fois, touché par les paroles

naïves du petit innocent, il lui fit grâce de la vie, disant : _Trop

set_ beles enfances dire (v. 560). Saisi de pitié et même d'affection

pour cet enfant, le roi le prit avec lui dans sa tente, et le poète nous

le montre jouant avec lui à de petits jeux. Tout ce récit, très

caractéristique des mœurs du temps et très émouvant, est fort bien

présenté. Il n'a rien que de très vraisemblable et s'accorde

parfaitement avec ce que nous savons du caractère d'Etienne. « Chil rois

Estievenes », nous dit un ancien chroniqueur, « fu mout dous et mout

deboinaires et mout piteus[25]. » Seulement, notre auteur, renseigné de

première main sur tout ce qui touche Guillaume le Maréchal, savait mal

l'histoire du temps. Il ne nous dit pas comment finit le siège de

Newbury[26]. Il paraît supposer que la ville fut délivrée à la suite du

traité entre Mathilde et Etienne qui mit fin à la guerre, et il croit

que ce traité fut conclu après la prise de Lincoln où le roi fut fait

prisonnier. Or, l'affaire de Lincoln est de onze ans antérieure au siège

de Newbury, et, par conséquent, n'a rien à faire avec la conclusion du

traité qui eut lieu en 1153, un an après la prise de Newbury[27]. Pour

être mal encadrés, les curieux souvenirs conservés par le poète n'en

sont pas moins intéressants, non seulement en eux-mêmes, mais aussi

parce qu'ils nous aident à déterminer approximativement la date de la

naissance de Guillaume, sur laquelle nous n'avons pas de données bien

concordantes. En 1216, à la mort du roi Jean, Guillaume le Maréchal,

pressé de prendre la garde du jeune Henri III, encore en bas âge, se

défend d'accepter cette charge, qu'il juge au-dessus de ses forces : _Si

ai quatre vinz ans passez_, dit-il (v. 15510). Il serait donc né en 1136

au plus tard, et il aurait eu quinze ou seize ans lors du siège de

Newbury, en 1152. Mais il est clair que les « belles enfances » qui lui

valurent la pitié du roi Etienne conviennent bien plutôt à un enfant de

six à huit ans. Et d'autre part, le mariage de Jean le Maréchal avec la

sœur de Patrice est de 1141 au plus tôt, peut-être de 11424. Or,

Guillaume n'est que le second des fils issus de ce mariage. Il est donc

probable qu'il naquit vers 1144, ce qui lui donnerait huit ans en 1152 ;

d'où il suit que, lorsqu'il s'attribuait quatre-vingts ans passés en

1216, il se trompait sur son âge.

Le poète nous dit qu'après la mort du roi Etienne et le couronnement de

son successeur Henri II (19 déc. 1154), Jean le Maréchal envoya le jeune

Guillaume à son cousin Guillaume de Tancarville, chambellan de

Normandie[28]. Ici commence dans l'histoire du Maréchal une période de

quelques années pendant lesquelles il ne semble pas qu'il se soit

produit aucun événement marquant.

§ 2. _Guillaume le Maréchal depuis sa chevalerie jusqu'à la mort du

jeune roi_. — Une date qui marquait dans la vie d'un baron était celle

de son adou bement, de son admission dans l'ordre de la chevalerie.

Cependant, notre poète n'a eu, sur la date de cet important événement,

que des renseignements peu précis. On pourrait s'en étonner si on ne

savait que les gens de ce temps li (faut, naturellement, mettre à part

les clercs, habitués à plus de régularité) se préoccupaient peu de la

chronologie, et se contentaient d'indications vagues fournies par des

synchronismes avec d'autres événements. Guillaume le Maréchal ne date

pas ses chartes, non plus, du reste, que son premier souverain, le roi

Henri II. Voici ce que nous trouvons dans le poème concernant la

chevalerie de Guillaume. D'après le vers 772, li aurait été écuyer

« bien vingt ans entiers ». Par conséquent, i s même Guillaume était

arrivé à Tancarville aussitôt après le couronnement de Henri II,

c'est-à-dire dans les derniers jours de l'année 1154 ou au commencement

de l'an 1155, il n'aurait été adoubé qu'en 1174 ou 1175. Or, c'est là

une conclusion que contredisent des faits certains. Le 14 juin 1170,

Henri, fils aîné de Henri II, fut couronné roi. Peu après, son père

désigna les chevaliers qui devaient être ses compagnons, au nombre

desquels était Guillaume le Maréchal, à la garde de qui le jeune roi fut

spécialement confié (v. 1939 et suiv.). Guillaume était donc chevalier

en 1170, et non le premier venu, puisqu'il était l'objet d'une

désignation particulièrement honorable. Ce fut lui qui, en 1173, au

début de la guerre entre le fils et le père, eut l'honneur d'adouber le

jeune roi, alors âgé de dix-huit ans (v. 2084 et suiv.). Étant donc

impossible que Guillaume soit resté vingt ans écuyer, j'ai proposé, au

vers 772, de corriger vint en vuit[29]. Cette correction admise, la

succession des faits se présente ainsi : Guillaume, confié aux soins du

chambellan de Normandie vers 1156, aurait été fait chevalier vers 1164,

à l'âge de vingt ans environ[30]. Le poète nous dit que l'adou bement du

jeune Maréchal eut lieu à une cour tenue par le chambellan à Drincourt

(v. 817) ; mais, comme la date de cette solennité ne nous est pas

connue, il n'y a là aucun élément chronologique[31].

Du temps qu'il était écuyer, le jeune Maréchal passait, parmi ses

compagnons, pour une sorte de lourdaud, grand dormeur et gros mangeur.

Mais le chambellan l'avait mieux jugé et pensait que le jeune Anglais

ferait son chemin tout comme un autre, ce qu'il exprimait en disant :

« 11 saura bien tirer fève de pot » (v. 792). Quand Guillaume

commença-t-il à réaliser la bonne opinion qu'avait conçue de lui le

seigneur de Tancarville ? Ce serait au combat de Drincourt, si on prend

les événements dans l'ordre où ils sont relatés ; mais la chronologie de

l'auteur est, dans cette partie du poème, fort irrégulière, et il est

certain quel'affaire de Drincourt n'est pas à sa place[32]. L'ordre des

événements paraît être celui-ci : septembre 1166, le roi Henri II, qui,

à ce moment, parcourait la Bretagne et se rendait en pèlerinage au Mont

Saint-Michel[33]. Ce dut être vers le même temps qu'il alla au tournoi

de Valennes[34].

Le récit de l'affaire de Drincourt, ou Neufchâtel-en-Brai, est

certainement le morceau le plus embarrassant de tout le poème. Il n'y a

aucun doute que ce combat fut l'un des épisodes de la guerre de 1173,

entre Henri II et son fils, le jeune roi, appuyé des barons anglais,

normands[35], français et par le roi de France. Il est donc étrange que

le poète place ces événements avant l'expédition de Poitou, où Patrice

de Salisbury trouva la mort (1168). Cet anachronisme constaté, on

s'étonnera moins que l'auteur nous parle d'une guerre entre Henri II et

Louis VII (v. 805-6) sans rien dire du jeune roi. Quant aux

circonstances du récit, elles présentent assurément diverses

invraisemblances et s'accordent mal avec les témoignages des

chroniqueurs du temps, mais eux-mêmes sont loin d'être d'accord[36], de

sorte qu'il est impossible d'arriver à une connaissance assurée des

détails de cette guerre. Ce qui paraît certain, c'est que les exploits

de Guillaume à Drincourt ont été contés au poète, sans doute avec

quelque exagération, par des gens qui ne savaient ni quand ni comment

les faits s'étaient passés.

Ce qui est dit du meurtre du comte Patrice (v. 1623 et suiv.) paraît

plus digne de foi. Il y a là des détails que rien ne nous autorise à

révoquer en doute. Assurément, l'auteurs'avance trop en faisant peser

sur Geoffroi de Lusignan la responsabilité d'un crime qui est attribué

par des historiens du temps au frère de celui-ci, Gui de Lusignan[37] ;

mais il revient plus loin (v. 6458) sur ce que son assertion avait eu de

trop absolu lorsqu'il fait dire à Geoffroi que le Maréchal se trompait

en l'accusant d'avoir tué Patrice.

Malgré l'incertitude de la chronologie, on peut dire que, depuis le

récit du meurtre de Patrice, le poème prend un caractère de plus en plus

historique.

L'auteur nous conte comment Guillaume fut blessé et pris dans le

guet-apens où Patrice trouva la mort, comment, fait prisonnier par les

Poitevins, il fut enfin délivré par la reine Aliénor, qui donna pour lui

des otages. Ces événements, inconnus d'ailleurs, sont de l'année 1168.

En quelques vers (v. 1892-1904), il nous apprend que Guillaume alla

chercher aventure en mainte terre, se faisant remarquer par la largesse

avec laquelle il dépensait ce qu'il avait gagné dans les tournois. Nous

arrivons ainsi au couronnement du jeune roi Henri (1170), qui marque une

date importante dans l'histoire du Maréchal. Henri II distingua le jeune

Guillaume, déjà noté comme bon chevalier, et que d'ailleurs lui

recommandait le souvenir des services rendus à sa cause par Jean le

Maréchal. Il le plaça auprès du jeune roi « pour lui garder et

enseigner » (v. 1945). Entre tous les chevaliers dont le roi

d'Angleterre fit les compagnons de son fils, Guillaume est le seul nommé

à cet endroit du poème. Mais il n'est pas impossible de reconstituer le

personnel de la « mesnie » du jeune prince à l'aide des noms des témoins

qui figurent dans ses chartes. Voici la liste, assurément bien

imparfaite, que permettent d'établir ces documents, malheureusement trop

rares[38] :

Guillaume Fils Roger[39]. Renaut de Courlenai[40].

Hugues de Cressi[41]. Richard de Canville[42],0.

Jean de Préaux[43]. — de Luci n.

— de Subligni[44]. Robert, comte de Meulan,2. Juel de Mayenne[45]. — de

Tresgoz 13.

Pierre d'Adeville[46]. Roger le Bigot"[47].

— Fils Guion[48]. Simon de Mares[49]

Raoul (Ranulfus) de Glan- Thomas Basset"[50]. ville[51]. Thomas de

Coulonces,7.

Cette liste ne peut être considérée comme complète, les chartes du jeune

roi qui nous sont parvenues étant en petit 1. Ci-après, p. 57, n. 5.

2. Gardien de la Tour de Rouen en 1180 (Stapleton, I, cxj). Témoin à de

nombreuses chartes de Henri II. Ne figure pas dans nombre. D'autre part,

certains noms ne paraissant que dans une seule pièce, leur présence peut

être accidentelle et ne suffit pas à prouver qu'ils aient fait partie de

la maison du prince. Cependant, sous la réserve qu'impliquent ces

observations, on peut tenir que les chevaliers énumérés ci-dessus

étaient, pour la plupart, les familiers du jeune roi. Douze d'entre eux

sont inscrits sur la liste, conservée par Benoît de Peterborough, des

barons qui, en 1173, soutinrent leur seigneur contre Henri II, à

savoir : Adam d'Iquebeuf, Girard Talebot, Guillaume de Dive, Guillaume

le Maréchal, Guillaume de Tinteniac, Guillaume Fils Roger, Jean de

Préaux, Pierre d'Adeville, Robert de Meulan, Robert de Tresgoz, Simon de

Mares, Thomas de Coulonces. Le nombre de ceux qui paraissent dans le

poème est plus grand encore, comme on l'a vu par les notes.

La liste dressée d'après les chartes du jeune Henri a, pour la critique

du poème, un certain intérêt. On sait que les noms des témoins ne sont

pas placés au hasard ; ils sont rangés en ordre hiérarchique : en

premier lieu les personnes ecclésiastiques, puis les comtes et les hauts

fonctionnaires, enfin les simples barons. Or, nous voyons que Guillaume

le Maréchal prend toujours place en tête des simples barons, ce qui

indique bien qu'il avait, comme le dit le poète, un rang supérieur à

celui des autres chevaliers[52].

On peut dresser une liste approximative des chevaliers qui formaient, en

quelque sorte, la « mesnie privée » du jeune roi, mais on conçoit que le

nombre de ceux qu'il a pu avoir à sa solde a dû varier singulièrement

selon les temps et particulièrement selon l'état de sa bourse. Ayant à

conter un tournoi qui eut lieu à Lagni-sur-Marne aux environs de l'an

1180, le poète nous donne, d'après des témoins oculaires (v. 4477-8),

les noms de tous les chevaliers du jeune roi qui Malades. Quevilli, près

Rouen (non pas Chevaillec, comme dit Eyton, p. 158-9 et 187), vers

décembre 1174. Témoins : Robert, comte de Meulan, et Guillaume le

Maréchal.

III. Confirmation de la donation faite à Gautier de Coutances, clerc du

roi, par Henri II, de la chapellenie de Blie. Analyse dans Round,

Calendar of doc. preserved in France (1899), n° 31. IV. Confirmation de

la donation faite au même d'une maison sise sur le Grand-Pont, à Rouen.

Cet acte et le précédent, datés l'un et l'autre de Westminster, doivent

être de mai 1175, époque où la présence des deux rois, le père et le

fils, est constatée en ce lieu (Eyton, p. 190). Les indices fournis par

les noms des témoins concordent avec cette date. C'est à tort que,

ci-après, p. 57, n. 3, cette pièce a été indiquée comme antérieure à

1173. Analyse dans Round, Calendar, n° 33.

V. Charte concernant l'abbaye de Waltham. Argentan, vers septembre 1177

(Eyton, p. 218-9).

Voici les listes des témoins aux actes III, IV et V :

m. iv. v.

y assistèrent. La liste, disposée méthodiquement, en est longue. J'y

compte 20 Français, 20 Flamands, 14 Anglais, 27 Normands, 6 Angevins ;

en tout 87 ; mais il faut ajouter que chacun des chevaliers portant

bannière était accompagné de plusieurs hommes, de sorte que, selon notre

auteur (v. 4773), le nombre total des chevaliers à la solde du jeune roi

s'élevait à 200 et plus[53]. Ce n'est pas sans raison que le poète se

demande avec surprise où le jeune roi pouvait prendre l'argent qu'il

dépensait ainsi (v. 4768). Il est certain que Henri II, le vieil Henri,

comme on l'appelait, en fournissait une bonne part, mais il est probable

que le jeune Henri comptait un peu sur la chance des combats : si on

perdait de l'argent dans les tournois, on en pouvait gagner aussi.

De 1170 à 1183, c'est-à-dire du couronnement du prince Henri à sa mort,

les faits sur lesquels le poète s'étend peuvent être classés sous cinq

chefs : 1° la guerre du fils contre son père (1173) ; 2° la

réconciliation (1174) ; 3° une longue suite de tournois ; 4° une

brouille passagère, causée par de faux bruits, entre le jeune roi et le

Maréchal ; 5° la seconde guerre contre Henri II, se terminant par la

mort du jeune Henri.

1° Ce que le poète nous a dit de la guerre de 1173 est assez vague.

Écrivant cinquante ans après les événements, il n'eut,

vraisemblablement, que des renseignements partiels, qu'il lui était

impossible de relier convenablement. Nous avons vu qu'il avait placé

beaucoup trop haut l'un des épisodes de cette guerre, l'affaire de

Drincourt ; il commet d'autres erreurs qui ont été relevées en leur

lieu[54]. Cependant, il sait que l'une des causes de la guerre fut

l'excessive prodigalité du jeune homme et le refus du père de subvenir

plus longtemps à des dépenses exagérées. Il sait aussi que le jeune

Henri fut abandonné par les seigneurs français, que le roi d'Angleterre

avait achetés. Mais, ce qu'il tient par-des sus tout à nous apprendre,

c'est que Guillaume le Maréchal eut l'honneur d'armer chevalier son

seigneur le jeune roi (v. 2084 et suiv.).

2° Rentré en grâce auprès de son père, le jeune prince se rendit en

Angleterre avec le Maréchal et y resta environ un an[55]. Mais il se

lassa bientôt de la vie trop calme qu'on y menait, et repartit pour le

continent, où il se mit de nouveau à courir les tournois.

3° Du vers 2471 au vers 5094, il n'est question, dans le poème, que de

tournois. Ces récits, en somme peu variés, pourront sembler monotones,

et les historiens préféreront probablement les parties où l'auteur

expose, sinon avec beaucoup d'ordre, du moins avec des détails nouveaux,

les guerres et les négociations de Henri II ou de Richard avec

Philippe-Auguste. Cette préférence se conçoit. Cependant, les tournois

occupèrent, en France, une place si considérable dans la vie des hommes

appartenant a la classe noble, que tout document qui nous apprend

quelles en étaient les règles, ou du moins les usages, quelle influence

ils avaient sur les mœurs, sur les conditions sociales, mérite d'être

considéré comme historique au premier chef. Et, à ce point de vue, les

récits de tournois qui tiennent une si grande place dans l'Histoire de

Guillaume le Maréchal offrent un intérêt réel, car ni les romans de

chevalerie, ni les fableaux (où souvent il est question de tournois), ni

les chroniques ne nous donnent une image aussi vivante de ce qu'étaient

ces rencontres d'hommes armés, cherchant, comme à la guerre, à se

renverser de cheval, à se faire des prisonniers, allant même parfois

jusqu'à faire intervenir des troupes de gens de pied[56]. On trouvera

dans notre poème nombre de détails curieux qui complètent utilement les

célèbres dissertations de Du Cange sur le même sujet[57].

Sous Henri II, ces exercices belliqueux n'étaient point pratiqués ni

même, paraît-il, autorisés en Angleterre. C'est Richard qui, le premier,

en 1194, accorda ou, plus exactement, vendit la permission de tenir des

tournois[58]. Aussi, les jeunes chevaliers anglais qui voulaient se

distinguer avaient-ils coutume de se rendre sur le continent. C'est le

conseil que le chambellan de Tancarville donna à Guillaume, lui faisant

remarquer que l'Angleterre n'était pas un bon pays pour ceux qui

voulaient « hanter chevalerie » (v. 1544). Guillaume profita de l'avis

et s'en trouva bien. Les historiens du xiie siècle mentionnent rarement

les tournois et ne les décrivent jamais en détail. C'est par exception

que Gilbert de Mons nous fait savoir qu'en 1175 on proclama un tournoi

devant avoir lieu entre Soissons et Braine. Le comte de Hainaut,

Baudouin V, s'y rendit avec 200 chevaliers et 1,200 hommes de pied[59].

Le jeune roi n'y assista point ; il paraît n'avoir quitté l'Angleterre

qu'à la fin de l'année 1 175e, et aucun de ceux auxquels il prit part,

et sur les quels le poète s'étend longuement, n'est connu d'ailleurs.

Ces rencontres, à en juger par les descriptions de notre auteur, ne se

distinguent guère des combats de cavalerie qui avaient lieu dans les

guerres réelles. On se bat avec les armes ordinaires. Il n'est dit nulle

part que les tranchants et les pointes fussent émoussés. Mais les

chevaliers étaient si bien protégés par leurs armures qu'ils ne

couraient guère que le risque d'être renversés de cheval et plus ou

moins contusionnés. Du reste, le danger n'était guère plus grand à la

guerre[60]. Les seules différences entre ces exercices et les combats

véritables paraissent être celles-ci : 1° la rencontre a lieu à un

endroit déterminé d'avance dans la proclamation ; encore est-il à propos

de remarquer que, dans les guerres réelles, beaucoup de combats ont été

livrés dans des lieux fixés par une convention ; c'est ce qu'on appelait

« bataille aramie » ; 2° lorsque le combat cesse, soit par la fuite d'un

des partis en présence, soit d'un commun accord, une trêve existe

virtuellement jusqu'à la reprise, qui, généralement, a lieu le

lendemain, et les chevaliers se font des visites de courtoisie ; 3° le

tournoi clos, les hauts hommes se réunissent et décernent le prix à

celui qui s'est le plus distingué par sa vaillance[61].

Il ne semble pas qu'il ait existé aucune convention tendant à limiter la

liberté des combattants, sinon, peut-être, dans le genre de lutte

qualifiée, non sans une nuance de mépris, de « joutes de (ou a)

plaideïces[62], » et dont le caractère propre n'est pas clairement

déterminé. La lutte a lieu en rase campagne ; le terrain n'est pas

circonscrit par des lices, comme cela aura lieu plus tard ; la poursuite

peut, le cas échéant, amener les combattants à traverser des lieux

habités (v. 2820 et suiv., 7207). Les lices, dont il est question en

plus d'un endroit du poème (v. 1309, 3862, 5529), servaient de refuge,

de _recet_ aux chevaliers serrés de trop près. On n'hésite pas à amener

sur le terrain des hommes de pied armés de piques, qui, du reste, ne

sont pas d'un grand secours, car ils n'osent s'opposer au passage des

chevaliers, qui n'hésiteraient pas à les massacrer[63]. Nous voyons les

chevaliers s'attaquer soit en masse, soit en combat singulier ; il n'est

pas interdit de se mettre à plusieurs contre un seul (v. 1426 et suiv.,

5008 et suiv.), fait qui, dans la suite, fut trouvé blâmable. On ne se

fait pas scrupule de faire prisonnier un homme qui est manifestement

hors d'état de se défendre. Au tournoi de Saint-Pierre-sur-Dive, un

chevalier tombe et, s'étant brisé un membre, ne peut se relever. Le

Maréchal, qui était à dîner, le voit, sort de la maison, le prend tout

armé dans ses bras et le porte à ses compagnons en leur disant :

« Tenez, voilà pour payer vos dettes. * Le malheureux est obligé de

donner caution pour recouvrer sa liberté (v. 7209-32). On admettait,

comme, du reste, à la guerre, que les prisonniers fussent provisoirement

délivrés moyennant caution (_fiance_). Mais il paraît qu'on ne s'en

fiait pas toujours à la parole du prisonnier, car nous voyons ceux qui

étaient fianciê, c'est-à-dire qui avaient donné leur parole, chercher

des amis qui voulussent bien leur servir de cautions (v. 3029-31). Dans

les romans de la Table ronde, il arrive souvent que le chevalier vaincu

est prisonnier sur parole et doit se rendre, selon l'ordre qui lui est

donné par le vainqueur, auprès du roi Arthur qui disposera de son sort.

Ailleurs, le vaincu est tenu de se présenter à une dame qui,

généralement, le délivre[64]. Ces usages courtois ne sont point observés

dans les tournois où le Maréchal gagnait, à la force du poignet, honneur

et richesse, et, du moins, au xiiie siècle et à plus forte raison au

xiie, ne sont attestés que par les romans. Les tournois étaient, en

effet, par les prises qu'on y pouvait faire, un moyen de gagner ou de

perdre de l'argent. Certains chevaliers en vivaient[65], et Guillaume le

Maréchal fut certainement, pendant sa jeunesse, l'un de ceux-là.

Il ne faut pas s'étonner si l'Eglise condamnait les tournois[66] et

considérait comme illicites les gains qu'on y faisait. Le Maréchal le

savait sans doute, mais il ne le croyait pas ; la morale commune du

temps était, sur ce point, en désaccord avec la morale ecclésiastique.

On trouve, à ce propos, un passage bien curieux vers la fin du poème. Le

vieux Maréchal est couché sur son lit de mort. L'un de ses fidèles,

Henri Fils Gerout, agissant probablement à l'instigation d'un clerc qui

avait à cœur le salut du Maréchal, dit à celui-ci : Sire, il faut penser

à votre salut. La mort ne respecte personne, et les clercs nous

apprennent que l'on ne peut être sauvé si l'on ne restitue ce qu'on a

pris » (v. 18469-78). — « Les clercs >, répondit le moribond, veulent

nous raser de trop près. J'ai pris cinq cents chevaliers, dont j'ai

retenu les armes, les chevaux et tout le harnois. Si pour cela le

royaume de Dieu m'est interdit, il n'y a que faire, car je ne pourrais

le rendre… A moins qu'ils veuillent ma perte complète, ils ne doivent

pas me *. poursuivre davantage. Ou leur argument est faux, ou personne

ne peut être sauvé. »

Nous n'avons pas à examiner quelle est la valeur de l'argument du

Maréchal. Assurément, il ne pouvait pas restituer aux intéressés ce

qu'il leur avait pris quarante ou cinquante ans auparavant. Seulement,

les théologiens admettaient que la restitution pouvait être faite à

l'Église. Retenons simplement l'aveu qu'il estimait à cinq cents le

nombre des chevaliers pris par lui dans les tournois. Et cependant, en

mainte occasion, il avait fait preuve de générosité, renvoyant indemnes

certains de ses prisonniers[67]. Le Maréchal ne devait pas se tromper de

beaucoup dans son évaluation. Dans un seul tournoi il avait pris dix

chevaliers et douze chevaux (v. 3368 et suiv.). Du temps qu'il était le

principal chevalier du jeune roi, il quittait de temps en temps son

seigneur pour aller à des tournois où celui-ci, pour un motif

quelconque, ne jugeait pas à propos de se rendre[68]. Bien plus, il

semble que notre héros avait arrangé sa participation aux tournois comme

une affaire commerciale. Il s'était associé avec un certain Roger de

Gaugi, chevalier flamand, qui parvint plus tard, sous le roi Jean, à une

assez haute position[69], et, unissant leurs efforts, ils réalisèrent

des gains considérables[70]. Notre auteur, citant les écritures de

Wigain, clerc de la cuisine du prince Henri[71], affirme que, dans

l'espace de moins d'une année, de la Pentecôte au carême suivant,

Guillaume et Roger prirent cent trois chevaliers, sans parler des

chevaux et des équipements qui n'étaient pas marqués dans les comptes

(v. 3414 et suiv.). Ces détails sont nouveaux, la comptabilité du clerc

Wigain ne nous ayant pas été conservée.

Ces récits de tournois, qui ne laissent pas d'être un peu monotones,

malgré la peine que se donne le poète pour varier son exposé, confirment

en somme ce que nous savons d'ailleurs sur le même sujet, mais ils nous

montrent les faits sous un aspect plus vivant, en faisant passer sous

nos yeux toute une série de scènes où les mœurs et les sentiments des

hauts hommes du temps sont dépeints au naturel. Comme le Maréchal est

toujours placé au premier plan, nous arrivons peu à peu à comprendre

comment, parti d'un rang modeste li (n'appartenait pas à une des grandes

familles de l'Angleterre, et li n'était que le cadet de sa maison), li a

pu arriver peu à peu à une position très élevée. Sa force physique, sa

belle prestance furent certainement le premier élément de sa fortune,

mais son intelligence et son honnêteté y contribuèrent aussi pour

beaucoup. La partie du poème que nous étudions en ce moment fournit à

cet égard quelques indices qu'il est bon de relever.

Le jeune roi aimait les tournois, mais li ne semble pas y avoir,

personnellement, remporté beaucoup de succès. Il était fort jeune, étant

né en 1155, lorsqu'il commença à se livrer à ces exercices, en 1 176,

après sa réconciliation avec son père[72]. Peut-être n'avait-il pas

encore la force physique nécessaire pour se défendre contre de robustes

chevaliers. Aussi arriva-t-il que, dans ses premières rencontres, li

reçut des coups et vit sa troupe mise en déroute (v. 2563 et suiv.). Le

Maréchal prit l'habitude de se tenir auprès de son seigneur, et le

défendit i s bien que les Français trouvèrent dans les Anglais, qu'ils

avaient jusqu'alors méprisés, de redoutables adversaires (v. 2607 et

suiv.). Usant d'une tactique qu'il avait vue réussir au comte Philippe

de Flandre, li conseilla au jeune roi d'attendre, pour charger, que les

hommes du parti opposé fussent lassés et dispersés par l'effort delà

lutte (v. 2764 et suiv.). C'est ainsi qu'il arriva bientôt à prendre un

grand ascendant 'sur son royal élève et qu'il devint, selon l'expression

du poète, « sire et maître de son seigneur » (v. 2634). En même temps,

il s'enrichissait, et, comme il avait la réputation de payer comptant,

ce qui était rare à cette époque[73], son crédit était considérable. Le

jeune Henri, qui dépensait largement, était souvent hors d'état de payer

ses dettes, quand il quittait une ville, et on n'était pas disposé,

semble-t-il, à lui faire crédit. Mais le Maréchal intervenait.

« Monseigneur n'a pas d'argent pour l'instant, disait-il, mais aurez

votre dû avant un mois » (v. 5088 et suiv.). Et sa parole suffisait. On

avait confiance en lui, bien qu'il n'eût encore ni terre ni rente.

Guillaume le Maréchal fut toujours fidèle à sa parole. C'était, dans

toute la force du terme, un loyal chevalier. Il en avait le renom, et

cette réputation n'était pas usurpée. Ce n'est pas qu'il fût, en

certaines circonstances, très scrupuleux. L'idée qu'on se fait de la

morale varie selon les temps. Nous serions tentés d'apprécier autrement

que ses contemporains sa conduite à l'égard d'un clerc qui s'en fuyait

emmenant avec lui une jeune femme. L'aventure est joliment contée (v.

6677 et suiv.). Guillaume, accompagné de son écuyer, Eustache de

Bertrimont, revenait auprès du jeune roi, qu'il avait quitté en des

circonstances qui seront exposées plus loin. Il rencontra sur sa route

un jeune homme et une jeune femme de belle apparence, qui cheminaient

montés sur leurs palefrois. L'envie lui prit de savoir qui ils étaient.

Le jeune homme refuse d'abord de se faire connaître et fait mine de

mettre l'épée à la main. « Vous cherchez une querelle, » dit le

Maréchal, « vous l'aurez. » Et il demande à son écuyer de lui apporter

son épée. L'inconnu veut fuir, mais le Maréchal le rejoint et le saisit

si brusquement qu'il le décoiffe, et alors on vit que c'était « le plus

beau moine du monde ». Le malheureux est alors obligé d'avouer qu'il

allait se réfugier à l'étranger avec la femme qu'il avait enlevée.

« Dites-moi, ma belle, » dit le Maréchal, « qui êtes-vous, de quelle

famille ? » La pauvre femme répond en pleurant qu'elle est la sœur de

monseigneur Raoul de Lens. — « Belle, » reprend le Maréchal, « vous

n'êtes pas raisonnable. Laissez cette folie et je vous racommoderai avec

votre frère. » La dame s'y refuse : elle n'oserait se montrer dans son

pays. « Mais, » dit le Maréchal au moine, « de quoi comptez-vous vivre ?

Avez-vous de l'argent ? » Le moine montre sa bourse qui renfermait

quarante-huit livres de deniers. « Je les placerai à intérêt, » dit-il,

« et nous vivrons de la rente. — A usure ! » s'écrie le Maréchal, « à

Dieu ne plaise ! Prenez les deniers, Eustache ! et vous, allez au

diable ! » Puis il rejoint ses compagnons et leur donne leur part de sa

prise.

Un juriste de notre temps trouverait une certaine ressemblance entre

l'acte de Guillaume et un vol à main armée. Mais l'honnête Maréchal crut

sans doute faire œuvre pie en enlevant au moine un argent dont il eût

fait mauvais usage. 4° La faveur dont jouissait le Maréchal auprès du

prince Henri, sa réputation parmi les hauts hommes qui fréquentaient les

tournois ne tardèrent pas à lui susciter des envieux. Des gens de son

entourage machinèrent un complot odieux qui avait pour objet de le

perdre dans l'esprit de son seigneur. On répandit le bruit qu'il était

l'amant de la jeune reine. On disait aussi que sa renommée venait sur

tout de ce que, dès que le prince, ayant le Maréchal à ses côtés,

entrait dans le tournoi, un certain héraut, nommé Henri le Norrois[74],

s'écriait : « Ça ! Dieu aide au Maréchal ! » Chacun se pressait autour

de lui, et il n'avait qu'à étendre la main pour faire des prisonniers

(v. 5221 et suiv.). Cette explication des succès du Maréchal est assez

puérile, mais il n'est pas invraisemblable que le Maréchal ait cherché

de bonne heure à se concilier la faveur des hérauts, qui contribuaient

certainement pour beaucoup à répandre le renom des chevaliers. Lors du

tournoi de Joigni, un jeune héraut d'armes avait chanté une chanson qui

avait pour refrain : « Maréchal, donnez-moi un bon cheval[75]. » Et le

Maréchal, quittant la fête, était allé désarçonner un des chevaliers du

parti opposé et avait ainsi contenté, à bon compte, le héraut. Après

tout, si le Maréchal avait quelque peu recherché la faveur des jongleurs

ou des hérauts d'armes, il n'aurait fait que suivre l'exemple des

seigneurs de son temps soucieux de leur réputation. Les hérauts étaient

les journalistes de l'époque, et il pouvait être avantageux de se

concilier leurs bonnes grâces. A ce propos, il n'est pas inutile de dire

que les hérauts. apparaissent plus anciennement que ce que l'on pourrait

croire, à s'en tenir aux textes signalés jusqu'ici[76]. Ils sont aussi

anciens que les tournois. Du reste, les hérauts jouaient aussi leur rôle

dans les combats réels[77]. A l'origine, ils sont rangés parmi les gens

de bas étage[78] ; mais peu à peu leur condition s'élève : ils ne se

bornent plus à attirer, par leurs cris, l'attention sur les coups bien

assénés[79]*, et finissent par prendre rang dans la littérature.

Le poète semble avoir été parfaitement renseigné sur les circonstances

de la conspiration dont le Maréchal faillit être victime. Il sait que

les auteurs de la calomnie étaient au nombre de cinq : il nomme deux

d'entre eux, Adam d'Iquebeuf et Thomas de Coulonces, mais, prudemment,

il se tait sur les trois autres, dont la lignée, nous dit-il, existait

encore (v. 5147). Il nous expose en grand détail les pourparlers des

traîtres et leurs efforts pour faire parvenir leur accusation

calomnieuse aux oreilles du jeune roi. Le premier à qui ils s'adressent,

Raoul de Hamars, repousse leur insinuation avec indignation ; mais un

certain Raoul Farci, familier du jeune roi, accepte et dévoile au roi

l'injure qui lui est faite par le Maréchal. Henri refuse d'y croire,

mais Raoul lui dit : « Sire, je trouverai cinq chevaliers qui

l'affirmeront[80] » (v. 5618). Et les cinq conspirateurs, appelés en

témoignage, confirment son dire. Le jeune roi, qui ne paraît pas avoir

été sujet aux accès d'emportement auxquels se laissait entraîner son

frère Richard, ne fit point d'éclat, mais, quoique profondément troublé,

il se contenta de tenir le Maréchal à l'écart et ne lui parla plus.

Le Maréchal, qui avait été averti du complot, ne chercha pas l'occasion

de s'expliquer avec son seigneur, et, s'en remettant à la grâce de Dieu,

il quitta la cour et alla visiter ses amis, qui lui firent bon accueil.

Cependant, un tournoi ayant été proclamé à Gournai, il reçut du jeune

roi l'ordre de s'y rendre. Il y alla, et, comme de coutume, il s'y

comporta vaillamment, arrachant à deux reprises son seigneur aux mains

de ceux qui allaient le faire prisonnier. Puis, le tournoi fini, il se

retira sans qu'une parole eût été — — échangée entre eux.

Les traîtres ne se tinrent pas pour satisfaits. Ils portèrent leur

accusation à Henri II, qui était alors à Rouen. Il y a ici, dans le

poème, une remarque intéressante, qui nous montre quelle était alors

l'opinion du roi d'Angleterre sur le Maréchal. « Quand le père le sut,

il n'en fut pas autrement affligé, sinon pour la honte, car il lui était

avis que ceux qui entouraient son fils l'encourageaient à de grandes

dépenses, et il eût bien voulu voir partir les meilleurs d'entre eux »

(v. 5661-8).

Peu de temps après, Henri II tint cour plénière à Caen (Noël 1182). Le

Maréchal s'y rendit, et, fort de sa loyauté, dit au jeune roi, en

présence du père et de nombreux barons, ce qu'il avait sur le cœur.

C'est une scène de chanson de geste. Le preux chevalier ne demande pas

quelles preuves on apporte contre lui, il n'a pas recours à la purgation

par serment, à la « desresne » : il prend résolument l'offensive et

offre la bataille. Il l'offre avec des conditions singulières. Il se

battra trois jours de suite contre trois champions successifs. Si le

premier, le second ou le troisième jour il est vaincu, qu'on le pende !

— « Maréchal, » dit le jeune roi, « je n'ai cure de votre bataille. Je

n'accepte pas votre escondit. » C'est la scène de Horn devant le roi

Hunlaf[81]. Le Maréchal ne se tient pas pour battu : il offre de

combattre après qu'on lui aura coupé un doigt de la main droite. Voyant

qu'il n'obtient pas de réponse, il demande un sauf-conduit au roi Henri

II, et, l'ayant obtenu, il quitte le pays.

Le Maréchal se rendit à un tournoi entre Gournai et Ressons et s'y

distingua comme de coutume. La nouvelle de sa disgrâce s'était répandue,

mais on apprit en même temps qu'il ne lui avait pas été permis de se

justifier. Aussi arrivat-il que des offres magnifiques lui furent faites

par de puissants seigneurs qui désiraient se l'attacher. Mais il les

déclina et se rendit en pèlerinage au tombeau des Trois-Rois, à

Cologne'[82]. Entretant, la renommée portait le bruit de ses exploits à

la cour du jeune roi.

Peu de semaines après ces événements, la guerre éclata entre les fils du

roi d'Angleterre. Le jeune roi Henri et son frère Geoffroi unirent leurs

efforts contre Richard. Le père, qui, d'abord, avait paru autoriser la

lutte[83], prit parti pour Richard et vint assiéger ses fils Henri et

Geoffroi dans Limoges. C'est alors qu'on regretta l'absence du Maréchal.

On conseilla au jeune roi de le rappeler, l'assurant que les accusations

dont on avait fait tant de bruit étaient calomnieuses. Le prince Henri y

consentit d'autant plus volontiers qu'une circonstance imprévue venait

de lui ouvrir les yeux. Son sénéchal, l'un des cinq chevaliers qui

avaient témoigné contre le Maréchal, voyant le jeune roi assiégé, était

venu lui demander congé, ne croyant pas pouvoir rester plus longtemps à

son service.

Le messager envoyé par le jeune roi trouva Guillaume revenant de Cologne

et très disposé à rejoindre son seigneur. Mais le Maréchal était un

homme d'ordre, qui aimait les situations régulières. Il n'hésitait pas à

obéir aux ordres du jeune roi, mais il craignait d'encourir la

malveillance du vieux roi. Aussi se rendit-il d'abord auprès de

Philippe-Auguste, de qui il obtint des lettres de recommandation pour

Henri II1. Il en obtint aussi de l'archevêque de Reims et d'autres

grands personnages. Il les envoya au roi, qui l'autorisa par écrit à se

rendre à l'appel de son seigneur. C'est alors seulement qu'il se dirigea

vers Limoges, et c'est pendant ce voyage que lui arriva l'aventure

rappelée plus haut (p. xliii) avec le clerc fugitif.

Le poème ne nous dit pas où le Maréchal rejoignit son seigneur, qui le

reçut honorablement. Mais ce fut très certainement peu avant la fin du

jeune prince, qui mourut le 1 1 juin 1183, confiant à son ami fidèle la

mission d'accomplir pour lui le vœu qu'il avait formé d'aller en

pèlerinage au Saint-Sépulcre (v. 6896). Dès lors, comme dit le poète,

Chevalerie se changea en Paresse et Largesse devint orpheline (v.

6874-8).

C'est, en effet, par le nouvel essor qu'il donna à la chevalerie, par sa

largesse envers les soudoyers qu'il attirait à lui, que le jeune roi est

resté célèbre. Les exagérations de la légende[84] n'ajoutent rien à une

réputation bien établie par l'histoire. Mais, ce que le poème ne nous

dit pas et ce que nous savons d'ailleurs, notamment, par Jaufré de

Vigeois, c'est que le prince Henri se procurait par les moyens les moins

légitimes l'argent nécessaire à ses prodigalités. Placé, par son titre

de roi, au-dessus de ses frères, il était moins riche qu'eux, n'ayant

pas de vassaux à pressurer et ne possédant guère d'autres revenus que

les allocations que lui faisait son père. Il était roi sans terre.

Aussi, bien que d'un caractère en somme assez doux, ne reculait-il pas,

lorsque la nécessité le pressait, devant de véritables brigandages.

Pendant les dernières semaines de sa vie, il avait (ce dont le poète ne

nous dit rien, mais nous le savons par Jaufré de Vigeois), pillé

Uzerche, Aix-sur-Vienne et le sanctuaire révéré de Rocamadour.

Néanmoins, comme il avait su se concilier la faveur de ceux qui font les

réputations, on exagéra de toute façon ses mérites, on lui fit crédit de

qualités qu'il n'avait pas, et il laissa un nom honoré[85].

§ 3. De la mort du jeune roi à l'avènement de _Richard_ Pr. — Le jeune

roi, malgré ses récentes rapines, ne laissait, à sa mort, que des

dettes. Un de ses créanciers mit la main sur le Maréchal, qui s'était

vraisemblablement, comme en d'autres occasions, porté garant pour son

seigneur, bien que ne possédant pas, selon son expression, « un sillon

de terre » (v. 7031). Le poème conte agréablement comment, grâce à un

artifice à peine honnête qu'imagina un homme de confiance du roi, on

réussit à faire payer par Henri II la dette de son fils. < Il m'en a

coûté bien « d'autres, » dit le vieux roi attristé, « et plût à Dieu

qu'il me coûtât encore ! » (v. 7152-3).

Après les obsèques du jeune Henri (22 juillet 1183), le Maréchal se

remit à courir les tournois ; puis il se prépara à son voyage en Terre

sainte. Il prit congé du roi d'Angleterre qui, désireux de le voir

revenir et de l'attacher à son service, se fit remettre par lui, à titre

de gage, deux bons chevaux, lui faisant don, toutefois, de cent livres

d'angevins pour son pèlerinage.

La profession de croisé était lucrative : les dons affluaient. Le

Maréchal, la bourse bien garnie, se rendit d'abord en Angleterre, où il

prit congé des siens, puis il partit pour la Terre sainte. On a déjà dit

plus haut que le poète manquait de renseignements sur cette période de

l'histoire de son héros. Cependant, on a peine à croire qu'il en ait été

absolument dépourvu. Aussi est-il permis de supposer qu'il y a ici une

lacune dans l'unique manuscrit qui nous soit parvenu du poème[86].

C'est vers mars 11872 que Guillaume le Maréchal, revenu d'outre-mer,

rejoignit, à Lyons-la-Forêt, Henri II, qui le prit à son service et le

mit au nombre de ses conseillers. Le roi fit plus : il lui donna la

garde d'une riche héritière, la demoiselle de Lancastre. Nous ne savons

pas si ce fut un don gratuit ou si le Maréchal eut à payer au roi un

droit (_finis_), les rôles des _fines_ ne nous étant pas parvenus pour

cette époque. Toujours est-il que le Maréchal ne l'épousa point, comme

il en aurait eu le droit ; « il la tint longtemps en grand honneur,

comme sa chère amie », nous dit le poète (v. 7315-7). Il se réservait

pour une plus belle occasion. Peu après le retour du Maréchal vint en

Occident la nouvelle des désastres éprouvés en Palestine par les

chrétiens. Les rois de France et d'Angleterre eurent une entrevue et

prirent la croix. Henri II était retourné en Angleterre pour faire ses

préparatifs, lorsque Philippe-Auguste lui enleva Châteauroux (juin

1188), d'où une guerre qui devait retarder de deux ans la croisade.

Si nous n'avions d'autres sources d'information que le poème, nous

aurions assurément quelque peine à nous for mer une idée claire de cette

guerre, qui, un moment interrompue par une trêve, pendant l'hiver de

1188-9, ne prit fin qu'à la veille de la mort du roi Henri. Mais

l'histoire de Guillaume le Maréchal n'est pas l'histoire de la rivalité

des rois de France et d'Angleterre, quoiqu'elle y touche de fort près.

Le poète se préoccupe surtout des épisodes où son héros joue un rôle, et

c'est seulement par occasion qu'il conte les événements auxquels

celui-ci n'est pas directement mêlé. Dans tous les cas, ses récits sont

empreints d'une évidente sincérité ; ils ne sont pas toujours d'accord,

quant à la succession des faits, avec ceux des historiens du temps, mais

ces historiens eux-mêmes présentent bien des divergences[87]. Quant aux

faits, le poète n'avance rien que le témoignage des écrivains

contemporains nous conduise à révoquer en doute. Ainsi, le récit des

pourparlers qui eurent lieu à Gisors au mois d'août 1188, entre Henri II

et Philippe-Auguste, est riche en détails qu'on ne trouve pas ailleurs,

mais on comprend que, le Maréchal ayant pris part à ces négociations, le

poète a dû avoir des informations particulières. Tout ce qu'on pourrait

objecter, c'est que le rôle du Maréchal paraît exagéré : c'est lui qui

conseille le roi d'Angleterre (v. 7559 et suiv.), c'est lui qui, envoyé

au roi de France, agit comme chef de mission (v. 7641 et suiv.). Mais il

est facile de remettre les choses au point. Le poète est, naturellement,

porté à mettre son héros au premier plan. Ce qui, du reste, inspire

confiance en sa véracité, c'est la réserve dont il fait preuve dès qu'il

se trouve en présence d'événements sur lesquels il était insuffisamment

renseigné. Ainsi, il sait que les deux rois, accompagnés de leurs

principaux barons, eurent une entrevue à Gisors, mais il ne prétend pas

en savoir davantage. « Il y eut, dit-il, bien des paroles échangées,

mais je n'en sais pas toutes les parties,

« Karlireinecilquiiérent

A lor consels ne m'apelérent. » 7380

Et plus loin, lors de l'entrevue de Colombier, près Tours : « Ne sai les

paroles parties » (v. 9029). Le poète n'est pas un narrateur sec : il se

permet quelques développements littéraires ; mais jamais il n'invente

pour combler les lacunes de son information.

La guerre des deux rois met pour la première fois le narrateur en face

d'événements politiques importants, et lui fournit l'occasion de laisser

paraître son opinion sur ceux qui y tiennent les principaux rôles. A

l'égard du roi de France, il n'est tenu à aucun ménagement ; aussi ne se

fait-il pas faute de relever — et les occasions ne manquent pas — tout

ce qui peut donner lieu à une accusation de duplicité, de convoitise ou

d'orgueil. Pour Henri II, pas plus, du reste, que pour le jeune roi, il

n'a jamais une parole de blâme. Mais il est moins favorable à Richard.

Déjà, lorsqu'il avait eu à expliquer comment était née la brouille entre

le jeune roi et son père, il avait été amené à qualifier sévèrement la

conduite du comte de Poitiers envers ses hommes (v. 6316 et suiv.). Il

ne dissimule pas non plus les torts de ce prince dans la guerre de 1188,

rejetant toutefois, non sans raison du reste, une partie de la

responsabilité sur le roi de France, qui avait excité Richard à prendre

parti contre son père (v. 8089 et suiv.). Il met à ce propos dans la

bouche du vieux roi une parole touchante et bien vraisemblable.

Apprenant que Richard était contre lui, Henri II se serait écrié :

« Oh ! je le savais bien : mes enfants ne feront jamais que du mal. Ils

causeront ma perte et la leur ! » (v. 6198 et suiv.).

Cependant, Guillaume le Maréchal grandissait dans l'estime du roi. En

mai 1189, déjà atteint de la maladie qui devait l'emporter deux mois

plus tard, Henri II s'engageait à lui donner la demoiselle de Striguil

(v. 8303 et suiv.), promesse qui ne fut accomplie que par son

successeur. Puis il le chargeait d'aller, avec Raoul, archidiacre de

Hereford, porter au roi de France des propositions de paix. La

négociation, contrecarrée par Richard et par son chancelier, Guillaume

de Longchamp, n'aboutit pas, et Henri II, malade et d'ailleurs peu

habile à la guerre, dut se résigner à la lutte. Il se défendit

mollement, battant toujours en retraite devant son adversaire, évitant

le plus possible de combattre. L'état d'esprit du malheureux prince,

découragé, s'abandonnant lui-même, soupirant après le repos, agité par

instants de mouvements de rage, est indiqué par le poète en quelques

traits caractéristiques. Au Mans, que ses chevaliers tentent malgré lui

de se défendre, il fuit devant le roi de France et incendie la ville

pour couvrir sa retraite. Ici, un curieux épisode : son fils Richard

était au premier rang de ceux qui le poursuivaient. Le Maréchal fit

volte-face. Le comte de Poitiers, le voyant se diriger vers lui,

s'écrie : « Par les jambes Dieu ! Maréchal, ne me tuez pas ; ce serait

mal, je suis désarmé ! — Non, je ne vous tuerai pas, » répond le

Maréchal, « que le diable vous tue ! » (v. 8839 et suiv.). Et, de sa

lance, il tua le cheval du comte de Poitiers, qui tomba. Ainsi fut

arrêtée la poursuite. Ce n'est pas là une invention de poète : le fait

est attesté par Giraut de Barri, qui, toutefois, s'abstient de nommer

l'auteur de cet exploit. Certaines parties du De principis instructions

de cet écrivain gallois sont l'une des sources principales pour

l'histoire du roi Henri pendant la triste période qui précéda sa fin ;

il est remarquable que les deux auteurs, renseignés l'un et l'autre de

première main, se complètent et se confirment mutuellement, sans que

rien autorise à supposer qu'il y ait eu emprunt d'aucune part.

Puis vient le récit de la fin lamentable du roi Henri II. Battu sans

s'être défendu, il reçoit du roi de France l'invitation, qui ressemblait

à un ordre, de venir conférer avec lui aux environs de Tours. Bien que

malade au point de pouvoir à peine se tenir debout[88], il accepte le

rendez-vous et se rend chez les Templiers, à la commanderie de Balan. Et

comme, au jour fixé, la maladie l'avait retenu à la chambre, son fils

Richard dit que c'était une feinte. Enfin, au prix d'un dernier effort,

il se présente au roi de France et accepte sans discussion les

conditions qui lui sont imposées. Mais une dernière douleur lui était

réservée. Il fit demander la liste de ceux qui s'étaient ligués avec

_Richard_ et avec Philippe-Auguste. Le garde de son sceau, un Normand

appelé Roger Malchael, la lui apporta et lui dit en soupirant : « Sire,

puisse Jésus-Christ me venir en aide ! le premier qui est ici écrit,

c'est le comte Jean, votre fils. » Quand le roi entendit que l'être

qu'il aimait le plus au monde le trahissait, il ne put que dire : « Vous

en avez dit assez. » Il se mit au lit, et le troisième jour il mourut

dans de terribles souffrances (v. 9075 et suiv.).

La mort du roi fut le signal d'une scène de pillage repoussante que

Giraut de Barri avait déjà résumée en quelques lignes 1, mais qui est

décrite ici avec une effrayante précision. Le Maréchal (v. 9177 et

suiv.) intervint, sans succès, auprès du sénéchal Etienne de Marçai pour

obtenir qu'une aumône fût faite aux pauvres accourus dans l'espoir de

participer aux distributions qu'il était coutume de faire à la mort d'un

grand personnage. Il y a là des détails singulièrement caractéristiques

que nous ne connaissions pas par le menu, mais que deux lignes de

Gervais de Cantorbéry permettaient déjà de soupçonner : « Rex Henricus…

maie interiit. ij. nonas aprilis (6 juillet 1189) apud Chinon, et apud

Fontem Ebraudi miserabiliter sepultusest, ut, prae pudore regis, cetera

taceam » (éd. Stubbs, I, 449).

§ 4. _Guillaume le Maréchal sous le règne de_ Richard Ier. — Le Maréchal

se trouvait, à l'avènement de Richard, dans une position délicate,

puisqu'il allait avoir pour roi celui qu'il avait combattu, qu'il avait

humilié personnellement lorsque, à la retraite du Mans, il l'avait

abattu à terre en lui tuant son cheval. Le poète, sans intervenir dans

le récit et par le simple jeu des personnages, a su rendre, avec une

puissance singulière, les sentiments qui agitaient le Maréchal, les

chevaliers de son entourage et le comte Richard. La scène est

admirablement composée. Le corps du défunt roi est exposé à

Fontevrault[89]. Le comte a été informé de la mort de son père. « Je

n'ai pas cherché à savoir », dit le poète, « s'il en fut affligé ou s'il

s'en réjouit » (v. 9248-95). Cependant, les chevaliers restés fidèles à

Henri II s'étaient assemblés et échangeaient leurs idées sur le sort qui

les attendait. Ils craignaient assez, naturellement, que le nouveau roi

ne leur fût pas favorable. « Mais, » disaient-ils, « Dieu, qui protège

les bons, ne nous fera pas défaut. Le monde ne lui appartient pas tout

entier. S'il nous faut changer de seigneur, Dieu nous conduira. Mais

nous craignons pour le Maréchal, qui lui a tué son cheval sous lui.

Qu'il sache bien, toutefois, que, tant que nous aurons des chevaux, des

armes, des vêtements, des deniers, il y en aura pour lui et largement. »

— Le Maréchal les remercie : il lui serait pénible de recevoir sans être

sûr de pouvoir rendre. Il met sa confiance en Dieu. A ce moment arrive

le comte de Poitiers. Rien dans sa démarche, nous dit le poète, ne

témoignait s'il éprouvait joie ou tristesse, courroux ou contentement.

Il s'avança jusqu'auprès du corps de son père, resta longtemps pensif,

puis, faisant signe au Maréchal et à Maurice de Craon, il sortit avec

eux. Ses premières paroles ne sont pas rassurantes : « Vous avez voulu

me tuer, dit-il au Maréchal, et vous l'auriez fait si, de mon bras, je

n'avais détourné votre lance. — Sire, répondit celui-ci, je n'ai jamais

voulu vous tuer, et, si je l'avais voulu, ce ne m'eût pas été plus

difficile que de tuer votre cheval. Cela, je l'ai fait, et je ne m'en

repens point. — Maréchal, je vous pardonne et ne vous en garde pas

rancune » (v. 9319 et suiv.). Le Maréchal remercia, tout en maintenant

sa protestation. Assurément, Richard ne s'était jamais mépris sur les

intentions du Maréchal. Il savait bien qu'on ne tuait pas un personnage

de son importance, mais il voulait se donner l'apparence d'user de

générosité envers un homme dont il tenait à s'assurer les services.

Toujours est-il qu'il le chargea d'aller, en son nom, avec Gilebert

Pipart, saisir sa terre d'Angleterre, et lui confirma, gratuitement[90],

le don de la demoiselle de Striguil.

Guillaume, avant de se rendre en Angleterre, alla, dans le pays de Caux,

saisir, selon l'expression du poète (v. 9456), la terre et la fille qui

lui avaient été données. Mais il ne put prendre à ce moment que la terre

de Longueville, près Dieppe, partie importante, mais non la plus

considérable des biens d'Isabelle de Clare. Quant à la demoiselle, qui

était en Angleterre, il l'eut un peu plus tard.

Nous ne savons pas exactement en quoi consistait la mission donnée à

Guillaume le Maréchal et à Gilebert Pipart ; le poète ne donne pas de

détails. Il se peut qu'elle ait consisté simplement à confier à la reine

Aliénor, que Henri II tenait enfermée, la régence du royaume jusqu'au

couronnement de son fils Richard[91]. Le Maréchal, sans perdre de temps,

se fit livrer Isabelle de Clare, que Raoul de Glanville tenait en garde.

Il eut, paraît-il, quelque peine à y parvenir (a enviz H fu rendue, v.

9517). Mais il était tenace et entendait ses affaires. Une fois en

possession de la demoiselle, il ne se contenta pas de la garder « comme

sa chère amie », ainsi qu'il avait fait pour la demoiselle de

Lancastre : il s'empressa de l'épouser et l'emmena à Stokesd'Abernon, où

il ne dut pas faire un long séjour, car, le 3 septembre, il assistait au

couronnement de Richard, à Westminster, et pendant tout le reste de

l'année nous le voyons suivre la cour royale en différentes villes

d'Angleterre. Il profita de la présence de Richard pour se faire mettre

en possession des terres d'Irlande qui faisaient partie de l'héritage de

sa femme. Il y réussit, malgré la résistance du comte Jean (Jean

Sans-Terre), qui les avait en garde, en sa qualité de roi

d'Irlande[92] ; mais il dut lui faire hommage[93] ». Le Maréchal avait

attendu pour se marier le bon moment, ou du moins une bonne occasion. Il

pouvait paraître un peu mûr pour une jeune fille de dix-sept ans[94],

puisqu'il en avait environ quarante-six, mais la différence d'âge

nel'empêcha pas de laisser après lui cinq fils et quatre filles[95]. Par

son mariage, il devenait, lui simple cadet qui ne possédait pas un

sillon de terre, l'un des hommes les plus riches du royaume. Sa femme

lui apportait la terre de Longueville, dans le pays de Caux, le château

d'Orbec, près de Lisieux[96], Pembroke et Striguil (Chepstow), avec le

titre de comte[97], dans le pays de Galles, le château de Goodrich[98],

dans le comté de Hereford, et sans doute beaucoup de terres adjacentes ;

enfin, en Irlande, la plus grande partie du Leinster, c'est-à-dire un

territoire correspondant à huit ou dix des comtés actuels[99]. Et cette

immense richesse territoriale devait s'accroître encore lorsque le

Maréchal hérita de son frère aîné, Jean, mort en 1194.

La position de Guillaume dans l'État grandit aussi dès l'avènement de

Richard. Il s'éleva rapidement aux plus hauts emplois. Déjà, dans la

solennité du couronnement (3 septembre 1189), il avait porté le sceptre

royal[100], tandis que le maréchal d'Angleterre, son frère Jean, portait

les éperons d'or. Il participait dès lors à une fonction dont il devait,

plus tard, devenir le titulaire. Lorsque Richard partit pour la

croisade, il laissa le gouvernement à son chancelier, Guillaume de

Longchamp, nommé grand juge d'Angleterre, et assisté d'un conseil

composé de quatre barons, au nombre desquels était le Maréchal[101].

C'est sans doute à la même époque que ce dernier fut nommé shérif du

comté de Lincoln, circonstance que le poème ne mentionne pas[102]. Mais

Guillaume de Longchamp était un homme ambitieux et avide qui, par ses

exactions, ne tarda à soulever contre lui une vive opposition[103]. Des

plaintes furent adressées à Richard, alors à Messine, par les barons

d'Angleterre. De son côté, le chancelier écrivit au roi pour l'avertir

que le comte Jean intriguait pour le dépouiller de sa terre et qu'il

avait l'assentiment des barons. Ses déclarations écrites furent

complétées oralement par le messager porteur de sa lettre. Celui-ci

n'hésita pas à désigner au roi le Maréchal comme étant l'un des barons

qui le trahissaient[104]. Sur quoi le roi se récria : le Maréchal était

l'homme le plus loyal du royaume. Le messager dut se rétracter. C'est

alors que Richard résolut de revenir en Angleterre. On sait comment, au

retour, il fut arrêté et retenu prisonnier par le duc d'Autriche à

l'instigation du roi de France, selon l'opinion assez vraisemblable

exprimée en un autre endroit de l'ouvrage[105]. Le poète donne quelques

renseignements assez sommaires, qui, toutefois, méritent d'être pris en

considération, sur le gouvernement de Gautier de Coutances, substitué

comme grand juge d'Angleterre à Guillaume de Longchamp, sur les

tentatives d'usurpation de Jean Sans-Terre, sur les efforts des barons,

de Guillaume le Maréchal en particulier, pour défendre les droits du roi

absent. Il y a là quelques détails nouveaux et d'autant plus précieux

que cette période de l'histoire d'Angleterre est assez obscure, les

historiens du temps n'étant pas toujours d'accord entre eux sur l'ordre

des événements[106].

Le Maréchal apprit en même temps, le même jour, semblet-il, la mort de

son frère Jean et le retour en Angleterre du roi Richard. Ce dut être

vers la fin de mars[107]. Le Maréchal, qui était alors à Striguil, ne

put assister qu'à une partie des obsèques de son frère, pressé qu'il

était d'aller à la rencontre du roi, qu'il rejoignit a Huntingdon (v.

10081). Ici le poète, s' écartant pour quelques instants de l'histoire

de son héros, nous entretient du comte Jean, de ses intrigues avec le

roi de France et du siège de Nottingham par Richard. Le château se

rendit le 27 mars. Le lendemain, Guillaume fut requis par le chancelier,

Guillaume de Longchamp[108], qui, on l'a vu, avait, en une précédente

occasion, cherché à lui nuire, de faire hommage au roi pour ses terres

d'Irlande. Ils'y refusa en présence du roi, disant qu'il en avait déjà

fait hommage au comte Jean. Ce refus dénotait, de la part du Maréchal,

non seulement une loyauté qui ne fut jamais contestée, mais un certain

courage, car Jean Sans-Terre était à ce moment en état de révolte

ouverte contre son frère aîné. Ils'était réfugié en France et avait

conclu une alliance avec Philippe-Auguste[109]. Richard approuva les

scrupules du Maréchal. Jean n'en usa pas de même en une circonstance

analogue, comme on le verra plus loin.

Du reste, la révolte de Jean tirait à sa fin. Se sentant le plus faible,

il ne devait pas tarder à demander un pardon qui lui fut généreusement

accordé. En effet, Richard, ayant, en quelques semaines, à peu près

rétabli l'ordre en Angleterre, s'embarqua pour la Normandie (12 mai

1194), que le roi de France avait envahie. Il était à Lisieux, chez Jean

d'Alençon, archidiacre de l'église et son ancien vice-chancelier,

lorsque Jean se fit annoncer, et se jeta aux pieds de son frère,

implorant son pardon, Richard l'accueillit avec bienveillance : « N'ayez

crainte, » lui dit-il, « vous êtes un enfant ; vous avez été en mauvaise

garde. Ceux qui vous ont conseillé le paieront. » Et il fit mettre au

feu pour son frère un saumon qu'on venait de lui envoyer. La scène est

jolie et vraisemblable.

Depuis lors, et pendant quelques centaines de vers, il n'est question du

Maréchal qu'incidemment. Nous n'y perdons rien. Il accompagna Richard

dans ses opérations militaires jusqu'au mois de juillet au moins,

puisqu'il assistait à l'affaire de Freteval (vers le 3 juillet), où le

roi de France fut mis en déroute. Il avait sans doute avec lui son

fidèle Jean d'Erlée, et c'est probablement à celui-ci que nous sommes

redevables des renseignements très précieux, bien que présentés avec

assez peu d'ordre, que le poète nous a conservés sur la campagne de

Richard en Normandie.

Du combat de Freteval (juillet 1194), le poète passe à la prise de

Vierzon (fin de juin 1 196). Le Maréchal avait assisté à ces deux

affaires ; il est probable que, dans l'intervalle, il n'avait été mêlé à

aucun événement qui eût laissé trace dans la mémoire de ses

contemporains*[110]. Nous apprenons ensuite qu'il fut envoyé en mission

auprès des comtes de Flandre et de Boulogne (v. 10688-93), qui devinrent

hommes de Richard, au grand mécontentement de Philippe-Auguste (v.

10688-701). Enfin, on nous montre le roi d'Angleterre, accompagné de ces

deux comtes, se rendant à une entrevue sollicitée par le roi de France.

Naturellement, ce dernier se montra fort irrité en voyant ses anciens

vassaux avec son ennemi, et il partit indigné.

Il n'est pas très facile de faire cadrer ces notions, en partie

nouvelles, avec les renseignements que nous avons d'ailleurs sur les

mêmes événements. Il existe un traité d'alliance conclu entre le comte

Jean, agissant avec l'assentiment de son frère Richard, et le comte

Baudouin de Flandre. Cet acte, où le Maréchal figure comme témoin, est

daté de Rouen, 8 septembre 11971. Il n'y est pas question du comte de

Boulogne, mais Baudouin de Flandre était présent. Rien n'empêcherait,

assurément, de placer la mission du Maréchal soit à la fin de 1196, soit

dans la première moitié de 11972, sinon qu'il paraît bien douteux que

cette mission lui ait été confiée. Nous possédons, en effet, un autre

traité d'alliance, postérieur de quelques semaines au précédent[111],

passé entre le roi d'Angleterre et le comte de Flandre, où il est

expressément fait mention de trois chevaliers anglais envoyés à la cour

de Baudouin. Or aucun de ces chevaliers n'est le Maréchal[112]. On va

voir que, selon le poème, celui-ci fut chargé, peu de temps après, d'une

seconde mission en Flandre. Il se pourrait que l'auteur, ayant entendu

conter la même chose, avec des différences de détail, par deux

personnes, ait cru que le Maréchal avait été deux fois en Flandre.

L'entrevue des deux rois n'ayant pas abouti, la guerre recommença entre

Philippe-Auguste et Richard, celui-ci appuyé par ses nouveaux alliés les

comtes de Flandre et de Boulogne. Le roi de France se trouva attaqué de

deux côtés : Richard guerroyait en Normandie et en Vexin, les comtes de

Flandre et de Boulogne vers les limites de leurs terres et du domaine

royal. Le poète nous donne, sur cette seconde partie des opérations,

certains renseignements nouveaux, qu'il est, par suite, assez difficile

de contrôler : Richard envoie aux comtes de Flandre et de Boulogne

Guillaume le Maréchal et son neveu Jean[113], Pierre de Préaux et Alain

Basset. Ceux-ci arrivés, le comte de Flandre se met en marche, avec ses

communes, pour reprendre un château (non désigné) que lui avait enlevé

Philippe-Auguste. Mais le roi de France s'avance avec de nombreuses

troupes. Un conseil de guerre est tenu, où prévaut l'avis du Maréchal

qui est d'offrir la bataille. Philippe-Auguste prend le parti le plus

sage : il bat en retraite. La nouvelle en est portée à Richard qui la

reçoit le lcp août [1197].

On ne trouve pas trace de ces événements dans la pauvre chronique de

Rigord, mais on les reconnaît, bien que présentés sous un tout autre

aspect, dans le récit de Roger de Howden, qui les place avant l'entrevue

des deux rois[114]. La version du poème contient des détails précis que

nous n'avons aucune raison de révoquer en doute.

Suit le récit de la déroute du roi de France à Gisors[115], fait

rapporté au 2 août d'une année qui n'est pas spécifiée, mais qui paraît

être 1197 (v. 10924), tandis qu'il est placé par Roger de Howden et

Rigord à la fin de septembre 1198s. Mais la chronologie de Rigord est

peu sûre. A considérer la suite des événements, il semble bien probable

que ce fut en 1197 et non en 1198 qu'eut lieu l'affaire de Gisors[116].

Il y a aussi de l'incertitude sur la date de deux incursions, qui

paraissent avoir été simultanées, dirigées l'une contre le château de

Milli[117], en Beauvaisis, l'autre vers un lieu appelé _Semilli_ (v.

16118) que je n'ai pas réussi à identifier. Notre poème est la source

unique pour ces deux expéditions, dont la première fut dirigée par

Richard lui-même. Le Maréchal s'y distingua. Il monta à l'assaut comme

un simple soudoyer et fit prisonnier le connétable du château. Quant à

la seconde, qui fut conduite par le routier Marcadé[118], bien connu

d'ailleurs, elle aurait abouti à la prise du comte évêque de Beauvais,

Philippe de Dreux. Ici encore, nous nous trouvons en présence de

difficultés chronologiques qu'il n'est pas facile de résoudre. Tandis

qu'ici, comme chez Rigord, la capture de l'évêque prend place après

l'affaire de Gisors, selon les historiens anglais, elle serait

antérieure[119]. L'évêque captif fut mis en « dure prison ». Nous le

savions d'autre part. Mais, ce que nous apprenons par le poème, c'est

qu'une réclamation intempestive présentée à Richard par un légat du

pape, au cours d'une entrevue qui avait pour objet le rétablissement de

la paix, faillit faire échouer la négociation. L'auteur, s'écartant, ce

qui lui arrive bien rarement, de ce qu'il appelle sa matière, a

introduit dans sa narration un épisode extrêmement intéressant, qui

montre qu'il était exactement informé des événements du temps et qu'il

avait beaucoup d'esprit.

La guerre dura si longtemps, nous dit le poète, que le roi de France

finit par s'en fatiguer, d'autant plus qu'il voyait certains de ses

vassaux le quitter pour faire hommage à Richard. On lui conseilla de

solliciter l'intervention de Rome. Il le fit, ayant soin de munir son

ambassadeur des reliques de saint Rufin et de saint Albin, « qui sont

des bons martyrs de Rome, » comme il dit plaisamment (v. 11367),

c'est-à-dire d'une quantité suffisante d'or rouge et d'argent blanc. Le

pape ne résista pas à une requête si bien appuyée, et envoya au roi le

cardinal Pierre de Capoue, que le poète, avant de le mettre en scène, a

bien soin de décrire au physique et au moral. L'entrevue, à laquelle

n'assistait aucune autre personne que Richard et le légat pontifical,

est sans doute un peu arrangée ; mais le récit que nous en fait le

poète, et qui doit se fonder indirectement sur le rapport de l'un des

interlocuteurs, est trop vraisemblable pour n'être pas vrai. L'entrevue

commence par un échange de compliments ; puis le cardinal fait part au

roi du désir qu'éprouve Philippe-Auguste de voir une bonne paix mettre

fin à la guerre. Le roi d'Angleterre proteste qu'il est dans les mêmes

intentions, pourvu seulement qu'il soit remis en possession des terres

qui lui onfrété enlevées. Même il tiendra Philippe quitte de tous les

autres griefs qu'il pourrait faire valoir contre lui. Mais le cardinal

craint que le roi de France ne se décide pas à rendre ce qu'il a pris ;

ses conseillers ne l'approuveraient pas. — « Alors, Dieu vous garde ! »

dit Richard. « Tant que je pourrai monter à cheval, il ne tiendra pas ma

terre en paix ! » Le cardinal a recours à un argument bien usé, et, dans

le cas présent, assez mal choisi : il invoque l'intérêt de la sainte

terre de Jérusalem qui pâtit du dissentiment des deux rois. Fort

naturellement, Richard répond que ce sont précisément les intrigues du

roi de France qui ont empêché la délivrance de la Terre sainte, en

l'obligeant à revenir en Europe pour défendre ses possessions. Et il

termine en accusant formellement Philippe d'avoir été l'instigateur de

son emprisonnement. Le cardinal insiste et finit par obtenir le

consentement du roi à une trêve de cinq ans, pendant lesquels Philippe

tiendrait en gage les châteaux normands dont il s'était rendu maître,

mais n'occuperait, en dehors de ces châteaux, « pas plein pied de la

terre. » Après quoi, le négociateur, qui avait, selon l'apparence, une

mission particulière du pape, aborde un autre sujet, et demande à

Richard, au nom de la cour de Rome, de rendre un saint homme d'église

qu'il tient en prison. Etonnement de Richard, qui ne devine pas d'abord

de qui il s'agit. — C'est l'évêque de Beauvais : « il est mal de garder

un homme qui est oint et sacré. » Cette demande intempestive faillit

tout gâter. Le roi s'emporta ; il accabla d'injures le misérable

cardinal, et, pour un peu, il l'eût assommé. Le malheureux s'enfuit,

craignant pour sa peau, et s'en alla conter à Philippe sa mésaventure,

tandis que les chevaliers français riaient de sa mine effarée. Aussitôt

après cette scène, le Maréchal entra dans la tente de Richard, qu'il

trouva très excité, et le calma par de sages paroles. Le roi de France,

sur l'avis de ses barons, accepta la trêve dans les conditions dictées

par le roi d'Angleterre, mais, pour rien au monde, le cardinal n'aurait

voulu reparaître devant Richard ; aussi, envoya-t-on à sa place

l'archevêque de Reims, Guillaume aux blanches mains, l'oncle du roi de

France, qui termina la négociation, et ainsi fut conclue la trêve dite

du Goulet (1199).

Peu après, le 26 mars 1199, Richard fut blessé mortellement au cours

d'une expédition en Limousin. Le poète raconte très sommairement les

circonstances dans les quelles le roi trouva la mort. Ce n'était pas de

son sujet puisque, lors de cet événement, Guillaume le Maréchal était en

Normandie. Il est à noter toutefois que le château qu'as siégeait

Richard, lorsqu'il fut frappé, est ici celui de Nontron, et non pas

Châlus, comme il est dit ailleurs[120]. Mais on doit surtout appeler

l'attention sur une circonstance qui confirme ce que nous savions déjà

de la minutieuse exactitude de notre auteur. Lorsque Richard se sentit

grièvement atteint, il envoya au Maréchal un messager porteur de lettres

par lesquelles il le nommait gardien de la Tour de Rouen, où était

enfermé son trésor. Le messager fit diligence ; il trouva le Maréchal au

Vaudreuil, siégeant comme juge d'un plaid entre Engeugier de Bohon et

Raoul d'Ardene[121]. Or, l'acte qui mit fin à ce débat nous a été

conservé ; il est daté du 7 avril 11992. L'envoyé de Richard dut arriver

au Vaudreuil soit avant la rédaction de l'acte, puisque, d'après le

poème, il trouva les barons réunis pour ouïr la cause, soit le jour même

où l'acte fut écrit ; supposons que ce fut le 6 ou le 7. Si on considère

que Richard fut blessé le 26 mars, que le messager ne put, selon toute

vraisemblance, se mettre en route que le lendemain ou le surlendemain,

que la distance de Nontron ou Chàlus au Vaudreuil est un peu supérieure

à 400 kilomètres, on jugera sans doute que ce voyage a pu demander huit

ou dix jours, ce qui correspond exactement aux indications du poème.

Richard mourut le 6 avril. La nouvelle de sa mort parvint à Rouen, où le

Maréchal s'était transporté, le 10 au soir (v. 11836), par conséquent,

en cinq jours seulement ; mais on comprend qu'un message de cette

importance ait été porté avec une rapidité exceptionnelle.

Lorsque la funeste nouvelle arriva, le Maréchal allait se mettre au lit.

Il se rhabilla en hâte et courut à Notre-Damedu-Pré, prieuré situé tout

près de Rouen, où il savait trouver l'archevêque de Cantorbéry, Hubert

Gautier, qui, en le voyant à cette heure tardive, devina le motif de sa

visite et se répandit en lamentations. « Il faudrait, » dit le Maréchai,

« nous hâter d'élire son successeur. » L'archevêque proposa Arthur de

Bretagne. Le Maréchal fut d'un autre avis ; il se défiait d'Arthur, qui,

disait-il, était mal conseillé, et n'aimait pas « ceux de la terre, »

c'est-à-dire les Anglais (v. 11890). Le comte Jean était l'héritier le

plus proche, et c'est lui qu'il fallait choisir. — « Maréchal, » reprit

l'archevêque, « ainsi soit-il ; mais je vous dis que jamais d'aucune

chose que vous ayez faite vous n'aurez eu autant de repentir » (v.

11906).

Nous ne savons si les choses se sont passées comme le dit notre

historien. Peut-être a-t-il cédé à la tentation de grandir le rôle de

son héros[122]. Ce qui est sûr, c'est qu'il avait de Jean Sans-Terre,

comme au reste tous ses contemporains, une assez triste opinion.

Prudemment, il l'insinue sous le couvert d'un homme de grande autorité.

§ 5. _Guillaume le Maréchal sous le règne de Jean_. — La prophétie de

l'archevêque de Cantorbéry devait se réaliser. Si Guillaume fut pour

quelque chose dans l'élection de Jean, il dut, plus d'une fois, le

regretter. Aucune sympathie ne pouvait exister entre ces deux hommes. Le

nouveau roi était aussi peu chevaleresque que possible. Fourbe par

nature, il ne croyait pas à la loyauté d'autrui, et le Maréchal, qui

pourtant lui resta toujours fidèle, eut, pendant des années, à souffrir

de sa malveillance.

Le poète nous dit que le Maréchal, aussitôt après la mort de Richard,

envoya Jean d'Erlée en Angleterre pour saisir la terre. D'après Roger de

Howden, le comte Jean, aussitôt son frère mort, aurait envoyé en

Angleterre l'archevêque de Cantorbéry et Guillaume le Maréchal pour

maintenir la paix, de concert avec le grand juge, Geoffroi Fils Pierre,

et les autres barons du royaume[123]. Ces deux assertions, en apparence

contradictoires, ne sont, cependant, pas inconciliables. Il faut

seulement les rapporter à deux moments successifs et tenir compte de

certaines lacunes dans l'information de chacun des auteurs. Il est

certain que le Maréchal resta en Normandie jusque vers la fin de mai.

Roger n'a donc pas été tout à fait exact en disant que Jean l'avait

envoyé en Angleterre aussitôt (statim) après la mort de Richard. Le 21

mai, le Maréchal était à Dieppe*[124], se préparant à partir pour

l'Angleterre, où il devait assister, le 27 mai, jour de l'Ascension, au

couronnement de Jean[125]. Il repartit bientôt après pour le continent.

Le 20 juin, nous le retrouvons, avec le roi, à Shoreham[126] prêt à

s'embarquer. Le 29 juin, il est à la Roche-d'Orival, et, le 1 or

juillet, à Rouen, toujours avec le roi. Le poète a ignoré ce court

voyage du Maréchal en Angleterre ; il ne parle, du reste, que très

sommairement du couronnement auquel il n'avait pas assisté (v. 11945).

On peut donc admettre que Jean d'Erlée est parti le premier, comme le

dit le poète, et que le Maréchal est parti plus tard, comme le dit Roger

de Howden.

Pendant quelques années, — jusqu'en 1204 ou 1205, — le Maréchal paraît

avoir été en grande faveur auprès du nouveau roi. Le jour de son

couronnement, Jean lui octroya le titre de comte de Striguil[127]. Peu

de temps après, il le nomma shérif du comté de Gloucester[128], et lui

conféra l'office de maréchal, vacant depuis la mort de Jean le Maréchal,

l'aîné de la famille[129]. Un peu plus tard, en 1201, il lui concéda des

gardes fructueuses : celle du château de Cardigan[130], celle de la

terre de Guillaume Pipart[131]. En juillet et août 1200, il se fit

accompagner par lui en Gascogne[132], circonstance dont le poète fait

mention en un passage qui, par suite d'une omission[133], reste assez

obscur. Depuis lors jusqu'au commencement de l'année 1206, le Maréchal

paraît avoir été presque constamment au service du roi, soit qu'il fût

avec lui, ce qui est le cas le plus fréquent, soit qu'il accomplît

quelque mission[134], de sorte que son itinéraire se confond, pour

certaines années, avec celui du roi Jean. Le Maréchal n'accompagnait pas

le roi au moment où Arthur de Bretagne fut fait prisonnier à Mirebeau,

le 1" août 1202. Il séjournait, nous le savons par le poème, à

Anglesqueville (v. 12136), dans le pays de Caux, où il avait, par sa

femme, d'importantes possessions. Il avait dû quitter le roi vers la fin

de juin et ne le rejoignit, à Argentan, que vers le 10 août[135].

L'auteur ne nous dit rien de la fin mystérieuse d'Arthur. S'il avait, à

ce sujet, des informations, il a cru sans doute que la discrétion lui

faisait un devoir de ne pas les divulguer. Mais nous devons lui savoir

gré de s'être un peu écarté de son sujet pour nous faire connaître les

conventions qui avaient eu lieu entre le roi et Guillaume des Roches

avant la prise d'Arthur. Nous savions bien, par la Philippide de

Guillaume Le Breton, que Guillaume des Roches, avant l'attaque de

Mirebeau, avait fait jurer à Jean de faire une paix amie avec Arthur et

de ne transporter aucun de ses prisonniers au nord de la Loire ; mais

ici nous trouvons, sur ces conventions et sur le manque de foi de Jean,

des détails bien autrement précis et assurés. Le poète affirme

positivement que ce fut par le conseil de Guillaume des Roches que

l'expédition de Mirebeau fut entreprise, que ce fut en partie grâce à sa

vaillance qu'elle réussit[136]. Dans une scène émouvante, il nous montre

le sénéchal d'Anjou retraçant à Jean les circonstances par lesquelles il

a été amené à prendre parti contre Philippe-Auguste, mais à condition

que les intérêts d'Arthur et de sa grand'mère Aliénor fussent

sauvegardés, et lui rappelant ses promesses attestées par serment ;

tandis que Jean, fourbe à son ordinaire, feint de se ranger à son avis

pour ensuite lui manquer de parole. « Guillaume des Roches, » ajoute le

poète, « le lui fit payer en se tournant du côté du roi de France. Il en

coûta à Jean de ne pas l'avoir cru ; c'est par Guillaume des Roches

qu'il perdit plus tard l'Anjou, le Maine, le Poitou. » Toute une page

d'histoire nous est ainsi restituée. Le Maréchal ne paraît pas avoir

pris une part bien active à la défense de la Normandie contre les

attaques de Philippe-Auguste. C'est que le roi Jean lui-même n'apporta

point, à la défense de sa terre, l'énergie dont il fit preuve dans la

répression des révoltes de ses sujets du Maine ou de l'Anjou. Il

n'offrit à son actif et entreprenant adversaire qu'une résistance molle

et intermittente, changeant à tout instant de résidence, de peur d'être

trahi par les siens, laissant succomber, les uns après les autres, ses

châteaux assiégés, jusqu'au moment où, après une fuite éperdue par la

Normandie, il s'embarqua pour l'Angleterre. Il arriva cependant une fois

qu'il tenta de secourir l'un de ses châteaux, le plus important de tous,

Château-Gaillard, construit peu d'années auparavant, en une position

très forte et selon les règles les plus récentes de la fortification,

par Richard[137]. Philippe-Auguste mit le siège devant Château-Gaillard

en septembre 1203 et s'en rendit maître le 6 mars suivant[138]. Mais,

avant d'attaquer le château, il l'avait bloqué en s'emparant de divers

postes avancés, et notamment de Radepont. C'est au cours de ces

opérations préliminaires que Jean, au rapport de Guillaume Le

Breton[139], fit diriger, contre les Français, une attaque qui, du

reste, ne réussit pas. Dans sa chronique, Guillaume Le Breton nous

apprend que la troupe envoyée était composée de cotereaux, de routiers

et d'un petit nombre de chevaliers[140], mais il ne dit point par qui

elle était commandée. Dans la Philippide, au con traire, on voit le roi

Jean adresser au Maréchal un pompeux discours[141] et le charger de

conduire l'attaque à la tête de trois cents chevaliers choisis, de trois

mille hommes à cheval, de quatre mille hommes de pied et de la troupe du

chef de routiers qu'en une autre occasion notre poète appelle

Lovrekaire[142]. Ce deuxième récit m'inspire peu de confiance. Je n'y

vois qu'une mauvaise amplification de l'exposé beaucoup plus simple fait

par le même Guillaume Le Breton dans sa chronique. Tandis que la

chronique ne parle que des cotereaux et routiers avec un petit nombre de

chevaliers, la Philippide suppose l'emploi de tout un corps d'armée qui

n'aurait pas eu moins de huit mille hommes, ce qui, pour une expédition

de nuit, est simplement absurde. D'ailleurs, jamais Jean ne fut en état

de mettre en ligne un nombre d'hommes aussi considérable. La présence du

Maréchal à la tête de cette expédition, n'étant attestée que par la

Philippide, peut être considérée comme très douteuse. S'il y avait pris

part, il serait singulier que l'Histoire de Guillaume le Maréchal eût

gardé le plus complet silence sur cet épisode, qui pourtant ne manquait

pas d'importance.

Le* ou le 6 décembre 1203, le roi s'embarqua à Barfleur pour

l'Angleterre, emmenant avec lui le Maréchal[143].

L'histoire de Guillaume le Maréchal, T. 3 · 第 13 / 29 题