Somme toute, il y a lieu de croire que la plus grande partie des
informations à l'aide desquelles le poème a été composé émane de Jean
d'Erlée. Il est donc à propos d'esquisser l'histoire de ce personnage
sur lequel le poème lui-même nous fournit d'abondants renseignements
qu'il est facile de contrôler et de compléter à l'aide des documents
diplomatiques de tout genre qui abondent pour les règnes de Richard
Cœur-de-Lion, de Jean et de Henri III.
Erlée, forme assurée par de nombreuses rimes, n'est pas la seule forme
usitée dans le poème. On trouve aussi Erlie en rime dans un passage qui
sera cité plus loin (v. 11914). C'est maintenant Early, village de
Berkshire, à peu de dis tance de Reading, dans les documents latins
_Erleia_, Erleya, Erleg', Erlegh'. Jean d'Erlée (je lui conserve le nom
que le poète lui donne le plus ordinairement) est mentionné pour la
première fois, dans l'Histoire de Guillaume le Maréchal, en 1188, à
propos d'une expédition faite par Guillaume contre Montmirail (Sarthe)
par ordre du roi d'Angleterre, qui se tenait alors à Chinon, déjà
souffrant de la maladie qui devait l'emporter quelques mois plus tard.
On entre dans la ville : le Maréchal, averti par sire Richard de
Clifford que la lutte est engagée dans les rues, demande son écu :
E _Johan d'Erlée_ li porte 7948
Isnelement e volentiers,
Qui lors esteit sis escuiers.
Je suis porté à croire que les relations de Jean d'Erlée avec le
Maréchal étaient alors de date récente. En 1183, ce der nier avait pour
écuyer Eustache de Bertrimont, qui fut plus tard l'un de ses
chevaliers[10]. En 1185 et 1186, le Maréchal était en Terre sainte, et
certainement Jean d'Erlée ne l'accompagnait pas, puisque le poète avoue,
on l'a vu plus haut, que les renseignements lui faisaient défaut sur
cette période de la vie de son héros. Toujours est-il que, depuis
l'année 1188, Jean d'Erlée paraît très fréquemment dans l'ouvrage, ou
comme acteur ou comme témoin. Ainsi, dans le combat qui eut lieu devant
Le Mans entre Henri II et Philippe-Auguste, Guillaume le Maréchal fit
deux prisonniers, qui toutefois lui échappèrent, lui laissant dans la
main les freins de leurs chevaux ; le poète dit alors :
Testemoingne Johan d'Erlée 8692
A cui, cuit, li frein baillié furent.
Quant cil le dient quis rechurent
Come d'oïe et de veiie,
Dune deit la chose estre creùe. 8696
Jean d'Erlée avait vu grandir sa situation en même temps que son patron
s'élevait aux honneurs. Aussitôt que le Maréchal, alors gouverneur de
Rouen, apprend la mort de Richard, il envoie en Angleterre pour saisir
la terre au profit de Jean Sans-Terre, et ce fut Jean d'Erlée qu'il
chargea de cette importante mission :
E si est dreiz que ge vos die
Que mi sire Johan d'Erlie
I ala, qui hastivement
En fist tot son commandement. 11916
Quand le Maréchal est obligé de quitter ses possessions d'Irlande, qui
étaient très considérables, pour obéir à un ordre du roi Jean, c'est à
Jean d'Erlée qu'il en confie la garde (v. 13472 et suiv.). Lorsque le
roi Jean, se défiant du Maréchal, voulut avoir des otages en garantie de
sa fidélité, Jean d'Erlée fut l'un de ceux qu'il désigna. Celui-ci
toutefois ne tarda pas à inspirer confiance au roi, qui, ayant pris en
outre deux des fils du Maréchal comme otages, donna la garde de l'un
d'eux à Jean d'Erlée, et créa celui-ci maréchal de son hôtel (v. 14537
et suiv.). Enfin Jean d'Erlée assista aux derniers moments du Maréchal ;
c'est lui que le Maréchal chargea de recouvrir son cercueil avec une
étoffe précieuse rapportée d'outre-mer à cet effet. C'est à lui qu'il
confia ses dernières pensées.
Jean d'Erlée paraît avoir été un homme modeste, ne cherchant pas à se
mettre en avant, acceptant par dévouement les missions qu'on lui
confiait, et qu'il n'ambitionnait pas, ayant en vue, sur toutes choses,
l'intérêt de son seigneur. Lorsque Guillaume lui remet la garde de ses
vastes possessions en Irlande, il s'excuse tout d'abord sur son
insuffisance ; il prie son seigneur de choisir quelqu'autre personne,
qu'il s'engage à seconder de tout son pouvoir. Il n'accepte que sur
l'ordre positif de son maître (v. 13477 et suiv.). Et lorsque le roi
Jean lui offre la garde des deux fils aînés du Maréchal, il proteste :
il y a là, dit-il, assez à faire pour deux personnes (v. 14553 et
suiv.). Plus tard, après la mort de Jean Sans-Terre, lorsque les
seigneurs, restés fidèles au jeune Henri III, pressent le Maréchal de
prendre la garde du prince et la régence du royaume, Jean d'Erlée, qui
ne donne son avis que lorsque le Maréchal le lui demande, est le seul
qui cherche à dissuader celui-ci d'accepter un fardeau trop lourd pour
un homme de son âge (v. 15443 et suiv.). Certes, on n'accusera pas Jean
d'Erlée d'avoir profité de l'occasion que lui offrait la composition
d'une œuvre historique exécutée en partie sous sa direction, pour
grandir son rôle. Si maintenant nous recherchons, parmi les documents
diplomatiques, les actes qui concernent Jean d'Erlée ou dans lesquels il
paraît comme témoin, nous en dégagerons des notions qui pourront servir
à préciser certaines circonstances de sa vie ; nous y verrons qu'il
était en rapports fréquents avec Guillaume le Maréchal, qu'il occupa,
dans les dernières années du roi Jean et sous la régence du Maréchal,
des fonctions d'une certaine importance, nous y découvrirons la date
approximative de sa mort, mais ces notions, éparses en bien des recueils
de rôles ou de chartes, ne permettent point de se figurer le rôle qu'il
a joué auprès du Maréchal, et personne ne songerait à les recueillir, si
Jean d'Erlée n'avait été mis en évidence par la découverte du poème où
il est représenté comme le fidèle compagnon de son seigneur pendant les
trente dernières années de la vie de celui-ci. b
Il y aurait peu d'intérêt à rassembler tous les témoignages qui nous
sont parvenus sur Jean d'Erlée. La tâche serait, du reste, assez facile,
puisque tous les recueils de rôles publiés par le _Record office_ sont
pourvus de tables. Il suffira de citer ici quelques-unes des mentions
les plus caractéristiques, afin de compléter les données du poème.
Jean d'Erlée, qui, dès 1188, était, comme le poème nous l'apprend,
l'écuyer du Maréchal, avait des biens de famille dans le comté de Berks,
à Early, à Reading, à Sunninghill[11], et aussi dans Sommerset[12]. Sa
fortune, liée à celle de son seigneur, grandit rapidement. Lorsque
celui-ci, par son mariage avec Isabelle de Clare, fut entré en
possession de terres considérables dans le pays de Caux[13], Jean
d'Erlée obtint sur ces terres certains revenus[14]. En 1215, lorsque le
Maréchal, oubliant les injustices dont il avait eu à souffrir, donna son
appui au roi Jean, abandonné de la plupart des barons, Jean d'Erlée fut
l'objet des faveurs royales. Le roi lui accorda, à lui et à un autre
chevalier[15], la garde du comté de Devon. Deux ans plus tard, le
Maréchal étant régent d'Angleterre, il fut récompensé de ses services
par d'importantes concessions[16]. Enfin, il fut avec David, abbé de
Saint-Augustin de Bristol, et Henri Fils Gerout[17], l'un des exécuteurs
testamentaires de son seigneur[18]. Il mourut, apparemment sans laisser
de postérité, en 1230 ou 1231. Nous avons, en effet, un acte par lequel
le roi Henri IH, dans la quinzième année de son règne (1231), met Henri
d'Erlée, frère et héritier de Jean d'Erlée, en possession de l'héritage
de ce dernier[19].
Assurément, personne ne pouvait être mieux qualifié que lui pour diriger
et surveiller la composition d'un ouvrage sur l'homme illustre dont il
avait été, pendant plus de trente ans, le serviteur dévoué et le
confident.
[10] "Voir ci-après, p. 79, n.
[11] Voir un accord de 1197, dans Feet of fines of the seventh and
eighth years of Richard /, n° 122 (Pipe Roll Society, t. XX).
[12] Voir le Livre rouge de l'Échiquier (édit. Hubert Hall, collection
du Maître des Rôles), 1, 27 (1160-1, le « Johannes de Erlega » ici
mentionné est, sans doute, le père de l'écuyer du Maréchal), 80
(1194-5), 9547 (1210-2). Voir aussi The great roll of the Pipe for
the first year of King Richard l (éd. J. Hunter, Londres, 1844), p.
147, 154.
[13] Voir ci-après, p. 120, n. 3.
[14] « Johannes de Erlie debet. c. libras de fine suo. » Magni rotuli
scacc. Norm., édit. Stapleton, H, 442 ; cf. ibid., p. cxxxix.
[15] Henri de la Pomeraie. Voir Rot. litt. pat., p. 135 ; cf. Rot. litt.
claus., I, p. 1156 et 199.
[16] Rot. litt. claus., I, p. 3046, 344.
[17] Sur lequel on peut voir ci-après p. 181, n. 2.
[18] _Rot_. _litt. claus_., I, p. 601.
[19] « Henr. de Erlegh', frater et heres Johannis de Erleg', finem fecit
cum Rege per. xx. marcas pro relevio suo de terris quas idem Joh. de
Rege tenuit in caput, et que ipsum Henricum hereditarie contingunt,
et inde cepit Rex homagium ejus. Et mandatum est vicecomiti
Sumerset' quod, accepta securitate ab eodem Henrico de predictis.
xx. marcis Regi reddendis, eidem Henrico plenam saisinam habere
faciat de omnibus terris que fuerunt ipsius Johannis et que
predictum Henricum hereditarie contingunt in balliva sua, et de
quibus idem Johannes saisitus fuit die quo obiit… » (Excerpta e
rotulis finium in Turri Londinensi asservatis, cura Car. Roberts, I
[Londres, 1835], 216.)