Ne voil de cest tornei[e]ment

Faire plus lune conveiement, 4432

Que cil qui nie dist la matire

Ne me volt ci endreit plus dire.

Dans son récit de la déroute des navires français, entre Sandwich et

Calais, après avoir dit qu'on ne saurait évaluer le nombre des Français

qui furent noyés, il termine par ces vers :

Je n'i fu[i] pas ; ci m'en descombre 17496

De dire ce que nuls ne seit,

Kar li mondes despit et heit

Celui qui lesse sa matire

Por mensonge et oisoses dire. 17500

Ici encore, _matire_ signifie, non pas sujet en général, mais mémoire,

information fournie par écrit. Notre auteur se conforme avec un tel

scrupule à cette « matière » qu'il ne croit pas devoir modifier l'ordre

selon lequel les faits lui ont été communiqués, alors même que certains

récits lui paraissent intervertis. Ayant conté en grand détail le

tournoi de Lagni-sur-Marne, il se reprend en ces termes :

Mais devant la desconfiture

I avint une autre aventure 4928

Qui deiist estre devant dite ;

Mais, si com ge la truis escrite,

La m'estuet dire mot a mol.

J'ai dit tout à l'heure que le poète avait puisé ses informations à plus

d'une source. Il pouvait arriver que les renseignements ainsi obtenus

fussent contradictoires. Tel fut le cas pour un épisode de la bataille

de Lincoln. L'auteur n'hésite pas à nous faire part de son embarras :

Seignor, ci ne covient plus dire,

Car cil qui me donent matire

Ne s'acordent pas tot a un,

Ne je ne puis pas a chascun 16404

Obeïr, car je me[s]fereie,

Si'n perdreie ma dreite veie,

Si en fereie meins a creire,

Car en estorie qui est veire 16408

Ne doit nus par reison mentir.

Le souci qu'il apportait à compléter les renseignements fournis dans les

mémoires qu'il appelle « l'histoire » ou « l'écrit » se manifeste en

plus d'un endroit. Après avoir conté en grand détail un voyage du roi

Richard, allant de Normandie en Angleterre, en passant par Rouen,

Bonneville, Caen, Bayeux, Barfleur et Portsmouth, il fait une sorte de

pause et dit :

Ci endreil ne voil or plus dire,

Quer ne sai pas bien la matire 12836

A combien ele fu montée

Desqu'el me seit avant contée.

Et, lorsque ses efforts ont été inutiles, il n'hésite pas à le

confesser. C'est ainsi qu'il expédie en quelques vers le récit du séjour

de son héros en Terre sainte, s'excusantde la brièveté de son récit sur

ce que les renseignements lui font défaut :

Ne vos [en] ai dit fors la some, 7284

Kargenesvinegen'ifui,

Ne ge ne puis trover nului

Qui la meit[i]é m'en sace dire.

Et, un peu plus loin (v. 7296-8), c'est pour le même motif qu'il passe

rapidement sur le retour du Maréchal auprès du roi Henri II, en

Normandie.

Enfin, il est certain qu'en plusieurs circonstances, qu'il n'est pas

possible de déterminer toutes avec sûreté, l'auteur nous a laissé un

témoignage personnel, ayant assisté à quelques-uns des événements qu'il

raconte. Il commence ainsi le récit d'un tournoi qui eut lieu entre Anet

et Sorel :

Mais nostre estorie me remenbre

Ce que ge vi et bien me menbre…

D'un tornei[e]ment qui m pris 3888

Entre Anet et Sorel adonques.

Ce tournoi, dont la date ne peut être fixée, mais qui eut lieu

probablement aux environs de 11 801, était donc mentionné dans les notes

fournies, mais, de plus, l'écrivain y avait assisté. De même, à propos

d'un tournoi entre Ressonssur-Matz et Gournai-sur-Aronde :

S[i] i vindrent de mainte terre,

Por pris e por enor conquere,

Maint duc, maint conte, maint hait home ;

Mais de lor [nons] ne sei la some, 5980

Quer tans en i vi que nomer

Nes savreie ne asomer.

Si notre auteur fréquentait les tournois, sans doute en qualité de

jongleur ou de héraut d'armes, il est bien permis de supposer que, dans

la suite, il eut plus d'une occasion de voir celui qui devait un jour

être son héros. Qu'il l'ait vu, et qu'il ait été frappé de sa belle

prestance, à une époque où la fortune du Maréchal ne pouvait guère être

prévue, c'est ce dont on ne peut douter en présence d'un témoignage

aussi positif que celui-ci : le jeune Guillaume était si bien formé,

dit-il, que, s'il avait été sculpté par un artiste, il n'eût pas eu les

membres si bien faits :

L'histoire de Guillaume le Maréchal, T. 3 · 第 10 / 29 题