A cels qui s'en sunt entremis ! 19200
Quant [li] lignages, frère e suers,
Orront ce, molt lor iert as cuers
Que i l buens Mareschas lor frère
Willemes a fet de lor père 19204
Feire tele uevre cum cestui.
E Dex lor dount joie de lui,
Car bien sai que molt s'esjorront
De cest [livre], quant l i l'orront, 19208
Por les granz biens e por l'enor
Qu'il orront de lor anseisor !
Ci fine del conte l'estorie ;
E Dex en perdurable glorie 19212
Dont que l a sue ame soit mise
Et entre ses angles assise ! Amen.
De ces vers se déduisent clairement les notions qui suivent : 1° Le
poème fut composé à la demande de Guillaume le Maréchal, fils aîné du
régent d'Angleterre et, après lui, comte de Pembroke. C'est ce fils aîné
qui a fait faire l'ouvrage sans la participation de ses frères et sœurs
(v. 19201-19205).
2° L'idée première de cette composition n'appartient pas au fils aîné du
Maréchal. Il a suivi un conseil qui lui était donné (v. 19181). L'auteur
ne dit pas nettement qui fut, en cette occasion, le conseiller, mais on
peut induire de l'ensemble du passage que ce fut le fidèle écuyer du
Mare chai, son compagnon dans la bonne comme dans la mauvaise fortune,
Jean d'Erlée, dont la biographie sera esquissée dans le prochain
chapitre. Lorsque l'auteur annonce l'intention de mentionner tous ceux
qui ont pris part à la composition de l'histoire (v. 19169-76), il a
certainement en vue le fils aîné du Maréchal et Jean d'Erlée, et
peut-être une troisième personne, comme nous Talions voir. La part du
premier a consisté à faire les frais de la composition : C'est sans
doute lui « qui tot le cost en a soufert » (v. 19175-6), c'est-à-dire
qui a payé le rédacteur de l'ouvrage. Le second, pour sa part, a fourni
la matière. C'est à Jean d'Erlée que se rapportent ces mots : « qui fu
qui dona la matire » (v. 19174) et, plus loin, « < qui la matire en a
portrète » (v. 19187).
Jusqu'ici tout est assez clair, mais plus loin nous trouvons deux vers
qui soulèvent une difficulté :
Car Johans s'est bien esprové
Qui cest livre a fèt e trové.
« Fèt et trové » ne comporte pas deux interprétations ; il s'agit bien
ici de la composition du poème, et alors se pose la question de savoir
qui est ce Jean. Est-ce Jean d'Erlée, nommé un peu plus haut, ou est-ce
un homonyme ? Si c'est Jean d'Erlée, ce personnage ne se serait pas
borné à fournir la matière du livre : il l'aurait lui-même mise en vers.
Il serait entièrement l'auteur de l'Histoire. Cette interprétation me
semble difficilement admissible. Sans refuser à Jean d'Erlée une part de
collaboration considérable, puisqu'il a fourni la matière du poème,
probablement sous forme de mémoires écrits (nous verrons, en effet, plus
loin que le poète s'est servi de notes écrites), je ne puis croire qu'il
ait fait œuvre d'auteur au sens étroit du mot, en d'autres termes qu'il
ait rédigé en vers la vie de Guillaume le Maréchal. La perfection de la
forme, la recherche de la versification, où abondent les rimes riches
(soit _léonines_ soit consonnantes), et d'autres particularités,
dénotent l'œuvre d'un trouvère de profession. Il n'y a pas lieu
d'objecter que des seigneurs tels que Quene de Béthune, Guichart de
Beaujeu, Thibaut de Champagne, Jean de Journi, ont composé des chansons
ou même des poèmes. On sait bien que certains seigneurs s'entendirent à
composer des poésies courtoises, des enseignements moraux. Mais,
l'Histoire de Guillaume le Maréchal se présente dans de tout autres
conditions : c'est un livre fait sur commande, c'est l'œuvred'un
professionnel, d'un trouvère qui composait moyennant une rétribution.
Les vers qui ont été rapportés plus haut le font entendre. Nous y voyons
que Guillaume, le fils aîné, a supporté « tout le coût » de l'œuvre (v.
19175). Il serait bien invraisemblable que Jean d'Erlée, à supposer
qu'il eût été capable d'écrire un poème de plus de 19,000 vers, se fût
fait payer par la famille de celui à qui il devait sa fortune et qui
l'avait désigné comme l'un de ses exécuteurs testamentaires. Il y a
plus, nous voyons que Jean d'Erlée a mis en cette œuvre « cuer et pensée
_et aveir_ » (v. 19190)[2]. Il a donc dépensé du sien, loin d'avoir
reçu. Enfin, il y a au moins un passage où l'auteur se donne pour ce
qu'il est réellement, c'est-à-dire pour un trouvère qui vit de sa
plume :
Quer nuls _qui de trouver volt vivre_ 11401
Ne deit chose metre en son livre
Qui de dreite raison ne vienge
N'[a la[3]] matyre n'apartienge. 11404
Je suis donc porté à croire que le Jean mentionné au v. 19195 est
distinct de Jean d'Erlée, que c'est un trouvère de profession, sur
lequel, du reste, nous n'avons aucun renseignement[4].
Cherchons maintenant à déterminer l'époque de la composition.
Il est évident que Guillaume, fils aîné du Maréchal, et Jean d'Erlée
vivaient encore lorsque fut écrit l'épilogue rapporté plus haut.
Guillaume, second comte de Pembroke, mourut le 6 avril 1231[5], et Jean
d'Erlée décéda au plus tard dans la même année. Mais nous pouvons
resserrer la date du poème dans de plus étroites limites.
Le Maréchal étant mort le 14 mai 1219, il est bien probable que l'idée
de faire écrire son histoire fut suggérée et adoptée dès la même année.
Mais il fallut un certain temps pour rassembler les matériaux, et un
temps plus long pour les mettre en œuvre. Il est vraisemblable que la
composition fut surveillée par ceux qui l'avaient commandée, c'està-dire
par le fils aîné du Maréchal et par Jean d'Erlée. Des corrections, des
additions ont dû être faites, des suppléments d'informations ont pu être
fournis au cours même de la rédaction, de sorte que l'ouvrage ne fut
sans doute pas mené à bonne fin aussi rapidement que s'il s'était agi
d'un romand'aventures. Ce qui est certain c'est qu'il ne semble pas
avoir été achevé avant 1226. C'est du moins ce qui résulte de certains
passages. L'auteur, ayant conté les avantages remportés par Richard Ier
dans sa guerre contre Philippe-Auguste, s'exprime ainsi :
Molt fu la guerre grant et forz 11085
Puis l'asemblé[e] de Gisorz,
_Mol[t] dura e unquor[e] dure._
Ce dernier vers ne peut avoir été écrit qu'à un moment où la France et
l'Angleterre étaient en guerre, c'est-à-dire pendant l'époque qui
s'étend de 1224 à la trêve de Saint-Aubin-du-Cormier en 1231. Il semble
qu'on puisse tirer la même conclusion des vers suivants :
Mais unquor vesrons lieu et tens, 4312
Si li reis Henri[s] d'Engletere
_Poeit en pais aveir sa terre_
Que chivalerie e proece
E bonté de cuer et largesse 4316
S'en istreient parmi sa porte :
Si serreit avarice morte.
Pour le dire en passant, ces vers sont bien d'un trouvère de profession,
aux yeux de qui la vertu qui l'emportait sur toutes les autres était la
largesse. Une allusion, du reste assez vague, à un récent manque de foi
des Poitevins envers leurs seigneurs semble se rapporter à un fait de
l'année 1224[6].
Quelques synchronismes plus précis peuvent se tirer du passage où
l'auteur nous parle des enfants du Maréchal (v. 14860 et suiv.). Il nous
dit (v. 14933-6) que la seconde fille, Isabel, épousa le comte de
Gloucester (Gilbert de Clare)[7]. Celui-ci mourut en 1229 ou 1230, et sa
veuve se remaria l'année suivante à Richard de Cornouailles, plus tard
empereur. L'auteur paraît l'ignorer, d'où l'on peut conclure qu'il
écrivait avant 1229. Il paraît même certain qu'il rédigeait cette partie
du poème en 1225 au plus tard, car il sait que la fille aînée, Mahaut,
épousa Hugues Bigot, « qui fut comte après son père » (v. 14928). Or,
Hugues Bigot succéda à son père Roger en 1221 et mourut en 1225. Sa
femme était remariée le 13 octobre de cette même année[8]. Le poète
n'eût vraisemblablement pas manqué de mentionner la mort de Hugues
Bigot, s'il en avait été informé. Il y a, dans le même endroit du poème,
une indication qui pourra, un jour, fournir un utile synchronisme, ce
sont les vers (14947 et suiv.) où le poème nous apprend que Jeanne, la
cinquième fille du Maréchal, n'était pas encore mariée lorsque son père
mourut, et que, plus tard, son frère aîné la maria à Garin de Monchensi.
Malheureusement, la date de ce mariage ne nous est pas connue. Le
morceau sur les enfants du Maréchal paraît donc avoir été écrit dans la
première partie de l'année 1225 au plus tard. Mais, plus loin, nous
trouvons une indication un peu différente. Parlant du comte de Salisbury
à la bataille de Lincoln, il souhaite que Dieu lui accorde le pardon de
ses péchés (v. 16678-80). Donc le comte de Salisbury était mort
récemment lorsque le poète formulait ce souhait. Or, nous savons qu'il
mourut au commencement de l'année 12262.
En résumé, on peut tenir pour établi que le poème a été achevé en 1226,
et pour probable que sa rédaction a exigé plusieurs années de travail.
Présentement, j'ai à dire à l'aide de quels éléments et dans quel esprit
il a été rédigé.
L'Histoire du Maréchal a été rédigée d'après des mémoires écrits, selon
toute apparence, par Jean d'Erlée, pour servir de guide au
versificateur, le Jean « qui ce livre a fait et trouvé », nommé au v.
19195. Ces mémoires ont certainement été complétés, sur bien des points,
par des renseignements que l'auteur a pris la peine de recueillir dans
le milieu où avait vécu son héros, probablement même par des
observations qu'il avait pu faire lui-même. L'auteur a donc eu trois
sources d'information, ce qu'il est facile de prouver par quelques
citations. Et d'abord il suivait, en beaucoup de cas, des mémoires
écrits. Il le dit lui-même :
Si com en l'estorie le truis. 3656, 4460, 16784.
Mais nostre estorie me remenbre. 3885.
Issi le trovons en l'estorie. 17534.
Li escriz dit ce que je di. 16027.
Tant me feit li escriz entendre. 15909.
Cet « écrit » est ce que l'auteur appelle parfois sa matière, notamment
dans les vers cités plus haut (v. 19174, 19187)[9]. Il s'y conforme
religieusement. Assurément, il ne se fait pas faute d'ajouter à cette
matière des renseignements pris d'ailleurs, on le verra plus loin, et
d'y intercaler des réflexions personnelles, mais il se garde
d'introduire aucun développement puisé dans sa propre imagination.
Abordant le récit d'un tournoi qui eut lieu à Epernon, il s'excuse de ne
point donner les noms de ceux qui y prirent part :
Ge n'ai pas les nons en memorie,
Quer nes trovai pas en l'estorie. 4328
Et, à la fin du même récit, il dit, en forme de conclusion :