Dont la joie de paradis f (. 1 27) b

A cels qui s'en sunt entremis ! 19200

Quant [li] lignages, frère e suers,

Orront ce, molt lor iert as cuers

Que i l buens Mareschas lor frère

Willemes a fet de lor père 19204

Feire tele uevre cum cestui.

E Dex lor dount joie de lui,

Car bien sai que molt s'esjorront

De cest [livre], quant l i l'orront, 19208

Por les granz biens e por l'enor

Qu'il orront de lor anseisor !

Ci fine del conte l'estorie ;

E Dex en perdurable glorie 19212

Dont que l a sue ame soit mise

Et entre ses angles assise ! Amen.

De ces vers se déduisent clairement les notions qui suivent : 1° Le

poème fut composé à la demande de Guillaume le Maréchal, fils aîné du

régent d'Angleterre et, après lui, comte de Pembroke. C'est ce fils aîné

qui a fait faire l'ouvrage sans la participation de ses frères et sœurs

(v. 19201-19205).

2° L'idée première de cette composition n'appartient pas au fils aîné du

Maréchal. Il a suivi un conseil qui lui était donné (v. 19181). L'auteur

ne dit pas nettement qui fut, en cette occasion, le conseiller, mais on

peut induire de l'ensemble du passage que ce fut le fidèle écuyer du

Mare chai, son compagnon dans la bonne comme dans la mauvaise fortune,

Jean d'Erlée, dont la biographie sera esquissée dans le prochain

chapitre. Lorsque l'auteur annonce l'intention de mentionner tous ceux

qui ont pris part à la composition de l'histoire (v. 19169-76), il a

certainement en vue le fils aîné du Maréchal et Jean d'Erlée, et

peut-être une troisième personne, comme nous Talions voir. La part du

premier a consisté à faire les frais de la composition : C'est sans

doute lui « qui tot le cost en a soufert » (v. 19175-6), c'est-à-dire

qui a payé le rédacteur de l'ouvrage. Le second, pour sa part, a fourni

la matière. C'est à Jean d'Erlée que se rapportent ces mots : « qui fu

qui dona la matire » (v. 19174) et, plus loin, « < qui la matire en a

portrète » (v. 19187).

Jusqu'ici tout est assez clair, mais plus loin nous trouvons deux vers

qui soulèvent une difficulté :

Car Johans s'est bien esprové

Qui cest livre a fèt e trové.

« Fèt et trové » ne comporte pas deux interprétations ; il s'agit bien

ici de la composition du poème, et alors se pose la question de savoir

qui est ce Jean. Est-ce Jean d'Erlée, nommé un peu plus haut, ou est-ce

un homonyme ? Si c'est Jean d'Erlée, ce personnage ne se serait pas

borné à fournir la matière du livre : il l'aurait lui-même mise en vers.

Il serait entièrement l'auteur de l'Histoire. Cette interprétation me

semble difficilement admissible. Sans refuser à Jean d'Erlée une part de

collaboration considérable, puisqu'il a fourni la matière du poème,

probablement sous forme de mémoires écrits (nous verrons, en effet, plus

loin que le poète s'est servi de notes écrites), je ne puis croire qu'il

ait fait œuvre d'auteur au sens étroit du mot, en d'autres termes qu'il

ait rédigé en vers la vie de Guillaume le Maréchal. La perfection de la

forme, la recherche de la versification, où abondent les rimes riches

(soit _léonines_ soit consonnantes), et d'autres particularités,

dénotent l'œuvre d'un trouvère de profession. Il n'y a pas lieu

d'objecter que des seigneurs tels que Quene de Béthune, Guichart de

Beaujeu, Thibaut de Champagne, Jean de Journi, ont composé des chansons

ou même des poèmes. On sait bien que certains seigneurs s'entendirent à

composer des poésies courtoises, des enseignements moraux. Mais,

l'Histoire de Guillaume le Maréchal se présente dans de tout autres

conditions : c'est un livre fait sur commande, c'est l'œuvred'un

professionnel, d'un trouvère qui composait moyennant une rétribution.

Les vers qui ont été rapportés plus haut le font entendre. Nous y voyons

que Guillaume, le fils aîné, a supporté « tout le coût » de l'œuvre (v.

19175). Il serait bien invraisemblable que Jean d'Erlée, à supposer

qu'il eût été capable d'écrire un poème de plus de 19,000 vers, se fût

fait payer par la famille de celui à qui il devait sa fortune et qui

l'avait désigné comme l'un de ses exécuteurs testamentaires. Il y a

plus, nous voyons que Jean d'Erlée a mis en cette œuvre « cuer et pensée

_et aveir_ » (v. 19190)[2]. Il a donc dépensé du sien, loin d'avoir

reçu. Enfin, il y a au moins un passage où l'auteur se donne pour ce

qu'il est réellement, c'est-à-dire pour un trouvère qui vit de sa

plume :

Quer nuls _qui de trouver volt vivre_ 11401

Ne deit chose metre en son livre

Qui de dreite raison ne vienge

N'[a la[3]] matyre n'apartienge. 11404

Je suis donc porté à croire que le Jean mentionné au v. 19195 est

distinct de Jean d'Erlée, que c'est un trouvère de profession, sur

lequel, du reste, nous n'avons aucun renseignement[4].

Cherchons maintenant à déterminer l'époque de la composition.

Il est évident que Guillaume, fils aîné du Maréchal, et Jean d'Erlée

vivaient encore lorsque fut écrit l'épilogue rapporté plus haut.

Guillaume, second comte de Pembroke, mourut le 6 avril 1231[5], et Jean

d'Erlée décéda au plus tard dans la même année. Mais nous pouvons

resserrer la date du poème dans de plus étroites limites.

Le Maréchal étant mort le 14 mai 1219, il est bien probable que l'idée

de faire écrire son histoire fut suggérée et adoptée dès la même année.

Mais il fallut un certain temps pour rassembler les matériaux, et un

temps plus long pour les mettre en œuvre. Il est vraisemblable que la

composition fut surveillée par ceux qui l'avaient commandée, c'està-dire

par le fils aîné du Maréchal et par Jean d'Erlée. Des corrections, des

additions ont dû être faites, des suppléments d'informations ont pu être

fournis au cours même de la rédaction, de sorte que l'ouvrage ne fut

sans doute pas mené à bonne fin aussi rapidement que s'il s'était agi

d'un romand'aventures. Ce qui est certain c'est qu'il ne semble pas

avoir été achevé avant 1226. C'est du moins ce qui résulte de certains

passages. L'auteur, ayant conté les avantages remportés par Richard Ier

dans sa guerre contre Philippe-Auguste, s'exprime ainsi :

Molt fu la guerre grant et forz 11085

Puis l'asemblé[e] de Gisorz,

_Mol[t] dura e unquor[e] dure._

Ce dernier vers ne peut avoir été écrit qu'à un moment où la France et

l'Angleterre étaient en guerre, c'est-à-dire pendant l'époque qui

s'étend de 1224 à la trêve de Saint-Aubin-du-Cormier en 1231. Il semble

qu'on puisse tirer la même conclusion des vers suivants :

Mais unquor vesrons lieu et tens, 4312

Si li reis Henri[s] d'Engletere

_Poeit en pais aveir sa terre_

Que chivalerie e proece

E bonté de cuer et largesse 4316

S'en istreient parmi sa porte :

Si serreit avarice morte.

Pour le dire en passant, ces vers sont bien d'un trouvère de profession,

aux yeux de qui la vertu qui l'emportait sur toutes les autres était la

largesse. Une allusion, du reste assez vague, à un récent manque de foi

des Poitevins envers leurs seigneurs semble se rapporter à un fait de

l'année 1224[6].

Quelques synchronismes plus précis peuvent se tirer du passage où

l'auteur nous parle des enfants du Maréchal (v. 14860 et suiv.). Il nous

dit (v. 14933-6) que la seconde fille, Isabel, épousa le comte de

Gloucester (Gilbert de Clare)[7]. Celui-ci mourut en 1229 ou 1230, et sa

veuve se remaria l'année suivante à Richard de Cornouailles, plus tard

empereur. L'auteur paraît l'ignorer, d'où l'on peut conclure qu'il

écrivait avant 1229. Il paraît même certain qu'il rédigeait cette partie

du poème en 1225 au plus tard, car il sait que la fille aînée, Mahaut,

épousa Hugues Bigot, « qui fut comte après son père » (v. 14928). Or,

Hugues Bigot succéda à son père Roger en 1221 et mourut en 1225. Sa

femme était remariée le 13 octobre de cette même année[8]. Le poète

n'eût vraisemblablement pas manqué de mentionner la mort de Hugues

Bigot, s'il en avait été informé. Il y a, dans le même endroit du poème,

une indication qui pourra, un jour, fournir un utile synchronisme, ce

sont les vers (14947 et suiv.) où le poème nous apprend que Jeanne, la

cinquième fille du Maréchal, n'était pas encore mariée lorsque son père

mourut, et que, plus tard, son frère aîné la maria à Garin de Monchensi.

Malheureusement, la date de ce mariage ne nous est pas connue. Le

morceau sur les enfants du Maréchal paraît donc avoir été écrit dans la

première partie de l'année 1225 au plus tard. Mais, plus loin, nous

trouvons une indication un peu différente. Parlant du comte de Salisbury

à la bataille de Lincoln, il souhaite que Dieu lui accorde le pardon de

ses péchés (v. 16678-80). Donc le comte de Salisbury était mort

récemment lorsque le poète formulait ce souhait. Or, nous savons qu'il

mourut au commencement de l'année 12262.

En résumé, on peut tenir pour établi que le poème a été achevé en 1226,

et pour probable que sa rédaction a exigé plusieurs années de travail.

Présentement, j'ai à dire à l'aide de quels éléments et dans quel esprit

il a été rédigé.

L'Histoire du Maréchal a été rédigée d'après des mémoires écrits, selon

toute apparence, par Jean d'Erlée, pour servir de guide au

versificateur, le Jean « qui ce livre a fait et trouvé », nommé au v.

19195. Ces mémoires ont certainement été complétés, sur bien des points,

par des renseignements que l'auteur a pris la peine de recueillir dans

le milieu où avait vécu son héros, probablement même par des

observations qu'il avait pu faire lui-même. L'auteur a donc eu trois

sources d'information, ce qu'il est facile de prouver par quelques

citations. Et d'abord il suivait, en beaucoup de cas, des mémoires

écrits. Il le dit lui-même :

Si com en l'estorie le truis. 3656, 4460, 16784.

Mais nostre estorie me remenbre. 3885.

Issi le trovons en l'estorie. 17534.

Li escriz dit ce que je di. 16027.

Tant me feit li escriz entendre. 15909.

Cet « écrit » est ce que l'auteur appelle parfois sa matière, notamment

dans les vers cités plus haut (v. 19174, 19187)[9]. Il s'y conforme

religieusement. Assurément, il ne se fait pas faute d'ajouter à cette

matière des renseignements pris d'ailleurs, on le verra plus loin, et

d'y intercaler des réflexions personnelles, mais il se garde

d'introduire aucun développement puisé dans sa propre imagination.

Abordant le récit d'un tournoi qui eut lieu à Epernon, il s'excuse de ne

point donner les noms de ceux qui y prirent part :

Ge n'ai pas les nons en memorie,

Quer nes trovai pas en l'estorie. 4328

Et, à la fin du même récit, il dit, en forme de conclusion :

L'histoire de Guillaume le Maréchal, T. 3 · 第 9 / 29 题