INTRODUCTION

Guillaume le Maréchal mourut le 14 mai 1219 chargé d'ans et d'honneurs.

Pendant environ quarante ans il avait joué un rôle d'abord modeste,

comme il convenait à un simple chevalier, puis de plus en plus

important, dans les affaires de son pays. Depuis la mort du roi Jean, en

1216, il avait, comme régent du royaume et gardien du jeune roi, exercé

le pouvoir suprême en des circonstances profondément troublées, et

s'était tiré avec honneur de difficultés où la dynastie angevine avait

failli sombrer.

La biographie versifiée qui fut consacrée à sa mémoire peu d'années

après sa mort n'est pas seulement un document historique de premier

ordre et une œuvre littéraire de grande valeur, c'est encore le type le

plus remarquable d'un genre dont il ne nous est parvenu que de rares

spécimens. Il dut arriver fréquemment que les héritiers d'un homme qui

avait illustré leur famille aient pris soin de conserver sa mémoire, en

faisant écrire sa vie par un clerc ou par un de ces jongleurs qui

fréquentaient les cours des seigneurs et vivaient de leurs libéralités.

Ces récits biographiques ont dû, à l'origine, lorsqu'on ne les écrivait

pas en latin, prendre la forme de chansons de geste. Telle est sûrement

l'origine de poèmes tels que Girart de Roussillon ou _Raoul de Cambrai_,

sous leur forme la plus ancienne. Plus tard, lorsque les romans

d'aventure eurent mis à la mode les vers octosyllabiques à rimes

accouplées, a les récits de ce genre furent rédigés dans la forme des

poèmes de Chrétien de Troyes ou de Gautier d'Arras. Et enfin, lorsqu'on

trouva que les ornements de la poésie con venaient mal à l'exposé de

faits réels, on se mit à rédiger en prose ces sortes d'ouvrages. Quelle

que fût la forme adoptée, les écrits composés dans un intérêt en quelque

sorte familial n'avaient qu'une publicité restreinte. Après quelques

générations on cessait de les lire ; on ne prenait pas soin d'en faire

de nouvelles copies, et ils tombaient dans l'oubli. Le livre de

Joinville sur la vie de saint Louis n'est guère sorti, jusqu'au temps où

il fut imprimé pour la première fois (1547), de la famille royale et de

la famille de son auteur. Quoi de surprenant si de l'histoire de

Guillaume le Maréchal, composée pour une famille dont la lignée

masculine s'éteignit en 1245, il ne nous est parvenu qu'une seule

copie ? C'est aussi un manuscrit unique, et de plus incomplet, qui nous

a conservé le poème sur la conquête de l'Irlande sous Henri II, où sont

relatés les actes du roi irlandais Dermot, et vraisemblablement composé

à la demande de sa petite fille Isabelle de Clare, la femme de notre

Guillaume le Maréchal[1]. Beaucoup de poèmes, nous ne devons pas en

douter, ont été composés dans les mêmes conditions et se sont perdus

pour le plus grand dommage des études historiques.

Nous verrons plus loin par suite de quelles circonstances le manuscrit

unique de l'Histoire de Guillaume le Maréchal est resté si longtemps

inconnu et inutilisé.

[1] C'est, du moins, ma conjecture ; voy. _Romania_, XXI, 448. Cf.

Round, _The Commune of London and other Studies_ (Westminster,

Archibald Gonstable and O), p. 450.

I. L'auteur de l'_Histoire_. Circonstances et date de la

composition.

Les derniers vers du poème forment une sorte d'épilogue où des

renseignements précis nous sont donnés sur les circonstances dans

lesquelles l'ouvrage a été composé. Pour être précis, ces vers ne

laissent pas de présenter sur un point important quelque obscurité. Il

convient donc de transcrire ici tout le passage et de peser la valeur de

chaque mot :

Ci fine la vie del conte

Mareschal, qui a tant se monte

Qu'en toz lius ou ele iert oie

Deit estre amée et esjoïe. 19168

Tuit cil qui en ce se porvirent,

Qui ceste estorie feire firent

I de[i]vent estre amenteii,

Si qu'il seil ol e seu 19172

De cels qui [le] livre orrunt lire

Qui fu qui dona la matire,

Quil fist fère e qui tot le cost

En a soufert, que qu'il li cost. 19176

Li buens fiz iert avant nomez,

Li cuens Willeme, renomez

De bien fère, ce seivent tuit,

Car de bone arbre vient buen fruit. 19180

Quant conseillié li fu por veir

Nel la[i]ssast puis por nul aveir

Qu'il ne fust fèz ; bien pert a ore

E plus i parra il encore. 19184

Bien i parut e nuit e jor

Que cil ama molt son seignor

Qui la matire en a portrète,

Merci Dieu, tant qu'ele est bien fête : 19188

C'est Johan d'Erlée, por veir,

Qui cuer e pensée et aveir

Iamis, etilipertbien,

De ce ne deit nus doter rien. 19192

Buen' amors en toz biens se prueve ;

Certes, ce n'est mie contrueve,

Car Johans s'est bien esprové

Qui cest livre a fèt e trové. 19196

E Dex, qui les biens gueredone

As buens e tote joie done,

L'histoire de Guillaume le Maréchal, T. 3 · 第 8 / 29 题