XI

26 mai, dans la brousse.--Paysage tiède et tendre comme un tableau de

Corot. Une petite rivière, un affluent de l’Ouam, fait un coude. Sur la

rive où nous sommes, un haut rideau d’arbres empêche de voir l’eau qui

coule et que l’on entend frissonner humblement. La pente de la vallée

est douce, mais pourtant bien sensible et régulière. De grands arbres

peuplent la solitude qui est moins austère ici, plus ornée qu’à Yadé.

C’est un verger de France, baigné de chaleur et de paix. Une lueur

tremblotante tombe dans l’air léger; il fait une fraîcheur exquise et

parfumée. On se sent délivré d’une angoisse, et dans la chute

silencieuse du jour, toute notre vie vient s’enfermer entre ces deux

lignes obliques de verdure. La tente fait une tache blanche sur le fond

des grands arbres. Tout autour, les chevaux, attachés aux troncs clairs

de la pente... Et voici que les bœufs reviennent des prairies et se

pressent pour la nuit, sans bruit, accoutumés à l’imprévu quotidien, aux

hasards toujours nouveaux de la route. Tout est là, toute notre vie,

bien enclose et paisible, parmi les étendues des campagnes...

Des feux s’allument; nos Bayas sont autour, par cinq, par six, accroupis

en cercle, et parlant doucement, sans nul éclat, de la Mambéré

prochaine. Combien j’aime ce peuple qui ne rêve pas et ne prie pas!

Les Foulbés ont fait des cases de verdure autour du troupeau qui rumine

doucement aux caresses de la nuit. Intimité charmante, bonheur ineffable

de la route! Bonté des heures nocturnes où tout repose infiniment!

Demain, une autre route nous distraira du rêve; d’autres arbres,

d’autres coteaux, d’autres rivières, d’autres nuages, nous posséderont

et nous serons arrachés encore à la vie, à la vie amie et quotidienne.

Puis le soir, dans un site analogue à celui-ci, nous nous retrouverons

parmi nous, au milieu des êtres familiers qui nous entourent. La tente

s’élèvera, comme une chanson joyeuse dans le silence, et les bœufs

rentreront dans la vapeur rouge du crépuscule, conduits par les Foulbés

tout droits dans leurs loques de laine et beaux comme des demi-dieux. Et

les jours se suivront ainsi, identiques et divers. Ah! pourquoi

s’arrêter jamais et jeter l’ancre? Le voyage, n’est-ce pas le rêve

lui-même qui se réalise sous des formes sans cesse nouvelles, sans

s’épuiser jamais et sans mourir? Vous le savez, pasteurs, ô fils des

routes, Foulbés nomades, éternels voyageurs!

Il fait nuit. Les boys servent la collation. Le vent du Nord nous grise

de plaisir, et nos deux chiens sauvages, Laï et Laka, depuis longtemps

déjà familiers et amis, viennent attendre sagement près de la nappe

blanche.

Moi, je contemple sans trêve le grand sauvage qui est là, sous l’arbre,

devant la tente. C’est le guide qui est parti du Yadé avec nous pour

nous mener à Bouala... Il est allé chercher dans la brousse de grandes

feuilles de latanier pour se faire un lit. Mais comme elles sont

mouillées et froides, il les chauffe d’abord au grand feu qui brûle près

de lui. Puis il les étale avec soin sur la terre. Il place sous sa tête

un petit paquet de feuilles plus petites. Et il s’étend. Non, ce n’est

pas cela encore. Il se redresse lentement, et replace quelques feuilles

sous sa tête. La couche est prête pour la nuit. Il a près de lui une

calebasse avec des herbes cuites et des arachides. Il mange sans hâte, à

grandes bouchées. Maintenant, il verse de l’eau sur ses mains, remue les

tisons de son feu et se couche sur le dos, les yeux ouverts vers le

ciel--sans penser.

J’admire comme il connaît les choses qui m’entourent et que je ne sais

pas voir, comme il est intime et familier avec les herbes de la jungle,

avec les arbres des ruisseaux. En quittant Yadé, son village, il avait

deux longues sagaies, son unique bagage pour cinq jours de route. La

bonne terre lui donne le reste, à lui qui la connaît et la révère.

Terres de soleil et de sommeil · 第 45 / 54 题