XII

31 mai, Zaourou-Yenga.--En arrivant vers la vallée si verte et si

tourmentée de la Nana, un bien-être immense m’envahit. Je retrouve cette

émotion délicieuse qui me possédait aux soirs limpides de la

Penndé--mais avec plus d’attendrissement et d’intimité. Il me semble que

je revois une patrie. Et n’est-ce pas une patrie, en effet, la terre où

nous avons laissé un peu de nous-mêmes, où un peu de beauté nouvelle

nous est venue? Ce petit torrent qui coule dans une épaisse verdure,

parmi des palmes et des réseaux de lianes, c’est Yolé, qui coule vers

Nana. «Nana», c’est la mère la bonne mère des Bayas. Et c’est elle qui

arrose Mambéré, que nous avons appelé Carnot.

Mambéré! Que de fois nos Bayas ont répété ces douces syllabes qui leur

chantaient comme un air de ciel natal. Car ils aiment leur terre et son

manioc, et ses cases rondes parmi les bananiers. Un peu de leur

tendresse est la mienne; mais ce que j’aime par-dessus tout, ce sont les

ciels infiniment gris où se fondent, en une harmonie désolée, les

coteaux bas de l’horizon, et la chanson des hommes, si pauvre et si

lointaine.

Toute la journée, Yenga est resté près de notre tente. Il porte un grand

boubou où s’accrochent des quantités de petites médailles en cuir rouge,

les grisgris aoussas. La face longue, où clignotent deux petits yeux

emplis de malice, la lèvre mince et sinueuse, la noblesse de son geste

font qu’on voudrait le connaître et qu’il attire.

Une barbe étroite pend au-dessous de son menton.

Il parle beaucoup et doucement. Il a l’air fin et souple, plein d’esprit

et de ressource. Il n’inspire pas une pleine confiance. Mais comme il a

de la race, et comme peu de chose le sépare de nous!

Vers le soir, il a fait venir des musiciens. Il y avait un homme qui

jouait du tambour, la tête un peu penchée, les yeux mi-clos, la face et

tout le corps immobiles, tandis que les bras s’agitaient furieusement.

Il y avait le porteur des clochettes--deux clochettes de fer accouplées

qu’il frappait avec un marteau de bois,--et beaucoup d’autres hommes qui

remuaient de petits paniers emplis de cailloux. Les Bayas se sont mis en

cercle. Un chant de joie s’est élevé, et il était triste comme un chant

de deuil. Et les pieds frappaient le sol rageusement, tandis que les

torses s’agitaient au rythme exact des instruments. Mais ce qui me

plaisait surtout, c’était ce petit nabot qui se roulait dans la

poussière en faisant d’horribles grimaces, et que personne ne regardait,

et qui avait la sublime laideur d’un bouffon.

Terres de soleil et de sommeil · 第 46 / 54 题