19 mai, Yakoundé.--Dans la montagne, il y a une tranchée, une énorme
cassure qui fait un grand trou noir dans le granit. Là dedans, il y a
des cases et des hommes, des milliers de cases invisibles, blotties
comme des nids d’aigles parmi les roches sombres, et des cavernes qui
rampent dans les profondeurs obscures des vertigineuses parois. Quelle
énergie de vivre doivent avoir les primitifs qui habitent là! N’ont-ils
pas la conscience de leur domination? Car ils sont rois parmi leurs
pierres, et nul ne peut venir les troubler impunément. Ce matin, ils ont
tué un de nos bœufs. Mais on ne les voit pas. Ils restent à l’abri
derrière leurs remparts inexpugnables, rusés et leurs yeux torves fixés
sur les chemins.
Nous campons près d’une douce vallée toute emplie de lis éclatants. Mais
là, tout près, veille la masse noire de Yakoundé. Il faut rester en
faction la nuit, pour protéger nos gens et nos bêtes. Et tandis que la
lune zénithale fait sur le sombre voile de la montagne des figurations
fantastiques, dans l’engourdissement sans rêve de l’insomnie, on
s’imagine très loin soi-même, dans des temps antérieurs et des espaces
abolis.
X
20 mai, Yadé.--En arrivant à Yadé, je souhaitais presque de l’hostilité,
et que le village fût désert.
Ce pays conseille la force et l’approuve. Pour une âme violente et
navrée, c’est un cadre naturel où elle se complaît en s’y réfléchissant.
Et puis la solitude--celle d’ici, inconnue chez nous--fait détester les
hommes. Il est curieux de voir comme l’on s’y accoutume avec facilité.
Dans la vie du monde, on s’habitue à la laideur et aux grimaces. Ici, la
moindre faute de goût serait douloureuse. Mon œil ne veut plus que cette
beauté solitaire et passionnée où je garde à l’abri ce qu’il peut y
avoir de bon en moi-même... _Secretum meum mihi_...
Les roches s’amoncellent de plus en plus et prennent des faces étranges:
des tuyaux d’orgue surgissent vers le ciel découpé comme en un décor de
théâtre; des monstres de quartz noir apparaissent au détour des
sentiers: des hippogriffes mythiques surplomblent des gouffres insondés:
une fine aiguille de pierre jaillit comme un jet d’eau de glace figé
depuis l’éternité. Mais là-bas, vers le Sud, la plaine infinie se
déroule. Là-bas, c’est l’Ouam, puis la Nana, puis la douce Mambéré,
chère aux Bayas.
Dans ces montagnes, la terre me violente avec délices et me ravit de
douleur mâle. Pourquoi désormais chercher ailleurs le spleen qui nous
aide à nous mieux connaître? En quel autre lieu pourrions-nous mieux
sonder toutes nos plaies et sentir notre stérilité? Dans ce cycle sombre
où l’horizon s’est aboli avec tout espoir humain, la tristesse vient
d’une grande force ténébreuse qui enveloppe toute chose.
Parmi ce désordre, où le cœur pourra-t-il se fixer? Notre vie elle-même
nous apparaît un semblable désordre: une mer sans phare où notre esprit
vacille dans le vertige, où notre cœur même a désappris d’aimer.
Où s’accrocher? Quelle loi saisir, quelle certitude utile?... Celle-ci
seulement, mais stérile et douloureuse en vérité: vivre sa vie dans son
excès solitaire, dans son solitaire orgueil. Et continuer la route, où
les pierres sont bénies et la poussière bienfaisante...