10 mai, dans la brousse.--Le rêve étrange, inattendu, continue son
obsession de toutes les heures. Ce matin, pendant toute la marche,
c’était à droite une infinie paroi verticale, et, à gauche, la Penndé
qui se précipitait parmi des roches. Comme il faisait noir, dans la
vallée, si douce jadis et si lumineuse, derrière nous, vers le Nord! Le
sentier était si étroit que les bœufs pouvaient à peine y passer un à
un, et, de temps en temps, on les entendait tomber sur le rivage avec
des éboulis de cailloux. En m’accrochant aux racines des arbres morts,
je suis parvenu à monter sur la paroi de rochers. Le fleuve m’est
apparu, ruban de moire dans du violet sombre, sinuant entre les pentes
des collines.
De temps en temps, l’eau tombait de roche en roche comme d’une cascade
en rocaille dans un parc démodé, et, au loin, à l’endroit où la rivière
se perdait, je voyais deux grandes masses noires qui s’envolaient de
chaque côté de la vallée, comme les deux ailes de quelque chauve-souris
gigantesque.
Et tout cela était d’une mélancolie sans espoir...
Chez nous, dans les sites les plus désolés de notre France, quelque
chose toujours nous parle et nous console: un angélus lointain, des
rumeurs confuses de ville, la chanson basse et fatiguée d’un pâtre...
Ici, nulle lueur humaine et nous sommes bien seuls, dans notre orgueil
et notre domination.