30 avril, dans la brousse, au sud de Bébal.--Rien n’égale la douceur de
dresser la tente en pleine solitude dans le silence sans rêve d’un matin
lumineux. Tableau primitif et pur qui nous reporte au candide bonheur
des premiers âges... Les bœufs errent aux bords du fleuve et les
bouviers s’arrêtent près des buissons bas de la rive. Leurs gandourahs
déchirées aux ronces de la route pendent toutes droites à leurs torses
maigres. Ils ont un carquois à l’épaule et un arc dans leur main
droite...
Tout à coup, une rafale de vent, puis un silence de mort. L’Est est
chargé de gros nuages violet sombre. Il semble que les choses n’osent
bouger dans l’attente d’un désastre. Puis c’est le déluge, avec des
tremblements formidables du ciel. Tout semble se déchirer et
s’engloutir. Il fait noir. Les gouttes de pluie font un bruit aigu et
dense.
Une heure après, c’est fini; il fait soleil, et dehors les Foulbés
gardiens de bœufs sont toujours à leur place, auprès de la rivière plus
noire qui clapote avec un petit bruit triste...
Vers le soir, nous avons entendu des hippopotames souffler dans l’eau.
Je me suis mis à genoux sur la berge avec mon fusil chargé. Chaque fois
qu’une tête surgissait hors du miroir liquide, je tirais, m’amusant à un
inutile massacre. Au bout d’une heure, cinq à six grosses masses noires
flottaient sur la rivière, comme des outres abandonnées. Nos Bayas se
jettent à l’eau. On les voit s’agiter comme des fourmis affairées. Ils
roulent les monstres sur le sable du rivage. Les ventres blancs brillent
au soleil: les pattes courtes semblent d’affreux moignons. Tout autour,
les Bayas gesticulent et font un bourdonnement confus. Et de grands
charognards viennent tournoyer au-dessus des cadavres...
Images de la brousse, si vives et sitôt passées...
Seul dans ma tente, je bénis le sort qui m’unit à la douce Penndé que
tant d’heures déjà, alternativement bénignes et violentes, me font aimer
et vénérer...
V
4 mai, Ghili.--Voici que tout s’assombrit et devient triste. La Penndé
n’est plus la même.
C’est fini des larges prairies, des plaines si nues et si pures, des
étangs stagnant autour des rives herbeuses. La Penndé sinue parmi des
collines stériles, d’où se précipitent des affluents plus nombreux. Les
arbres chétifs et rabougris se tordent en sceptres vers le ciel plus
proche. Ce ne sont plus, hélas! les séculaires tamariniers de la grande
plaine, où les haltes étaient si bonnes et qui semblaient inviter le
passant. Près des pauvres villages, des plantations de manioc. Les
hommes sont mauvais et s’enfuient, sournois et farouches, à notre
approche. Ils ont la tête rasée avec une grosse touffe de cheveux au
sommet. Dans le lobe de l’oreille, ils portent de longs morceaux de
bois.
Est-ce déjà le regret de la plaine heureuse, où la marche était douce et
la vie facile? Mais on éprouve une lassitude mélancolique--avec une
attente vague de spectacles rudes et imprévus.
Sur la route, ce matin, il y avait des granits et des affleurements de
latérite. Les bœufs n’ont pas trouvé d’herbe, et ce soir ils sont allés
très loin pour manger. Le sentier était loin du fleuve, qu’on devinait
par delà les collines monotones, semblables à un parc anglais
qu’attristerait un éternel automne, sans fleurs et sans chansons.