29 avril, Bébal.--Comment dire les bienfaits toujours nouveaux de
l’antique Penndé? A vivre tous les jours avec elle, il semble que la
sensibilité s’affine et que l’esprit devienne meilleur. Devant son cours
éternel, parmi les jardins inattendus de ses rivages, pourrait-on
concevoir une pensée vile ou seulement vulgaire?
Mais où j’éprouve une délicieuse émotion, c’est à suivre, parmi les
plages lumineuses, la grande tache mouvante que fait le troupeau de nos
bœufs. Je les vois s’approcher tout au bord de l’eau; ils jettent un
lent regard de l’Est à l’Ouest, puis ils boivent à petites gorgées, en
s’y reprenant plus d’une fois. J’apprends à connaître leur vie et leurs
pensées. Nos bœufs de France, obèses jusqu’à la difformité, semblent
toujours des lauréats de concours d’animaux gras. Ceux-ci, même les plus
gros, enfants de la brousse, ont gardé de la souplesse et de la force.
Nul obstacle ne les arrête, leur docilité est merveilleuse. Jamais ils
ne s’éloignent du troupeau et ils obéissent à la voix du Poullo qui les
appelle par leurs noms.
En tête du long troupeau, marchent toujours les Bororos, espèce plus
forte et plus musclée, avec des cornes longues et la robe brillante. Je
les contemple avec amour. Sans hâte et sans désordre, ils marchent
derrière le chef des Poullos, le grand Djani qui les connaît si bien...
Nul bouvier de nos pays ne connaît ses bêtes comme Djani connaît les
siennes. Et quel air d’indifférence souriante et de distinction il a, ce
Djani! Il est presque blanc, avec des yeux infiniment doux. Son geste a
toujours un air de noblesse et sa lèvre mince a beaucoup d’esprit. Il
n’est pas exubérant comme les autres noirs et il parle peu. Sa face
osseuse se termine par une petite pointe de barbe. Ses cheveux sont
lisses et doux comme ceux des blancs. Il est mesuré et sage.
Que ne puis-je en faire mon ami et le comprendre!