IV

Vers le milieu du mois de mars, c’est-à-dire une quinzaine de jours

avant la première pluie, la chaleur devint excessive. L’impression de

ruine et de désastre que j’avais ressentie déjà bien des fois en me

promenant dans le pauvre village des Massas, elle fut alors une

oppression de tous les instants, le mauvais rêve de toutes les heures.

Véritablement, le soleil était tragique. Pendant les longues heures de

la sieste, étendu sur les fines nattes qui sont le seul lit possible en

ces régions, je connus des tristesses infiniment douces. L’action laisse

après elle un peu de déboire et beaucoup de découragement.

La route que j’avais faite pour arriver à Laï, avait été longue et

difficile, mais les images qui avaient empli mes yeux m’avaient paru

charmantes et aimables. Et maintenant, prostré dans la torpeur

malfaisante des après-midi somnolents, je me demandais si l’action

n’était pas une chose vaine, si l’énergie elle-même n’était pas la plus

navrante de nos illusions.

De mes routes anciennes, maints tableaux incohérents apparaissaient

brusquement, comme en un rêve, et je ne savais plus bien leur

signification. C’étaient des vallées profondes, des sentiers s’enfonçant

dans des jungles lumineuses, des plaines infinies avec des apparitions

subites de demeures humaines, des mimosas épandant autour d’eux une

subtile et forte odeur, une montagne rose, près d’un lac bleu... Tout

cela flottait absurdement dans l’air épais où venaient s’abolir les sons

et les couleurs du présent; j’étais excédé de toutes ces formes que rien

ne reliait entre elles, et qui n’étaient plus aujourd’hui que des

vestiges malsains. Mais peu à peu, en m’abandonnant seulement au charme

mystérieux des heures, il me sembla qu’une vérité forte s’affirmait.

* * * * *

De la vérandah, on voit toutes les choses du dehors comme blanchies par

la lumière ardente du soleil. L’astre est si haut qu’il n’y a pas une

raie d’ombre et tout s’immobilise dans le silence à peine traversé de

quelques cris rauques d’oiseau de proie. Vie douce, doux instants, dans

la voluptueuse chaleur des jours, à ne rien faire... L’impression est

fugace, frémissante et entière. La trame des jours ne se fait pas

d’actes divers, mais d’impressions diverses, aux couleurs vives sitôt

passées.

Je compris que je n’étais pas encore pleinement résigné à la bonne

candeur animale de la Terre, et je m’abandonnai en vaincu au fil des

images capricieuses des heures. Les particularités géographiques et

ethniques que l’on note avec avidité m’apparurent un néant plein de

tristesse. Que cela était peu, en regard du tissu spécifique de la vie,

de l’ensemble harmonieux des minutes égales qui fait notre âme amie des

choses, et nous unit indissolublement à l’éternité! Et je rêvais

intensément, tandis que tout, autour de moi, reposait dans la béatitude

de la sieste quotidienne, les lagunes dorées du Logone, les petites

cases perdues dans la plaine désolée et la grâce vigoureuse des noirs

adolescents...

Vers le soir, il semble qu’un peu de vie renaisse. L’horizon s’éloigne

et les divers plans du paysage s’arrangent et s’organisent en un décor

harmonieux. Du côté de l’Est, une caravane arrive, de gros bœufs

porteurs, la corde au nez, chargés de sacs de peau et de blocs de

natron.

Un petit baghirmien, perché sur un bœuf, se profile sur le ciel rouge.

Puis des ânes suivent, au pas menu, tous pareils, robes grises avec une

large bretelle de poils noirs à l’épaule. Puis un vieux, avec un boubou

blanc et une grande canne... Ils viennent de très loin et ils ont marché

toute la journée. Il y a peut-être des mois qu’ils marchent ainsi, pour

gagner un peu d’argent qu’ils cacheront avec soin dans la grande besace

qui leur pend au côté... Ils s’arrêtent et se hâtent sans bruit à

décharger les bœufs, puis tout disparaît on ne sait où. Vers le fleuve

teinté de mille lueurs paradoxales, les crapauds commencent à chanter...

Hâtons-nous de jouir de l’heure exquise.

Car une autre angoisse nous attend qui nous tiendra éveillés toute la

nuit. Une puissance aussi inéluctable que celle du soleil va nous

dominer: la lune, divine en France, ici, brutale et magnétique. O ces

nuits de pleine lune, insomnes, nerveuses, où des forces occultes nous

font nous retourner sans trêve sur les draps humides de la sueur des

cauchemars, où les rêves oppressés s’accumulent en cohortes

victorieuses! Toute chose reste éveillée et s’inquiète. Le rayon blanc,

même à travers les murs, nous fiche là, sur les nattes de repos, et nous

transperce jusqu’au traumatisme le plus aigu. Je me lève et je marche.

Dehors, tout est illuminé: on dirait des milliers de lampes à arc,

là-haut, dans le ciel jaune. Des formes noires font des découpures

violentes sur des fonds de toiles d’emballage. Et certains détails du

lointain, un arbre tordu au bord du Logone, un barrage de pêcheurs, tout

à l’heure noyés dans l’absolu rayonnement du soleil, se précisent et

prennent leur place. On est victime de tant de violence, mêlée à tant de

douceur; on est prisonnier, embouteillé, dirait-on, dans ce liquide

lumineux qui stagne tout autour de nous.

Vers le Logone, l’oppression devient douloureuse. Rien ne dort au

village, et les cases veillent au bord de l’eau, pleines de

chuchotements, de murmures confus et de musiques basses. Au loin, des

gens frappent sur des tambours qui font un bruit fou et continu. Tout à

coup j’aperçois, dans le fleuve, des hommes, immobiles, le torse nu hors

de l’eau. Sont-ils déments à regarder ainsi, sans gestes, l’astre clair,

insouciants de l’eau qui fait deux ou trois cercles autour de leur

ventre, ou est-ce un rêve de démence?

Pourtant, résigné, je m’étends sur les nattes, les yeux ouverts. Quel

beau lointain c’était tout à l’heure sur le fleuve aimé! Pays d’ombres,

empli de magie! Les sables clairs, et là-bas des bancs de sable si

blonds, entremêlés, enlacés, confus, où la pensée va se perdre... Il y a

des îles... On ne comprend pas bien... La nuit est une robe d’évêque.

L’ombre terrestre est violette. Quelle profondeur aux horizons

lunaires!...

Certes, l’idéal humain est rabaissé ici et la morale disparaît, fondue

par ces deux puissances dissolvantes: le soleil de mort, la lune de

mort.

Mais ne sommes-nous pas meilleurs, malgré tout, d’être enveloppés de

tant d’infini, et nos pensées ne sont-elles pas plus belles, de se

développer librement dans le cadre éternel dont les limites sont si

lointaines qu’on ne peut plus les ramener à la compréhension humaine,

plus nobles de se mouvoir dans le primitif rayonnement des jours et des

nuits égales?...

V

Le 16 avril, au petit jour, une étrange et lourde colonne quittait le

poste de Laï. En tête, il y avait un troupeau, plus de quatre cents

bœufs, veaux et génisses, conduits par des Foulbés prudents. Puis

venaient des porteurs--pauvres Bayas vêtus de défroques, qui disaient

les longues routes d’hier. Puis quarante chevaux, de petits lakkas au

gros ventre, de hauts foulbés aux membres grêles, tous impatients et

hennissant au soleil levant. Derrière, c’étaient douze bœufs chargés de

sacs de riz et de caisses et montés par leurs conducteurs. Et enfin,

c’était l’étrange suite des colonnes d’Afrique: des boys, des chéchias

rouges de tirailleurs, des femmes portant sur leur tête des

amoncellements de calebasses, l’inévitable cohue des départs de marche.

Ainsi l’on repartait pour la bonne vie nomade de la brousse: deux mois,

sans doute, sur les chemins, avant d’atteindre Carnot, notre première

étape. Et l’on tentait encore la grande aventure des routes... Le

soleil, pourtant très bas, étincelait déjà; c’était un matin de

victoire.

Je galopai jusqu’en tête de la colonne. Les bœufs marchaient lentement,

sans faire de bruit. On entendait seulement la voix du chef bouvier, le

vieux Djani, qui poussait son petit cri d’appel, très doux et un peu

las. En me retournant, je vis encore le drapeau français qui flottait

tout près de l’horizon...

C’est un grand bien de quitter un endroit de bonheur; on se sent l’âme

plus riche de toutes les heures écoulées, et seuls les cœurs lâches et

mous regrettent ou s’attristent. En jetant un dernier regard du côté de

la vieille cité gardienne du Logone, je sentis une grande félicité

m’envahir, cette plénitude de bonheur qui nous fait meilleurs et qui

vaut, pour la santé de l’âme, l’accomplissement des plus belles actions.

Terres de soleil et de sommeil · 第 36 / 54 题