Vers le milieu du mois de mars, c’est-à-dire une quinzaine de jours
avant la première pluie, la chaleur devint excessive. L’impression de
ruine et de désastre que j’avais ressentie déjà bien des fois en me
promenant dans le pauvre village des Massas, elle fut alors une
oppression de tous les instants, le mauvais rêve de toutes les heures.
Véritablement, le soleil était tragique. Pendant les longues heures de
la sieste, étendu sur les fines nattes qui sont le seul lit possible en
ces régions, je connus des tristesses infiniment douces. L’action laisse
après elle un peu de déboire et beaucoup de découragement.
La route que j’avais faite pour arriver à Laï, avait été longue et
difficile, mais les images qui avaient empli mes yeux m’avaient paru
charmantes et aimables. Et maintenant, prostré dans la torpeur
malfaisante des après-midi somnolents, je me demandais si l’action
n’était pas une chose vaine, si l’énergie elle-même n’était pas la plus
navrante de nos illusions.
De mes routes anciennes, maints tableaux incohérents apparaissaient
brusquement, comme en un rêve, et je ne savais plus bien leur
signification. C’étaient des vallées profondes, des sentiers s’enfonçant
dans des jungles lumineuses, des plaines infinies avec des apparitions
subites de demeures humaines, des mimosas épandant autour d’eux une
subtile et forte odeur, une montagne rose, près d’un lac bleu... Tout
cela flottait absurdement dans l’air épais où venaient s’abolir les sons
et les couleurs du présent; j’étais excédé de toutes ces formes que rien
ne reliait entre elles, et qui n’étaient plus aujourd’hui que des
vestiges malsains. Mais peu à peu, en m’abandonnant seulement au charme
mystérieux des heures, il me sembla qu’une vérité forte s’affirmait.
* * * * *
De la vérandah, on voit toutes les choses du dehors comme blanchies par
la lumière ardente du soleil. L’astre est si haut qu’il n’y a pas une
raie d’ombre et tout s’immobilise dans le silence à peine traversé de
quelques cris rauques d’oiseau de proie. Vie douce, doux instants, dans
la voluptueuse chaleur des jours, à ne rien faire... L’impression est
fugace, frémissante et entière. La trame des jours ne se fait pas
d’actes divers, mais d’impressions diverses, aux couleurs vives sitôt
passées.
Je compris que je n’étais pas encore pleinement résigné à la bonne
candeur animale de la Terre, et je m’abandonnai en vaincu au fil des
images capricieuses des heures. Les particularités géographiques et
ethniques que l’on note avec avidité m’apparurent un néant plein de
tristesse. Que cela était peu, en regard du tissu spécifique de la vie,
de l’ensemble harmonieux des minutes égales qui fait notre âme amie des
choses, et nous unit indissolublement à l’éternité! Et je rêvais
intensément, tandis que tout, autour de moi, reposait dans la béatitude
de la sieste quotidienne, les lagunes dorées du Logone, les petites
cases perdues dans la plaine désolée et la grâce vigoureuse des noirs
adolescents...
Vers le soir, il semble qu’un peu de vie renaisse. L’horizon s’éloigne
et les divers plans du paysage s’arrangent et s’organisent en un décor
harmonieux. Du côté de l’Est, une caravane arrive, de gros bœufs
porteurs, la corde au nez, chargés de sacs de peau et de blocs de
natron.
Un petit baghirmien, perché sur un bœuf, se profile sur le ciel rouge.
Puis des ânes suivent, au pas menu, tous pareils, robes grises avec une
large bretelle de poils noirs à l’épaule. Puis un vieux, avec un boubou
blanc et une grande canne... Ils viennent de très loin et ils ont marché
toute la journée. Il y a peut-être des mois qu’ils marchent ainsi, pour
gagner un peu d’argent qu’ils cacheront avec soin dans la grande besace
qui leur pend au côté... Ils s’arrêtent et se hâtent sans bruit à
décharger les bœufs, puis tout disparaît on ne sait où. Vers le fleuve
teinté de mille lueurs paradoxales, les crapauds commencent à chanter...
Hâtons-nous de jouir de l’heure exquise.
Car une autre angoisse nous attend qui nous tiendra éveillés toute la
nuit. Une puissance aussi inéluctable que celle du soleil va nous
dominer: la lune, divine en France, ici, brutale et magnétique. O ces
nuits de pleine lune, insomnes, nerveuses, où des forces occultes nous
font nous retourner sans trêve sur les draps humides de la sueur des
cauchemars, où les rêves oppressés s’accumulent en cohortes
victorieuses! Toute chose reste éveillée et s’inquiète. Le rayon blanc,
même à travers les murs, nous fiche là, sur les nattes de repos, et nous
transperce jusqu’au traumatisme le plus aigu. Je me lève et je marche.
Dehors, tout est illuminé: on dirait des milliers de lampes à arc,
là-haut, dans le ciel jaune. Des formes noires font des découpures
violentes sur des fonds de toiles d’emballage. Et certains détails du
lointain, un arbre tordu au bord du Logone, un barrage de pêcheurs, tout
à l’heure noyés dans l’absolu rayonnement du soleil, se précisent et
prennent leur place. On est victime de tant de violence, mêlée à tant de
douceur; on est prisonnier, embouteillé, dirait-on, dans ce liquide
lumineux qui stagne tout autour de nous.
Vers le Logone, l’oppression devient douloureuse. Rien ne dort au
village, et les cases veillent au bord de l’eau, pleines de
chuchotements, de murmures confus et de musiques basses. Au loin, des
gens frappent sur des tambours qui font un bruit fou et continu. Tout à
coup j’aperçois, dans le fleuve, des hommes, immobiles, le torse nu hors
de l’eau. Sont-ils déments à regarder ainsi, sans gestes, l’astre clair,
insouciants de l’eau qui fait deux ou trois cercles autour de leur
ventre, ou est-ce un rêve de démence?
Pourtant, résigné, je m’étends sur les nattes, les yeux ouverts. Quel
beau lointain c’était tout à l’heure sur le fleuve aimé! Pays d’ombres,
empli de magie! Les sables clairs, et là-bas des bancs de sable si
blonds, entremêlés, enlacés, confus, où la pensée va se perdre... Il y a
des îles... On ne comprend pas bien... La nuit est une robe d’évêque.
L’ombre terrestre est violette. Quelle profondeur aux horizons
lunaires!...
Certes, l’idéal humain est rabaissé ici et la morale disparaît, fondue
par ces deux puissances dissolvantes: le soleil de mort, la lune de
mort.
Mais ne sommes-nous pas meilleurs, malgré tout, d’être enveloppés de
tant d’infini, et nos pensées ne sont-elles pas plus belles, de se
développer librement dans le cadre éternel dont les limites sont si
lointaines qu’on ne peut plus les ramener à la compréhension humaine,
plus nobles de se mouvoir dans le primitif rayonnement des jours et des
nuits égales?...
V
Le 16 avril, au petit jour, une étrange et lourde colonne quittait le
poste de Laï. En tête, il y avait un troupeau, plus de quatre cents
bœufs, veaux et génisses, conduits par des Foulbés prudents. Puis
venaient des porteurs--pauvres Bayas vêtus de défroques, qui disaient
les longues routes d’hier. Puis quarante chevaux, de petits lakkas au
gros ventre, de hauts foulbés aux membres grêles, tous impatients et
hennissant au soleil levant. Derrière, c’étaient douze bœufs chargés de
sacs de riz et de caisses et montés par leurs conducteurs. Et enfin,
c’était l’étrange suite des colonnes d’Afrique: des boys, des chéchias
rouges de tirailleurs, des femmes portant sur leur tête des
amoncellements de calebasses, l’inévitable cohue des départs de marche.
Ainsi l’on repartait pour la bonne vie nomade de la brousse: deux mois,
sans doute, sur les chemins, avant d’atteindre Carnot, notre première
étape. Et l’on tentait encore la grande aventure des routes... Le
soleil, pourtant très bas, étincelait déjà; c’était un matin de
victoire.
Je galopai jusqu’en tête de la colonne. Les bœufs marchaient lentement,
sans faire de bruit. On entendait seulement la voix du chef bouvier, le
vieux Djani, qui poussait son petit cri d’appel, très doux et un peu
las. En me retournant, je vis encore le drapeau français qui flottait
tout près de l’horizon...
C’est un grand bien de quitter un endroit de bonheur; on se sent l’âme
plus riche de toutes les heures écoulées, et seuls les cœurs lâches et
mous regrettent ou s’attristent. En jetant un dernier regard du côté de
la vieille cité gardienne du Logone, je sentis une grande félicité
m’envahir, cette plénitude de bonheur qui nous fait meilleurs et qui
vaut, pour la santé de l’âme, l’accomplissement des plus belles actions.