Malgré son importance au point de vue de sa situation géographique, Laï
n’est aujourd’hui qu’un pauvre village construit sur mille mètres
environ en bordure du fleuve. Au milieu, le poste a élevé ses cases
blanches construites à la manière du Soudan, ses cañhas rustiques, mais
commodes, aux murs épais, sans fenêtres, et abritées par de larges
promenoirs où le soleil ne pénètre pas. Par-dessus tout s’érige le
drapeau français, salué le matin et le soir par les tirailleurs
sénégalais rangés sur deux rangs et le fusil sur l’épaule. Dans la
grande cour où un énorme caïlcédrat fait un cercle d’ombre, des
autruches se pavanent en roulant de gros yeux. Le gravier fait un petit
bruit clair dans l’immobile silence. C’est de la paix et du repos.
Mais à côté, quelle misère et quel abandon! Quand nous évoquons par ici
les villages souriants de la Sangha, cachés comme des fleurs
voluptueuses aux pentes verdoyantes des coteaux, Bobikondo, Berbérati,
Saragouna, Ouannou, tous aimés comme des patries éphémères, nous
éprouvons de la tristesse et de l’étonnement. Ici, dès qu’on entre dans
le fouillis compact des cases qui se serrent jusqu’à l’étouffement
contre la berge haute du fleuve, on respire la mort et la pourriture.
Les hommes--des géants au front bas, aux membres courts d’athlètes--se
sont bâti des cases minuscules où ils n’entrent qu’en se pliant en deux.
La case est généralement précédée d’une courette, encombrée de
calebasses, de marmites brisées et de poissons putréfiés, jetés là.
Car le soleil n’est plus ici le dieu bienfaisant qui fait mûrir nos
grappes et fleurir nos jardins. C’est le génie mauvais qui met les vers
dans les charognes, par qui toute chose se décompose et s’imprègne de la
putrescente odeur des cadavres. Dans l’ardente saison où toute ombre est
morte, les fleurs, les arbres et la terre elle-même semblent avoir peur
de la vie.
Les heures pareilles, inondées d’une identique lumière, semblent en
déroute, accablées par le mystère de cette puissance redoutable du jour.
Mais les hommes aussi paraissent en désarroi. Ils n’ont pas voulu lutter
contre le dieu impitoyable, et gardent sur leurs faces enfantines le
sourire résigné des victimes.
Nous sommes venus auprès d’eux, et nous ne les avons pas changés.
Toujours vêtus de la peau de mouton qui leur pend au derrière, créatures
aux gestes sobres et mesurés, ils ont souri et sont retournés à leurs
tanières, semblables à de monstrueux silènes que des hommes des villes
viendraient voir.
Leur histoire est navrante. Laï, au croisement des routes qui, du
Logone, de la Penndé, de la Nana, mènent au Tchad et de celles qui
joignent le Nayo Kabi au Chari, de Léré à Fort-Archambault, point
d’arrivée des opulentes caravanes des Baghirmiens, était jadis une
grande cité, riche en hommes et florissante.
Sa population pouvait être alors de trente mille habitants. Mais les
Foulbés du Boubandjidda survinrent, non point en conquérants, pour
s’établir dans le pays, mais en pillards qui repartaient, une fois leurs
besaces pleines, les troupeaux enlevés, les captifs enchaînés, et le mil
mangé. Leurs razzias en peu d’années ruinèrent complètement le pays.
Quand le capitaine Faure vint à Laï, en 1900, pour y fonder le poste qui
commande aujourd’hui au cercle du moyen Logone, les indigènes, les
malheureux «Kabalaï» mouraient littéralement de faim... «Pas le moindre
grain de mil». Malgré les efforts du capitaine pour ramener le calme
dans cet infortuné pays, la population n’est encore aujourd’hui que de
2 000 à 3 000 habitants. Mais les Foulbés ne viennent plus et les
«Kabalaï» mangent du mil.
Soyons d’ailleurs persuadés que ces hommes sont beaucoup plus préparés
que nous à regarder en face l’aveugle puissance du Destin et que, s’ils
n’ont pas l’idée de la fatalité aussi nette que nous, ils gardent du
moins de sa force mystérieuse un sentiment profond et sûr auquel nous ne
pouvons plus prétendre.
Le vieux Logone qu’écrase éternellement un soleil de mort, n’apprend-il
pas la résignation et doit-on s’étonner du sourire renseigné de ses
riverains?
Je ne pense pas que les gens de Laï soient fatalistes, au sens
philosophique du mot. Leur résignation n’est pas celle de l’Islam, toute
faite d’une foi à laquelle ils sont encore rebelles. Elle vient plutôt
d’un complet scepticisme auquel nous avons peine à nous habituer,
quelque libérés que nous soyons des ancestrales croyances.
La «métaphysique» des Massas--ceux-ci forment la majeure partie de la
population très diverse du pays de Laï--est à ce point de vue curieuse.
Elle ne retient qu’une croyance religieuse: la croyance à l’immortalité
de l’âme. Encore ce dogme ne suppose-t-il aucune divinité. Ils
respectent la mort et les morts. A certaines fêtes, ils apportent au
pied des tombes des vivres et du vin de maïs destinés aux ombres. Simple
hommage à la puissance--non redoutée--mais vénérée du Destin. Où le
scepticisme éclate, où le sourire réapparaît, c’est dans leur attitude
vis-à-vis des sorciers. Le sorcier est l’ornement du village et
représente une tradition. Ses arrêts, pourtant, sont peu respectés et
s’ils sont même requis, c’est précisément qu’en eux réside une source de
disputes où l’esprit subtil et chicanier du noir se plaît infiniment.
Un homme est accusé de sorcellerie. On décide une épreuve qui est
exactement le «Jugement de Dieu» du moyen âge. L’inculpé doit se laisser
choir du haut d’une branche. S’il se casse un membre, il est coupable;
s’il ne se fait pas de mal, il est innocent. Mais cette grande
interrogation aux puissances occultes qui nous mènent, n’est ici qu’une
parodie. L’accusé commence par choisir un arbre peu élevé et tombe le
plus souvent à terre sans se faire de mal. Le peuple, nullement
convaincu, proteste et gesticule. On se dispute et, enfin, l’affaire est
portée devant «le blanc», qui satisfait tout le monde en renvoyant les
parties dos à dos...
Avec des gestes d’automate, au soleil couchant, les «Kabalaï» s’en vont
avec leurs lourds filets vers le Logone, qui n’est plus à cette heure
qu’une chose d’argent dans du violet, et leurs yeux indolents
contemplent sans penser l’horizon lointain, d’où jadis surgissaient les
rapides chevaux des Foulbés. Mais ils savent qu’il ne faut pas
interroger l’horizon et ils sourient infiniment aux fumées bleues, qui
montent là-bas toutes droites vers le ciel mauve.