Le pays de Laï, grâce au Logone, qui en est certes le plus bel et rare
ornement, grâce surtout à un certain air de sommeil léger empli d’amour
et de bonheur, excite en moi une véritable ferveur. A Laï, depuis le
petit jour où l’on s’en va tirer quelques canards dans les herbes du
rivage, pendant les heures lourdes de la sieste, et jusque dans le
milieu de la nuit, où l’on cherche vainement un sommeil rebelle, le
Logone appelle et retient. Nous sommes ici à la chaîne; quand on quitte
le fleuve, on y revient, comme auprès d’une vieille maîtresse que l’on
ne peut se décider à abandonner.
Sur la berge assez haute qui domine la plagette de sable fin où vient
mourir un flot égal et perpétuel, on peut éprouver quelque vénération.
Mais ici rien ne nous prolonge dans le passé et nous sommes délivrés des
lourdes chaînes que nous portons avec nous jusque dans les sites les
plus sauvages de nos occidents. Nous découvrons un nouveau mode
d’adoration auquel nos esprits, malgré tout et inéluctablement
christianisés, n’étaient pas accoutumés. Si nous vénérons Autun, ou même
les granits de la Bretagne, la terre arable de la Beauce, les vergers de
la Normandie, c’est que nous les situons exactement dans le présent par
rapport à leur passé. Ici, nous attribuons à ce spectacle banal en
apparence d’un fleuve coulant dans une plaine aride, sa valeur propre,
sa religion vraie et intrinsèque. Bénéfice double: on voit mieux et on
se voit mieux. Le pays se prête à toute méditation et s’adapte par sa
simplicité à une sorte de rêverie païenne qui nous élève au-dessus des
vapeurs confuses de l’horizon, en même temps qu’elle nous fait descendre
dans le tréfonds de nos consciences.
La vie, sous de telles impressions, apparaît bonne et facile. Aucune
contrainte ne subsiste dans le cours de la pensée, ni dans l’habitude
des jours. On vante la liberté des mœurs sous les tropiques, ou l’on
s’indigne de leur dépravation. L’éloge et le blâme partent d’une même
incompréhension. Dans le sens où nous l’entendons, ces mœurs ne sont pas
dépravées; elles sont empreintes seulement de ce normal désir de jouir
parfaitement de la minute qui passe, et s’accordent en une complète
harmonie avec les odeurs qui s’exhalent du sol, avec la nature elle-même
qui chante le mépris de notre morale.
Aussi telle coucherie, qui chez nous serait ignoble, apparaît ici saine
et permise. Les danses de la plupart des peuples du Soudan et du Congo
figurent avec un réalisme puissant, la lutte des sens dans toutes ses
variétés les plus savantes. Voilà qui nous enseigne parfaitement les
raisons des actions tropicales. Car enfin, on ne saurait imaginer une
dépravation publique et consentie. A la lumière du jour, elle cesse
d’être dépravation. Mais nous avons mis là dedans notre manière et de
l’intelligence. Malgré combien de misères, la vie nous semble
aujourd’hui plus élégante et plus déliée, et peut-être, grâce au fleuve
éternel qui nous a laissé tout loisir pour nous bien connaître, grâce à
la terre sans tombeaux qui nous a enfin permis de nous occuper un peu de
nous-mêmes, avons-nous trouvé la formule d’un bonheur transitoire qui
nous suffit pour chaque instant: la volupté intelligente.
Ce qui me plaît dans ce pays, c’est qu’il est à la fois sérieux et
futile. Sérieux, certes, et même suffisamment lyrique. La formule qu’il
vient de nous conseiller n’est-elle pas empreinte de gravité, même de
solennité? Nul pittoresque, et la badauderie ne trouve pas ici à
s’employer. Un long labeur et l’effort ne sont pas interdits, pourvu que
nous ayons su oublier, parmi les barbares, tout ce que la légende
humaine a accumulé en nous de mensonges et de vanités. Par derrière nos
mythes occidentaux, nous retrouvons notre énergie qui tend à l’équilibre
de notre corps et à la santé parfaite. Au lieu que la nature soit une
cause de trouble et un prétexte à méditation métaphysique, tout notre
but est maintenant, comme il fut sans doute celui des premiers sauvages,
de nous accorder avec les choses naturelles, non en les divinisant, mais
en y rentrant comme dans notre milieu naturel et familier.
Dans la campagne de Laï, rien n’a une grande importance. Si, le soir, on
se promène parmi les herbes courtes qui s’en vont monotonement jusqu’à
l’horizon, aucun motif saillant ne force notre admiration. Une
demi-teinte violet clair enveloppe toute chose. Au loin, quelques
caïlcédrats font une masse de violet plus sombre. On marche sans raison,
avec un peu de tristesse: on sait si bien qu’on ne trouvera rien de
nouveau... Un moment, le sol s’affaisse légèrement. Une mare stagne, où
des longirostres volètent en poussant de petits cris sauvages. On marche
encore, et c’est seulement l’éternelle chevauchée des antilopes qui
reviennent du fleuve. Nul frisson n’anime la plaine immobile. Pas un
souffle ne remue les herbes rares et courtes.
Seulement, de temps en temps, un gros lézard, dans un maigre buisson,
fait un bruit de tiges mortes remuées, sans écho, et tout de suite perdu
dans la désolation ambiante. Exténué, on revient vers la case, où un peu
d’air circule parmi les spacieuses vérandahs.
On ne pense pas, mais pourtant tout apparaît simple et bienfaisant.
Vaguement, on sent que des teintes violettes de l’horizon, des odeurs
chaudes comme le contact d’une femme amoureuse, des mille brins d’herbe
immobiles et comme en extase devant le large disque du soleil, des
sables dorés qui font de grands dessins dans la campagne, que de tout
cela qui est pourtant si peu de chose, se dégage une certitude.
La certitude que le bonheur humain est ici, pour qui sait le trouver. Il
y faut seulement une âme violente, toute occupée à vivre, et de
l’esprit.
Cela, c’est notre apport, notre contribution à l’œuvre déjà commentée
par la solitude et le silence.
Dans la plaine de Laï, il n’y a point de sentiers pour gêner le
promeneur et le vagabond. Nous préférons cela à la mode de nos campagnes
françaises, où chacun de nos pas nous avertit que d’autres pas
identiques ont précédé les nôtres.
Tel midi, auprès des cases pressées le long de la berge à pic du fleuve,
immondes et grouillantes, c’était une chaude musique, encore inentendue,
qui s’élevait.
La couleur, à cette heure, fait place à la lumière et tout est blanc,
d’un blanc de mort, si intense, qu’il est peut-être du bruit. Mais dans
cette atmosphère métallique, vibre un sensualisme sévère, aux ordres
impérieux. Nous sommes vaincus, et l’âme en paix, l’esprit inondé d’une
joie neuve et inconnue, nous écoutons l’unique murmure des midis.