I
Sur le sentier rose qui mène de N’Draï-Golo à Laï, j’éprouvais, ce matin
de mars, un sentiment de bonheur ineffable et de parfaite équanimité.
Ces heures d’Afrique sont inoubliables, où nous nous sentons en complet
accord avec les choses, où toute forme, toute nuance nous paraît adaptée
à l’état de notre âme. Cette fois-là, je me faisais réellement complice
du paysage pour exalter en moi une sorte de ferveur mystique qui
semblait lui donner sa valeur vraie.
L’unité de ces tableaux de solitude, la parfaite simplicité des lignes,
avec je ne sais quel air de désolation sereine, suffisaient à rendre la
perception plus immédiate, la sensation plus animale, et, par suite,
aidaient à nous faire descendre jusqu’au plus profond de nous-même, sans
nul effort et comme par jeu...
Le sentier longe constamment la rive droite du fleuve. Le Logone, ici
très large, s’écoule paisiblement dans son lit, encombré en cette saison
de bancs de sable infiniment dorés sous la lumière--déjà ardente--du
jour naissant. On dirait une grande route abandonnée, tracée toute
droite comme une voie romaine, une grande route aux mystérieuses
destinées. Le Logone, c’est le point de repère et le centre logique de
ce pays. Il donne aux lignes leur architecture, il crée leur parfaite et
définitive harmonie. Là est la raison secrète de son charme voluptueux.
Ici, rien d’inutile, rien qui retienne l’attention, qui détourne le
regard. Et pourtant, quelle stérilité! Tout nous importe dans cette
monotonie qui ne lasse pas, et chaque objet, jusqu’au plus humble, nous
aide à mieux aimer l’unique noblesse du fleuve, et l’élégance de ses
rivages silencieux.
Il faisait une fraîcheur exquise. Vers l’est, un gros disque rouge et
fuligineux émergeait lentement de la ligne basse de l’horizon. Il y
avait sur le miroir de l’eau des fuites soudaines d’irisors et de
canards sauvages qui criaient horriblement. Tout cela était propre,
soigné, comme une aquarelle bien lavée. Aucun encombrement. Aucune
violence. Toutes les nuances s’accordaient à créer en nous du bien-être
et du contentement.
Je montais un grand cheval de race foulbé, et quand nous dépassions, mon
compagnon et moi, le long ruban de notre colonne par un temps de galop,
nous nous sentions perdus, très loin, plus haut, dans quelqu’un de ces
paysages planétaires imaginés par les primitifs italiens pour figurer le
Paradis terrestre, où des gazelles chevauchent dans des prairies bleues
en détournant la tête vers le public.
De temps en temps, un gros bouquet d’arbres au bord du fleuve annonçait
un village... Autour d’un tamarinier millénaire, quelques cases en
désordre, toutes entourées d’un secco en paille tressée... Un enfant qui
pleure... Un homme qui tire de lourds filets hors de l’eau... Puis de
nouveau c’est la plaine, à peine bordée dans le lointain par une mince
ligne d’arbustes grêles. La pauvre plaine du Logone, immobile et douce
comme un vieux parc abandonné où s’ébattraient encore des bêtes étranges
et merveilleuses. Là-bas, en effet, s’effarouchent les claires antilopes
et les grands kebs grisâtres et les bubales au galop pesant de
pachyderme. Sur le sable du sentier, des empreintes de lions. A deux
jours d’ici, des indigènes nous ont montré un village à moitié détruit
qu’ils appellent le «village cassé par les lions...»
Et c’est merveille, cette faune bondissante, que notre passage dérange à
peine, et qui est la parure unique des solitudes du Logone.
En tête du troupeau pressé de nos bœufs, les bouviers fellatas chantent
continuellement les litanies de leur pays, cependant que les grandes
cornes minces des Bororos s’inclinent alternativement à droite et à
gauche, scandant le rythme monotone de la chanson basse...
Que je l’aime, ce tableau biblique et suranné: les pasteurs minces et
droits sous leurs lins effiloqués qui pendent jusqu’aux genoux, les
calebasses portées sur l’épaule au bout d’un bâton noueux, et ce geste
d’appel de la main gauche tendue, et derrière, les grands bœufs à
bosses, silencieux et calmes, attentifs à la voix qui les mène et si
accoutumés qu’ils obéissent à leur nom clamé parfois au milieu de la
complainte foulbé. Car nul, mieux que ces nomades à la peau presque
blanche, à l’éternel sourire sceptique et renseigné, ne connaît la vie
intime des bêtes et ne l’aime avec plus de tendresse et plus de science.
Tableau de vie errante et primitive qui nous figure toujours quelque
«fuite en Égypte», tableau serein qui s’adapte merveilleusement à la
sérénité des choses, tout proche de l’heureuse éternité de ces clairs
rivages et de cette terre brûlée.