Ce fut par un clair et silencieux matin que je quittai Binder pour
retourner à Léré. Les mimosas épineux épandaient toujours dans la
campagne leurs blondes odeurs amoureuses. Je m’arrêtai dans tous les
villages. Comme avant, j’y trouvai la vie paysanne, toute humble et
anonyme. A Ellboré, je m’arrêtai devant le lieu de la prière, comme
devant le dernier sanctuaire de l’Islam avant la barbarie. C’est un
simple mur rectangulaire, peu élevé au-dessus du sol et sans toiture. Du
côté de l’ouest, une ouverture est ménagée pour servir d’entrée. Au
fond, la muraille est évidée en demi-cercle; c’est la place du marabout.
Pas un ornement ni un amusement. Cette simplicité est plus touchante que
les nobles architectures de Stamboul, plus belle encore que l’antique.
En arrivant près de Léré, le pays devient âpre. La terre se crispe en
monticules de pierre d’une désespérante aridité. Les palmiers nains et
les rôniers sont le seul ornement de ces campagnes. Vers trois heures,
je parviens à un village d’où j’aperçois vers l’Est de belles collines
roses aux sommets arrondis. Je crois reconnaître les approches du lac de
Tréné... Pays ardent comme l’été... Ciel des Tropiques... Sur le sentier
pierreux qui passe de loin en loin au milieu des demeures des sauvages,
je pense que c’en est fait de la belle ferveur de Binder. La vie du
monde me reprend et me possède à nouveau. Je vais voir des êtres que je
ne connais pas encore, visiter des pays où je n’ai pas encore posé le
pied. Mais je ne retrouverai plus ce bel élan du cœur qui m’a ravi dans
les régions les plus voluptueuses des rêves.
Du haut d’une colline, je découvre le lac de Tréné. Ce nom chante
doucement à ma mémoire. Je me le redis sans cesse, comme mes porteurs
bayas sur la route chantaient sans se lasser leur éternelle gamme en
mineur... Tréné! c’est un thrène, une caresse lente qui ne s’achève pas,
un parfum triste qui se traîne...
De grands oiseaux pêcheurs, des sarcelles, des aigrettes tournent
au-dessus de l’eau étale. Des collines roses et violettes enserrent le
lac étroit comme un cadre de pierreries, une miniature d’autrefois.
En bas, le Kabi sinue, après un court delta, parmi des prairies vertes
qui dorment. Mais à Léré, mon souvenir retourne obstinément vers la
vieille ville des Foulbés qui dort là-bas sous l’ardente brume du
soleil, parmi l’odeur des mimosas, éternellement.
X
Saura-t-on un jour leur histoire, à ces gens que l’on trouve épars dans
toute l’Afrique, divers de langue et de coutume et pourtant de même
race, Foulbés de Binder, Peuls, Poullos, Foutankés du Foutah, Fellanis,
Foulanis, Fellatas de l’Adamaoua, Fellahs du Nil? Un beau voyage serait
d’aller les chercher partout où ils sont, depuis l’ouest de l’Afrique
dans le Foutah Djalon, jusque dans l’est, vers la vallée du haut Nil, et
peut-être plus loin encore, sur les confins de la Perse. Ce serait
l’emploi de toute une vie, d’écouter dans le grand silence des empires
foulbés, les voix éparses et indistinctes du passé.
On a beaucoup écrit sur les origines mystérieuses des Peuls. Dans un tel
débat, nous ne saurions élever la voix. Notre ignorance de soldat nous
contraint au silence respectueux devant le grand labeur de la Science.
Je veux dire pourtant une impression que je ressentis très vivement à
Binder.
Les hommes que j’y rencontrai me parurent ressembler beaucoup à ces
admirables archers perses rapportés par Monsieur et Madame Dieulafoy. A
mon retour à Paris, je suis allé au Louvre pour les revoir. Ce sont les
mêmes visages ardents et pâles, le même teint chaud et velouté, le même
regard liquide et fatigué, le même élancement du corps dans le mouvement
harmonieux, la même sveltesse dans l’attitude aisée et naturelle. Je ne
dis point une preuve ou une raison, mais la simple impression d’un
passant. Si vague, elle me permet de m’orienter, de me retrouver parmi
les grands carrefours de l’histoire.
Ces Foulbés viennent de l’Est. Eux-mêmes l’assurent et les vieux du pays
savent bien que leurs pères ont habité les pays du soleil levant. Malgré
l’opinion de quelques voyageurs, ils n’ont rien de commun avec les
Arabes. Le Commandant Lenfant a très bien montré qu’il y a là une
confusion injustifiable: «Le caractère dominant des Foulbés, dit-il[14],
est leur vie nomade, différant de celle des Arabes, par l’installation
quasi permanente et plus que précaire de leurs campements, au milieu des
zones marécageuses; et le trait distinctif entre les Arabes et les
Foulbés est une différence absolue de caractère: hauteur, prodigalité,
amour du faste, ardeur belliqueuse chez les uns; aspect craintif,
économie, parcimonie, prudence même et inaptitudes guerrières chez les
autres.»
[14] _La grande route du Tchad_, Paris, 1905, p. 249.
Il n’y a également que peu de relations, nous semble-t-il, entre la
civilisation foulbé et la civilisation berbère. Les Berbères qui
subirent les invasions successives des Romains, des Vandales, des
Byzantins et des Arabes et dont le sang est par suite très mélangé de
nos jours, sont pourtant une race nègre; ce sont les vieux Numides, les
descendants de Syphax et de Jugurtha, famille purement africaine et
saharienne. L’organisation démocratique du çof Kabyle ne ressemble en
rien à l’organisation politique, plus aristocratique et autoritaire, des
Foulbés[15].
[15] Voir le livre de Hanoteau et Letourneux, _La Kabylie et les
Coutumes kabyles_, Paris, 1873.
D’autre part, le commandant Lenfant nous dit que «les vestiges de la
civilisation peule retrouvés, soit dans les tumuli, soit dans les ruines
de villages occupés, dit-on, jadis par cette race, nous la
représenteraient plutôt comme ayant été longtemps en contact avec les
peuples de la vallée du Nil moyen». Il y a, en tout cas, une indication
dans les dénominations de Fellahs (Haut-Nil), et de Fellatas (Adamaoua).
J’ai été frappé, en lisant l’_Histoire des Perses_ de M. de Gobineau,
des traits de ressemblance que présente, avec les Foulbés, la première
civilisation persane, celle des Iraniens ou Aryens[16]. Encore ici, il
serait malhonnête d’aller des hypothèses--et celles-ci sont bien
vagues--aux certitudes, ou même aux probabilités. La lecture des pages
de M. de Gobineau a confirmé et rendu pour moi plus séduisante encore ma
première impression de Binder.
[16] _Histoire des Perses_, par le comte de Gobineau, 2 vol., Paris,
1869.
M. de Gobineau raconte comment les Iraniens sont venus vers les plateaux
de la Perse. «Les émigrants, sortis du Nord-Est, s’avançaient dans les
terres qu’ils découvraient, menant avec eux leurs femmes, leurs enfants,
leurs chiens et leurs troupeaux. Ils marchaient, cherchant, pour s’y
établir, un lieu propre à l’agriculture, abondant en pâtis, traversé par
des eaux courantes et susceptibles d’être défendu[17] insiste sur ce
fait qu’ils étaient essentiellement agriculteurs. La description qu’il
fait de la vie iranienne, où les logis et les jardins sont semés sur une
surface de terrain indéterminée, est conforme à ce que nous voyons des
villes foulbés actuelles et ne correspond pas, par contre, à ce que nous
savons des villes Nord-Africaines.
[17] _Ibid._, p. 21, t. Ier.
L’_Histoire des Perses_ nous présente un beau tableau de l’âme iranienne
primitive, de sa haute moralité, en même temps qu’elle nous montre les
points par où elle diffère de l’âme hébraïque ou sémitique.
«Les Iraniens, dit-il, ont aimé et vanté le travail pour lui-même,
tandis que les races sémitiques n’ont jamais accepté la contention
d’esprit et de corps que comme la vengeance la plus terrible dont le
ciel ait pu s’aviser pour châtier les crimes des humains. Mais les
Iraniens ne concevaient l’activité humaine, que dans des emplois épurés
propres à conserver la moralité de ceux qui s’y livraient.» C’est une
observation que nous avons déjà faite à Binder et qui caractérise la
race foulbé, qui la différencie des races sémitiques. «Beaucoup de
métiers, dit M. de Gobineau, étaient à l’avance déclarés impurs et
partant impossibles...»
Jamais préoccupation semblable n’a existé dans les sociétés sémitiques,
sémitisées ou romanisées, ni par suite dans les basses classes des
sociétés modernes qui ont constamment approuvé, considéré avec faveur et
admiration les moyens d’augmenter la richesse et le bien-être de
l’homme, sans distinguer aucunement la valeur morale respective de ces
moyens... Le Melkart Syrien, l’Hermès Grec et le Mercure italiote n’ont
jamais éprouvé d’hésitation sur la manière d’augmenter leur pécule[18].
Telle est sans doute la raison de l’activité restreinte du Foulbé, si
remarquable, si l’on considère l’intelligence très fine, toujours
orientée vers la pratique, très attachée à la vie dans son plus humble
détail, des hommes de race peule.
[18] _Histoire des Perses_, etc., t. Ier, pp. 28, 29, 30.
«Les Arians, vêtus de sayons de peau et de tuniques de laine
s’asseyaient au foyer sacré de leurs maisons. Ils se nourrissaient de la
chair des troupeaux et surtout de laitages...[19]» Je crois revoir, en
relisant ces lignes, les petites fermes des Foulbés, les troupeaux qui
se hâtent dans le soir vers les villages, les enfants tirant le pis
lourd des génisses. C’est un fait digne de notre attention, de voir les
Foulbés n’utiliser que très rarement la viande que pourrait leur donner
le bétail et se nourrir presque exclusivement de laitage.
[19] Page 31.
Ces Iraniens ne connaissaient comme arme de guerre que l’arc et la
flèche. C’est là une coutume très caractéristique...
ΑΙΣΧΥΛΟΥ ΠΕΡΣΑΙ, 81-86.
ΑΙΣΧΥΛΟΥ ΠΕΡΣΑΙ, 81-86.
Κυανοῦν δ’ὄμμασι λεύσσων
φονίου δέργμα δράκοντος,
πολύχειρ καὶ πολυναύτας
σύριόν θ’ἅρμα διώκων,
ἐπάγει δουρικλύτοις ἀν-
δράσι τοξόδαμνον Ἄρη[20].
[20] «Le sinistre éclair aux yeux, dragon au regard sanglant, aux bras
nombreux, aux navires nombreux, monté sur son char syrien, il
(Darius) précipite sur les hommes de la lance l’Arès à l’arc
redouté.»
Il me semble que j’ai vu ces hommes. Ce sont les mêmes qui chaque année
quittent les landes brûlées et dévastées du Boubandjidda pour venir
razzier les plaines fertiles du Logone.
Armés d’arcs et de flèches, montés sur leurs petits chevaux aux
harnachements de cuir rouge brodés d’or fauve, ils accourent en hordes
nombreuses et ramassent sur leur route les bœufs, les captifs et les
femmes. Les mêmes peut-être qui avaient tant étonné Eschyle et qu’il
appelait les Barbares.
On a déjà remarqué que les bœufs des Foulbés sont semblables aux races
de bœufs du centre de l’Asie. On pourrait assurer que les bœufs actuels
des pays peuls sont venus autrefois des plateaux asiatiques, poussés en
avant par les émigrants. «La race des bêtes à corne employée par les
Arians, dit M. de Gobineau[21], appartenait à l’espèce bossue que les
Persans actuels nomment «bœufs du Seystan» et qui se montre sur quelques
espèces de dariques et sur beaucoup de pierres gravées et de monnaies
arsacides. Ce sont des animaux à forme délicate et dont l’œil est
brillant d’intelligence.» Ici nous nous trouvons en face d’un fait
précis qui nous encourage dans notre hypothèse et lui donne quelque
fondement.
[21] _Histoire des Perses_, etc., t. Ier, p. 34.
Mais M. de Gobineau ajoute que les taureaux et les vaches des premiers
Persans leur servaient de bêtes de charge et même de montures. C’est là
une particularité étrange des pays peuls. Le bœuf d’Afrique est toujours
un animal de bât et un animal de selle. Comme chez les Iraniens,
premiers habitants de la Perse, le bétail sert aux Foulbés moins à la
consommation de la viande qu’au transport, ou à l’emploi du laitage
comme base de l’alimentation.
Quant à la peinture que fait M. de Gobineau de la vie familiale des
premiers Arians ou Perses, je crois y reconnaître toute la douceur et
toute la gravité des Foulbés.
L’ancêtre vénéré, la femme écoutée et respectée, malgré la situation
d’infériorité où la met l’Islam, les enfants aimés et soignés comme la
plus belle parure de la famille, telles sont la maison foulbé et
l’ancienne maison iranienne. «Religieux, les Iraniens l’étaient au
suprême degré,» nous dit M. de Gobineau[22]. Comment s’étonner qu’ils
aient choisi l’Islam, qu’ils s’y soient donnés tout entiers avec tant de
ferveur, jusqu’à en faire le fond même et le tissu premier de leur
existence?...
[22] _Histoire des Perses_, etc., p. 38.
Maintenant, bien des mois après mon passage à Binder, j’essaie de
rétablir la suite des âges et d’évoquer le passé avec précision. Du fond
des siècles je les vois venir; ils traversent des steppes désolées et de
rouges déserts. Conduits par le soleil couchant, ils passent l’Arabie
pétrée, après avoir laissé derrière eux les hauts plateaux de la
Sogdiane et de la Bactriane. Voici l’isthme de Suez, puis l’Égypte, qui
fut longtemps une province de la Perse et dont Cambyse fit la conquête.
Ils remontent l’insigne vallée du Nil, puis ils reprennent leur route
vers l’occident. Ici nous ne savons rien... Poussés par d’obscurs
désastres, ils traversent le continent noir et, après ce fabuleux
voyage, ils fondent leur empire dans le Foutah Djalon, à l’extrémité
occidentale de l’Afrique.
Plus tard, ils se répandent et se diffusent, mais cette fois-ci vers
l’Est, et de nouveau les plaines du Soudan voient passer ces grands
barbares, suivis de bœufs et d’esclaves innombrables, d’hommes à la peau
noire et d’hommes à la peau presque blanche, tous poussés par l’étrange
et merveilleuse aventure.
Ils vont dans le Macina, dans le Sokoto, puis vers le Sud, dans les
montagnes de l’Adamaoua, partout où les sauvages ne les empêchent pas de
passer en leur opposant d’infranchissables barrières.
* * * * *
Du fond des siècles, je les vois encore, ces beaux et sveltes barbares,
attirés vers la Grèce invinciblement, bondissant vers la Grèce en
cohortes indénombrables...
«Et nous, hors d’haleine, nous nous sommes jetés à travers le pays des
Phocéens, la Doride, vers le golfe Maliaque, aux terres abreuvées des
douces eaux du Sperchios, pour arriver, exténués de besoin, aux plaines
de l’Achaïe Phtiotide, à la capitale des Thessaliens. Là, le plus grand
nombre mourut de soif, de faim, deux maux dont nous souffrions
également. Par le territoire des Magnésiens, le pays des Macédoniens, le
cours de l’Axios, les joncs et les marécages de Bolbé, la croupe du
Pangée, nous atteignîmes les confins d’Edonie...»
Ainsi parle le messager dans les «Perses» d’Eschyle. Après Marathon et
après Salamine, les Perses durent quitter pour toujours la terre divine
de l’Hellade. Que serait-il advenu si les Perses d’alors, peut-être les
Foulbés d’aujourd’hui, eussent vaincu la poignée de Grecs qui
défendaient en ce temps ce qui est devenu notre idéal latin? Peut-être
le grand rêve de l’Islam nous dominerait-il maintenant et aurions-nous
trouvé dans les campagnes de Binder, non plus des étrangers, mais des
frères et des synnoètes...