VIII

Cette terre pétrée, primitive comme la terre elle-même, aux ornements

discrets et sobres, sans excès comme sans accidents; la vie foulbé,

entrevue par delà la simplicité d’un décor évangélique, si constante,

toujours si pareille à elle-même, et qui s’est déroulée sans heurts à

travers les siècles, sans départs, sans arrivées, comme une immense

vague de vie incessamment renouvelée, ses rêves secrets et ses extases

nous préparent à recevoir de hauts enseignements.

Les nécessités de l’existence réduites au minimum, tous les actes épurés

par un ascétisme supérieur, exempt de toute laideur et de tout excès,

permettent ici de mieux écouter la pulsation de la vie. L’attention à la

vie portée à son point le plus aigu, voilà la leçon nouvelle que nous

donne Binder. Toutes les heures que j’y passai furent tellement tendues,

tellement teintées d’éternité, qu’elles m’apparaissent maintenant comme

en dehors de mon existence, sans rapport avec les heures qui furent

avant et après. Tous les symboles que j’avais appris autrefois, toutes

les intellectualités qui me possédaient, s’évanouirent. Je fus entraîné

par un immense fleuve de poésie intense et lumineuse.

Le passé même, le grand passé d’Islam, c’était une sensation animale de

passé; non pas un repère historique (comme on l’aurait à Florence, ou à

Rome), mais un moyen naturel de me baigner dans la réalité mouvante du

présent. Pendant quatre jours, je fus plongé dans un abîme de félicité.

Je crois avoir connu la plénitude du bonheur pour avoir suivi avec amour

d’humbles gestes humains, loin de mon temps et de mon pays. La grande

paix de la cité en qui toute chose s’harmonise, me fut, plus qu’un

repos, une farouche et singulière volupté.

Minutes divines qui valent combien d’années de découragement et de

médiocrité...

Terres de soleil et de sommeil · 第 31 / 54 题