A l’entrée du pays des Moundangs où nous parvînmes vers les derniers
jours de janvier, Sama tomba malade. J’eus un triste pressentiment et je
devinai que la petite âme obscure, à peine entr’aperçue en un jour de ma
vie, la petite âme inconnue, rencontrée sur le chemin et vouée à
l’éternel oubli, allait s’envoler, elle aussi, sans rien laisser
derrière elle qu’un peu de tristesse éphémère que d’autres cieux et
d’autres terres aboliraient. Elle aussi! Et bien d’autres déjà étaient
morts, jetés hâtivement dans un trou qu’un peu de terre recouvrait,
perdus dans l’impénétrable savane... Car les pays du Logone sont durs
aux Bayas. Tout leur y donne la nostalgie de leur Sangha, de ses forêts
humides et profondes, de ses douces vallées, de ses champs de manioc et
de ses bananiers. L’air trop sec leur brûle les poumons, et les fatigues
de la route, la nourriture qui leur est contraire achèvent de les
incliner vers la mort où ils entrent sans rien dire, comme des victimes
désignées. A creuser des trous dans la terre, au long des routes, à voir
des yeux se convulser et des mains se tordre dans les agonies, on
devient dur et l’on s’accoutume à regarder en face l’aveugle destin,
sans haine, sans colère et sans chagrin. Pourtant j’éprouvai un
serrement de cœur à penser que _celui-là_ partirait sans que je l’aie
connu, sans que j’aie compris le silencieux mystère de sa vie. Je savais
qu’il serait enterré dans un endroit perdu où rien ne mentionnerait sa
place d’éternel repos, et je savais aussi que dans mon cœur non plus, il
n’aurait pas de pierre tombale, le petit ami si tôt passé, comme une
ombre légère et fantômale. Et une tendresse m’emplissait l’âme à cette
pensée dont j’avais honte comme d’une mollesse et d’une lâcheté.
C’est que je l’aimais bien, cet étrange et charmant Sama! Quand on passe
rapidement dans un pays noir, on a tendance à croire que tous les hommes
sont semblables; on n’imagine pas qu’il y ait, parmi ces sauvages, des
hommes bons et des hommes mauvais, des hommes gais et des hommes
tristes; on n’admet pas qu’ils puissent avoir des personnalités marquées
et originales.
Et quand on les connaît mieux, on s’aperçoit qu’on ne les connaît pas du
tout; on s’aperçoit que chaque être a sa nuance particulière, que
celui-ci ne ressemble pas à celui-là, et l’on est étonné de cette
confusion inattendue. Certes, Sama n’est pas semblable aux autres.
Maintenant que nous sommes des amis, je m’en aperçois bien. Sama a
beaucoup de défauts. Il est menteur, rusé, plein de vices, et voleur
aussi. Mais il a une finesse native qui rachète tout cela, une finesse
qui n’est qu’à lui, faite de distinction et de tendresse. Il n’est pas
vulgaire et il a de l’esprit. Ses manières sont nobles et gracieuses. Je
pense parfois qu’il ressemble un peu à des amis que j’ai en France. Mais
le grand secret de la race m’apparaît alors et l’être que je voulais
près de moi devient lointain, insaisissable.
Maintenant que je vois la mort tourner autour de lui, il est plus
lointain encore, Sama, et moi je suis plus triste de l’avoir connu.
La terre des Moundangs est emplie d’une majesté funèbre. Je m’y sentis
désemparé et las, avec des pensées de désastre et de sépulcre. A quoi
j’étais incliné par l’impression même qui se dégageait de cette plaine
aride, de ce sol dur, aux horizons ascétiques.
La terre des Moundangs est une grande page de désolation dans le livre
merveilleux de l’Afrique. Les plissements du terrain s’y déroulent à
l’infini comme une grande houle fixée dans un éternel silence.
Pour une sensibilité délicate que froissent les paysages arrangés de
notre occident, et les effets trop attendus de nos terres latines, une
telle nature peut plaire par son ennui même et son insignifiance. Elle
est douce pour qui s’amuse aux jeux infinis de la lumière, aux caprices
des nuances changeantes, plus qu’aux formes requises par notre
esthétique invariable et apprise.
De N’Digué à Bohon, de Bohon à Lamé, de Lamé à Léré, sur soixante
kilomètres de développement, l’horizon ne cesse d’être parfaitement
circulaire, comme sur une mer tranquille et paresseuse. Seulement, les
lointains ont des tons exquis et changeants.
Ils se colorent en mauve, en violet, en gris, en rose, et toutes ces
nuances sont comme noyées dans une fine brume solaire, impénétrable.
Les maisons des hommes ajoutent encore à la tristesse infinie du sol. De
loin, elles semblent de grands tombeaux perdus au sein d’une plaine
élyséenne.
Elles sont en terre grise, sans issues, sans ouvertures; et l’on ne voit
qu’un mur uni et circulaire, avec des tourelles basses que surmontent
des coupoles en terre et des toits plats, en terre également, comme ceux
de ces nécropoles d’Orient où dort un passé mort et sans vestiges. Quand
on pénètre à l’intérieur, on se trouve dans un dédale de couloirs, de
chambres basses, tantôt circulaires, tantôt carrées, de recoins obscurs
où s’empile le grain de la saison.
En venant de la plaine aride et mauvaise, on est étonné de surprendre
une vie paisible et agricole, simple et enfantine. Le maître fait
apporter par les femmes une grande amphore emplie de dolo capiteux et
inoffensif qui est fait avec le mil fermenté. Il en boit quelques
gorgées, puis s’assoit sur le sol et tire de longues bouffées de sa
pipe, emplie d’un tabac fort et narcotique. Comme il fait sombre, on
voit seulement la grande tache blanche de son boubou en laine tissée par
les Foulbés, d’où émerge sa grosse tête rasée, empreinte de gravité et
d’indifférence. Puis on repart, dans le jour qui décline, à la petite
brise du soir, tandis que les grands troupeaux de bœufs se hâtent en
mugissant vers les fermes basses, éternellement endormies sous le soleil
de plomb, comme des tombeaux oubliés.
O le triste exode dans la lumière impitoyable! O la terre sans printemps
et sans automne, où l’harmonieux retour des saisons est inconnu! O
l’épouvante d’ignorer toujours les sourires heureux des arrière-saisons,
et la tendresse apaisée de l’automne! O la terre maudite qui fait froid
au cœur et laisse des traînées de navrance au cœur enthousiaste de la
route!
Sama en mourra bientôt, comme tant d’autres!...
Déjà il ne parle plus, et il me montre seulement, de temps en temps, sa
poitrine étroite, avec un geste d’abandon. A Bohon, je lui ai trouvé un
cheval. Durant les marches, il oscille lentement la tête à droite et à
gauche, et ses longues jambes, qui maigrissent chaque jour, pendent
lamentablement sur chaque flanc de la bête. Le soir, il s’étend sur une
natte, nu, avec une insouciance étonnante chez lui qui aime la vie et
que je ne croyais pas résigné. Maintenant, il s’abandonne. Toute la
nuit, je l’entends gémir doucement, d’une voix blanche et monotone, et
le petit bandjo ne chante plus...