Nous étions loin, bien loin, quand je connus que Sama était un bon petit
animal, avec un petit coin de bonté dans le cœur et même de la tendresse
silencieuse qui se cachait. Quand je satisfaisais un désir de Sama,
jamais il ne m’en témoignait aucune reconnaissance; quand je le
frappais, il ne m’en témoignait non plus aucune colère, et, même, il
m’en estimait davantage. Cette attitude était tout à son profit, car
lorsque je lui faisais du bien, je ne demandais jamais qu’il me
remerciât, à la manière des blancs, et, d’autre part, son silence,
lorsque je lui faisais du mal, était pour moi un reproche qui
m’emplissait de tristesse et de remords.
Nous arrivâmes dans un pays qui nous changea beaucoup de ce que nous
avions vu jusqu’alors. Les villages devenaient plus rares et ils
n’étaient souvent que quelques cases, entourées d’une haute palissade
circulaire, avec un grand arbre au milieu. Nous passions souvent de
larges vallées au fond desquelles chantait un mince filet d’eau. Ces
ruisseaux coulaient tantôt vers le nord et tantôt vers l’ouest. Je
compris alors que nous étions sur le faîte qui sépare les eaux de la
Bénoué, de celles du Mayo Kabi. C’était une indication, dans l’ignorance
où nous étions de notre route et la promesse que l’on arriverait bientôt
au but. La joie que j’en éprouvai ne m’empêcha pas de tomber malade.
Un matin, sur la route, je sentis les approches d’une forte fièvre.
Sensation étrange, inexprimable, presque un peu voluptueuse, que celle
de cette petite mort qui arrive dans l’anéantissement de la pensée et du
vouloir. Je me rappelle vaguement un immense pays où les indigènes
avaient brûlé les herbes. La terre était noire comme de la lave et, de
loin en loin, un petit arbre tordait vers le ciel ses bras décharnés.
Nous marchions avec cette unique pensée de trouver un point d’eau, ne
fût-ce qu’une mare stagnante, pour y étancher notre soif. Mais le pays
était desséché, rongé par le feu des hommes comme par le feu du ciel,
qui descendait tout droit des profondeurs infinies de l’espace
immuablement pur et radieux. On marcha longtemps sur la terre maudite,
sans rien dire, et c’était une fuite tragique, tous ces hommes qui se
hâtaient, en gémissant tout bas, parmi les choses hostiles et mauvaises.
Je sentis mes jambes s’amollir et une sueur glaciale m’inonder
subitement.
Alors des images délicieuses passèrent devant mes yeux hallucinés.
C’était une chambre baignée dans la lumière douce d’une lampe
qu’abritait un grand abat-jour. La fenêtre était ouverte sur le
printemps. Dans un fauteuil, la mère causait avec son enfant. Et
j’entendais un son de cloches qui s’égrenait dans le tiède crépuscule.
C’était net et précis, précis à en pleurer.
Je crois que je m’endormis. Le soleil était bas quand j’ouvris les yeux.
La colonne était loin. Mais près de moi, assis dans cette pose familière
aux Bayas, les genoux hauts et écartés, je vis le fidèle Sama. Il avait
une gourde indigène remplie d’eau que je vidai, d’un seul trait. Puis il
se mit à bavarder, et sa voix chantait un peu enfantinement.
--Toi c’est beaucoup malade, mais je connais toi bien, bien. (Il dit
cela des gens qu’il aime). Toi venir à village. Il y a pas loin. C’est
grand, grand village. Il y a beaucoup d’hommes.
Et son regard sur moi était si doux, si simple, si franc, que je sentis
vraiment mon cœur l’aimer.
X
Puis ce furent des terres identiques et d’identiques villages.
Quelquefois, nous descendions au fond de vallées profondes et ces
vallées étaient si droites qu’elles semblaient des avenues vers
l’infini. Les eaux coulaient vers l’ouest, c’est-à-dire vers la Bénoué,
mais presque toutes les rivières étaient à sec depuis quatre mois qu’il
n’était pas tombé de pluie. La campagne était âpre, rude et sans grâce.
Un village apparaissait: deux ou trois familles, chacune resserrée dans
l’enceinte d’une haute palissade et isolée des autres familles par de
grands espaces de terre noire, encombrés de racines noueuses. Un chien
maigre aboyait sous un nété. On ne voyait personne, ou seulement une
vieille accroupie au seuil d’une case et qui nous regardait passer avec
des yeux mauvais.
Pauvres villages, bien différents des grandes fermes du Logone; et
pauvres gens, apeurés par la perpétuelle menace des Foulbés du
Boubandjidda, traqués à chaque instant par ces terribles «razzieurs» qui
périodiquement viennent ravager le pays et s’emparer des femmes et des
enfants[6].
[6] En général, ces captifs lakas des Foulbés ne sont pas maltraités,
et lorsqu’il leur arrive de revenir dans leur pays, ils n’ont qu’une
idée en tête, c’est de retourner dans le pays foulbé qui leur offre
les bienfaits d’une civilisation déjà beaucoup plus avancée. Cette
civilisation, ils se l’assimilent si complètement que, de retour
dans le pays laka, ils sont mal reçus et traités comme des
étrangers. Aussi désirent-ils le plus souvent revenir auprès de
leurs maîtres.
Au village de Gombaï, un de nos hommes a été blessé. Il était resté en
arrière de la colonne, traînant un cabri qui sans doute avait excité la
convoitise des gens de Gombaï. Je le vis arriver à notre camp, marchant
plus vite que de coutume, les yeux fixés droit devant lui. Quand il fut
devant moi, il tomba sur le sol comme une masse, sans dire un mot; il
avait une sagaie plantée dans l’omoplate, le bois de la lance cassé
presque à hauteur du fer. Tous nos Bayas s’étaient rapprochés et
contemplaient le malheureux, muets d’épouvante et n’osant pas tirer le
fer de la blessure. Alors j’appelai Sama qui était du même village que
lui et tous deux nous faisions l’extraction de la sagaie, tandis que le
blessé poussait des cris horribles.
Quand la blessure fut lavée et pansée, Sama me dit, avec une voix
farouche qui me surprit:
--Moi partir avec les hommes pour moi (les hommes de mon village), moi
tuer les sauvages.
Je ne le croyais pas très guerrier, le petit Sama; et pourtant j’eus
alors le sentiment que, si je l’avais laissé partir, il se serait battu
comme un désespéré contre ces grands diables, pour la plupart deux fois
hauts comme lui, et beaucoup mieux armés.
Il était maintenant un petit sauvage, avec une flamme nouvelle dans le
regard, rêvant de coups et de blessures, et je sentis encore une fois
que son cœur m’était inconnu, et ses pensées.