Le 10 février, j’atteignais Lamé, la dernière étape avant le poste de
Léré. J’arrivais donc en plein pays connu et je repassais avec plaisir
dans ma mémoire ces longues marches qui m’avaient conduit de Carnot, aux
rives boisées de la Nana, puis aux montagnes arides de Yadé, puis aux
bords sablonneux du Logone, et enfin, par une interminable route vers le
Nord-Ouest, à travers les paisibles fermes des Lakas. Je me voyais près
de revoir des hommes de mon pays et de goûter l’animal repos qui suit
les équipées africaines. Et pourtant, je n’éprouvais nul contentement.
Je sentais en moi un vide angoissant, une inexplicable tristesse devant
la fuite des heures qui emporterait bientôt ce qui avait été ma vie
pendant tant de mois, rêves et souvenirs.
Lamé est presque une ville, pour ce pays où les villages ne sont que
quelques groupes de cases endormies parmi les solitudes profondes. De
très loin, je voyais ses murs bas, gris comme la terre, dominés par ces
tourelles basses où s’entasse le mil nourricier.
Parmi le désert gris où toute chose apparaissait avec une précision
parfaite, elle semblait un archaïque château-fort, ou une de ces naïves
villes d’Orient qui figurent sur les vieilles éditions des histoires du
sire de Joinville.
Elle m’apparaissait comme une chose morte et périmée, comme une vision
abolie, inattendue et impossible, comme un rêve biblique.
Dans le tata du chef où de grandes cours, nettes comme des aires,
s’ouvraient parmi le dédale des maisons basses, des cases destinées aux
chevaux et des tourelles emplies de mil, je vis un vieillard qui
s’avançait au devant de moi, suivi de plusieurs hommes plus jeunes et
tous vêtus de gandourahs éclatantes.
Il me fait de longues doléances:
--Autrefois, j’avais beaucoup de femmes; j’en avais plus de cent, et de
beaux troupeaux et du mil en abondance. Aujourd’hui, je n’ai plus rien;
les femmes sont mortes. Il n’y a plus d’hommes dans mon village et plus
de troupeaux dans la campagne.
Je comprends qu’il y a eu une épidémie de variole dans le pays, qu’une
disette de trois ans a achevé de ruiner. Pourtant le vieux Lamé
m’apporte des pains de mil, deux jarres de lait, deux paniers
d’arachides, des œufs, des poules, un beau mouton et une grande amphore
de dolo mousseux et pétillant.
Je fais porter du lait et des œufs à Sama. Il est dans une case, étendu
sur une natte, presque dévêtu, et ruisselant de sueur. Il est couché sur
le dos, les genoux relevés et les bras en croix. De sa gorge sort un
bruit rauque et court qui emplit seul le silence de la chambre nue. Il
est oppressé et, chaque fois qu’il respire, on dirait un hoquet final.
Et c’est sinistre, ce grand corps maigre qui râle abandonné sur sa
natte, parmi le soir violet, parmi la mort du soleil.
Je l’appelle...
--Sama!... Sama!...
Il tourne vers moi ses grands yeux de gazelle et sourit doucement.
--Sama, libri n’dai aséné, goui koré aséné; me nô tigidi, me iummo
tigidi[7].
[7] Sama, il y a du lait, il y a des œufs. Bois un peu, mange un peu.
Il jette une de ses mains vers moi, en un geste qui est presque de nos
races, et il dit simplement:
--Mi in mé, marzi, mi in mé dokdok[8].
[8] Je te connais, maréchal des logis. Je te connais bien
(c’est-à-dire je t’aime bien).
Ce sera pour cette nuit, pensai-je en le quittant. Peut-être pour
demain.