C’est une chose douce que de se sentir ainsi perdu parmi la fabuleuse
Afrique. On ne pense plus au but, mais chaque heure éblouit; chaque
minute emplit l’âme comme si elle était la plus belle et la plus pure et
il ne reste plus après qu’une petite anxiété très suave de ne pas savoir
du tout quand et où cela finira...
Les fermes lakas s’égrènent dans la clarté des routes.
Elles sont pareilles: quelques cases pointues reliées par des couloirs
en nattes dures, un grand panier pour le mil, de grandes jarres pansues,
gonflées de grains, et, autour, une clôture en paille tressée--et elles
sont loin les unes des autres, de sorte que parfois les villages se
touchent presque... Habi, Nakanndi, Tohan, Gasa, Gaki--et tant d’autres,
entrevus à peine dans notre marche rapide vers le Nord-Ouest.
Quelle détresse inexprimable, je me rappelle, que cette grande équipée.
Sama, lui, ne pense pas; il n’est pas triste, il n’est pas gai; il
attend demain sans hâte, avec le seul regret de ne pouvoir rester une
journée entière à jouer du bandjo et à chanter comme autrefois.
Car le Baya n’est pas résigné et fataliste comme le musulman; il veut
jouir des biens de la vie; il a la passion de la vie et il jouit d’elle
intensément. Mais il ignore le temps et l’angoisse de sa fuite. Sama,
petite âme enveloppée, ami des mauvais jours, ton être me devient
familier, comme un objet auquel on s’accoutume. C’est le plaisir des
yeux, la paix du cœur...
La brousse est un jardin d’automne. Les feuilles mortes chantent. Les
arbres se pressent, la plupart dénudés, mais beaucoup encore sont verts.
Pas un pli de terrain, pas un sommet, pas une vallée. Il m’en
souvient... L’air est un cercle de clarté. La terre sommeille, il semble
qu’à chaque pas on la réveille un peu, et, à chaque pas, l’on est un
cœur qui s’éveille un peu. Les paysages ont des aspects finis, et c’est
une volupté si incertaine et fugitive et infinie!...
Avant de quitter Carnot--dernier point où les lettres parviennent
encore--j’ai reçu une carte d’un ami, chrétien fervent et mystique. Il
me disait: «J’espère que de ces solitudes, tu nous reviendras croyant en
Dieu.» J’ai pensé souvent à ce mot. Hélas! non, cette Afrique n’est pas
la patrie de Dieu. Cette Afrique est le propre triomphe de l’individu.
Églises, doutes, croyances, fantômes lointains de la ville, comment vous
aimer, quand on a connu cette clarté, quand on a pénétré dans ces
portiques de clarté!...
Cette belle terre si simple et si noire, c’est une femme d’Orient,
violente et paresseuse, avec des cerises dans la bouche. O bonheur dense
et lumineux près d’elle! _Lebenskraft!_...