VI

C’est une chose douce que de se sentir ainsi perdu parmi la fabuleuse

Afrique. On ne pense plus au but, mais chaque heure éblouit; chaque

minute emplit l’âme comme si elle était la plus belle et la plus pure et

il ne reste plus après qu’une petite anxiété très suave de ne pas savoir

du tout quand et où cela finira...

Les fermes lakas s’égrènent dans la clarté des routes.

Elles sont pareilles: quelques cases pointues reliées par des couloirs

en nattes dures, un grand panier pour le mil, de grandes jarres pansues,

gonflées de grains, et, autour, une clôture en paille tressée--et elles

sont loin les unes des autres, de sorte que parfois les villages se

touchent presque... Habi, Nakanndi, Tohan, Gasa, Gaki--et tant d’autres,

entrevus à peine dans notre marche rapide vers le Nord-Ouest.

Quelle détresse inexprimable, je me rappelle, que cette grande équipée.

Sama, lui, ne pense pas; il n’est pas triste, il n’est pas gai; il

attend demain sans hâte, avec le seul regret de ne pouvoir rester une

journée entière à jouer du bandjo et à chanter comme autrefois.

Car le Baya n’est pas résigné et fataliste comme le musulman; il veut

jouir des biens de la vie; il a la passion de la vie et il jouit d’elle

intensément. Mais il ignore le temps et l’angoisse de sa fuite. Sama,

petite âme enveloppée, ami des mauvais jours, ton être me devient

familier, comme un objet auquel on s’accoutume. C’est le plaisir des

yeux, la paix du cœur...

La brousse est un jardin d’automne. Les feuilles mortes chantent. Les

arbres se pressent, la plupart dénudés, mais beaucoup encore sont verts.

Pas un pli de terrain, pas un sommet, pas une vallée. Il m’en

souvient... L’air est un cercle de clarté. La terre sommeille, il semble

qu’à chaque pas on la réveille un peu, et, à chaque pas, l’on est un

cœur qui s’éveille un peu. Les paysages ont des aspects finis, et c’est

une volupté si incertaine et fugitive et infinie!...

Avant de quitter Carnot--dernier point où les lettres parviennent

encore--j’ai reçu une carte d’un ami, chrétien fervent et mystique. Il

me disait: «J’espère que de ces solitudes, tu nous reviendras croyant en

Dieu.» J’ai pensé souvent à ce mot. Hélas! non, cette Afrique n’est pas

la patrie de Dieu. Cette Afrique est le propre triomphe de l’individu.

Églises, doutes, croyances, fantômes lointains de la ville, comment vous

aimer, quand on a connu cette clarté, quand on a pénétré dans ces

portiques de clarté!...

Cette belle terre si simple et si noire, c’est une femme d’Orient,

violente et paresseuse, avec des cerises dans la bouche. O bonheur dense

et lumineux près d’elle! _Lebenskraft!_...

Terres de soleil et de sommeil · 第 16 / 54 题