_Pensées du matin._
Où sommes-nous? Le jour prolonge le rêve de la nuit et c’est tout. Et
l’on est seul, on ne sait où, quelque part sur la terre... Réveils
d’homme ivre; on titube dans l’incertain de la vie. Tout se confond.
Rêve, action sont emportés dans le même flot.
Je vais marcher et voir des hommes. Je franchirai un fleuve; je gravirai
une montagne. Mais toute chose ne m’est-elle pas inconnue? J’irai dans
le mouvant décor et je verrai des hommes s’agiter un instant et
disparaître dans la nuit. O le triste doute, où l’on s’embourbe sans
espoir...
Sama est près de moi, comme un petit esclave vigilant. Il a une tunique
courte qui lui descend jusqu’à mi-cuisse, une ceinture en paille fine,
les jambes et les bras nus. C’est une bête familière. On dirait que ses
grands yeux n’ont pas de regard. Ils ne me parlent pas et pourtant ils
sont uniques.
Sama est assis par terre. Son corps est beau comme celui d’une statue.
Dans mon pays, où l’enfant très jeune se courbe vers la terre ou se
penche sur des livres, on n’imaginerait pas les corps souples et sains
d’adolescents qui n’ont jamais su la misère ni le travail.
Comment connaître Sama? C’est un petit fantôme qui passe dans ma vie. Il
est la peur de la pensée et la douce apparition de la tristesse.
V
Des hommes sont venus, non point ceux du village où nous avons campé,
mais ceux d’un village voisin. Ils parlent une langue rude et rauque,
mais ils parlent peu et ne semblent pas disputeurs. Noirs comme la
terre, et vraiment les fils de la terre.
Ils sont très grands, carrés d’épaule, au front court, aux yeux petits
et légèrement bridés. Ce sont de vrais sauvages, durs comme les mots
qu’ils disent, puissants et fauves. Leur costume est une peau de bête
pendue à leur derrière, qu’ils ramènent par devant et tiennent serrée
entre leurs cuisses. Sur le sommet de leur tête, se dresse une touffe de
cheveux; leurs dents sont pointues, signe qu’ils mangent les hommes.
Mais ils n’ont ni tatouages, ni bijoux, ni ornements. De vrais fils de
la terre, perdus là, dans les replis sinistres de la montagne, parmi les
éboulements de roches, dans de sombres profondeurs. Hommes durs, et
graves, sur la plus dure des terres, inféconde et sèche, avec des puits
seulement, de temps en temps, dans les villages.
Les M’boums n’ont pas intéressé Sama. Il dit avec mépris: «Ça, c’est
sauvages». Et toi, Sama, n’es-tu pas un sauvage et serais-tu mon ami, si
tu n’étais pas sauvage?
Nous avons marché vers la plaine, et nous avons trouvé un grand fleuve,
tout bleu parmi des plages de sables d’or. Le Logone... Puis la plaine
encore.
De loin en loin, une grande montagne de pierres, quelques cases au pied
de la montagne, et puis la plaine, immobile sous l’ardent soleil de la
saison sèche, sous le ciel sans nuages, toujours sans nuages. Nous avons
vu Pao, Kao-Guienn, et Bem, quelques toits pointus dans un cirque de
rochers noirs.
Après, nos cartes ne nous disaient plus rien; elles nous montraient des
routes vers le Logone, vers Laï, et nous allions dans le Nord-Ouest, à
Léré.
Alors, nous avons cheminé dans l’inconnu, menés de village en village
par les Lakas, cherchant toujours l’endroit où le soleil se couche,
perdus quelque part, dans cette grande tache blanche des cartes
d’Afrique, entre le 8e et le 10e parallèles, sur la rive gauche du
Logone.