Vers la fin du mois de janvier, nous arrivions au village de Bandzaï. Il
faisait une belle chaleur et tout dansait sous la lumière méridienne,
qui descendait du ciel, verticalement. Avant d’atteindre Bandzaï, nous
avions traversé d’immenses champs de mil, tout rasés, car c’est la
saison sèche, où l’on vit sur le grain amassé pendant les pluies dans
les grands paniers et les jarres en terre cuite. Puis une grande étendue
morne et silencieuse, semblable à ces clairières de nos bois de France,
où les bûcherons entassent le bois coupé et construisent leurs petites
huttes... Une ferme, puis, quelques centaines de mètres plus loin, une
autre ferme...
Près d’une case, trois belles jeunes filles, toutes nues, écrasaient du
mil dans un même mortier. Elles avaient de longues jambes fuselées, le
rein souple et de gentilles figures très douces. Elles chantaient, en
laissant retomber alternativement leur lourd pilon de bois. (En ce pays,
les jeunes filles sont nues: et les femmes mariées portent une ceinture
en paille finement tressée où pend un petit paquet de feuilles; elles
n’ont pas de bijoux; les hommes seuls mettent des bracelets et des
colliers.)
Des jeunes hommes souples et grands, aux traits fins et purs, nous
regardaient passer sans rien dire, avec de grands yeux étonnés. Il
faisait un silence lourd et animal.
Près du tata du chef, semblable aux autres demeures, j’ai fait mettre en
tas mes pauvres bagages et j’ai bourré ma pipe, sans penser, heureux de
vivre. Près de moi, le petit Sama s’est mis à jouer au _patara_[4] avec
deux hommes de son village. Chaque fois qu’un joueur lance les petites
cauries en faisant claquer ses doigts, Sama éclate de rire et il parle
fort, il parle... il parle...
[4] Jeu qui consiste à lancer à terre quatre ou six petits coquillages
appelés _cauries_. Le joueur gagne lorsque le nombre de coquillages
tombant à l’endroit ou à l’envers est un nombre pair.
--Sama, pourquoi ris-tu?
--Non...
Il renverse la tête en arrière en montrant deux rangées de dents
étincelantes.
--Comment, non! Dis-moi pourquoi tu ris...
Sama rit de plus belle, et je suis un peu vexé... Mais à l’autre bout du
village, une musique grandit, déchire l’air, devient furieuse et
sauvage.
--C’est _yula_[5], dit Sama.
[5] _Yula_, tam tam en baya.
En effet, aux dernières cases, tous les hommes du village sont
rassemblés. Au milieu de leur groupe pressé, les musiciens s’acharnent
en grimaçant; il y a un joueur de balafon, un tambour, une flûte en bois
et une corne d’antilope où souffle un enfant, en gonflant ses joues
comme un triton. Un homme s’approche des musiciens; il se met à remuer,
à trépigner comme un dément, avec un tremblement furieux du tronc et des
épaules; puis un autre le remplace et les vieilles femmes viennent
essuyer la sueur qui ruisselle sur le corps des danseurs, en poussant
des cris horribles. Près d’un arbre, il y a deux femmes et chacune tient
un petit enfant, de quelques mois, nu, le corps peint en rouge et en
blanc.
Sama m’explique que c’est le baptême de ces deux enfants, nés le même
jour. Mais Sama ne se mêle pas aux danses des sauvages et il raille la
façon qu’ils ont de se remuer jusqu’à ce qu’ils en tombent de fatigue
sur le sol.